Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 13
C’étoit à Philippe, instruit par le conseil d’Agelaüs, à qui ses lumières découvroient l’avenir, qu’il appartenoit de faire le rôle de Thémistocle dans une conjoncture si critique: quoiqu’il ne dût pas avoir affaire à des Xercès, à des Mardonius, ni à des soldats d’Asie, il auroit encore opposé aux légions romaines des hommes capables de les étonner, et peut-être même de mettre des bornes à leurs conquêtes, s’il eût continué à se conduire les principes sages et modérés qui illustrèrent le commencement de son règne, et qu’Antigone Doson lui avoit donnés.
La nature, disent les historiens, avoit réuni dans Philippe toutes les qualités qui honorent le trône. Il avoit l’esprit vif, étendu et pénétrant. Une valeur héroïque étoit d’autant plus propre à lui gagner les cœurs, qu’il possédoit en même temps cet art enchanteur de plaire, fruit de l’affabilité, jointe à la puissance et aux talens. Il aimoit la gloire avec passion, et ne pensoit pas qu’elle pût être unie à l’injustice. Une sage modération écartoit tous les soupçons qui auroient pu tenir les Grecs en garde contre lui. Tant de vertus disparurent en un jour; phénomène, si je puis parler ainsi, d’autant plus surprenant, que ce prince, entouré depuis long-temps de ces hommes vils qui ne peuvent s’élever à la fortune, qu’en rendant leur maître aussi méprisable qu’eux, sembloit avoir un caractère éprouvé.
Démétrius de Phare chatouilla l’ambition de Philippe, en lui faisant envisager la conquête de l’Italie comme une entreprise aisée après la bataille de Cannes. Les Romains, s’il falloit l’en croire, ne pouvoient se relever de leurs pertes; et il étoit impossible à une république aussi mal gouvernée que Carthage, d’affermir son empire sur les vaincus, et de conserver sa proie, si Philippe tentoit de la lui enlever. Ce prince, enivré des espérances que lui donnoit Démétrius, négligea sur-le-champ ses vrais intérêts, pour faire autant de fautes qu’il fit de démarches. Au lieu de profiter de ses avantages sur les Etoliens, et de les réduire à ne pouvoir plus troubler la paix de la Grèce, et la bonne intelligence qui régnoit entre le Péloponèse et la Macédoine, il rechercha leur amitié, et se rendit suspect, en faisant alliance avec un peuple qui étoit odieux à tous les Grecs: étrange conduite! de se brouiller avec ses voisins, parce qu’on médite la conquête d’une province éloignée.
Si Philippe croyoit que le génie puissant d’Annibal dût détruire la république Romaine, il devoit attendre, pour se livrer à son ambition, que l’Italie fût soumise à des marchands, qu’Annibal mourût, et que les Carthaginois cessassent d’être redoutables. S’il se défioit au contraire des succès de ce général, et que par une connoissance plus profonde du gouvernement, des mœurs et de la politique des Romains, il jugeât que leurs ressources étoient plus grandes que leurs pertes, et qu’il falloit les détruire pour les empêcher de devenir les maîtres du monde; il devoit sans doute, en se liguant avec Annibal, l’aider de toutes ses forces, et faire en sa faveur les efforts que Carthage elle-même auroit dû faire.
Cependant, il se laissa effrayer par les premières menaces que lui firent les Romains, en apprenant son traité, et passa d’une extrême confiance à une crainte extrême, quand il vit qu’ils conservoient les plus grandes espérances dans les plus grands malheurs, et qu’à demi vaincus, ils avoient le courage d’insulter les côtes de son royaume. Il se repentit de son entreprise; et n’y renonçant qu’à moitié, ne fit encore que de nouvelles fautes pour réparer celles qu’il avoit déjà faites. Juge-t-il qu’il doit se préparer à la guerre et se mettre en état de défense contre les Romains? Il oublie les sages conseils d’Agelaüs, croit que pour augmenter ses forces, il faut commencer par asservir la Grèce, et se fait follement un nouvel ennemi.
Chaque démarche de Philippe ne sert qu’à multiplier ses embarras et ses dangers. Il ne cherche que des prétextes pour subjuguer la Grèce; il s’indigne de la paix qui y règne, fait naître des troubles et ranime les anciennes divisions. Si les Messéniens ont dans leur ville des querelles domestiques, «n’avez-vous pas, dit-il aux riches, des lois pour réprimer l’insolence de la multitude? Manquez-vous de bras, dit-il au peuple, pour vous faire justice de vos tyrans?» Il fait empoisonner Aratus, Euryclide et Micon; ces attentats le rendirent infâme, et ses alliés devinrent ses ennemis. Les Achéens, malgré leur patience, se soulevèrent; et sous la conduite d’un aussi grand capitaine que Philopemen, qu’on a appelé le dernier des Grecs, et qui avoit pris Epaminondas pour modèle, ils défendirent leur liberté avec plus de courage que les Grecs n’auroient osé l’espérer. Philippe, dont toutes les espérances étoient évanouies, voyoit que l’Italie échappoit aux Carthaginois; il ne pouvoit réduire les Achéens, il redoutoit la vengeance des Romains: ses revers l’aigrirent, et ne consultant que sa colère et sa crainte, il devint enfin par désespoir le plus odieux des tyrans.
La république romaine conservoit encore cette austérité de mœurs qui l’a rendue si puissante, quand les Etoliens, l’Achaïe et Athènes l’invitèrent à les venger des violences de Philippe. Rome, enrichie des dépouilles de Carthage, pouvoit suffire aux frais des guerres les plus dispendieuses. Ses richesses renfermées dans le trésor public, n’avoient pas encore porté la corruption dans les maisons des citoyens. L’union la plus intime subsistoit entr’eux; et les dangers dont Annibal les avoit menacés, n’avoient fait que donner une nouvelle force aux ressorts du gouvernement. Les Romains, enfin, étoient plus persuadés que jamais que tout étoit possible à leur patience, à leur amour pour la gloire, et au courage de leurs légions. Quelque légère connoissance qu’on ait, de la seconde guerre punique, on doit sentir quelle étrange disproportion il y avoit entre les forces de la Macédoine et celles de la république Romaine, secondée par une partie des Grecs: aussi Philippe fut-il vaincu et obligé de souscrire aux conditions d’une paix humiliante, qui lui fit perdre les places qu’il occupoit dans la Grèce, le laissa sans vaisseaux et épuisa ses finances.
Les Romains essayèrent dès-lors, sur les Grecs, cette politique adroite et savante qui avoit déjà trompé et asservi tant de nations. Sous prétexte de rendre à chaque ville sa liberté, ses lois et son gouvernement, ils défendirent toute alliance, et mirent par-là la Grèce dans l’impuissance d’avoir un même intérêt et de se réunir. La république Romaine commença à dominer les Grecs par les Grecs mêmes; ce fut par leurs vices qu’elle voulut d’abord les avilir et les affoiblir, afin de les opprimer plus aisément par la force des armes. Elle se fit des partisans zélés, dans chaque ville, en comblant de bienfaits les citoyens qui lui furent les plus attachés. L’histoire a conservé les noms de plusieurs de ces hommes infâmes, qui, tour-à-tour délateurs de leurs concitoyens à Rome, et artisans de la tyrannie dans leur patrie, prétendoient qu’il n’y avoit plus dans la Grèce d’autre droit, d’autres lois, d’autres mœurs, d’autres usages que la volonté des Romains. Au moindre différend qui s’élevoit, la république offroit sa médiation pour accoutumer les Grecs à la reconnoître pour juge; ne parloit que de paix, parce qu’elle vouloit avoir seule le privilége de faire la guerre; donnoit des conseils, hasardoit quelquefois des ordres, mais toujours dans des circonstances favorables, et en cachant son ambition sous le voile spécieux du bien public.
Les Etoliens s’étoient promis de grands avantages en favorisant les armes des Romains contre Philippe; et pour toute récompense, ils se virent forcés à ne plus troubler la Grèce par leurs brigandages, et à périr de misère s’ils ne s’accoutumoient au travail, et ne réparoient par une industrie honnête les maux que leur faisoit la paix. Ils se crurent accablés sous une tyrannie insupportable; ils méditèrent une révolte; mais n’espérant pas de secouer le joug des Romains sans un secours étranger, ils firent passer quelques-uns de leurs citoyens à la cour de Syrie, pour engager Antiochus à prendre les armes contre la république Romaine. La défaite de ce prince, lui fit perdre l’Asie mineure; et les Grecs, désormais sans ressources, se trouvèrent enveloppés de toutes parts de la puissance des Romains.
Le premier fruit que les vainqueurs retirèrent de cet avantage, ce fut la ruine des Etoliens. La république Romaine leur accorda la paix, mais à condition que toujours prêts à marcher sous ses ordres, ils ne donneroient jamais aucun secours à ses ennemis ni à ceux de ses alliés. La ligue Etolienne paya deux cens talens aux Romains, et s’obligea de leur en donner encore trois cens dans l’espace de six années. Elle livra quarante de ses principaux citoyens qui furent envoyés à Rome, et il ne lui fut permis de choisir ses magistrats que parmi ses otages. Les villes de la confédération qui avoient désapprouvé son alliance avec Antiochus, furent déclarées libres. Enfin, les Romains donnèrent aux Acarnaniens, pour prix de leur fidélité, la ville et le territoire des Eniades. Ne pouvant plus offenser leurs voisins, les Etoliens, dit Polybe, tournèrent leur fureur contr’eux-mêmes; et leurs discordes domestiques les portèrent aux violences les plus atroces. Ce peuple acheva de venger les Grecs de son inhumanité, et on ne vit, dans toute l’Etolie, qu’injustices, confusion, meurtres et assassinats.
Les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et cependant de jour en jour moins libres, connurent la faute qu’ils avoient faite d’implorer la protection de la république Romaine contre Philippe: pour se venger d’un ennemi auquel ils pouvoient résister, ils s’étoient donné un maître auquel il falloit obéir. Ils virent avec joie que Persée tentât de sortir de l’abaissement où les Romains le tenoient; mais ce prince téméraire et timide fut vaincu comme Philippe son père, et traité avec plus de rigueur. Il orna le triomphe de Paul Emile; le trône de Philippe et d’Alexandre ne subsista plus; la Macédoine, qui avoit subjugué l’Asie entière, devint une province romaine: les vainqueurs en transportèrent les habitans d’une contrée dans l’autre pour la rendre docile et obéissante; et la Grèce vit avec frayeur une image du sort qui l’attendoit, si elle essayoit de se soulever contre une république, qui, commençant à perdre ses mœurs, commençoit à ne plus respecter ses lois; et que l’excès de sa prospérité invitoit déjà à abuser de son pouvoir.
Le sénat Romain prit l’habitude de citer devant lui les villes entre lesquelles il s’élevoit quelque différend; il ne proposoit que des conseils, il ne parloit que comme arbitre; mais les Grecs éprouvèrent que c’étoit un crime que de ne pas obéir. Au milieu de cet assujetissement général, la ligue seule des Achéens se piquoit d’un reste de liberté: elle régloit encore ses affaires domestiques, et faisoit des alliances, sans consulter le sénat; elle croyoit avoir des droits; elle en parloit sans cesse, et cependant étoit assez prudente pour n’oser presque pas en jouir. «Si ce que les Romains exigent de nous,» disoient d’après Philopemen les Achéens les plus accrédités dans leur nation, «est conforme aux lois, à la justice et aux traités que nous avons passés avec eux, ne balançons point à leur montrer une sage déférence; mais si leurs prétentions blessent notre liberté et nos usages, faisons-leur connoître les raisons que nous avons de ne pas nous y soumettre. Remontrances, prières, bon droit, tout est-il inutile; prenons les dieux à témoins de l’injustice qu’on nous fait, mais obéissons encore, et cédons à la violence, ou plutôt à la nécessité.»
Ce mêlange de soumission et de fermeté, de crainte et de courage, rendoit les Achéens suspects; et c’étoit par sa sagesse à prévenir les plus petits dangers que la république Romaine cimentoit chaque jour la grandeur de sa fortune. Elle craignit donc que l’orgueil des Achéens, s’il n’étoit réprimé, ne devînt contagieux dans la Grèce, et n’y réveillât le souvenir de son ancienne indépendance. D’ailleurs elle étoit parvenue à une trop haute élévation, et tous les peuples étoient trop humiliés devant elle, pour qu’elle ne confondît pas les remontrances et la rebellion. Se plaindre, c’étoit lui manquer de respect; et tout ce que l’Achaïe avoit d’honnêtes gens et de bons citoyens fut condamné par un décret de bannissement à abandonner sa patrie.
Cet exemple de sévérité auroit dû étouffer jusqu’à l’espérance de la liberté dans le Péloponèse; il y aigrit au contraire les esprits. On se plaignit, on murmura sans retenue; et comme si on eût voulu s’essayer à la révolte, en s’accoutumant à mépriser les Romains, on publia que leur empire n’étoit que l’ouvrage de la fortune. Quelqu’insensée que fut cette manière de penser, elle devoit s’accréditer chez un peuple vain, et qui, traitant les étrangers de barbares, se flattoit de posséder seul tous les talents. Les Achéens ne tardèrent pas à être les victimes de leur vanité. La république Romaine, qui ne cherchoit qu’une occasion de les humilier, profita du différent qui s’étoit élevé entr’eux et les Spartiates, pour nommer des commissaires qui, sous prétexte de les juger, étoient chargés d’affoiblir la confédération Achéenne, et de détacher de son alliance le plus de villes qu’il seroit possible, mais sur-tout Sparte, Argos, Corinthe, Orchomène et Héraclée.
Les Achéens osèrent donner des marques de mépris aux députés de Rome; mais cette république, dont la politique savoit si bien pousser à sa ruine un peuple assez sage pour s’en éloigner, et feindre de prêter une main secourable à celui qui s’y précipitoit de lui-même, dissimula l’injure qu’on avoit faite à ses ministres. Le sénat nomma de nouveaux commissaires, qu’il chargea de se conduire avec beaucoup de douceur, et d’inviter seulement les Achéens à rappeler leurs troupes, et cesser les hostilités qu’ils avoient commencées sur le territoire de Sparte.
Par cette conduite, en apparence si modérée, les Romains ne cherchoient qu’à mettre l’Achaïe dans son tort, et justifier l’extrême sévérité dont ils vouloient user à son égard. Plus ils affectoient de ménagemens et de modération, plus les Achéens enhardis montrèrent de fierté et d’insolence. Diéus et Critolaüs gouvernoient alors la ligue; et Polybe nous les dépeint comme deux scélérats, dont l’empire étoit absolu sur tout ce qu’il y avoit de citoyens déshonorés ou assez ruinés pour n’avoir rien à perdre dans la ruine de leur patrie. On crut, sur la foi de ces deux hommes, que la douceur affectée de la république romaine n’étoit que le fruit de sa crainte. Ils persuadèrent aux Achéens, qu’occupée par une troisième guerre contre un peuple aussi puissant que les Carthaginois, elle avoit d’abord tâché d’intimider les Grecs par une ambassade fastueuse; mais que cette voye ne lui ayant pas réussi, elle avoit envoyé de nouveaux ambassadeurs, dont la conduite plus modérée faisoit voir que les Romains n’osoient se faire de nouveaux ennemis, et se repentoient d’avoir ébranlé par leur tyrannie l’empire qu’ils avoient pris sur la Grèce, et dont il étoit temps qu’elle s’affranchit. «Puisque Rome tremble, disoient-ils, il faut renoncer aujourd’hui et sans retour à la liberté, ou profiter de cette dernière occasion pour la défendre et l’affermir.» Ces sentimens passèrent dans tous les cœurs, et les seconds députés des Romains n’eurent pas un succès plus heureux que les premiers.
Métellus qui commandoit en Macédoine, n’oublia rien pour dissiper l’erreur des Achéens, et les porter à obéir; mais tous ses efforts étant infructueux, il fit enfin marcher contr’eux les légions. L’Achaïe de son côté s’étoit préparée à la guerre; les armées se joignirent dans la Locride; et malgré l’échec considérable que les Achéens y reçurent, ils ne désespérèrent pas encore de leur salut. Critolaüs avoit été tué; Diéus, son collègue, rassembla à la hâte les débris de l’armée battue; et armant jusqu’aux esclaves, se crut en état de défier encore une fois la fortune des Romains.
Métellus, qui s’étoit avancé près de Corinthe, ne se lassoit point de faire de nouvelles propositions de paix, lorsque Mummius prit le commandement de l’armée. Ce consul, aussi fameux dans la Grèce par la rusticité de ses mœurs et son ignorance pour les arts qui la charmoient, que par la dureté dont il usa à son égard, défit entièrement les Achéens; et leur consternation égala après la bataille la confiance téméraire avec laquelle ils s’y étoient présentés.
Il étoit naturel que ce qui avoit échappé à l’épée des romains, se réfugiât dans Corinthe; et en défendant une place qui étoit la clef du Péloponèse, fit une résistance assez vigoureuse pour obtenir une capitulation honorable, ou justifier la témérité qui lui avoit mis les armes à la main. Mais les soldats consternés s’y crurent trop près de leurs vainqueurs; ils fuirent en se débandant dans l’intérieur du Péloponèse, et la plupart des Corinthiens, à qui l’effroi de l’armée s’étoit communiqué, abandonnèrent eux-mêmes leur ville. Mummius la livra au pillage. Tout citoyen qui n’avoit pas fui fut passé au fil de l’épée; femmes, filles, enfans, tout fut vendu. La superbe Corinthe fut réduite en cendres, et la liberté des Grecs ensevelie sous ses ruines. On abattit les murailles de toutes les villes qui avoient eu part à la révolte. Le gouvernement populaire fut aboli par-tout. En un mot, la Grèce perdit ses lois et ses magistrats, et, gouvernée par un prêteur, devint une province Romaine, sous le nom de province d’Achaïe.
Tel fut le sort de la nation peut-être la plus illustre de l’antiquité, et dont la réputation, dans sa décadence même, donna de la jalousie aux Romains. Est-il un peuple dont l’histoire offre aux méditations de la politique des maximes plus sûres et en plus grand nombre sur tout ce qui peut faire le bonheur ou le malheur des sociétés? Depuis Lycurgue, jusqu’au temps malheureux que l’ambition alluma la guerre du Péloponèse, s’il s’éleva quelques querelles entre les Grecs, les haines et les vengeances ne furent point implacables; leurs institutions étoient telles, que la raison reprenant promptement son empire sur les passions, la paix étoit rétablie avant qu’on eût éprouvé l’impuissance de continuer la guerre, ou conçu l’espérance de faire des conquêtes. L’amour de la paix, toujours uni à l’amour de la gloire, ne dégénéra point pendant ces temps heureux en une indolence molle et oisive, qui, en rendant la Grèce méprisable à ses voisins, lui auroit fait des ennemis. Les Grecs, préparés par leurs jeux aux exercices de la guerre, étoient toujours prêts à défendre leur patrie; ils auroient plutôt péri que de souffrir un affront; et par une espèce de prodige, ces citoyens soldats n’abusoient cependant, ni de leur courage, ni de leur discipline, ni de leurs avantages contre leurs voisins, et ne songeoient point à les dépouiller de leurs biens.
La Grèce n’a eu presqu’aucune république qui ne se soit rendue célèbre. Je ne parlerai point d’Athènes, de Corinthe, de l’Arcadie, de la Béotie, etc. Mais quelle société offrit jamais à la raison un spectacle plus noble, plus sublime que Lacédémone? Pendant près de six cents ans les lois de Lycurgue, les plus sages qui aient été données aux hommes, y furent observées avec la fidélité la plus religieuse. Quel peuple aussi attaché à toutes les vertus que les Spartiates, donna jamais des exemples si grands, si continuels de modération, de patience, de courage, de magnanimité, de tempérance, de justice, de mépris des richesses, et d’amour de la liberté et de la patrie? En lisant leur histoire, nous nous sentons échauffer; si nous portons encore dans le cœur quelque germe de vertu, notre ame s’élève, et semble vouloir franchir les limites étroites dans lesquelles la corruption de notre siècle nous retient.
Quoi qu’en dise un des plus judicieux écrivains de l’antiquité, qui cherche à diminuer la gloire des Grecs, leur histoire ne tire point son principal lustre du génie et de l’art des grands hommes qui l’ont écrite. Peut-on jeter les yeux sur tout le corps de la nation Grecque, et ne pas avouer qu’elle s’élève quelquefois au-dessus des forces de l’humanité? On voit quelquefois tout un peuple être magnanime comme Thémistocle, et juste comme Aristide. Salluste nieroit-il que Marathon, les Thermopyles, Salamine, Platée, Micale, la retraite des dix mille, et tant d’autres exploits exécutés dans le sein même de la Grèce pendant le cours de ses guerres domestiques, ne soient au-dessus des louanges que leur ont données les historiens? Les Romains n’ont vaincu les Grecs que par les Grecs mêmes. Mais quelle auroit été la fortune de ces conquérants, si au lieu de porter la guerre dans la Grèce corrompue par mille vices, et affoiblie par ses haines et ses divisions intestines, ils y avoient trouvé ces capitaines, ces soldats, ces magistrats, ces citoyens qui avoient triomphé des armes de Xercès? Le courage auroit alors été opposé au courage; la discipline à la discipline; la tempérance à la tempérance; les lumières aux lumières; l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire, à l’amour de la liberté, de la patrie et de la gloire.
Un éloge particulier que mérite la Grèce, c’est d’avoir produit les plus grands hommes dont l’histoire doive conserver le souvenir. Je n’en excepte pas la république Romaine, dont le gouvernement étoit toutefois si propre à échauffer les esprits, exciter les talents, et les produire dans tout leur jour. Qu’opposera-t-elle à un Lycurgue, à un Thémistocle, à un Cimon, à un Epaminondas, etc? On peut dire que la grandeur des Romains est l’ouvrage de toute la république; aucun citoyen de Rome ne s’élève au-dessus de son siècle et de la sagesse de l’état, pour prendre un nouvel essor et lui donner une face nouvelle. Chaque Romain n’est sage, n’est grand que par la sagesse et le courage du gouvernement; il suit la route tracée, et le plus grand homme ne fait qu’y avancer de quelques pas plus que les autres. Dans la Grèce, au contraire, je vois souvent de ces génies vastes, puissans et créateurs, qui résistent au torrent de l’habitude, qui se prêtent à tous les besoins différens de l’état, qui s’ouvrent un chemin nouveau, et qui, en se portant dans l’avenir, se rendent les maîtres des événemens. La Grèce n’a éprouvé aucun malheur qui n’ait été prévu long-temps d’avance par quelqu’un de ses magistrats; et plusieurs citoyens ont retiré leur patrie du mépris où elle étoit tombée, et l’ont fait paroître avec le plus grand éclat. Quel est au contraire le Romain qui ait dit à sa république, que ses conquêtes devoient la mener à sa ruine? Quand le gouvernement se déformoit, quand on abandonnoit aux proconsuls une autorité qui devoit les affranchir du joug des lois, quel Romain a prédit que la république seroit vaincue par ses propres armées. Quand Rome chanceloit dans sa décadence, quel citoyen est venu à son secours, et a opposé sa sagesse à la fatalité qui sembloit l’entraîner?
Dès que les Romains cessèrent d’être libres, ils devinrent les plus lâches des esclaves. Les Grecs, asservis par Philippe et Alexandre, ne désespérèrent pas de recouvrer leur liberté; ils surent en effet se rendre indépendans sous les successeurs de ces princes. S’il s’éleva mille tyrans dans la Grèce, il s’éleva aussi mille Trasibule.