Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 12
Chacune de ces républiques renonça au privilége de contracter des alliances particulières avec les étrangers, et toutes convinrent qu’une extrême égalité serviroit de fondement à leur union, et que la puissance ou l’ancienneté d’une ville ne lui donneroit aucune prérogative sur les autres. On créa un sénat commun de la nation; il s’assembloit deux fois l’an à Egium, au commencement du printemps et de l’automne, et il étoit composé des députés de chaque république en nombre égal. Cette assemblée ordonnoit la guerre ou la paix, contractoit seule les alliances, faisoit des lois pour administrer sa police particulière, envoyoit des ambassadeurs ou recevoit ceux qui étoient adressés aux Achéens. S’il survenoit quelqu’affaire importante et imprévue dans le temps que le sénat ne tenoit pas ses séances, les deux préteurs le convoquoient extraordinairement. Ces magistrats, dont l’autorité étoit annuelle, commandoient les armées; et quoiqu’ils ne pussent rien entreprendre sans la participation de dix commissaires qui formoient leur conseil, ils paroissoient en quelque sorte dépositaires de toute la puissance publique, dès que le sénat auquel ils présidoient n’étoit pas assemblé.
Les Achéens ne vouloient ni acquérir de grandes richesses, ni se rendre redoutables par leurs exploits; ils n’aspiroient qu’à un bonheur obscur, le seul vraisemblablement pour lequel les hommes soient faits. Leur sénat, obligé de conformer sa conduite à l’esprit général de la nation, fut sans ambition, et par conséquent juste sans effort. C’est son attachement à la justice qui le fit respecter, et lui valut souvent l’honneur d’être l’arbitre des querelles qui s’élevoient dans le Péloponèse, dans les autres provinces de la Grèce, et même chez les étrangers.
Ce peuple ne s’étant rendu suspect ni à Philippe, ni à son fils, ces princes lui laissèrent ses lois, son gouvernement, je dirois presque sa liberté; mais il n’échappa pas aux malheurs que la Grèce éprouva sous leurs successeurs. Les villes d’Achaïe sentirent le contre-coup des révolutions fréquentes qui agitèrent la Macédoine: les unes reçurent garnison de Polypercon, de Démétrius, de Cassandre, et depuis d’Antigone Gonatas; les autres virent naître des tyrans dans leur sein. La diversité de leur fortune leur donna des intérêts différens; leurs maîtres en eurent souvent d’opposés, et tout lien fut rompu entr’elles.
Dyme, cependant, Patras, Tritée et Phare ayant trouvé des conjonctures heureuses pour secouer le joug, renouvellèrent leur alliance; et, en se mettant en état de repousser les insultes des Etoliens, jetèrent les fondemens d’une seconde ligue, qui, malgré les vices actuels des Grecs, se proposa pour modèle la première, et en prit les mœurs, les lois et la politique. Les Egéens s’étant délivrés, cinq ans après, de la garnison qui les opprimoit, se joignirent à cette république naissante, qui s’agrandit encore par l’association des Caryniens et des Bouriens, qui avoient massacré leurs tyrans. Quelques villes du Péloponèse demandèrent, comme une faveur, à être reçues dans la ligue; d’autres attendirent qu’on leur eût ouvert les yeux sur leurs intérêts, ou qu’on leur fît même une sorte de violence dont elles eurent bientôt lieu de s’applaudir.
Tandis que la Macédoine, occupée de ses affaires domestiques, ne pouvoit donner qu’une attention légère à celles de la Grèce, la ligue des Achéens, dit Polybe, auroit fait des progrès plus considérables, si ses magistrats avoient profité de ces circonstances avec plus d’habileté et de courage. Soit que l’abaissement des Grecs et leurs divisions fissent croire aux deux préteurs qu’il seroit téméraire, ou du moins inutile de vouloir rappeler les anciens principes, soit que, jaloux les uns des autres, ils ne pussent exécuter aucun projet important, ils restèrent dans une inaction infructueuse. La ligue ne s’associa aucun nouveau peuple, et elle ne prit une face nouvelle, en acquérant des alliés, que quand elle fit la faute heureuse de ne confier qu’à un seul préteur l’administration de toutes ses affaires.
Ce fut quatre ans après cette réforme dans le gouvernement, qu’Aratus délivra Sycione, sa patrie, du tyran Nicoclès qui s’en étoit rendu le maître, et l’unit à la ligue des Achéens. Les talens de ce grand homme l’élevèrent à la préture. Les Achéens, convaincus de sa probité, crurent ne pas manquer aux règles de la prudence, en rendant, pour ainsi dire, sa magistrature perpétuelle; et il offrit à la Grèce un spectacle tout à fait extraordinaire. Sans ambition, sans désir de faire des conquêtes, les Achéens déclarèrent une sorte de guerre à tous les tyrans du Péloponèse. Ils surprirent plusieurs villes, les affranchirent, et se crurent assez payés des frais et des périls de leurs entreprises, en les unissant à une société dans laquelle elles jouissoient de la même indépendance et des mêmes prérogatives que les villes les plus anciennement alliées. Plusieurs tyrans ne se trouvant plus en sûreté, sur-tout après la mort de Démétrius, roi de Macédoine, qui les protégeoit, se démirent eux-mêmes de leur autorité.
Au changement subit qui se fit dans le Péloponèse, au rôle important que commençoient à faire les Achéens, on eût dit que les peuples de la Grèce, épris d’une nouvelle passion pour la liberté, et instruits par l’expérience, touchoient au moment heureux de ne plus former qu’une seule république. La jalousie et les intrigues de Lacédémone et d’Athènes s’y opposèrent; quoiqu’avilies et dégradées par leurs vices, ces deux villes conservoient tout leur ancien orgueil, et souffroient impatiemment que l’Achaïe, autrefois si inférieure à la Laconie et à l’Attique, voulût occuper une place qu’elles espéroient vainement de reprendre. La modération des Achéens, si capable de gagner l’estime et la confiance des Grecs, auroit enfin triomphé de tous les obstacles, si ce peuple, à l’exemple des anciens Spartiates, avoit eu l’art de se faire des généraux et une discipline savante et rigide. Jamais il n’avoit été plus nécessaire à une république qui vouloit prendre l’ascendant dans la Grèce, et devenir le point de ralliement de tous ses peuples, de faire fleurir les talens et les vertus militaires; mais l’amour des Achéens pour la paix, les portoit à cultiver avec plus de soin les fonctions civiles du citoyen, que les qualités propres à faire des hommes de guerre. Une sorte d’indolence les empêchoit de former des entreprises hardies; et, en paroissant se défier de leurs forces, ils n’inspiroient aux autres qu’une médiocre confiance. Bornés à exécuter des projets plus sûrs que brillans, ils ne faisoient point naître cette admiration dont les Grecs avoient besoin pour renoncer à leurs petites jalousies, et secouer une timidité et un découragement auxquels les malheurs des temps, les exploits d’Alexandre et la puissance de ses successeurs les avoient accoutumés.
Aratus, qu’on peut regarder comme l’auteur de la seconde association des Achéens, contribua beaucoup à entretenir cet esprit. C’étoit, dit Polybe, l’homme le plus propre à conduire les affaires d’une république. Une justesse exquise de jugement le portoit toujours à prendre le parti le plus convenable dans des dissentions civiles. Habile à ménager les passions différentes des personnes avec lesquelles il traitoit, il parloit avec grâce, savoit se taire, et possédoit l’art de se faire des amis et de se les attacher. Savant à former des partis, tendre des piéges à un ennemi et le prendre au dépourvu, rien n’égaloit son activité et son courage dans la conduite et l’exécution de ces sortes de projets. Aratus, si supérieur par toutes ces parties, n’étoit plus qu’un homme médiocre à la tête d’une armée. Irrésolu quand il falloit agir à force ouverte, une timidité subite suspendoit en quelque sorte l’action de son esprit, et quoiqu’il ait rempli le Péloponèse de ses trophées, peu de capitaines ont eu cependant moins de talens que lui pour la guerre. Polybe auroit dû ajouter qu’Aratus se rendoit justice, et sentoit son embarras à la tête d’une armée. Il l’avouoit lui-même; l’histoire en fait foi; et il étoit naturel que, pour se mettre à son aise, toutes ses vues se tournassent vers la paix, et qu’il nourrît dans les Achéens les sentimens de crainte auxquels leur ligue devoit sa naissance.
Pour prévenir les dangers que les institutions trop peu militaires des Achéens leur préparoient, tandis qu’ils avoient à leurs portes, dans la personne des rois de Macédoine, un ennemi redoutable qui n’épioit qu’une occasion favorable de les asservir, Aratus mit habilement à profit la rivalité qui régnoit entre les successeurs d’Alexandre. Quoique l’ambition de ces princes parût satisfaite du partage dont ils étoient convenus après la bataille d’Ipsus, ils se défioient continuellement les uns des autres. Ils s’observoient mutuellement avec cette politique inquiète qui agite aujourd’hui l’Europe; chacun d’eux aspiroit à étendre son empire, et vouloit empêcher que les autres ne fissent de nouvelles acquisitions: on avoit déjà notre politique de l’équilibre. Les cours d’Egypte et de Syrie étoient principalement attentives aux démarches des rois de Macédoine, qui, se regardant comme les vrais successeurs d’Alexandre, croyoient avoir des droits sur les provinces démembrées de son empire, et se promettoient de les faire rentrer sous leur domination, dès que l’asservissement de la Grèce entière les mettroit en état d’en rassembler les forces, et de reprendre le projet formé par Philippe et exécuté par Alexandre.
Ces puissances voyoient donc avec plaisir que, loin de fléchir sous le joug, le Péloponèse formât encore des ligues favorables à sa liberté, et qu’en se défendant contre la Macédoine, il leur servît de rempart; elles devoient protéger les Achéens, Aratus le comprit; et par les alliances qu’il contracta avec les rois d’Egypte et de Syrie, il se fit craindre et respecter par Antigone Gonatas et son fils Démétrius.
Quelque sage que fût cette politique, il s’en falloit beaucoup qu’elle rassurât entièrement Aratus sur le sort de l’Achaïe. Il pouvoir arriver que les protecteurs ou les alliés de la ligue Achéenne se brouillassent, ou, qu’occupés chez eux par quelques affaires importantes, ils se vissent forcés à négliger celles de la Grèce, dans le temps que le Péloponèse auroit le plus grand besoin de leur secours. Les peuples libres, quand leur gouvernement n’est pas une pure démocratie, ont une sorte de constance dans leurs principes et dans leur conduite, qui sert de règle et de boussole à leurs alliés et à leurs ennemis, et qui en fixe jusqu’à un certain point les craintes et les espérances; mais les princes absolus n’écoutent souvent que leur volonté, et leur volonté est toujours incertaine; ils prennent quelquefois pour l’intérêt de leur état l’intérêt de leurs passions, et leurs passions varient et changent au gré des circonstances et des personnes qui les entourent. Le hasard pouvoit donner aux Macédoniens un roi actif, guerrier et entreprenant, tandis que l’Egypte et l’Asie obéiroient à des monarques paresseux et timides; et de quels malheurs n’auroit pas alors été menacée la république des Achéens? Il n’étoit pas impossible que, par des négociations adroites, un roi de Macédoine trompât les alliés de la Grèce sur leurs intérêts, corrompît et achetât, par des présens, les ministres et les généraux d’Egypte et de Syrie, et se préparât ainsi la conquête du Péloponèse. Qui peut prévoir tous les caprices de la fortune et tous les dangers des états? Il arriva, en effet, dans le Péloponèse, un événement imprévu qui força Aratus à changer de politique: je veux parler de la révolution qui se fit à Lacédémone, sous le règne de Cléomène.
On ne retrouvoit, depuis long-temps, dans cette ville, aucun vestige des anciennes mœurs. Le roi Agis ayant voulu y faire revivre les lois de Lycurgue, avoit excité contre lui un soulèvement général; et la mort tragique dont les Spartiates punirent sa vertu, sembloit avoir mis le dernier sceau à leur avilissement. Cléomène cependant ne se laissa point décourager, et son ambition lui fit entreprendre une réforme qu’Agis n’avoit méditée que par amour du bien public. Il abolit les dettes, fit un nouveau partage des terres; et les citoyens qu’il avoit retirés de la misère, et à qui il faisoit espérer une fortune considérable, en leur promettant les dépouilles des peuples voisins, furent subitement frappés d’une espèce d’enthousiasme. Lacédémone prit une face nouvelle; elle parut une seconde fois peuplée de soldats, dont le courage et la confiance mirent leur chef en état de faire une entreprise digne de son ambition et de ses talens; et Cléomène tourna toutes ses forces contre les Achéens, qui s’étoient emparés de l’empire du Péloponèse.
Aratus sentit sur le champ que les rois de Syrie et d’Egypte, avec lesquels il étoit lié, n’avoient pas le même intérêt de défendre la confédération Achéenne contre la république de Sparte, que contre la Macédoine. Il importoit peu en effet à ces princes que chaque ville du Péloponèse prît tour à tour l’ascendant sur les autres, pourvu que la Macédoine restât toujours dans son premier état: peut-être même devoient-ils favoriser une république qui, après avoir recouvré sa réputation, paroîtroit bien plus propre que la ligue des Achéens à réunir les Grecs contre la Macédoine, et à favoriser leur indépendance.
Quand Aratus auroit d’ailleurs compté sur la protection de ses alliés, il se seroit perdu un temps considérable à envoyer des ambassadeurs et à négocier, pendant que Cléomène, actif, diligent, infatigable, poussoit la guerre avec vigueur, et ne perdoit pas un instant. En supposant même, contre toute apparence, que les cours de Syrie et d’Alexandrie se fussent hâtées de secourir les Achéens, il me semble qu’il y auroit eu beaucoup d’imprudence de la part d’Aratus, d’appeler leurs armées dans le Péloponèse. Il est évident, si je ne me trompe, que la Macédoine n’auroit pas vu sans inquiétude l’arrivée de ses ennemis dans la Grèce; montrer en cette occasion de la crainte ou une indifférence imbécille sur le sort du Péloponèse, c’eût été inviter les étrangers à y faire des établissemens, et même à porter leurs armes jusque dans le cœur de la Macédoine. Quand Antigone Doson auroit désiré sincèrement la paix, il n’auroit donc pu se dispenser de venir au secours des Spartiates; la guerre particulière des Lacédémoniens et des Achéens seroit devenue nécessairement une guerre générale entre les successeurs d’Alexandre; et quelque puissance qui eût eu l’avantage, elle en auroit sûrement abusé pour opprimer à la fois la république de Sparte, la ligue des Achéens et tout le Péloponèse.
On ne peut, je crois, donner trop de louanges à Aratus pour avoir recouru à la protection de la Macédoine même, dans une conjoncture fâcheuse où il s’agissoit du salut des Achéens. Plutarque ne pense pas ainsi. «Aratus, dit-il, devoit plutôt tout céder à Cléomène, que de remplir une seconde fois le Péloponèse de Macédoniens. Quel que fût ce prince, ajoute-t-il, il descendoit d’Hercule; il étoit né à Lacédémone, et il auroit été plus glorieux pour les Péloponésiens d’obéir au dernier des Spartiates qu’à un roi de Macédoine.»
Plutarque, grand peintre des hommes célèbres, dont il nous a tracé la vie, mais quelquefois politique médiocre, ne se persuade-t-il pas trop aisément qu’il étoit possible d’engager les Achéens à reconnoître le pouvoir de Cléomène? Il faut s’en rapporter à Polybe, historien presque contemporain, et consommé dans les affaires de la guerre et de la paix. Il nous apprend que ce prince, devenu odieux à toute la Grèce, étoit regardé avec raison comme le tyran de sa patrie et l’ennemi de ses voisins: en vain ses partisans prétendoient-ils le justifier par l’exemple de Lycurgue, qui autrefois avoit fait une sainte violence aux Spartiates pour réformer leurs lois et leurs mœurs. Dans ce législateur on reconnoissoit un père de la patrie, parce qu’il s’étoit oublié lui-même dans son entreprise, pour ne s’occuper que du bien public et du soin de rendre ses concitoyens aussi vertueux que lui-même. Cléomène, au contraire, commença sa réforme par empoisonner Euridamas, son collègue à la royauté. Il dépouilla tyranniquement les sénateurs de leur pouvoir, et en créa d’autres à qui il ne laissa qu’un vain titre; il se défit des éphores; et profitant, comme auteur de la révolution, du crédit qu’elle lui donnoit, pour se rendre absolu dans sa patrie, s’il fit quelques lois sages, ce fut en tyran injuste, dissimulé et sans foi.
Si ce prince, semblable au portrait infidelle qu’en fait Plutarque, avoit en effet rétabli le gouvernement de Lycurgue, Lacédémone, bien loin de vouloir asservir les Achéens, n’auroit demandé qu’à s’associer à leur ligue, et c’eût été le plus grand bonheur de la Grèce. Mais dès que Cléomène, avare, ambitieux, empoisonneur, paroissoit aux yeux des Grecs souillé de tant de vices, je voudrois que Plutarque nous apprît par quel secret, à la place d’Aratus, il eût persuadé aux villes de la confédération achéenne de renoncer à leur liberté. Qu’importoit aux peuples du Péloponèse que les Spartiates eussent repris leur ancien courage et leur discipline militaire, si ces vertus nouvelles ne devoient servir que d’instrumens à l’ambition de Cléomène? Lacédémone n’en devoit paroître que plus odieuse à ses voisins.
Plutarque ignoroit-il qu’un peuple ne se dépouille jamais volontairement de son indépendance, et que plutôt que de se soumettre à un maître qui veut l’envahir par la force, il se fera lui-même un tyran? Tel est le cours des passions dans le cœur des hommes. D’ailleurs la ligue des Achéens étoit composée de plusieurs villes qui auroient préféré de s’ensevelir sous leurs ruines, au chagrin de renoncer à la haine invétérée qu’elles avoient contre les Spartiates: peut-être n’auroient-elles perdu qu’avec peine leur ressentiment, quand Lacédémone, sous la main d’un second Lycurgue, auroit repris à la fois toutes ses anciennes vertus. Polybe nous avertit que si Aratus n’eût pas recherché la protection des Macédoniens, Messène et Mégalopolis alloient y recourir, en se séparant de la ligue. Toutes les autres villes du Péloponèse ne devoient-elles pas avoir à peu près la même politique; puisque Cléomène, en promettant d’abolir les dettes et de faire un nouveau partage des terres dans ses conquêtes, avoit soulevé contre lui les citoyens qui jouissoient de la principale autorité dans le Péloponèse?
Ce qui a le plus vivement frappé Plutarque, c’est qu’après la défaite entière de Cléomène et des Spartiates à Sélasie, Antigone, surnommé Doson, et régent de la Macédoine pendant la minorité de Philippe, fils de Démétrius, mit en quelque sorte des entraves au Péloponèse. Sans doute que les peuples de la ligue Achéenne dûrent voir avec inquiétude les garnisons que Philippe tenoit à Corinthe et à Orchomène; sans doute que leur liberté en souffrit; mais est-ce un motif suffisant pour condamner Aratus? Les Péloponésiens auroient-ils été plus libres et plus heureux en se livrant à la foi de Lacédémone? La cour de Macédoine respecta leur gouvernement, leurs lois, leurs coutumes et leurs magistrats; l’ambitieux Cléomène n’auroit-il pas au contraire abusé insolemment de ses avantages?
Aratus a été un des plus grands personnages de l’antiquité; mais tel est le sort des hommes d’état, qu’on les juge souvent sans considérer que la politique, soumise à la fatalité des circonstances qui l’enchaînent, ne voit quelquefois autour d’elle que des écueils, et n’a de choix à faire qu’entre des malheurs. Aratus fait prendre à sa république, trop foible pour résister à Cléomène, le seul parti qui pouvoit prévenir sa ruine; il la retient sur le bord du précipice, il l’empêche d’y tomber; et on le blâme, parce que les Achéens, en conservant leur liberté, se trouvent forcés d’avoir des ménagemens pour la cour de Macédoine.
Puisqu’enfin les vices avec lesquels la Grèce s’étoit familiarisée ne lui permettoient plus de reprendre ce sage gouvernement qui l’avoit rendue autrefois heureuse et puissante, on regardera l’alliance que les Achéens contractèrent avec Antigone Doson comme l’événement le plus heureux pour les Grecs et les Macédoniens, si on fait attention à la guerre qui s’éleva bientôt entre les deux peuples les plus puissans du monde, et qui, préparant un maître aux nations, devoit leur donner de nouveaux intérêts.
Tandis que la Grèce s’occupoit du spectacle que lui présentoit la descente des Carthaginois en Italie, et qu’incertaine entre le génie d’Annibal et le génie de la république Romaine, elle ne prévoyoit point encore qu’elle seroit un jour la victime de cette guerre: «qu’il seroit à souhaiter, disoit Agelaüs de Naupacte, que les Dieux commençassent à nous inspirer des sentimens d’union et de concorde, afin que, réunissant nos forces, notre patrie se trouve à couvert des insultes des Barbares! Il n’est pas besoin, ajoutoit-il, de beaucoup de politique pour prévoir que le vainqueur, quel qu’il soit, Carthaginois ou Romain, ne se bornera point à l’empire de l’Italie et de la Sicile. Son ambition s’y trouveroit trop à l’étroit; il portera ses armes dans notre patrie. Si la nue qui nous menace du côté de l’occident vient à fondre sur nous, craignons de ne pouvoir résister à l’orage. Nous ne serons plus les maîtres de faire la guerre, ni de traiter de la paix à notre gré; nous serons condamnés à obéir.»
Pour justifier les justes alarmes d’Agelaüs, il suffiroit de faire connoître ici le génie des Romains, de rechercher les causes de la grandeur de ce peuple ambitieux, qui, étant parvenu de l’état le plus bas à la plus haute élévation, et poussé par les ressorts de son gouvernement à s’étendre, ne pouvoit cesser de vaincre qu’après avoir tout soumis, ou qu’après avoir été lui-même vaincu par sa prospérité. Les Romains en effet marchoient à la monarchie universelle; toutes leurs institutions en faisoient une nation guerrière qui devoit haïr le repos, parce que la guerre, loin de l’épuiser, multiplioit, par une espèce de prodige, ses forces et ses ressources. Ils avoient contracté depuis leur naissance l’habitude de se mêler dans les affaires qui devoient en apparence leur paroître indifférentes; il étoit impossible d’être leurs voisins, sans devenir leurs ennemis, ou leurs sujets sous le nom d’alliés; et leur ambition extrême étoit toujours cachée sous le voile de la justice, de la modération et de la magnanimité: la manière dont ils avoient subjugué l’Italie, la Sicile et la Sardaigne, apprenoit ce qu’ils feroient en s’agrandissant, et qu’ils retomberoient sur la Grèce ou sur la Macédoine dès qu’ils auroient vaincu l’Afrique.
«La Grèce ni la Macédoine, disoit Agelaüs, ne pourront jamais résister séparément aux forces du vainqueur. Nous avons besoin de votre secours, continuoit-il, en adressant la parole à Philippe, pour nous soutenir contre les barbares. Les Dieux vous ont mis en état de protéger notre liberté, profitez de cette faveur; mais en défendant les Grecs, songez que vous travaillez pour vous-même; songez que votre royaume trouvera à son tour dans leur amitié toutes les ressources nécessaires à sa grandeur. La bonne-foi doit être votre seule politique. Si les Grecs soupçonnent que vous ne défendiez l’entrée de leur pays aux étrangers que pour vous en réserver la conquête, je vous annonce que tout est perdu. Nos villes alarmées ne craindront point de s’allier aux Barbares; et la douceur de se venger de vous, les fera courir à leur ruine, pourvu qu’elles vous perdent.»