Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)

Part 11

Chapter 113,691 wordsPublic domain

Antipater, aussi habile que Ptolomée, ne sacrifia point la fortune dont il jouissoit aux intérêts de la régence. Instruit des projets des rebelles par les relations qu’il entretenoit avec eux, il jugea que le démembrement de la monarchie d’Alexandre étoit inévitable. Il vit du danger à renoncer à d’anciennes liaisons, pour former des alliances nouvelles et douteuses avec les amis de Perdiccas; et ne balançant point à abandonner les affaires générales de l’empire, il parut ne vouloir régner que sur la Macédoine. Bien loin de pacifier les troubles de l’Asie, il les crut favorables à l’affermissement de son autorité en Europe; il les augmenta en dépouillant Eumènes, Alcétas et les autres généraux de ce parti des provinces qu’ils possédoient, pour les donner aux ennemis les plus déclarés de Perdiccas: les uns n’étoient pas dans la disposition d’abandonner leurs gouvernemens sur un simple ordre du régent, et les autres devoient tout tenter pour s’en mettre en possession. Antigone avoit été fait général de l’armée que les deux rois tenoient en Asie, moins pour faire respecter leur pouvoir que pour le détruire; et Cassandre, fils d’Antipater, étoit son lieutenant. Tandis que l’ambition de ces deux hommes n’annonçoit que de nouvelles divisions, des guerres et un démembrement prochain des conquêtes d’Alexandre, le régent repassa en Europe avec les deux rois qu’il avoit sous sa garde, et qui étoient en quelque sorte ses prisonniers.

Les Grecs se seroient conduits avec prudence, s’ils eussent attendu à vouloir recouvrer leur liberté, que les premiers différents dont je viens de parler, et qu’il étoit aisé de prévoir, eussent éclaté en Asie. Phocion ne négligea rien pour réprimer l’ardeur avec laquelle les Athéniens se portèrent à prendre les armes, lorsqu’ils reçurent les premières nouvelles de la mort d’Alexandre. «Si Alexandre, leur disoit-il, est mort aujourd’hui, il le sera encore demain et après demain.» Mais on étoit las de la domination des Macédoniens; les Grecs sentoient la faute qu’ils avoient faite de laisser accabler Darius, et ils vouloient réparer une négligence par une témérité. Démosthènes, qui avoit été rappelé de son exil, fit valoir, avec son éloquence ordinaire, les maux et la honte de la servitude; et les Athéniens, qui se reprochoient comme une lâcheté de n’avoir pas secondé quelques années auparavant les Spartiates et leur roi Agis, quand ils avoient succombé en faisant la guerre pour la liberté de la Grèce, se livrèrent à l’emportement de leur orateur.

La république déclare la guerre aux Macédoniens, elle ordonne, par un décret que toutes les villes soient affranchies des garnisons étrangères qui les occupoient; elle construit une flotte, fait prendre les armes à tous les citoyens qui n’avoient pas quarante ans passés, et envoye des ambassadeurs dans toute la Grèce pour l’inviter à secouer le joug en faisant un effort général. Les Athéniens eurent pour alliés les Etoliens, les Thessaliens, les Phtiotes, les Méléens, ceux de la Doride, de la Phocide et de la Locride, les Ænians, les Alissiens, les Dolopes, les Athamantes, les Leucadiens, les Molosses, quelques cantons de l’Illyrie et de la Thrace; et dans le Péloponèse, les Argiens, les Sycioniens, les Eléens, les Messéniens et ceux d’Acté. Léosthène, général de cette ligue, remporta une victoire complète sur Antipater, qui n’eut point d’autre ressource que de se retirer avec les débris de son armée dans Lamia, où les confédérés allèrent l’assiéger.

Tandis que les Grecs se livroient à la joie, Phocion n’avoit-il pas raison de dire «qu’il auroit voulu avoir gagné cette bataille qui couvroit de gloire Léosthène, mais qu’il seroit honteux de l’avoir conseillée.» Qu’espéroient les alliés? Leur révolte contre l’empire de Macédoine, dont toutes les parties étoient encore unies et gouvernées par des hommes dignes de succéder à Philippe et à Alexandre, ne pouvoit être qu’une émeute dont ils seroient sévèrement châtiés. En effet, la nouvelle du succès de Léosthène fut à peine portée en Asie, que Léonatus, gouverneur de la Phrygie Hellespontique, se hâta de passer en Europe avec une armée de vingt-deux mille hommes. Ce secours fut encore battu par Antiphile, qui avoit pris le commandement des Grecs après la mort de Léosthène, tué au siége de Lamia; mais Clytus armoit déjà une flotte considérable, et Cratère, gouverneur de Cilicie, amenoit à Antipater mille Perses aguerris, quinze cents chevaux, et dix mille Macédoniens, dont plus de la moitié avoit suivi Alexandre dans toutes ses expéditions.

La Macédoine se vengea d’autant plus aisément de ses premières disgraces, que les confédérés, aussi présomptueux après leurs deux victoires qu’ils avoient été téméraires en commençant la guerre, crurent avoir recouvré leur liberté avant que d’avoir travaillé à l’affermir. Leur armée fut entièrement défaite, et la consternation succéda à l’audace, quand Antipater eut déclaré qu’il ne traiteroit point d’une paix générale, mais qu’il écouteroit en particulier les ambassadeurs que chaque ville lui enverroit: celles qui firent les premières des propositions, éprouvèrent la clémence du vainqueur, et il n’en fallut pas davantage pour dissoudre la ligue des Grecs. Chaque république se hâta de traiter aux dépens des autres; et les Athéniens, qui quittèrent les derniers les armes, furent contraints de laisser Antipater l’arbitre des conditions de la paix. Il fit transporter en Thrace vingt-deux mille citoyens, qui, n’ayant aucune fortune, étoient toujours prêts à se soulever contre l’administration présente. Il substitua l’aristocratie au gouvernement populaire, et mit une garnison Macédonienne dans le fort de Munychie. Mais quand ce général et les secours que Léonatus, Clytus et Cratère lui donnèrent, auroient encore été battus à plusieurs reprises, il n’est pas douteux qu’on ne lui eût envoyé d’Asie de nouvelles armées; et que la Grèce, affoiblie par ses propres victoires, et qui n’avoit plus aucune de ses anciennes vertus, n’eût enfin été obligée de recevoir la loi du vainqueur.

Si les Athéniens, au contraire, avoient attendu, pour se soulever, que les querelles des lieutenans d’Alexandre eussent éclaté, ils auroient pu espérer d’attirer dans leur alliance plusieurs républiques, qui, prévoyant les suites malheureuses de la guerre Lamiaque, furent neutres, ou restèrent attachées à la Macédoine. Antipater n’auroit reçu aucun secours d’Asie, parce que tous les gouverneurs de province y auroient eu besoin de leurs forces. Les Grecs auroient eu l’avantage d’attaquer la Macédoine dans le moment qu’elle auroit été dégarnie de ses troupes; car il ne faut point douter qu’Antipater, intéressé à s’opposer à l’ambition de Perdiccas, et à favoriser la révolte de Ptolomée et d’Antigone, dont le succès importoit à tous les ambitieux de l’empire, ne fût passé en Asie aux premiers bruits de guerre qui se seroient répandus. La Grèce entière auroit alors joué le rôle important que firent les Etoliens, dont Antipater et Perdiccas sollicitèrent à l’envi l’amitié et l’alliance, dès que les premiers troubles eurent commencé.

Un succès, dans ces circonstances, n’auroit pas été infructueux; et les Grecs, favorisés et soutenus contre la Macédoine par le parti attaché à l’empire, auroient pu recouvrer et affermir leur liberté. Consternés, au contraire, par le vain effort qu’ils avoient fait pour secouer le joug, et affoiblis par le châtiment dont on avoit puni leur révolte, ils ne trouvèrent en eux-mêmes aucune ressource, quand la guerre fut allumée entre les successeurs d’Alexandre. Ils étoient trop humiliés pour qu’on eût quelque raison de les ménager; et si quelques-unes de leurs républiques furent soupçonnées d’aspirer à l’indépendance, on ne manqua point de les accabler. La Grèce servit de théâtre à la guerre; et quels que fussent les événemens, elle en fut toujours la victime. Les villes qui avoient conservé jusques-là une apparence de liberté avec la forme ordinaire de leur gouvernement, furent la proie de mille tyrans qui s’emparèrent de l’autorité souveraine, à la faveur des troubles qui agitèrent l’empire d’Alexandre, et dont je ne parlerai qu’autant qu’il est nécessaire pour faire connoître la situation des Grecs.

Antipater ne survécut pas long-temps à son élévation; et au lieu de remettre en mourant la régence générale de l’empire et le gouvernement particulier de la Macédoine à son fils, il y appela Polypercon. Cassandre, indigné de la prétendue injustice de son père, brûloit de se venger, et de s’emparer d’un royaume qu’il regardoit comme son patrimoine; mais n’ayant encore rempli que des postes subalternes, argent, vaisseaux, soldats, tout lui manquoit. En même temps qu’il cachoit son ambition, en paroissant content de sa fortune, il négocioit secrètement en Egypte avec Ptolomée, tâchoit de gagner Séléucus, gouverneur de Babylone, et demandoit des secours à Antigone, qui s’étoit en quelque sorte rendu le maître de l’Asie par les avantages qu’il avoit eus sur Alcétas, Eumènes et Attalus. Ces princes, ne cherchant qu’à entretenir des troubles qui les rendoient indépendans, devoient voir avec d’autant plus de plaisir l’ambition de Cassandre, que Polypercon avoit renoncé à la politique d’Antipater. Soit que le nouveau régent fût la dupe du pouvoir imaginaire de sa dignité, soit qu’il fût attaché par principe de devoir aux intérêts des deux rois, il se déclara l’ami du parti de Perdiccas; et les usurpateurs, pour se venger, donnèrent une armée à Cassandre, et le mirent en état de faire une entreprise sur la Macédoine.

Polypercon prévit la guerre dont il étoit menacé; et craignant que les garnisons qu’Antipater avoit mises dans les postes les plus avantageux de la Grèce ne favorisassent Cassandre, porta un décret, par lequel il substituoit le gouvernement populaire à l’aristocratie établie dans la plupart des républiques depuis la guerre Lamiaque. Il leur ordonnoit de rappeler leurs exilés, de bannir leurs magistrats, et de s’engager par serment à ne jamais rien entreprendre contre les intérêts de la Macédoine. Le régent se flattoit que la Grèce, reconnoissante de la liberté qu’il lui rendoit, alloit être attachée à son sort, et deviendroit le boulevart de la Macédoine; mais son décret ne servit qu’à multiplier les désordres, en renouvellant l’usage des proscriptions et des bannissemens. Les villes, agitées par de nouvelles dissentions, ne purent prendre aucune forme de gouvernement, et l’anarchie devint générale chez les Grecs.

Cependant Polypercon, mal affermi dans son gouvernement, fut obligé de l’abandonner à l’approche de Cassandre, et il se retira dans le Péloponèse avec les troupes qu’il s’étoit attachées, et les richesses qu’il put enlever du trésor des rois de Macédoine. Il appela à son service tout ce qu’il y avoit de Grecs, qui, par une suite de leurs révolutions, n’ayant ni patrie, ni fortune, n’avoient d’autre ressource que de vendre leurs services à quelque général, et pour lesquels Philippe avoit dit que la guerre étoit un temps de paix.

Tandis que le régent de l’empire ne faisoit, dans le Péloponèse, que le rôle d’un aventurier, et que la Macédoine éprouvoit chaque jour de nouvelles révolutions dans lesquelles toute la famille d’Alexandre périt enfin de la manière la plus tragique, Antigone défit Eumènes, Alcétas et Attalus, et dissipa jusqu’aux derniers restes des partisans de Perdiccas et du gouvernement. Après tant de succès, ce capitaine se trouvoit le maître de l’Asie; la monarchie seule pouvoit satisfaire son ambition. Cassandre, Ptolomée, Séléucus et Lysimaque étoient autant de rivaux incommodes, dont il ne voyoit la fortune qu’avec chagrin. Soit que la Macédoine lui offrît une carrière plus brillante par la réputation qu’elle avoit acquise sous Philippe et Alexandre, soit qu’il crût que ce royaume donneroit à ses rois un droit sur les provinces qui en avoient été démembrées, ce fut à Cassandre qu’Antigone résolut de déclarer d’abord la guerre.

Il rechercha l’alliance de Polypercon, lui fournit des secours pour l’aider à se soutenir dans le Péloponèse; mais afin d’attirer en même temps dans son parti les villes de la Grèce, il leur ordonna, par un décret, d’être libres, et les affranchit des garnisons étrangères dont elles étoient opprimées. Son fils Démétrius, surnommé Poliorcète, passa à deux reprises dans la Grèce pour y mettre ce décret en exécution. Ce jeune héros enleva, il est vrai, à Ptolomée la plupart des places où il tenoit garnison, et chassa Cassandre de celles qu’il occupoit; mais les Grecs n’en étoient pas moins malheureux; les armées, qui ravageoient leur pays, leur ôtoient la liberté que d’inutiles décrets leur attribuoient; et tout leur avantage, si c’en est un, étoit de changer de joug et de voir leurs ennemis se déchirer tour à tour, et se punir de leur ambition.

Cassandre, prêt à se voir chasser de la Macédoine, retira Ptolomée, Séléucus et Lysimaque, de l’espèce d’aveuglement dans lequel ils étoient, et leur fit sentir que le danger dont il étoit menacé leur étoit commun, et que sa chûte entraîneroit la leur. Il leur représenta qu’Antigone étoit trop ambitieux pour que la Macédoine servît de terme à ses conquêtes, et qu’il étoit temps ou jamais de se réunir contre cet oppresseur. Ces quatre princes se liguèrent, et la célèbre bataille d’Ipsus décida enfin de la succession d’Alexandre d’une manière fixe: Antigone défait, perdit la vie dans le combat, et ses ennemis partagèrent sa dépouille.

La Grèce se seroit vu délivrée de cette foule de tyrans qui l’opprimoient à la fois, ou du moins elle auroit commencé à se ressentir de quelques avantages de la paix, sous la protection des rois de Macédoine à qui elle étoit échue en partage, si elle n’eut été destinée à servir de théâtre aux aventures singulières d’un prince sur qui la fortune sembloit vouloir épuiser tous ses caprices. Démétrius Poliorcète n’avoit recueilli, des débris de la fortune de son père, que Tyr, l’île de Chypre et quelques domaines très-bornés sur les côtes d’Asie; mais son ambition, son courage et l’espérance lui restoient; et depuis le règne d’Alexandre, c’étoient autant de titres pour aspirer à se faire des royaumes. Il entra dans la Grèce, où il avoit des amis et des intelligences; et tandis qu’à la tête d’une armée d’aventuriers dignes de lui, il étoit occupé à y faire des conquêtes, il perdit ses autres états. La fortune l’en dédommagea; les fils de Cassandre, au sujet de sa succession, lui ouvrirent le chemin du trône de Macédoine. Chassé de ce royaume, après y avoir régné sept ans, son inquiétude le vit passer en Asie pour y conquérir un nouvel établissement, et il laissa à son fils Antigone Gonatas des forces avec lesquelles il se maintint dans la Grèce. C’est ce prince qui, au rapport des historiens, ne se contentant pas de substituer l’aristocratie au gouvernement populaire, établit des tyrans dans la plupart des villes, ou se déclara le protecteur de tous ceux qui voulurent usurper l’autorité souveraine dans leur patrie. Avec leur secours, il se rendit assez puissant pour s’emparer de la Macédoine après la mort de Sosthène, s’y affermir, et laisser enfin ce royaume à ses descendans.

La Grèce, qui n’avoit point encore renoncé à l’espérance d’être libre, mais toujours agitée par de nouvelles révolutions, sembloit n’avoir à craindre que l’ambition et la tyrannie des successeurs d’Alexandre, lorsqu’elle vit fondre sur elle un orage formé à l’autre extrémité de l’Europe. Il parut sur les frontières de la Thessalie deux cens mille Gaulois que Brennus commandoit. Ces Barbares n’avoient point d’autre objet que de vivre de pillage, et de mettre, pour ainsi dire, la terre entière à contribution. De tout temps l’inquiétude naturelle des Gaulois les avoit fait sortir de leur pays, et la Grèce se rappeloit avec terreur les ravages qu’ils avoient faits autrefois dans la Thrace, l’Illyrie et la Macédoine. Le danger étoit commun pour tous les Grecs, un intérêt commun devoit les réunir; mais la situation déplorable de plusieurs républiques leur lioit les mains, et il n’y eut que les Béotiens, les Locriens, les Etoliens, ceux de Mégare et de la Phocide, et les Athéniens qui prirent les armes pour repousser de concert ces nouveaux ennemis.

Les Gaulois, ayant passé sans obstacle le Sperchius, vinrent camper près d’Héraclée; et dans la bataille qu’ils livrèrent aux Grecs, on vit tout l’avantage que la discipline, l’exercice et l’art donnent sur un courage farouche qui ne sait que braver la mort. Les Gaulois, dit Pausanias, combattirent avec fureur; l’audace étoit peinte sur le visage des mourans, et plusieurs arrachoient de leurs plaies le trait dont ils étoient mortellement blessés, pour le lancer encore contre leurs ennemis.

Cette disgrace et celle qu’ils éprouvèrent quelques jours après, en voulant forcer le passage des Thermopyles, que les Etoliens défendoient, ne les dégoûtèrent point de leur entreprise. Brennus détacha de son armée un corps de quarante mille hommes, qui se porta dans l’Etolie pour la contraindre à rappeler ses soldats; mais cette diversion ne lui auroit point ouvert l’intérieur de la Grèce, si les Héracléotes, lassés de voir leur pays servir de théâtre à la guerre, n’eussent conduit eux-mêmes les Gaulois par le chemin que les Perses avoient pris autrefois dans la guerre de Xercès. Un brouillard épais favorisoit la marche des Barbares, et ils fondirent inopinément sur les Phocéens, qui occupoient aux Thermopyles le même poste que le courage de Léonidas et de trois cens Spartiates a rendu si fameux. Les Phocéens, quoique surpris, se défendirent d’abord avec beaucoup de bravoure; mais obligés enfin de céder au nombre qui les accabloit, ils portèrent en fuyant l’alarme dans le camp des Grecs, qui sur le champ se dispersèrent honteusement sans oser attendre l’ennemi.

Les Gaulois s’avancèrent sous les murailles de Delphes, et la Grèce ne dut son salut qu’aux prêtres d’Apollon. Ils ranimèrent le courage des Delphiens, en promettant que leur dieu les secourroit par des prodiges, et la fortune acquitta leurs promesses. Il s’éleva une tempête terrible pendant la nuit; la foudre tomba à plusieurs reprises dans le camp des Gaulois, et le terrein où il étoit assis éprouva un tremblement de terre. Les Etoliens et les Phocéens, qui ne doutèrent point qu’Apollon ne combattît pour eux, attaquèrent les Gaulois effrayés à la pointe du jour. Brennus fut blessé, ses soldats fuirent, la nuit les arrêta enfin; et saisis d’une terreur panique, ils s’égorgèrent les uns les autres, en croyant se défendre contre les Grecs. Poursuivis par la faim, ils n’osèrent s’arrêter à leur camp d’Héraclée, et ils furent défaits une seconde fois par les Etoliens et les Phocéens en repassant le Sperchius. Brennus, ne consultant alors que son désespoir, s’empoisonna, et les restes de son armée périrent dans les embuscades que les Thessaliens et les Maliens leur dressèrent.

Peut-être que les Grecs, toujours jaloux de leur liberté, et éclairés sur leurs intérêts par une longue suite de calamités, auroient été capables de faire un retour sur eux-mêmes, de reprendre leur ancienne politique et de se réunir, si quelque peuple recommandable par sa réputation eût rendu à la Grèce entière les mêmes services que les Etoliens lui rendirent pendant la guerre des Gaulois. Le moment paroissoit favorable. Les forces des successeurs d’Alexandre étoient bien moins redoutables que ne l’avoient été celles d’Alexandre et de son père: le même esprit d’ambition et de conquête ne les animoit plus, depuis que la bataille d’Ipsus avoit fait succéder le goût de la paix à leurs anciennes divisions. Les princes, qui avoient partagé l’Asie entr’eux, s’occupoient déjà plus à jouir de leur fortune qu’à l’agrandir; et la Macédoine, réduite à ses premières possessions, et fatiguée des malheurs que lui avoient valu les prospérités d’Alexandre, n’étoit pas gouvernée par un Philippe. Les tyrans, qui s’étoient élevés dans plusieurs cantons de la Grèce, craignoient leurs concitoyens, et n’attendoient du dehors qu’une foible protection. Enfin il étoit naturel que la défaite des Gaulois rendît à la Grèce une extrême confiance, et que la république qui l’avoit sauvée, profitât de son courage pour former une nouvelle confédération; mais les mœurs des Etoliens étoient trop atroces, pour que les Grecs pussent se fier à ce peuple, et le regarder comme le protecteur de la liberté. Plus les Etoliens firent de grandes choses, plus ils se firent redouter de leurs voisins; on les haïssoit presqu’autant que les Gaulois; ils avoient conservé cet esprit de piraterie et de brigandage, que les autres Grecs avoient perdu en formant des sociétés régulières.

Les Etoliens, dit Polybe, sont plutôt des bêtes féroces que des hommes. Justice, droit, alliances, traités, sermens, ce sont de vains noms, l’objet de leur mépris. Accoutumés à ne vivre que de butin, ils ne font grace à leurs alliés que quand ils trouvent à contenter leur avarice chez leurs ennemis. Tant que la Grèce ne forma qu’une seule république sous l’administration de Sparte, ces brigands, qui occupoient un terrein ingrat entre l’Acarnanie et la Locride, n’exercèrent leurs violences que dans la Macédoine, l’Illyrie et les îles qui avoient le moins de relation avec le continent. Ils s’enhardirent quand les Grecs furent affoiblis par leurs guerres domestiques; et mettant d’abord à contribution quelques quartiers du Péloponèse, tels que l’Achaïe et l’Elide, ils désolèrent bientôt toute cette province; et à la faveur des alliances qu’ils eurent toujours dans la suite avec quelqu’un des successeurs d’Alexandre, ils firent enfin des courses dans toute la Grèce, et y commirent les plus grands excès.

Etrange effet de ce caprice bizarre qui enchaîne les événemens humains, ou plutôt de l’aveuglement des hommes, qui ont besoin que le malheur les instruise de leur devoir, et les pousse malgré eux vers le bonheur. C’est par leurs injustices et leurs violences mêmes que les Etoliens servirent la Grèce, puisque ce fut pour n’en être pas les victimes, que les villes les plus considérables de l’Achaïe jetèrent entr’elles les fondemens d’une ligue qui sembla faire revivre l’ancien gouvernement des Grecs. Étant parvenue à remplir dans le Péloponèse la place que Lacédémone et Athènes avoient autrefois occupée dans la Grèce entière, il est nécessaire d’en faire connoître les mœurs, les lois et les progrès.

Ainsi que toutes les autres contrées de la Grèce, l’Achaïe eut d’abord des capitaines ou des rois. Ces princes descendoient d’Oreste, et leur famille conserva la couronne jusqu’aux fils d’Ogygès, qui, s’étant rendus odieux, furent chassés de leurs états. Les Achéens commencèrent alors à être libres. Leurs villes avoient les mêmes poids, les mêmes mesures, les mêmes lois, le même esprit et les mêmes intérêts: chacune d’elles forma cependant une république indépendante, qui eut son gouvernement, son territoire et ses magistrats particuliers. Les distinctions que la monarchie avoit introduites entre les citoyens disparurent; il n’y eut plus de nobles qui prétendissent avoir des priviléges, et dans chaque ville l’assemblée générale du peuple posséda la souveraineté. Cette démocratie, toujours si orageuse dans le reste de la Grèce, ne causa aucun désordre dans l’Achaïe, soit parce que les lois étoient établies sur de sages proportions, et qu’en donnant aux magistrats assez d’autorité pour se faire obéir, on ne leur en avoit pas assez laissé pour en pouvoir abuser; soit parce que les Achéens, toujours exposés aux injures des Etoliens leurs voisins, n’avoient pas le loisir de s’occuper de querelles domestiques, et que le conseil général de leur association apportoit un soin extrême à les prévenir ou à les étouffer dans leur naissance.