Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 10
S’il suffit souvent d’un prince imbécille ou méchant pour perdre la monarchie la plus solidement affermie, comment l’empire de Cyrus auroit-il pu résister aux forces avec lesquelles Philippe s’étoit préparé à l’attaquer? A des princes méprisables, dont j’ai déjà eu occasion de parler, avoit succédé Ochus. Son avénement au trône offrit un spectacle effrayant à la Perse. Ce monstre fit périr ceux de ses frères qui étoient moins indignes que lui de régner, et étendit ensuite ses proscriptions sur le reste de sa famille. Tout dégoûtant du sang de ses parens et de ses sujets, il s’abandonna aux voluptés. Il n’y avoit dans toute la Perse qu’un homme aussi abominable qu’Ochus, c’étoit l’eunuque Bagoas son favori. L’inhumanité et la scélératesse avec lesquelles il fit périr son maître, excitent un frémissement d’horreur; mais on se rassure, en voyant qu’il n’en falloit pas moins pour venger dignement les Perses des maux qu’ils avoient soufferts. Arsès monta en tremblant sur le trône de ses pères; et Bagoas, qui le fit bientôt périr, donna la couronne à Darius-Codoman, destiné à voir la ruine de l’empire des Perses.
Il s’en faut beaucoup que les historiens parlent de Darius avec le même mépris que de ses prédécesseurs. C’étoit au contraire un prince brave, généreux, et même capable de consulter la justice et de respecter les droits de l’humanité en possédant un pouvoir sans bornes. Mais irrésolu et peu éclairé, il manquoit des qualités nécessaires pour gouverner dans des temps difficiles. Darius monta sur le trône presqu’en même temps qu’Alexandre succéda à Philippe; et quand ç’auroit été un grand homme, comment auroit-il pu conjurer l’orage dont il étoit menacé? Par quel art auroit-il corrigé subitement les vices invétérés de la Perse, intéressé des esclaves au bien de l’état, et donné, en un mot, à l’empire des ressorts capables de le mouvoir? Il ne pouvoit opposer à son ennemi que des armées sans courage, sans discipline, accoutumées à fuir devant les Grecs, et des courtisans empressés à profiter des foiblesses de leur maître, et des malheurs publics pour satisfaire leur avarice et la jalousie qui les divisoit; en un mot, des hommes sans patrie, qui savoient, par une longue expérience, qu’ils ne partageroient jamais la prospérité du prince.
Alexandre passa en Asie avec trente mille hommes d’infanterie et cinq mille chevaux. Darius fut vaincu, la Perse conquise par les armes des Macédoniens, et cependant le projet de Philippe ne fut pas exécuté. Ce prince, je l’ai déjà dit, méditoit des conquêtes en Asie pour affermir son autorité dans la Grèce; et c’est en conquérant qui ne songe au contraire qu’à tout renverser, sans vouloir rien établir, qu’Alexandre entra dans les états de Darius. Il soumet des provinces sans penser comment il les conservera; il se contente de les opprimer par la terreur de son nom; il forme un empire, dont toutes les parties sont prêtes à se séparer.
Philippe avoit projeté son expédition, en joignant à ses propres forces deux cent trente mille Grecs; et par cette politique, non-seulement il étoit sûr d’accabler Darius, mais il enlevoit encore à la Grèce des soldats qui étoient suspects à la Macédoine, y prévenoit toute révolte, et, en l’affoiblissant, l’accoutumoit insensiblement à obéir. Son fils, au contraire, ne laisse dans ses états que douze mille hommes sous le commandement d’Antipater, pour retenir dans l’obéissance un pays dont il connoissoit le penchant à la sédition, et qui, plein de citoyens jaloux de leur liberté et de soldats aguerris, devoit tenter par son exemple d’exciter la Thrace, l’Illyrie, &c. à secouer le joug. Cependant un de nos plus illustres écrivains le loue «d’avoir mis peu de choses au hasard dans le commencement de son entreprise, et de n’avoir employé que tard la témérité comme un moyen de réussir.» Quand sera-t-on donc téméraire, s’il est prudent de vouloir conquérir l’Asie avec trente-cinq mille hommes, et d’envahir les provinces étrangères, sans avoir mis les siennes en sûreté? Les Grecs qui opposèrent à Xercès des forces quatre fois plus considérables, les prodiguoient donc inutilement; étoient-ils moins braves, moins disciplinés que les soldats d’Alexandre? avoient-ils besoin de lever des armées plus nombreuses?
Si Darius, en effet, eût eu assez de courage pour ne point se laisser intimider par la témérité imposante d’Alexandre, et que docile au sage conseil de Memnon, il eût, à l’exemple d’un de ses prédécesseurs, répandu de l’argent dans la Grèce pour l’engager à faire une diversion en faveur de l’Asie, et armé pour la défense de la Perse des soldats que son ennemi avoit eu l’imprudence de ne pas prendre à son service; il est vraisemblable que l’expédition téméraire d’Alexandre n’auroit pas eu un sort plus heureux que celle d’Agésilas. Celui-ci fut obligé d’abandonner ses conquêtes pour aller au secours de Sparte, et l’autre auroit été forcé de courir à la défense de son royaume, et se seroit épuisé pour subjuguer la Grèce, que l’argent de Darius auroit tenue unie.
Qu’Alexandre ait été un grand capitaine, personne n’en doute; mais il pourroit avoir été un guerrier très-sage dans le détail de chacune de ses opérations, et un politique très-imprudent dans le plan général de ses entreprises. On loue, par exemple, ce prince «d’avoir profité de la bataille d’Issus pour s’emparer de l’Egypte, que Darius avoit laissée dégarnie de troupes, pendant qu’il assembloit des armées innombrables dans un autre univers.» Mais il me semble que c’est louer une faute. Pourquoi se jeter sur un pays ouvert, et qui sans effort devoit appartenir aux Macédoniens, si Darius étoit vaincu? Pourquoi laisser à son ennemi le temps de respirer, de réparer et de rassembler ses forces? Alexandre devoit poursuivre Darius après la bataille d’Issus, avec la même chaleur et la même célérité qu’il le poursuivit après la bataille d’Arbelles. Pendant qu’il fait le siége inutile de Tyr, qu’il perd un temps précieux en Egypte et dans le temple de Jupiter Hammon, Darius lève huit cent mille hommes de pied et deux cent mille hommes de cavalerie, les arme, les exerce, et reparoissant dans les plaines d’Arbelles beaucoup plus fort que dans celle d’Issus, force son ennemi à exposer sa fortune et sa réputation aux hasards d’une seconde bataille, tandis qu’il avoit pu rendre la première décisive.
Alexandre peut avoir montré dans le cours de ses exploits tous les talens qui forment le plus grand des capitaines; mais il n’en est pas moins vrai, que n’être pas satisfait de la monarchie de Cyrus, pénétrer dans les Indes, méditer la conquête de l’Afrique, vouloir asservir l’Espagne et les Gaules, traverser les Alpes, et rentrer dans la Macédoine par l’Italie vaincue, c’étoit s’éloigner prodigieusement des vues de Philippe, et n’y rien substituer de raisonnable. Qu’est-ce que des conquêtes dont l’unique objet est de ravager la terre? Quel nom assez odieux donnera-t-on à un conquérant, qui regarde toujours en avant, et ne jette jamais les yeux derrière lui, qui marchant avec le bruit et l’impétuosité d’un torrent débordé, s’écoule, disparoît de même, et ne laisse après lui que des ruines? Qu’espéroit Alexandre? Ne sentoit-il pas que des conquêtes si rapides, si étendues et si disproportionnées aux forces des Macédoniens, ne pouvoient se conserver? S’il ignoroit une vérité si triviale, s’il ne démêla point les ressorts et le but de la politique de son père, ce héros devoit avoir des lumières bien bornées; si rien de tout cela, au contraire, n’échappoit à sa pénétration, et ne pût cependant modérer ses désirs; ce n’est qu’un furieux que les hommes doivent haïr.
Darius ayant offert à Alexandre dix mille talens et la moitié de son empire, Parménion pensoit qu’il étoit sage de ne pas rejeter ces offres. «Je les accepterois, dit-il, si j’étois Alexandre; et moi aussi, répliqua Alexandre, si j’étois Parménion.» Cette réponse peu sensée a été admirée, parce qu’elle déploie, en quelque sorte, tout le caractère d’Alexandre, et porte à notre esprit l’idée d’une ambition et d’un courage sans bornes. Philippe auroit pensé comme Parménion; et faisant la paix avec Darius, auroit du moins tenté de former une monarchie, dont la trop grande étendue n’eût pas été un obstacle insurmontable à sa prospérité et à sa conservation.
Si on rapproche sous un même point de vue les deux princes dont je parle, qu’on remarque entr’eux une étrange disproportion! Dans Philippe, je vois un homme supérieur à tous les événemens. La fortune ne peut lui opposer d’obstacle qu’il n’ait prévu, et qu’il ne surmonte par sa sagesse, sa patience, son courage ou son activité. Je découvre un génie vaste, dont toutes les entreprises sont liées et se prêtent une force mutuelle. Ce qu’il exécute, prépare toujours le succès de l’entreprise qu’il va commencer. Dans Alexandre, je ne vois qu’un guerrier extraordinaire, qui n’a qu’une manière, et dont le courage téméraire et impatient (qu’on me permette cette expression) tranche par-tout le nœud gordien que Philippe eût dénoué. L’excès de toutes ses qualités surprend notre imagination, et le fait paroître grand, parce qu’il fait sentir à ceux qui le considèrent, la foiblesse de leur caractère: au lieu de ne donner que de la surprise à ce phénomène rare, nous lui donnons de l’admiration.
Qu’on suppose Philippe dans l’Asie à la tête des forces de la Grèce. Si sa sagesse paroît d’abord moins capable d’imposer à Darius, que l’enthousiasme d’Alexandre, elle le conduira cependant au même but. L’audace d’Alexandre lui réussit, parce qu’elle excita dans son ennemi la crainte, passion qui resserre l’esprit, glace l’imagination, et engourdit toutes les facultés de l’ame. Philippe eût entouré Darius de piéges et de précipices. Il eût profité des divisions qui régnoient dans l’Asie, dont les provinces désunies par leurs mœurs, leurs lois, leur religion, n’avoient aucune relation entr’elles. Il eût tenté l’ambition et l’avarice de ces satrapes orgueilleux et avides qui gouvernoient les provinces de l’empire sans être attachés à son gouvernement; il eût marchandé leurs villes, et, comme on l’a dit, faisant autant la guerre en marchand qu’en capitaine, il eût peut-être ruiné la monarchie de Perse, sans vaincre Darius les armes à la main.
Placez Alexandre dans les mêmes circonstances où s’est trouvé son père, et la Macédoine, qui n’avoit pas entièrement succombé sous l’imbécillité de ses derniers rois, sera écrasée par le courage d’Alexandre. Qu’un de ses amis veuille profiter de sa foiblesse et de la confusion de ses affaires, il courra à la vengeance avant que de l’avoir préparée. Il seroit inutile de parcourir ici toutes les conjonctures délicates où Philippe s’est trouvé; je me borne à rappeler la levée des siéges de Périnthe et de Bisance: Alexandre étoit-il capable d’une pareille conduite?
Il abandonna enfin les mœurs des Grecs ou des Macédoniens, et prit celles des Perses. Quelques écrivains, pour sauver la gloire de ce héros, ont imaginé que ce changement fut l’ouvrage de sa politique, et qu’il ne songeoit qu’à gagner la confiance des Barbares pour affermir son empire. Mais, quand ce seroient-là en effet les vues secrètes qui produisirent cette révolution, l’erreur d’Alexandre seroit-elle moins grossière? Pour plaire aux Perses, étoit-il prudent de choquer les Macédoniens? Donner aux vainqueurs les mœurs des vaincus, c’est préparer leur ruine, c’est la rendre certaine; et l’on veut qu’Alexandre, ignorant cette vérité commune, ait regardé la corruption et l’avilissement des Macédoniens comme le fondement de sa puissance. Les Asiatiques, accoutumés à ramper sous le despotisme, devoient porter leurs chaînes avec docilité. Les Grecs seuls méritoient des ménagemens. Braves, aguerris et jaloux de leur liberté, ils tentèrent de secouer le joug de la Macédoine dans le temps même qu’Alexandre remplissoit l’Asie de la terreur de son nom; et les Perses, patiens et dociles sous la main qui les opprimoit, ne songèrent jamais à se révolter: que leur importoit le sort de leur maître? La révolution qui faisoit passer la couronne de Darius sur la tête d’Alexandre n’étoit point une révolution pour l’état, il restoit dans la même situation.
Quel avantage, dit un politique célèbre, les Perses auroient-ils trouvé à obéir plutôt à la famille de Darius, qu’à celle d’Alexandre? Pourquoi auroient-ils voulu venger la ruine d’un maître qu’ils ne devoient pas aimer? Qui réussit, continue Machiavel, à détrôner un prince despotique, ne craint point, en occupant sa place, de se voir enlever sa proie. Le vaincu n’avoit commandé qu’à des hommes timides qui n’auront point le courage de le venger. Il avoit seul possédé toute l’autorité; et personne, après sa chûte, n’aura assez de crédit pour armer le peuple, se mettre à sa tête, et tenter de renverser la fortune du vainqueur. En effet, ce fut l’ambition des généraux Macédoniens, et non l’indocilité des Perses, qui produisit, sous les successeurs d’Alexandre, une longue suite de révolutions.
Le changement de ce prince fut une vraie corruption, ouvrage d’une fortune trop grande pour un homme. Il venoit de gagner la bataille d’Issus; et n’ayant encore l’ame ouverte qu’à la passion de conquérir, il ne put cependant s’empêcher d’être ébloui des richesses que lui offroit la tente de Darius, et de dire à ceux qui l’accompagnoient, que c’étoit-là ce qu’on devoit appeler régner. Qu’après ce mot, le héros me paroît un homme ordinaire! La prospérité développa le germe de corruption qu’il portoit dans le cœur. Maître de tout, Alexandre voulut enfin jouir. Ce n’est point par politique qu’il brûla Persépolis, se livra aux voluptés de la table, rassembla dans son palais trois ou quatre cens des plus belles femmes de son empire, qui, tous les soirs, venoient essayer sur lui le pouvoir de leurs charmes; et que ne se croyant plus un homme, il voulut exiger de ses courtisans le culte qu’on rendoit à Bacchus et à Hercule.
Malgré ce que dit Plutarque, qu’on ne pense pas que ce héros songeât à lier étroitement les différentes provinces de son empire, pour n’en former qu’un seul corps qui dût éternellement subsister; Diodore nous fait connoître les mémoires qu’Alexandre a laissés, et qui contenoient les projets qu’il devoit exécuter. Il s’agissoit de rendre de nouveaux honneurs funèbres à la mémoire d’Ephestion, d’élever à Philippe un tombeau qui égalât en grandeur les pyramides d’Egypte, de bâtir différens temples, de porter la guerre en Afrique, en Espagne, en Sicile; et, pour l’exécution de ce dessein, de construire mille vaisseaux plus grands que les galères ordinaires, et de préparer des ports à cette flotte, qui devoit se rendre maîtresse de la Méditerranée. Alexandre indiquoit les moyens de peupler les nouvelles villes qu’il avoit bâties, et projetoit de faire passer en Asie des peuplades d’Européens, et en Europe des colonies d’Asiatiques.
Rien n’indique dans ces mémoires les vues du fondateur d’une monarchie durable; ils ne contiennent que les projets d’un homme vain qui veut étonner les hommes, et d’un ambitieux qui ne peut se lasser de faire des conquêtes. Est-ce en subjuguant une nouvelle province, qu’on affermit un empire déjà trop étendu? Quel respect Alexandre a-t-il marqué pour la justice et les lois? Quels soins a-t-il pris pour former un gouvernement? A quelle marque reconnoît-on en lui le génie d’un législateur? «Alexandre, répond un écrivain célèbre, laissa aux vaincus leurs lois civiles, et quelquefois leur gouvernement; il respecta les traditions anciennes et tous les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples.» Et de-là est-il permis de conclure qu’Alexandre ait été un législateur? Suffit-il de ne pas détruire toutes les lois et les gouvernemens des peuples qu’on asservit, pour acquérir la réputation d’un législateur? Alexandre auroit été insensé, s’il n’eût pas senti l’impossibilité de donner en un jour de nouvelles lois à la moitié du monde. Faut-il lui prodiguer des éloges, parce qu’il n’a pas eu la brutalité absurde de quelques conquérans, qui ont cru que ce n’étoit pas régner que de ne pas faire taire toutes les lois en leur présence? Cette sagesse qu’on veut admirer dans Alexandre, est commune; et les Barbares, qui ont envahi l’empire romain, l’ont eue. Alexandre, toujours pressé de faire de nouvelles conquêtes, n’avoit pas eu le temps de faire des lois. Pourquoi auroit-il détruit les monumens de la gloire ou de la vanité des peuples? C’eût été avilir la réputation des vaincus, et ternir la gloire de ses triomphes.
Alexandre, il est vrai, a bâti des villes et établi des colonies grecques dans ses conquêtes; mais pourquoi fait-on honneur à sa politique des ouvrages de sa vanité? Ses conquêtes étoient-elles faites sur des peuples inquiets, indociles et belliqueux, qu’il fallût contenir dans le devoir par des garnisons et des forteresses? Ces Grecs et ces Macédoniens, transplantés dans la Perse et dans l’Egypte, n’étoient-ils pas plus propres à y donner des exemples de révolte que de soumission? Alexandre ne songeoit en effet qu’à élever des monumens à sa gloire. Ces villes qu’il bâtissoit, ces colonies qu’il formoit, il ne les regardoit que comme les trophées que les Grecs avoient coutume d’élever dans les lieux où ils avoient gagné une bataille.
Comment pourroit-on trouver le génie et les vues d’un législateur ou d’un politique qui embrasse un long avenir, dans un prince qui, loin de régler la succession de son empire, et de remédier aux maux que lui présageoit l’ambition de ses lieutenans, prévoyoit, au contraire, avec une sorte de joie leurs divisions, et regardoit leurs guerres civiles comme les jeux funèbres dont on devoit honorer ses funérailles? N’étoit-ce pas en donner le signal, que d’appeler vaguement à sa succession le plus digne de lui succéder? Il est bien vraisemblable qu’Alexandre crut qu’il importoit à sa gloire que son successeur fût moins puissant que lui, et qu’il se formât plusieurs monarchies considérables des débris de son seul empire.
LIVRE QUATRIÈME.
La terreur que répandit le nom d’Alexandre, l’admiration que mille qualités héroïques avoient inspirée pour sa personne, et l’espèce d’enthousiasme qui échauffoit son armée, étoient les seuls liens qui tinssent unies en un seul corps toutes les parties de l’empire de Macédoine. Ce prince régna peu de temps; et quand il mourut, sa monarchie étoit encore trop nouvelle pour avoir des coutumes qui eussent acquis force de lois. Tout le monde sait que Perdiccas, à qui Alexandre avoit remis en mourant son anneau, fut chargé de la régence de l’état. On plaça à la fois sur le trône Aridée, fils de Philippe, et l’enfant encore au berceau qu’Alexandre avoit eu de Roxane, et le gouvernement des satrapies fut confié aux principaux officiers.
Il étoit impossible qu’il n’arrivât pas bientôt quelque révolution dans ce gouvernement. Le camp d’Alexandre n’avoit pas été une école où l’on eût appris à être juste et modéré, et les lieutenans d’un héros qui regardoit le courage et la force comme des titres légitimes pour régner par-tout où il y avoit des hommes, devoient être ivres d’ambition. Pouvoient-ils reconnoître long-temps l’autorité d’un enfant ou de l’imbécille Aridée, qui leur paroissoit aussi méprisable qu’Alexandre leur avoit paru grand? Borner leur pouvoir dans leurs satrapies, c’eût été relâcher les ressorts du gouvernement. On n’avoit eu vraisemblablement sous le règne d’Alexandre, aucune idée de ces sages établissements, par lesquels on tempère l’autorité pour en prévenir les abus; et quand cette politique auroit été connue, par quelle voie le régent auroit-il réussi à la mettre en pratique? C’étoit dans Perdiccas un défaut que rien ne pouvoit réparer, que d’avoir été l’égal des gouverneurs de province; on devoit être jaloux de sa puissance et tenté de s’en affranchir, si on la craignoit; et on devoit la mépriser, si on ne la redoutoit pas. Les menaces de Perdiccas étoient vaines contre des hommes qui étoient les maîtres de lever des armées dans leurs provinces; et ses promesses les touchoient peu, parce qu’ils attendoient de leur ambition une plus grande fortune, que de leur fidélité au gouvernement.
Si les gouverneurs de province, dans la crainte de se rendre odieux, n’osoient se soulever contre une autorité légitime, chacun cependant se faisoit dans sa satrapie, des règles d’administration, suivant qu’il importoit à ses intérêts particuliers. Chacun eût ses armées et ses forteresses, et refusa de rendre compte des tributs et des impôts qu’il faisoit lever par ses officiers. On ne se borne point à être sujet, quand on possède les forces et les richesses d’un roi. Les satrapes firent entr’eux des traités d’alliance et de ligue, et Perdiccas de son côté fut obligé de négocier pour conserver quelqu’ombre de crédit à la régence: en un mot, la monarchie des Macédoniens, quoiqu’unie encore en apparence; et ne formant qu’un corps, étoit déjà réellement partagée en différens états indépendans et jaloux les uns des autres.
Antigone, qui avoit en partage la Pamphylie, la Lycie, et la province appelée la Grande-Phrygie, étoit, de tous les grands de l’empire, celui dont l’ambition souffroit le plus impatiemment la paix. Il ne cessoit de représenter Perdiccas comme un tyran qui, sous de vains prétextes, ne cherchoit qu’à dépouiller les grands de leurs gouvernemens, et y placer ses créatures, pour se défaire ensuite sans obstacle des deux rois, et usurper leur couronne. Les soupçons, la haine, l’esprit de révolte et d’indépendance avoient fait de tels progrès, que Perdiccas ne pouvoit conserver l’autorité dont il étoit revêtu, s’il ne l’augmentoit en humiliant ses rivaux; il falloit faire un exemple; il rassembla ses forces et marcha avec une armée considérable pour soumettre l’Egypte.
Sa dureté et son orgueil l’avoient rendu odieux à ses propres soldats; et les mauvais succès qu’il eut au commencement de son expédition, achevèrent de les soulever contre lui. On compara sa conduite à celle de Ptolomée, qui, par sa prudence, son courage, sa justice et son humanité, se faisoit également aimer et respecter dans son gouvernement. Les principaux officiers excitèrent une sédition générale; et Perdiccas ayant été assassiné, l’armée offrit la régence à Ptolomée même à qui elle faisoit la guerre.
Ce prince, car on peut commencer à lui donner ce nom, quoiqu’il ne le prît pas encore, refusa prudemment une dignité dont il ne pouvoit soutenir les prérogatives, sans se rendre l’ennemi de tous les gouverneurs de province; et qui, en ne lui donnant qu’un pouvoir imaginaire et contesté sur l’empire entier d’Alexandre, l’auroit vraisemblablement exposé à perdre l’Egypte. La régence fut déférée à Aridée et à Pithon, chefs de la conjuration qui avoit fait périr Perdiccas; mais, soit que des affaires particulières appelassent ces deux hommes ailleurs, soit qu’ils fussent accablés du poids de leur dignité, ils s’en démirent entre les mains d’Antipater, gouverneur de Macédoine, et qui étoit passé d’Europe en Asie à la tête d’une armée, pour faire une diversion en faveur de Ptolomée, et attaquer Eumènes et les autres généraux qui étoient restés attachés à Perdiccas.