Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 14
Ecrasée enfin sous le poids de ses propres divisions et de la puissance Romaine, la Grèce conserva une sorte d’empire, mais bien honorable sur ses vainqueurs. Ses lumières et son goût pour les lettres, la philosophie et les arts la vengèrent, pour ainsi dire, de sa défaite, et soumirent à leur tour l’orgueil des Romains. Les vainqueurs devinrent les disciples des vaincus, et apprirent une langue que les Homère, les Pindare, les Thucydide, les Xenophon, les Démosthènes, les Platon, les Euripide, etc. avoient embellie de toutes les graces de leur esprit. Des orateurs qui charmoient déjà Rome allèrent puiser chez les Grecs ce goût fin et délicat, peut-être le plus rare des talens, et ces secrets de l’art qui donnent au génie une nouvelle force; ils allèrent, en un mot, se former au talent enchanteur de tout embellir. Dans les écoles de philosophie, où les romains les plus distingués se dépouilloient de leurs préjugés, ils apprenoient à respecter les Grecs; ils rapportoient dans leur patrie leur reconnoissance et leur admiration, et Rome rendoit son joug plus léger; elle craignoit d’abuser des droits de la victoire, et par ses bienfaits distinguoit la Grèce des autres provinces qu’elle avoit soumises. Quelle gloire pour les lettres d’avoir épargné au pays qui les a cultivées des maux dont ses législateurs, ses magistrats et ses capitaines n’avoient pu le garantir? Elles sont vengées du mépris que leur témoigne l’ignorance; et sûres d’être respectées quand il se trouvera d’aussi justes appréciateurs du mérite que les Romains.
_FIN des Observations sur l’histoire de la Grèce._
TABLE
Des Observations sur l'Histoire de la Grèce
A Monsieur l'abbé de R***. pag. I
Sommaires. VII
Livre premier. 1
Livre second. 63
Livre troisième. 123
Livre quatrième. 187
FIN DE LA TABLE.
* * * * *
OBSERVATIONS
SUR
LES ROMAINS.
AVERTISSEMENT.
Il y a dix ans que je fis imprimer des réflexions sur l’Histoire Romaine et sur l’Histoire de France, sous le titre de _Parallèle des Romains et des Français_. Le public, qui se plaît quelquefois à encourager les jeunes écrivains, fit à mon ouvrage un accueil favorable; mais je ne fus pas long-temps à m’apercevoir que ce que je prenois pour une justice de sa part n’étoit qu’une grâce. Quelques personnes, dont je respecte infiniment les lumières, me firent l’honneur de me croire digne de leurs critiques, et quand, avec ce secours, je vins à revoir mon ouvrage de sang-froid, je trouvai qu’un plan que j’avois jugé très-judicieux, n’étoit en aucune façon raisonnable. Nul ordre, nulle liaison dans les idées, des répétitions sans nombre, des objets présentés sous un faux jour; ce n’étoit pas là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle. Je m’étois vu forcé à passer sous silence plusieurs choses nécessaires, pour faire connoître les peuples dont j’examinois l’histoire, et ce qui est un bien plus grand mal, d’en dire plusieurs que je n’aurois pas dû penser. Au lieu de vouloir corriger mon parallèle incorrigible, pour en faire une nouvelle édition, j’ai cru qu’il falloit composer deux ouvrages tout nouveaux. Je donne aujourd’hui ce qui regarde les Romains; heureux, si en voulant réparer une première faute je n’en fais pas une seconde!
_Qualis status urbis, quæ mens exercituum, quis habitus provinciarum, quid in toto terrarum orbe validum, quid ægrum fuerit, ut non modo casus eventusque rerum, sed ratio etiam causæque noscantur._ (Tac. Hist. Liv. I.)
SOMMAIRES.
LIVRE PREMIER.
Du gouvernement des Romains sous leurs rois. Comment le gouvernement de la république se forme et se perfectionne. Ce qui en altère les principes. Des causes qui doivent ruiner la liberté.
LIVRE II.
Affaires des Gracques, de Marius, de Sylla. Le premier Triumvirat. Guerre civile de César. De la situation et de la conduite de la république après sa mort. Second Triumvirat. Auguste s’empare de toute la puissance publique.
LIVRE III.
Pourquoi le gouvernement des empereurs doit être despotique. De l’indépendance qu’affectent les armées. Elles disposent de l’empire. Pourquoi elles perdent leur autorité. Nouvelle forme de gouvernement par Dioclétien.
LIVRE IV.
Du génie militaire des Romains. Leur discipline. Leurs guerres contre les peuples d’Italie. Par quelle politique la république met ses victoires à profit. Comment elle peut suffire à une guerre continuelle. Progrès de ses généraux dans la science des armes.
LIVRE V.
De Carthage. Ses guerres contre les Romains. Situation des différentes puissances après la seconde guerre Punique. Leur politique. Celle des Romains pour les asservir. Réflexions particulières sur Antiochus.
LIVRE VI.
Abus que les Romains font de leur puissance. Leur énorme avarice. Comment ils perdent ce qui avoit fait la sûreté et la grandeur de la république. Etat de l’empire sous Constantin. Ruine de l’empire d’Occident. Foiblesse et ruine de l’empire d’Orient.
OBSERVATIONS
SUR
LES ROMAINS.
LIVRE PREMIER.
Quand Romulus jeta les fondemens de Rome, l’Italie, composée de presqu’autant d’états différens qu’il y avoit de villes, offroit une image de la société naissante. Chaque république n’y possédoit guère que les terres nécessaires pour nourrir ses habitans; ils vivoient du travail de leurs mains, et la pauvreté ne permettant encore qu’à peu de passions d’agir, tenoit lieu de cette foule d’institutions, par lesquelles la politique a dû réprimer depuis les vices qui sont une suite nécessaire de la politesse et du luxe des grands états.
Une valeur brutale fut la seule vertu des esclaves fugitifs et des brigands à qui Rome servit d’asyle; ce n’étoit pas des citoyens, mais des soldats unis par le désir commun de piller. Plus ils avoient besoin d’apprendre à obéir, moins il étoit aisé de les accoutumer au joug des lois, et Romulus qui craignoit leur indocilité, ne parut législateur que pour se démettre de l’autorité qui sembloit lui appartenir. Après avoir distribué Rome, selon ses différens quartiers, en tribus[1] et en curies, dont chacune devoit, à la pluralité des voix, former un suffrage dans les assemblées du champ de Mars et de la place publique; il laissa aux Romains tout ce qui constitue en effet l’autorité souveraine, c’est-à-dire, le droit d’ordonner de la guerre et de la paix, de faire ou de changer les lois, et de choisir les magistrats. Mais ce prince ambitieux étoit trop jaloux du commandement, pour ne pas retirer d’une main ce qu’il accordoit de l’autre à ses sujets; et tandis que cédant à la nécessité, il feignoit de n’être que l’organe de leur volonté, il aspiroit en secret à être l’ame de leurs mouvemens.
[1] Romulus partagea les Romains en trois tribus. _Tribus Ramnensium_, _Tatientium_, _Lucerum_; et chaque tribu en dix curies. Les comices, ou assemblées de la nation, étoient convoquées par tribus ou par curies, _comicia tributa_, _comicia curiata_. Chaque tribu et chaque curie avoit sa place marquée dans le champ de Mars et dans la place publique. Tarquin l’ancien doubla le nombre des tribus. Rome continuant de jour en jour à s’étendre, Servius Tullius fit une nouvelle distribution des citoyens. Il partagea la ville en quatre quartiers, et son territoire en quinze ou dix-sept. Les tribus de la ville furent d’abord les plus considérables; mais l’an de Rome 450, le censeur Fabius y incorpora les affranchis, les gens du marché, &c. ce qui les avilit, et l’on transporta les familles considérables dans les tribus de la campagne. Les tribus furent successivement multipliées jusqu’au nombre de trente-cinq; celui des curies demeura toujours fixé à trente.
La création d’un sénat et les prérogatives qui lui furent accordées, telle que de servir de conseil au prince, de porter aux assemblées de la nation les matières sur lesquelles elle devoit délibérer, d’être chargé d’en exécuter les ordres, ou d’en faire observer les lois, loin de porter atteinte à la liberté publique, auroient affermi ses fondemens, si le peuple eût disposé des places du sénat. Mais comme Romulus avoit lui-même choisi les premiers sénateurs, il se réserva le droit de nommer à son gré leurs successeurs; et l’on imagine sans peine combien ce nouveau privilége dut augmenter le crédit d’un prince qui étoit déjà le premier juge de ses citoyens, général d’armée et chef de la religion. On briguoit sa faveur pour obtenir une place dans le sénat; Romulus, qui ne devoit être qu’un magistrat, eut des courtisans; et plus leur nombre se multiplia, plus son autorité fut grande dans les comices.
Sans doute que ce prince, qui voyoit avec plaisir l’orgueil des nouveaux sénateurs, et avec quel soin ils cherchoient à former un corps séparé du peuple, sentit que s’il réussissoit à établir une distinction entre les familles Romaines, et à former une noblesse dont la qualité propre est dans tous les temps et dans tous les lieux de mépriser le peuple, il en résulteroit des haines et une diversité d’intérêts avantageuse à son autorité. Il affecta donc pendant tout son règne de n’élever à la dignité de sénateurs que les fils de ceux qui en avoient été honorés. Numa suivit cet exemple sans avoir les mêmes vues; et sous ses successeurs, les familles qui descendoient des deux cents sénateurs que Romulus avoit créés, abusant d’un usage qui leur étoit favorable, se crurent seules en droit d’entrer dans le sénat. Ces prétentions choquèrent le peuple, et quand il en murmura, Tarquin l’ancien, qui ne songeoit qu’à faire disparoître l’égalité, le seul principe solide de la liberté, créa cent nouveaux sénateurs[2] dans l’ordre des plébéïens; et satisfaisant par cette politique les familles puissantes du peuple, qui souffroient impatiemment l’orgueil et les distinctions des patriciens, il assura l’état encore douteux de la noblesse[3].
[2] Romulus n’avoit d’abord fait que cent sénateurs, il en créa encore cent nouveaux après que les Sabins se furent incorporés à sa nation. On les nommoit par respect pour leur âge, _patres_, d’où leurs descendans prirent le nom de _patricii_, patriciens. _Patres certè ab honore, patriciique progenies eorum appellati._ Tit. Liv.
[3] Les Romains mettoient une différence entre les familles des premiers sénateurs, et celles à qui Tarquin l’ancien ouvrit le sénat; ces dernières étoient appelées, _Nobiles minorum gentium_.
Dès-lors un prince habile à profiter des passions des Romains, ne fut plus réduit à n’être que le ministre de la république; il dominoit les nobles par l’ambition qu’ils avoient d’entrer dans le sénat, et tour-à-tour, il pouvoit, suivant les circonstances, se servir de son crédit auprès des sénateurs pour étendre son empire sur les plébéïens, et de l’autorité de ceux-ci pour intimider le sénat et lui en imposer. Quelque considérables que fussent ces progrès de l’autorité royale, ils ne nuisoient point encore au bien public. Le peuple gouverné sans qu’il s’en aperçut, conservoit cette dignité, qui seule est capable de le rendre bon citoyen: la noblesse, toujours contenue dans le devoir par le prince et par le peuple, n’osoit, malgré son orgueil et sa puissance, s’abandonner à des prétentions immodérées; et le prince obligé de mesurer toutes ses démarches, et de n’agir que par insinuation, ne laissoit craindre de sa part ni injustice ni violence. En un mot, toutes les parties de l’état étoient contraintes de se respecter les unes les autres, et de cet intérêt particulier de chaque ordre de la nation, naissoit naturellement le remède des maux passagers que produisoient les passions.
Ce ne devoit être qu’un prince méchant qui tentât d’altérer cette constitution; sa ruine cependant fut l’ouvrage d’un prince modéré, de Servius Tullius même, qui, au rapport des historiens, avoit songé à abdiquer la couronne, pour ne laisser au-dessus de ses sujets que les lois, dont deux magistrats annuels devoient être les ministres. Soit que sans en prévoir les suites fâcheuses, il fût entraîné par le projet de ses prédécesseurs d’agrandir le pouvoir des patriciens; soit que fatigué des mouvemens et des débats de la place publique, il craignît qu’ils ne dégénérassent en séditions, ou qu’il crût juste de confier toute l’administration de la république à ceux qui, par leur fortune, y devoient prendre un plus grand intérêt; il ne travailla qu’à abaisser les plébéïens, et il y réussit sous prétexte de faire un établissement qui leur fut avantageux.
Il faut se rappeler que dans le partage que Romulus fit du territoire de Rome, chaque citoyen eut deux arpens de terre, et que les fortunes étant égales, chacun contribua également aux charges de l’état. Depuis il s’étoit fait de grands changemens dans les possessions; et quoique plusieurs familles ne jouissent d’aucun domaine, tandis que d’autres avoient considérablement augmenté le leur, on suivoit toujours la même méthode à l’égard des subsides. Tullius en fit aisément sentir l’injustice; le peuple demanda un remède à ce désordre, qui lui paroissoit intolérable; et la noblesse, peut-être instruite des desseins secrets du prince, ou qui craignoit d’engager par sa résistance les plébéïens à demander un nouveau partage des terres, consentit à payer les impositions d’une manière proportionnée à ses richesses.
Tullius fit le cens, c’est-à-dire, le dénombrement des citoyens, et chacun donna une déclaration fidelle de ses biens. Après cette opération, rien n’étoit plus aisé que d’asseoir les impôts avec égalité, sans rien changer à l’ancienne distribution des Romains en tribus et en curies: mais Tullius, qui se proposoit un autre but, imagina de partager ses sujets en six classes à raison de leurs richesses, et subdivisa ensuite ces six classes en cent quatre-vingt-treize centuries, qui paieroient chacune la même imposition. La noblesse, enrichie par ses usures[4], et qui s’étoit emparée de la plupart des terres conquises, composa donc elle seule un plus grand nombre de centuries que le peuple entier; et elle devoit par conséquent être maîtresse des délibérations du champ de Mars et de la place publique, dès que Tullius, profitant de la faveur qu’avoit acquis sa politique artificieuse, auroit introduit l’usage de convoquer les comices par centuries[5]. Cette pernicieuse nouveauté fut établie, et les plébéïens, qui jusque-là avoient possédé toute l’autorité, parce qu’ils avoient dans chaque tribu ou dans chaque curie un nombre de voix beaucoup supérieur à celui des patriciens, se trouvèrent même privés du droit de suffrage; car il arriva très-rarement depuis, que pour former les décrets des assemblées publiques, on fut obligé de consulter quelqu’une des quatre-vingt-treize dernières centuries qui comprenoient les plébéïens[6].
[4] Tous les historiens nous parlent de l’excessive dureté des riches à l’égard de leurs débiteurs. Les emprunts se faisoient chez les Romains à un pour cent d’intérêt par mois. On sent aisément qu’une usure aussi forte dans un état aussi pauvre que le leur, devoit faire passer toutes les richesses entre les mains de quelques citoyens.
[5] _Comicia centuriata_, dont il est si souvent parlé dans l’histoire Romaine.
[6] Toutes les affaires se décidant à la pluralité des suffrages, il étoit inutile de recueillir les voix des dernières centuries, dès que les cent premières étoient d’accord sur un objet.
Un changement si considérable dans la constitution des Romains devoit causer leur perte. Si le peuple, las de comparoître inutilement dans les comices, se portoit à quelqu’entreprise violente pour recouvrer son autorité, il étoit à craindre qu’il n’ébranlât l’état encore mal affermi. S’il se soumettoit patiemment à sa nouvelle servitude, il falloit qu’il tombât dans cette espèce d’engourdissement qui rend le citoyen inutile à sa patrie. La noblesse, de son côté, n’avoit acquis le frivole avantage de faire un corps séparé des plébéïens, et d’opiner seule dans les affaires de la république, que pour se mettre dans la nécessité d’obéir servilement à ses rois. Vouloit-elle se servir de son pouvoir et s’opposer à leur volonté? la simple menace de convoquer les comices par tribus ou par curies, c’est-à-dire, de la confondre avec le peuple, servoit d’entrave à son ambition. L’autorité royale acquérant donc de jour en jour de nouvelles forces, étoit prête à tout envahir; et cependant la politique ne découvre point ce qui auroit rendu les Romains supérieurs à leurs voisins, ni pu soumettre enfin le monde à leur domination, s’ils eussent continué d’obéir à des rois qui n’auroient pas été les simples magistrats d’un état libre. Le gouvernement monarchique est nécessaire à un peuple trop corrompu par l’avarice, le luxe et le goût des plaisirs pour aimer sa patrie; mais il n’est point fait pour une nation pauvre, foible, grossière et dont les citoyens n’ont encore ni art, ni industrie, ni fortune qui les occupent dans le sein de leur famille. D’ailleurs Rome, prenant les passions de ses maîtres, et gouvernée par des princes d’un caractère différent, n’auroit eu aucune maxime constante ni aucune vue suivie. Elle auroit passé au hasard de la guerre à la paix. Sans parler des rois méchans, imbécilles ou voluptueux qui auroient avili leur trône et déshonoré leurs sujets, les Romains auroient eu à craindre jusqu’aux vertus de quelques-uns de leurs rois; de nouveaux Numa auroient fermé le temple de Janus, quand il eût fallu accabler un ennemi. Un prince eût eu un courage héroïque dans des circonstances où il n’eut fallu qu’être prudent, et l’autre n’eût montré que de la prudence quand il auroit fallu être audacieux. En un mot, les Romains, sans caractère, sans vertus, mais heureux ou malheureux suivant qu’on les eût bien ou mal gouvernés, c’est-à-dire, n’ayant que rarement des succès, auroient enfin subi eux-mêmes le sort des peuples qu’ils soumirent.
Le mépris par lequel les grands se vengèrent de la haine que leur montroit le peuple, et leur indifférence commune pour le bien public, suites nécessaires des changemens survenus dans le gouvernement, donnèrent à Tarquin l’audace d’usurper la couronne[7], et l’espérance d’asservir sa patrie. Il eut la politique d’un usurpateur; il flatta les soldats et les enrichit pour les attacher à ses intérêts; et tandis qu’il amusoit la multitude par des fêtes et en élevant des édifices publics, il fit périr les patriciens qui lui portoient ombrage, et n’épargna que ceux qui, n’ayant ni le courage de venger leur patrie, ni la lâcheté d’être les témoins tranquilles de sa servitude, s’étoient eux-mêmes exilés de Rome. On ne peut refuser à ce prince des talens supérieurs. Il avoit presqu’accoutumé les Romains au pouvoir arbitraire; l’usage des comices étoit oublié, et il est vraisemblable qu’il auroit affermi sa domination, si son fils, se bornant à faire à un ordre de citoyens des injures qui auroient flatté le ressentiment et la jalousie de l’autre, n’eût commis une action infâme qui fut un affront commun pour tous les Romains, et souleva à la fois tous les esprits.
[7] La couronne de Rome étoit élective. Voyez Tite-Live et Denys d’Halicarnasse.
Les Tarquins furent chassés de Rome par un décret public[8]; le peuple pilla leur palais; la haine qu’on portoit au roi, s’étendit sur la royauté même, et on dévoua aux Dieux infernaux quiconque entreprendroit de la rétablir. Tant d’emportement sembloit annoncer le retour de la liberté; mais la ruine d’un tyran n’est presque jamais la ruine de la tyrannie; et les causes qui avoient préparé à Rome le despotisme de Tarquin, empêchoient qu’on ne pût y rétablir les principes d’une sage république. La révolution, il est vrai, ne donna d’abord qu’un même esprit aux nobles et aux plébéïens; mais c’est que leur péril fut d’abord le même. Ils montreront le même zèle et le même courage, tant qu’il s’agira de défendre leur ville et de repousser le tyran; mais dès que le calme sera rétabli, les anciennes jalousies renaîtront; et tandis que le sénat voudra gouverner, les plébéïens prétendront être libres.
[8] Cet événement arriva l’an de Rome 244.
Brutus auroit fait une faute énorme, si dans le moment que tous les yeux étoient fixés sur lui, il eût tenté, pour établir une vraie liberté dans Rome, de ramener entre les citoyens l’égalité qui avoit fait leur bonheur avant la distinction des Romains en familles nobles et en familles plébéïennes, et l’établissement des centuries. Laisser entrevoir aux patriciens qu’il falloit renoncer à leurs prérogatives, tandis qu’ils se flattoient de posséder tout le pouvoir dont les rois avoient joui; ou faire soupçonner au peuple que les comices ne se convoqueroient plus par tribus et par curies, dans le temps qu’il s’armoit pour conquérir sa liberté, c’eût été distraire les deux ordres de la république de l’objet qui devoit les occuper entièrement, les aigrir l’un contre l’autre, et faire, en un mot, une diversion en faveur de Tarquin et de la tyrannie. Brutus prit sagement le parti contradictoire de satisfaire à la fois les prétentions du sénat, et de persuader aux plébéïens qu’ils n’obéiront plus qu’aux lois qu’ils auront faites. Je conçois que par cette conduite les lois et les préjugés des Romains doivent se trouver en opposition, et que des droits que Brutus donne au sénat, et des espérances dont il enivre le peuple, il résultera des dissentions domestiques. N’importe, Brutus est justifié, parce que Tarquin est aux portes de Rome, qu’il rassemble des forces formidables, et que les querelles des Romains ne sont qu’un mal éloigné. Le temps, des circonstances heureuses, mille événemens imprévus pourront remédier au vice du gouvernement; mais l’union seule des citoyens de Rome peut triompher de Tarquin.
Quelque puissance qu’eussent acquis le sénat et la noblesse, le peuple crut d’abord être libre, parce qu’il étoit heureux. On le ménagea avec un soin extrême tant qu’on craignit Tarquin; mais tout changea de face quand on apprit sa mort[9]. Le vice commun des hommes c’est de ne juger de leur autorité que par l’abus qu’ils en font, et les grands auroient cru n’avoir rien gagné par l’exil des rois, s’ils n’avoient gouverné aussi despotiquement qu’eux. Les consuls ne convoquèrent les comices que par centuries, et dans ces assemblées où la noblesse dominoit, elle souscrivoit à toutes les propositions du sénat, qui, pour la récompenser de sa complaisance, lui permettoit à son tour d’exercer toutes sortes de violences sur les plébéïens. On les chassoit de leur héritage, on les condamnoit à l’esclavage ou à des peines ignominieuses; chaque patricien étoit un nouveau Tarquin; mais le peuple, encore tout plein des promesses de Brutus et de l’orgueil que lui avoient inspiré les bienfaits de Publicola[10], n’avoit pas acheté sa liberté par une guerre qui fit éclater tant d’héroïsme, pour porter avec lâcheté le joug d’une foule de tyrans.
[9] _Eo nuncio erecti patres; erecta plebs; sed patribus nimis luxuriosa ea fuit lætitia: plebi, cui ad eam diem summâ ope insueritum erat, injuriæ à primoribus fieri cœpere._ Tit. Liv. L. 2. _Dum metus à Tarquinio, æquo et modesto jure agitatum. Dein, servili imperio patres plebem exercere, de vita atque tergo, regio more consulere; agro pellere et cæteris ex partibus soli in imperio agere, quibus sævitiis, et maximè fœnoris onere oppressa plebs_, &c. Sal. in Frag.
[10] Le consul Valerius étoit fort attaché aux intérêts du peuple, ce qui lui mérita le surnom glorieux de Publicola. Pendant la guerre de Tarquin, il se tint plusieurs comices par tribus, et c’est dans une de ces assemblées que Valerius fit un jour baisser ses faisceaux pour faire entendre que c’étoit dans l’assemblée du peuple que résidoit la puissance publique. Il porta aussi une loi par laquelle il étoit permis d’interjeter appel devant le peuple des sentences des magistrats; cette loi s’appela la loi _Valeria_.