Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 15
Rome paroissoit en quelque sorte entourée d’écueils, et il étoit bien difficile qu’elle pût tous les éviter. Si le sénat et la noblesse se conduisoient avec assez d’adresse et de courage pour conserver l’autorité qu’ils avoient usurpée, le peuple devoit tomber dans une servitude encore plus fâcheuse que celle qu’il avoit éprouvée sous les Tarquins: car l’aristocratie, si elle n’est tempérée par de sages institutions, est toujours plus dure que la monarchie. Les plébéïens méprisés, accablés, et par conséquent mauvais citoyens d’une patrie qu’ils n’auroient point aimée, n’auroient senti aucun avantage à obéir plutôt au sénat et aux patriciens qu’aux ennemis même de Rome. Les Volsques, les Hernites, les Fidenates auroient été des voisins dangereux; ils se seroient servis, pour ruiner la république, du vice intérieur du gouvernement qui auroit détaché de ses intérêts la plus grande partie des citoyens. L’état qui, dans des commencemens encore si foibles, avoit besoin de chaque citoyen, et de multiplier ses forces et ses talens par l’émulation qu’inspire la liberté, n’auroit armé que des esclaves pour sa défense; mais des esclaves n’ont jamais bien défendu leur patrie. Ainsi le sénat sans ressources dans les dangers, eût enfin perdu la république, et vu passer dans les mains de quelqu’un de ses ennemis cette puissance qu’il n’auroit pas voulu partager avec les plébéïens.
Que le peuple, au contraire, aigri par les injures qu’il recevoit de la noblesse, et presque toujours extrême, dès qu’une fois il est ambitieux, eût accablé le sénat pour en secouer le joug, le sort des Romains n’auroit pas été plus heureux. Le gouvernement eût été changé en une pure démocratie, et tous les ouvrages des politiques ne respirent que le mépris pour cette police, toujours voisine de l’anarchie, et où la multitude, abusant à son gré de l’autorité souveraine, a tantôt toutes les fureurs et tous les caprices d’un tyran, et tantôt toute la foiblesse d’un prince imbécille.
Il étoit encore plus à craindre que la république romaine n’éprouvât les mêmes révolutions qui causèrent tant de maux dans la plupart des villes de la Grèce, après que la royauté y eut été détruite. Le gouvernement n’y prit aucune forme assurée, et les nobles et le peuple, tour-à-tour maîtres de l’état, ne s’appliquoient qu’à se ruiner réciproquement. Si les Romains avoient été exposés aux mêmes désordres, toujours esclaves ou tyrans, et entièrement occupés de leurs haines domestiques, ils auroient, comme les Grecs, sacrifié leur patrie aux intérêts particuliers des factions et des partis qui l’auroient déchirée.
Heureusement l’horreur que les violences de Tarquin avoient inspirée contre la royauté, subsistoit encore dans toute sa force, quand le peuple commença à se plaindre des injures qu’il éprouvoit des patriciens. Il ne se trouva par conséquent dans la république ni un Sp. Cassius[11], ni aucun de ces ambitieux, qui, se faisant dans la suite un art d’envenimer les esprits, ne cherchoient, à la faveur des dissentions, qu’à se faire un parti qui les mît en état d’usurper la souveraineté. Peut-être eût-il été facile dans la naissance des troubles, de surprendre le peuple, et de l’engager dans quelque démarche qui l’auroit nécessairement porté aux plus grands excès; mais il en étoit incapable tant qu’il se conduiroit par son propre sentiment. Les plébéïens, sans qu’ils s’en défiassent, étoient accoutumés à respecter le sénat[12]. Ils estimoient l’avantage d’une naissance illustre, en haïssant ceux qui le possédoient; et la pompe des magistratures et du commandement en imposoit, malgré eux, à leur imagination. D’ailleurs, après avoir défendu Rome aux dépens de tout son sang, chaque citoyen l’aimoit comme l’ouvrage de ses mains, la regardoit comme un trophée élevé à sa valeur, et se croyoit en quelque sorte comptable de l’élévation à laquelle elle étoit destinée sur la foi de plusieurs oracles.
[11] C’est le premier des Romains qui ait aspiré à la tyrannie. Ayant été fait consul avec Proculus Virginius, l’an de Rome 268, il proposa la loi agraire, c’est-à-dire, une loi par laquelle il étoit ordonné qu’après avoir fait un dénombrement des terres conquises dont les nobles s’étoient emparés, ou qu’ils s’étoient fait adjuger à vil prix, on les partageroit également entre tous les citoyens. En portant une loi, disent les historiens, qui devoit causer tant de troubles, Cassius n’avoit d’autre objet que de se rendre le maître de Rome. Le peuple, qui pénétra ses intentions, non-seulement ne le seconda pas, mais l’abandonna même au ressentiment de la noblesse qui le fit périr, sans avoir l’attention de détourner avec adresse sur la loi de Cassius la haine qu’on portoit à son auteur.
[12] Il faut principalement attribuer ce respect à l’usage des cliens établi par Romulus. Après que ce prince eut créé un sénat, il voulut que chaque plébéïen s’y choisît un patron qui étoit obligé de lui accorder sa protection. Les cliens rendoient de grands honneurs à leur protecteur; ils l’accompagnoient dans les rues, et ne pouvoient lui refuser leur suffrage quand il se mettoit sur les rangs pour quelque magistrature. Si le patron étoit pauvre, ses cliens s’imposoient eux-mêmes une taxe pour marier ses filles, acquitter ses dettes, ou payer sa rançon lorsqu’il avoit été fait prisonnier de guerre. Un patron et son client ne pouvoient comparoître en justice pour déposer l’un contre l’autre. Ces devoirs étoient sacrés chez les Romains et l’usage n’en fut pas même entièrement aboli depuis la création des tribuns.
Le peuple, las de demander et d’espérer quelque soulagement, se contenta donc de s’exiler de sa patrie, lorsqu’il ne tenoit qu’à lui de se venger de la dureté de ses tyrans et de les punir. Cette conduite n’annonçoit pas des vues ambitieuses de la part de la multitude; mais c’étoit n’échapper à un danger que pour tomber dans un autre. Il étoit naturel que la noblesse abusât de la modération des plébéïens pour cimenter sa puissance; et elle y eût réussi sans peine, en feignant d’en abandonner une partie. Heureusement les sénateurs ne virent pas du même œil la retraite du peuple sur le Mont-Sacré[13]. Les uns, qui avoient pour chef Appius Claudius, homme dur et inflexible, vouloient follement qu’on punît, ou du moins qu’on méprisât les révoltes; les autres, à qui Menenius, Agrippa et la famille des Valériens inspirèrent leurs sentimens, n’avoient que de la crainte et tâchoient en vain de la déguiser sous le dehors de la prudence. Il se présentoit un milieu entre la rigueur indiscrette d’Appius et la foiblesse timide des Valériens, et c’étoit de prévenir les demandes du peuple par quelque bienfait, tel qu’une loi qui eût aboli une partie des dettes, diminué l’usure, ou donné aux plus pauvres citoyens quelques domaines de la république. La fermentation des esprits ne permit pas de prendre ce parti, et le sénat s’écarta de ses intérêts pour se livrer à de longs débats. Plus un parti mit de chaleur à défendre son sentiment, plus l’autre s’opiniâtra à ne se pas rendre. Tandis qu’on délibère, qu’on s’offense, et que de deux avis opposés il s’en forme enfin un troisième, qui décèle à la fois la crainte du sénat et son extrême répugnance à rendre justice aux mécontens, les plébéïens ont eu le temps de réfléchir sur leur situation et de connoître leurs forces. Ils se rappellent les promesses vaines par lesquelles on les a trompés si souvent; ils se sont donnés des chefs; ils ne se plaignent plus seulement du passé, ils s’occupent de l’avenir; il faut calmer leurs alarmes, assurer leur sort, et le sénat est enfin forcé de traiter avec eux, et en leur accordant des magistrats, de leur donner un pouvoir qui leur inspirera nécessairement de l’ambition.
[13] Ce fut l’an 259, c’est-à-dire, quinze ans après l’exil des Tarquins, que le peuple se retira sur le Mont-Sacré.
Les députés du sénat s’imaginèrent gagner beaucoup, en profitant de l’empressement indiscret que le peuple témoignoit de rentrer dans Rome, pour ne stipuler que d’une manière vague les priviléges et les droits des tribuns qu’il venoit d’élire. Mais si la noblesse, par cette politique, croyoit ne rien donner ou se réserver un prétexte de revenir contre ses engagemens dans des circonstances plus favorables, le peuple, de son côté, pensoit avoir obtenu beaucoup plus qu’on ne lui avoit accordé. Chaque parti devoit étendre ses prétentions à la faveur de l’obscurité ou de l’indécision des articles qu’on avoit arrêtés; et la république, dont les maux n’étoient que palliés, alloit être encore troublée par les entreprises des mécontens.
Les tribuns n’avoient ni marque extérieure de magistrature, ni même de tribunal. Assis humblement à la porte du sénat, il ne leur étoit permis d’y entrer que quand les consuls les y appeloient, et toute leur fonction consistoit à s’opposer aux décrets de ce corps, lorsqu’ils les croyoient nuisibles aux intérêts des plébéïens. Peut-être étoit-il encore temps de faire oublier le tribunal. Que les grands n’eussent pas continué à vouloir dominer impérieusement, et le peuple n’auroit pas senti le besoin d’avoir un protecteur. Ce fut l’orgueil de la noblesse qui irrita l’ambition des tribuns, et leur fit imaginer les prérogatives dont ils devoient jouir en qualité de défenseurs du peuple. Marcius Coriolan étoit un des plus honnêtes hommes de la république; cependant il ouvrit l’avis odieux, pendant une famine dont Rome étoit affligée, de ne secourir le peuple qu’à condition qu’il renonçât aux droits qu’il avoit usurpés sur le Mont-Sacré: à ce trait, qu’on juge de l’esprit des grands; mais plus ils travailloient à avilir et ruiner les tribuns, plus ces magistrats sentirent que la défensive à laquelle ils étoient réduits ne mettoit pas leur ordre en sûreté; et que, pour se défendre avec avantage, il falloit oser attaquer. Ils firent un effort, et bientôt ils s’arrogèrent le privilége de convoquer les comices, et de les assembler par tribus dans les affaires qui intéressoient directement le peuple, tels que l’élection des magistrats ou les procès qui leur étoient intentés, les appels autorisés par la loi Valeria, et l’établissement des lois générales.
Ces succès des tribuns changèrent toute la forme du gouvernement, et dès que le peuple fut rentré dans l’exercice de la souveraineté dont il avoit joui avant la création des centuries, Rome commença à offrir le spectacle d’une république parfaite. J’ai tâché de développer, dans un autre ouvrage,[14] l’art avec lequel Lycurgue, en confiant au peuple de Sparte toute l’autorité publique, avoit cependant purgé cette démocratie des vices qui lui sont naturels, et l’enrichit même de tous les avantages qui paroissent les plus propres à l’aristocratie et au gouvernement monarchique. Je dois remarquer, dans celui-ci, que le hasard produisit à Rome ce que le plus sage des législateurs avoit fait dans sa patrie. Lycurgue voulut que le peuple fût l’arbitre de toutes les opérations de la république, afin qu’il eût les vertus que l’amour de la liberté et de la patrie donne à des hommes libres; mais les différentes branches de l’autorité publique, dont un peuple entier est incapable de faire usage avec sagesse, il les confia à différens magistrats, et composa ainsi un gouvernement mixte, dont les parties tempérées les unes par les autres, ne pouvoient ni négliger leurs devoirs, ni abuser de leur crédit. Sparte avoit deux rois, Rome eut deux consuls; et ces rois et ces consuls, sous des noms différens, n’exerçoient que la même magistrature. Sujets pendant la paix, et soumis aux lois dont ils devoient faire respecter l’empire, le peuple étoit leur juge; et ce n’étoit qu’à la tête des armées que la république leur confioit cette puissance suprême, sans laquelle un général ne peut avoir de grands succès; et elle possédoit ainsi ce que la monarchie a de plus avantageux. Quelles que fussent les prérogatives du sénat de Lacédémone, celles du sénat Romain n’étoient pas moins considérables. Il étoit chargé du soin de manier les deniers publics, de représenter toute la majesté de l’état, de recevoir les ambassadeurs et d’en envoyer, d’ébaucher les affaires, de les poursuivre après qu’elles avoient été approuvées dans la place publique, et enfin, de porter par provision des décrets qui avoient force de loi, à moins qu’on n’en appelât devant le peuple. Ces deux compagnies respectables étoient l’ame de leur nation; elles la conduisoient et la conservoient au milieu des écueils dont la démocratie est environnée. Elles rendoient le peuple capable de discuter ses intérêts, de se fixer à des principes certains, et de conserver le même esprit. Polybe a dit que si on considère le pouvoir des consuls, celui du sénat et l’autorité du peuple, on croira tour à tour que le gouvernement des Romains est monarchique, aristocratique et populaire. Il en réunissoit en effet tous les avantages, et la république trouvoit à la fois en elle-même cette action prompte[15] et diligente qui caractérise la monarchie, cette perpétuité du même esprit qui n’est connue que dans l’aristocratie, et ce zèle, ce feu, cet enthousiasme que produit la seule démocratie.
[14] Les _Observations sur l’histoire de la Grèce_. Voyez le premier livre.
[15] _Reges non liberi solum impedimentis omnibus, sed domini rerum temporumque, trahunt conciliis cuncta non sequuntur._ Tit.-Liv. l. 9.
Si tout concouroit chez les Spartiates à affermir de jour en jour le gouvernement dont je viens de faire l’éloge, il n’en étoit pas de même chez les Romains; et la manière dont il s’étoit formé, sembloit annoncer sa ruine. Une révolution aussi importante que le rétablissement des comices par tribus, n’avoit pu se faire sans exciter de grands mouvemens dans la place publique. Le sénat opposa une extrême résistance aux entreprises des tribuns; et ces magistrats, qui ne pouvoient réussir qu’en franchissant toutes les bornes, poussèrent l’attentat jusqu’à violer la majesté des consuls[16]. Les injures faites et souffertes de part et d’autre dans cette occasion, étoient trop atroces pour ne devoir pas être suivies de nouvelles violences. Il étoit naturel que le peuple, emporté par sa haine et ses succès, abusât de sa victoire, et ne voulût souffrir dans la république d’autre pouvoir que le sien. Il auroit certainement ruiné le gouvernement, en anéantissant le sénat, si un autre objet n’avoit fait une diversion favorable à cette compagnie, et mis à couvert ses priviléges et ceux des consuls.
[16] _Concitati homines, veluti ad prœlium se expediunt: apparebatque omne discrimen adesse, nihil cuiquam sanctum, non publici fore, non privati juris. Huic tantæ tempestati cum se consules obtulissent, facile experti sunt parum tutam majestatem sine viribus esse. Violatis lictoribus, fascibus fractis; è foro in curiam compelluntur, incerti quatenus volere exerceret victoriam._ Tit.-Liv. l. 2.
Comme le rétablissement des comices par tribus faisoit beaucoup moins de tort aux sénateurs qu’aux simples patriciens, qu’il laissoit aux uns la pompe et les ornemens de l’empire avec une part considérable dans l’administration des affaires, et qu’il enlevoit aux autres toute l’autorité qu’ils avoient eue dans les assemblées du champ de Mars ou de la place publique, leur conduite devoit être différente. Le sénat, composé des hommes les plus graves de la république, avoit d’ailleurs de la modération, parce qu’il pouvoit faire parler en faveur de ses prérogatives des usages anciens et des lois respectées. Mais la noblesse, qui ne devoit son origine qu’à un abus, et dont toute la grandeur, si je puis m’exprimer ainsi, avoit été acquise furtivement, n’avoit que la force, au défaut de titres, pour défendre ses prétendus droits. Elle agit donc avec tant d’emportement, que les sénateurs, malgré leur résistance aux demandes du peuple, ne parurent faire que l’office de médiateurs entre les patriciens et les tribuns.
Cette conduite, différente de la part des grands, décida de celle du peuple. Il cessa d’attaquer le sénat, pour se livrer tout entier au plaisir d’humilier la noblesse. Les patriciens s’étoient attribués plusieurs prérogatives particulières, et pouvoient seuls être revêtus de la dignité de sénateur, des magistratures curules et des sacerdoces; les tribuns furent occupés à détruire successivement tous ces priviléges, et malgré les querelles qui continuèrent dans la place publique, et même avec tant d’animosité que la plupart des historiens ne doutent pas que la république ne fût toujours à la veille de périr par une guerre civile, les principes du gouvernement acquirent de jour en jour plus de solidité. Les pertes que faisoit la noblesse, devoient en quelque sorte affermir les droits des consuls et du sénat; car plus le peuple se flattoit de partager avec les patriciens les magistratures et les autres places distinguées de l’état, plus il devoit être attentif à ne les pas avilir.
Les Romains n’avoient pas pris les armes les uns contre les autres, dans un temps que les plébéïens n’avoient d’autre voie que la violence pour secouer le joug qu’on leur imposoit, ou quand les tribuns, bornés à mettre opposition aux décrets du sénat, suspendoient l’action du gouvernement et faisoient tomber la république dans une espèce d’anarchie; comment dans la suite en seroit-on donc venu à cette extrémité? Le peuple ne devoit pas commencer la guerre civile, parce qu’il avoit un tribunal où il pouvoit citer ses ennemis, et se venger juridiquement des injures qu’il en avoit reçues; et la manière dont il attaquoit les patriciens empêchoit que, de leur côté, ceux-ci ne commissent les premières hostilités.
Quoique les plébéïens eussent des forces suffisantes pour accabler en un moment la noblesse, il étoit impossible, malgré la haine qu’ils lui portoient, qu’ils osassent en concevoir le projet. Le cœur ne s’ouvre à l’ambition que par degrés; c’est un premier avantage qui invite à en obtenir un second, et quelle monstrueuse contradiction ne trouveroit-on pas entre un décret violent, par lequel les tribuns auroient demandé qu’on abolît à la fois tous les priviléges des patriciens, et la modération extrême que le peuple fit voir dans sa retraite sur le Mont-Sacré? Ce peuple, au contraire, après avoir remporté un avantage, paroissoit souvent honteux de son triomphe. Quelquefois il réparoit le tort qu’il faisoit à la noblesse, et choisissoit ses tribuns dans son corps. On peut se rappeler qu’il n’éleva au tribunal militaire que des patriciens[17], malgré la vivacité avec laquelle il avoit voulu partager avec eux les honneurs des faisceaux; et pour ne pas l’effaroucher, les tribuns étoient obligés de lui cacher une partie de leur ambition. La noblesse ne se trouvant donc jamais menacée de perdre subitement et à la fois tous ses priviléges, n’eut jamais intérêt de prendre un parti désespéré. Chaque événement prépare celui qui doit le suivre; c’est ainsi que la loi qui permit aux plébéïens d’aspirer au tribunat militaire, annonce qu’ils seront un jour consuls, et console d’avance la noblesse de cette révolution.
[17] Sous le consulat de Genucius et de C. Curtius, l’an de Rome 309, le peuple demanda une loi qui l’autorisât à concourir avec les nobles pour le consulat. On convint par accommodement que les plébéïens pourroient jouir de tous les honneurs de cette magistrature sous le nom de tribuns militaires, et non pas sous celui de consuls.
En lisant l’histoire Romaine, on ne fait pas assez attention que les Romains avoient les mains liées par la forme même de leur gouvernement, depuis que les tribuns avoient rétabli l’usage de convoquer les comices par tribus. La voix de chaque citoyen se comptoit dans les délibérations de la place publique. La liberté qu’il avoit de se plaindre, de murmurer, de donner et d’expliquer ses raisons, étoit une sorte de transpiration salutaire à tout le corps de la république, et qui empêchoit que les humeurs ne s’y amassassent. On juge mal de la situation des Romains par celle des peuples qui sont aujourd’hui sous nos yeux. On ne voit pas qu’une fermentation utile chez un peuple pauvre et qui n’est pas corrompu, perdra nécessairement une nation où l’avarice et le luxe ont étouffé l’amour du bien public. Aujourd’hui des provinces entières ne composent qu’une seule société; une petite partie des citoyens y engloutit toutes les richesses de l’état, tandis que le reste, avili par sa misère ou par ses emplois, ne subsiste que par les vices des riches, n’obéit que parce qu’on l’opprime, et ne possède qu’une industrie qui ne l’attache à aucune patrie ni à aucun gouvernement; s’il se formoit dans un pareil état les mêmes dissensions que dans la république Romaine, comment s’y trouveroit-il cette relation, ce commerce, ces liaisons qui unissoient les Romains, et qui ouvroient mille voies à la conciliation, tant que l’état fut pour ainsi dire renfermé dans les murs d’une même ville? Les querelles des Romains dégénéreroient en guerres civiles dans la plupart des états de l’Europe, parce qu’on n’y est pas libre, et que, trouvant des mœurs déjà corrompues, elles les rendroient encore plus vicieuses. Les Romains, au contraire, étoient vertueux, et leurs dissentions en ruinant les prérogatives de la naissance, qui ne peuvent jamais être considérées qu’aux dépens de l’honneur, du mérite et des talents[18], ne leur donnèrent qu’un goût plus vif pour la vertu.
[18] Machiavel a prouvé dans ses discours politiques sur Tite-Live, que la liberté ne peut subsister long-temps dans une république où il y a des nobles. La noblesse se croit destinée à gouverner. C’est une vermine, dit-il, qui carie insensiblement la liberté.
Lorsque le peuple, disent les historiens, voulut partager avec la noblesse l’honneur des magistratures, il travailla à s’en rendre digne, et les patriciens de leur côté cherchèrent à éloigner les plébéïens, en tâchant de les surpasser autant par l’éclat de leurs vertus que par celui de la naissance. Plus il y avoit de dignités pour lesquelles il étoit permis aux plébéïens de concourir avec les nobles, plus les talents étoient excités; et de cette émulation générale sortit cette foule de grands hommes qui firent la grandeur de la république. L’attention scrupuleuse avec laquelle les deux ordres de citoyens s’examinoient réciproquement, tendit tous les ressorts du gouvernement. Les grands, n’osant plus usurper les terres conquises, s’accoutumèrent à une médiocrité de fortune, qui, pendant long-temps écarta le luxe. On acquit de la gloire et de la considération sans avoir besoin de richesses. La pauvreté fut même honorable; et les citoyens, toujours occupés d’affaires publiques, virent avec plus d’indifférence leurs intérêts domestiques, et sans effort contractèrent l’habitude d’y préférer le bien public.
La vengeance, la haine, l’orgueil, la jalousie, l’avarice et d’autres passions, dont on doit, ce semble, n’attendre que des effets funestes, en se heurtant les unes les autres, multiplièrent les lois et en affermirent l’empire. De bonnes lois auroient rendu les Romains simplement sages et libres; mais l’espèce de commotion dans laquelle le bon ordre fut établi éleva leur caractère et en fit des héros. Des lois sagement combinées entr’elles suffisoient pour retenir les magistrats dans les bornes du devoir et des bienséances; mais il falloit quelque chose de plus pour faire ces consuls, qui se dévouoient au salut de la patrie, ou qui sacrifioient la vie de leurs fils au maintien de la discipline. Il s’établissoit de nouvelles magistratures, qui ne furent d’abord créées que pour servir de dédommagement à la noblesse qu’on privoit de quelque privilége, et qui devinrent d’une utilité infinie à tout le corps de la république; parce qu’elles affermissoient la liberté, en établissant une sorte d’équilibre entre les magistratures.