Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 4 (of 15)
Part 1
Au lecteur.
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La Table des matières concernant les Observations sur l'Histoire de la Grèce a été ajoutée.
COLLECTION _COMPLETE_ DES ŒUVRES DE L’ABBÉ DE MABLY.
TOME QUATRIEME.
COLLECTION
_COMPLETE_
DES ŒUVRES
DE
L’ABBÉ DE MABLY,
TOME QUATRIEME, Contenant les Observations sur l’histoire des Grecs et des Romains.
A PARIS,
De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place _Croix_, chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_.
_L’an III de la République_, (1794 à 1795.)
A MONSIEUR L’ABBÉ DE R***.
_Il y a déjà plusieurs années, mon cher abbé, que je vous ai offert la première ébauche de mon travail sur l’Histoire de l’ancienne Grèce; mais je me suis aperçu depuis combien ce présent étoit peu digne de vous. Horace étoit un grand maître; et j’ai appris par mon expérience qu’il est dangereux de ne pas laisser mûrir pendant plusieurs années ses écrits dans son porte-feuille_: nonum prematur in annum. _Il est impossible de juger avec justice un ouvrage qu’on vient de finir; il faut l’oublier; on le revoit alors de sang-froid et avec les nouvelles connoissances qu’on a acquises; notre amour-propre d’auteur ne nous dérobe plus nos erreurs et nos fautes; il nous les présente, au contraire, comme autant de preuves des progrès que nous avons faits._
_L’ouvrage que je vous adresse aujourd’hui n’est encore qu’une suite de réflexions sur les mœurs, le gouvernement et la politique de la Grèce; j’y recherche les causes générales et particulières de sa prospérité et de ses malheurs. Il m’arrive souvent aujourd’hui de louer ce que j’ai blâmé dans mes premières observations, et de blâmer les mêmes choses que j’ai louées; c’est qu’il y a eu un temps où je regardois de certaines maximes sur la grandeur, la puissance et la fortune des états, comme autant de vérités incontestables; et qu’après quinze ans de méditations sur les mêmes objets, je suis parvenu à ne les voir que comme des erreurs que nos passions et l’habitude ont consacrées._
_Laissez vos Grecs, m’a-t-on dit plusieurs fois, leur histoire est usée. Qui ne connoît pas Lacédémone, Lycurgue, Athènes, Solon, Thèbes, Epaminondas, la ligue des Achéens et Aratus? On est las d’entendre parler de la bataille de Salamine et de la guerre du Péloponèse. Pouvois-je, mon cher abbé, me rendre à ces conseils? Quand on a mal réussi en traitant un beau sujet, est-il possible de ne pas recommencer son ouvrage? J’aurois pu laisser mes_ Observations sur les Grecs, _telles qu’elles étoient, s’il n’avoit été question que de corriger des fautes d’écrivain; mais il falloit ne pas laisser subsister une doctrine dangereuse: des maximes fausses en politique intéressent trop le bonheur des hommes pour qu’un auteur ne doive pas se rétracter quand il parvient à connoître la vérité._
_Ce seroit un grand malheur, si on se lassoit d’étudier les Grecs et les Romains; l’histoire de ces deux peuples est une grande école de morale et de politique: on n’y voit pas seulement jusqu’où peuvent s’élever les vertus et les talens des hommes sous les lois d’un sage gouvernement, leurs fautes mêmes serviront éternellement de leçons aux hommes. Puissent les princes, en voyant les suites funestes de l’ambition de Sparte et d’Athènes, et des divisions des Grecs, connoître et aimer les devoirs de la société! Je sais que la plupart des faits intéressans de ces deux nations sont connus de tout le monde, et qu’on fatiguera son lecteur, quand on les racontera après les historiens anciens: mais fera-t-on un ouvrage désagréable et inutile aux personnes qui aiment à penser, quand on cherchera à développer les causes de ces grands événemens? Cette matière est inépuisable et sera toujours nouvelle. Je ne vous présente, mon cher abbé, qu’un foible essai, et je ne doute point que des écrivains plus habiles que moi ne trouvent encore dans l’histoire de la Grèce une abondante moisson de réflexions nouvelles, et également utiles à la morale et à la politique._
_En vous donnant une marque publique des sentimens d’estime et de tendresse que j’ai pour vous, pourquoi ne voulez-vous pas, mon cher abbé, que j’aie le plaisir de parler des bonnes qualités de mon ami? Il faut me taire, puisque vous le désirez, et je sacrifie à votre délicatesse tous les éloges que vous méritez. Si l’ouvrage nouveau que j’ai fait sur les Grecs est digne de l’attention du public, je serai d’autant plus charmé d’avoir corrigé mes fautes, que rien ne peut être plus agréable pour moi que de penser que ce monument que j’élève à notre amitié, étant lié à un ouvrage digne de vivre, perpétuera le souvenir des sentimens inviolables qui nous unissent._
SOMMAIRES.
LIVRE PREMIER.
Mœurs et gouvernement des premiers Grecs. Des causes qui contribuèrent à ne faire de toute la Grèce qu’une république fédérative, dont Lacédémone devient la capitale. Réflexions sur cette forme de gouvernement. De la guerre de Xercès. page 1
LIVRE II.
Rivalité entre Athènes et Lacédémone. Examen de l’administration de Cimon et de Périclès. De la guerre du Péloponèse. Décadence des Spartiates. L’empire qu’ils ont acquis sur la Grèce est détruit par les Thébains. 63
LIVRE III.
Des causes qui, après la décadence d’Athènes et de Sparte, empêchèrent que la Grèce ne rétablît son gouvernement fédératif. Situation de la Macédoine. Examen de la conduite de Philippe. Réflexions sur Alexandre. 123
LIVRE IV.
Situation des Grecs après la mort d’Alexandre et sous ses successeurs. De l’origine, des mœurs et des lois de la ligue des Achéens. Les affaires des Romains commencent à être mêlées à celles des Grecs; la Grèce devient une province Romaine. 186
OBSERVATIONS
SUR
L’HISTOIRE DE LA GRECE.
LIVRE PREMIER.
L’histoire nous représente les premiers Grecs, comme des hommes errans de contrées en contrées. Ils ne cultivoient point la terre, ils n’avoient aucune demeure fixe, et, n’étant liés par aucun commerce, aucune police, aucune loi, ne marchoient qu’armés, et ne connoissoient d’autre droit que celui de la force: tels ont été tous les peuples à leur naissance, tels sont encore les sauvages d’Amérique, que la fréquentation des Européens n’a pas civilisés. Quelques maux que se fissent les différentes hordes des Grecs, ils n’étoient pas cependant eux-mêmes leurs plus grands ennemis; les habitans des îles voisines, encore plus barbares, faisoient, s’il en faut croire les historiens, des descentes fréquentes sur les côtes de la Grèce; souvent la passion de piller, ou plutôt de faire le dégât, les portoit jusques dans l’intérieur du pays, et ils croyoient par leurs ravages, y laisser des monumens honorables de leur valeur.
Quelques écrivains ont voulu remonter au-delà de ces siècles de barbarie, et Dicéarque, qui selon Porphyre, est de tous les philosophes celui qui a peint les premières mœurs des Grecs avec le plus de fidélité, en fait des sages qui menoient une vie tranquille et innocente, tandis que la terre, attentive à leurs besoins, prodiguoit ses fruits sans culture. Cet âge d’or, qui n’auroit jamais dû être qu’une rêverie des poëtes, étoit un dogme de l’ancienne philosophie. Platon établit l’empire de la justice et du bonheur chez les premiers hommes; mais on sait aujourd’hui ce qu’il faut penser de ces lits de verdure, de ces concerts, de ce doux loisir qui faisoit le charme d’une société où les passions étoient inconnues.
Depuis que Minos, prince assez recommandable par sa justice, pour que la fable en ait fait le juge des enfers, avoit appris aux Crétois à être heureux en obéissant à des lois dont toute l’antiquité a admiré la sagesse; la Crète enorgueillie n’avoit pu se défendre de mépriser ses voisins, et le sentiment de sa supériorité lui avoit inspiré l’envie de les asservir. Le petit-fils de ce prince, nommé aussi Minos, mit à profit l’ambition naissante de ses sujets pour étendre son empire; il construisit des barques, exerça les Crétois au pilotage et à la discipline militaire, conquit les îles voisines de son royaume, et fit respecter ses lois en y établissant des colonies. Intéressé à entretenir la communication libre entre les parties séparées de ses états, il purgea la mer des pirates qui l’infestoient; et en affermissant ainsi sa domination, devint, sans le savoir, le bienfaiteur des Grecs, dont les côtes ne furent pas insultées. Ce peuple, délivré d’une partie de ses maux, n’eut plus à craindre que sa propre férocité, et la jouissance d’un premier bien lui donna le désir de l’accroître.
L’Attique, pays ingrat et stérile, fut moins exposée que les autres provinces de la Grèce aux incursions de ses ennemis; les familles qui s’y réfugièrent ne subsistoient qu’avec peine des productions naturelles de la terre; mais leur pauvreté, dit Thucydide, leur valut un repos favorable aux progrès de la société; leur industrie fut aiguisée, et elles renoncèrent les premières à la vie errante. Leur exemple instruisit de proche en proche le reste de la Grèce; et à mesure que les peuples cultivateurs se multiplièrent et formèrent des espèces de républiques capables de défendre leurs cabanes et leurs moissons, le pillage devint un exercice plus difficile et plus dangereux. Les brigands, trompés dans leurs espérances, comptèrent moins sur leurs forces; ils ne rapportèrent souvent aucun butin de leurs courses; et la nécessité les obligea enfin de pourvoir à leur subsistance en cultivant la terre: ils s’attachèrent aux contrées qu’ils défrichoient, et tous les Grecs eurent des demeures et des possessions fixes.
Je passe rapidement sur des siècles, où la Grèce encore plongée dans la plus profonde ignorance des devoirs de l’humanité, possédoit cependant ces héros et ces demi-dieux, si célèbres dans ses traditions fabuleuses. L’homme le plus digne de la reconnoissance et de l’hommage des Grecs, ce fut celui qui leur apprit qu’ils avoient une origine commune. Cette doctrine apprivoisa les esprits; les hameaux, qui formoient autant de sociétés indépendantes et ennemies les unes des autres, cessèrent de se haïr, et commencèrent à contracter des alliances. Des bienfaits mutuels leur persuadèrent qu’ils ne formoient qu’un même peuple; et l’on vit bientôt que la Grèce entière, se croyant offensée par l’injure que Pâris fit à Ménélas, se ligua pour en tirer vengeance. Les esprits, à cette époque, avoient déjà fait des progrès considérables; et quoique les héros d’Homère conservassent encore des mœurs barbares, les Grecs cultivoient déjà des arts qui demandent du génie.
Au retour de l’expédition de Troye, on auroit dit que les dieux protecteurs du royaume et de la famille de Priam, en vouloient venger les malheurs en ruinant la Grèce. Elle éprouva en effet différentes révolutions capables d’étouffer les principes grossiers du gouvernement, de morale, d’ordre et de subordination qu’elle avoit adoptés, et que la paix seule pouvoit perfectionner. La discorde arma tous les Grecs les uns contre les autres; la guerre fit périr plusieurs peuples, ou les força d’abandonner les contrées qu’ils commençoient à nommer leur patrie. C’est ainsi que les Béotiens, chassés d’Arne par les Thessaliens, s’établirent dans la Calmeïde, à laquelle ils donnèrent leur nom. Le Péloponèse changea de face par le rappel des Héraclides; les peuples de cette province, vaincus ou effrayés, abandonnèrent leur pays; et ces hommes, qui n’avoient pu défendre leurs possessions, furent assez forts ou assez braves pour en conquérir de nouvelles. La Grèce, incapable en quelque sorte de suffire à ses habitans, se trouva encore pleine de peuples exilés et errans qui cherchoient une retraite, et qui, ne pouvant subsister que par le pillage, avoient repris les anciennes mœurs de leurs pères. Les vaincus furent souvent détruits; des victoires, toujours achetées par beaucoup de sang, affoiblirent les vainqueurs mêmes, et les peuples épuisés reprirent enfin des demeures fixes: mais le souvenir des injures et des maux qu’ils s’étoient faits, multiplièrent entre eux les causes de haine et de division, et deux bourgades ne furent point voisines sans être ennemies.
Heureusement pour les Grecs, que ne faisant encore la guerre que par brutalité et par emportement, aucune vue d’ambition ne leur mettoit les armes à la main; s’ils avoient voulu faire des conquêtes les uns sur les autres, leurs querelles se seroient perpétuées. La haine et la vengeance, plus promptes et moins réfléchies que l’ambition, sont moins durables dans le cœur humain; et la plupart des villes, lassées de leurs divisions qui diminuoient leur fortune au lieu de l’accroître, renouvellèrent leurs anciennes alliances. On cultiva ses héritages avec moins de trouble, une tranquillité passagère fit connoître le prix d’une paix durable; on étudia les moyens de l’affermir; l’intérêt apprit aux différens peuples à être moins injustes; et pendant qu’il s’établissoit entr’eux des fêtes, des solennités, des sacrifices communs et un droit des gens, les lois se perfectionnoient dans chaque ville; et les Grecs, plus instruits de leurs devoirs, se préparoient insensiblement à former des sociétés plus régulières.
La Grèce n’avoit connu jusqu’alors qu’un gouvernement militaire; c’est-à-dire, que le capitaine d’une république en étoit le magistrat, parce que tous les Grecs n’étoient que soldats; mais commençant avec la paix à devenir citoyens, ils eurent de nouveaux besoins, ils craignirent de nouveaux dangers, et il fallut substituer de nouvelles lois aux anciennes qui ne suffisoient plus. Les capitaines qui, sous le nom de rois, avoient joui d’un pouvoir continuel et très-étendu pendant les temps de guerre et de trouble, le virent diminuer pendant la paix, et leurs fonctions cessèrent en quelque sorte. Ils voulurent sans doute réparer la perte qu’ils faisoient, et retrouver dans les citoyens l’obéissance à laquelle ils avoient accoutumé les soldats; mais les peuples de leur côté apprenant à sentir le prix de la liberté civile, par l’abus même que les chefs faisoient déjà de leur autorité, craignirent d’être esclaves dans les villes où les lois ne seroient pas supérieures au magistrat. Plus l’inquiétude dont les esprits étoient agités annonçoit une révolution prochaine, plus les rois faisoient des efforts pour retenir le pouvoir prêt à s’échapper de leurs mains; mais la rusticité de leurs mœurs ne leur ayant pas permis de se façonner aux secrets de la dissimulation et de la tyrannie, leur ambition souleva des hommes pauvres, courageux, et dont la fierté n’étoit point émoussée par cette foule de besoins inutiles et de passions timides qui asservirent leurs descendans.
A peine quelques villes eurent-elles secoué le joug de leurs capitaines, que toute la Grèce voulut être libre. Un peuple ne se contenta pas de se gouverner par ses lois, soit qu’il crût sa liberté intéressée à ne pas souffrir chez ses voisins l’exemple contagieux de la tyrannie; soit, comme il est plus vraisemblable, qu’il ne suivît que cette sorte d’enthousiasme auquel on s’abandonne dans la première chaleur d’une révolution, il offrit ses secours à quiconque voulut se défaire de ses rois. L’amour de l’indépendance devint dès-lors le caractère distinctif des Grecs; le nom même de la royauté leur fut odieux; et une ville opprimée par un tyran, auroit, en quelque sorte, été un affront pour toute la Grèce.
Sans cette révolution, qui fit prendre aux Grecs un génie tout nouveau, il est vraisemblable qu’ils auroient eu le sort de tous ces peuples obscurs, dont nous ignorons l’histoire et même le nom. Quelque roi d’Argos, de Micène, de Corinthe, de Thèbes ou de quelqu’autre ville, auroit subjugué ses voisins, et affermi son autorité sur ses sujets. La Grèce, despotiquement gouvernée, n’auroit produit, ni les lois, ni les talens, ni les vertus que la liberté et l’émulation y firent naître; rampant dans sa foiblesse, ou ignorant l’art de se servir de ses forces, elle auroit langui dans la servitude, et attendu avec nonchalance qu’un étranger en fît une province de son empire.
Les services mutuels que les Grecs se rendirent, dans le cours de ces révolutions, achevèrent d’amortir les haines qui avoient divisé leurs républiques; et dès qu’ils cessoient de se haïr, leur foiblesse et leur amour de la patrie, les invitoient de concert à s’unir par une alliance générale, comme les peuples de plusieurs de leurs provinces, étoient déjà unis par des alliances particulières. Sans parler des villes qui envoyoient des députés au jeux d’Olimpie, de Corinthe et de Némée, pour offrir les mêmes sacrifices aux mêmes divinités, et resserrer les nœuds de leur amitié; on étoit témoin depuis long-temps du bonheur des différens peuples qu’Amphictyon, troisième roi d’Athènes, avoit unis par une confédération étroite. Leurs députés se rendoient tous les ans à Delphes et aux Thermopyles pour y délibérer sur leurs affaires générales et particulières; et ces alliés, fidèles au serment par lequel ils s’engagoient de ne se jamais faire aucun tort, d’embrasser au contraire leur défense, et de venger de concert les injures faites au temple de Delphes, voyoient prospérer de jour en jour leurs affaires domestiques, et étoient craints, aimés et respectés au-dehors. Les nouvelles républiques demandèrent à l’envi à s’associer à cette ligue pour jouir de sa protection; et les assemblées amphictyoniques devinrent, si je puis parler ainsi, les états-généraux de la Grèce; cent villes libres et indépendantes ne formèrent enfin qu’une même république fédérative, et dont le corps Helvétique nous retrace aujourd’hui une image assez ressemblante.
Quelqu’avantage que les Grecs retirassent de leur confédération, quelque bien qu’ils s’en promissent pour l’avenir, il s’en falloit cependant beaucoup que leur nouveau gouvernement pût suffire à tous leurs besoins, et écarter tous les dangers que devoit craindre une politique prévoyante et éclairée. Si le conseil des amphictyons communiqua une partie de sa sagesse, de sa justice et de son désintéressement à ses nouveaux associés, il prit sans doute à son tour quelques-uns de leurs vices. Borné à l’exercice d’une simple médiation, n’ayant ni le droit de dicter des lois générales à la Grèce, ni les forces nécessaires pour faire obéir à ses décrets, il avoit pu autrefois tenir étroitement unies quelques villes égales en réputation, qui aimoient la paix, et qui avoient le même gouvernement, les mêmes craintes et les mêmes ennemis; mais il ne devoit plus avoir le même succès, dès qu’on en eut ouvert l’entrée aux ministres d’une foule de républiques inégales en forces, et qui se gouvernoient par des principes opposés. Il y a mille institutions politiques, dont on perd tout le fruit dès qu’on veut les étendre au-delà de certaines bornes: n’est-il pas vraisemblable que si les provinces voisines de la Suisse se cantonnoient, l’alliance helvétique en seroit affoiblie?
Si les Grecs continuèrent à cultiver la paix, ou du moins s’il ne s’éleva entre eux que des querelles passagères et peu importantes, ce ne fut pas l’ouvrage seul du gouvernement amphictyonique. L’ancienne habitude qu’ils avoient contractée d’envoyer des colonies au-dehors, et leurs dissentions domestiques depuis l’établissement de la liberté sur les ruines de la monarchie, y contribuèrent également; et toutes ces causes à la fois concoururent à entretenir l’union.
Pausanias rapporte que le plus jeune des fils de Lycaon, Oénotrus, prince audacieux, entreprenant, et plein de cette espérance qui fait les héros, ayant obtenu de Nyctimus son frère, des vaisseaux et des soldats, imagina, le premier d’entre les Grecs, d’aller jeter les fondemens d’un nouvel état dans une terre étrangère. Les vents le portèrent en Italie, et il y régna avec gloire. Le succès de ces aventuriers fut admiré; leur fortune fit naître une émulation générale; et tout ce que la Grèce eut de citoyens inquiets et ambitieux, qui auroient communiqué leur inquiétude et leur ambition à leur patrie, ne songea, après même que la royauté eut été détruite, qu’à former des colonies que leur éloignement, de nouveaux intérêts et l’esprit d’indépendance qu’elles avoient apporté de leur première patrie, rendoient bientôt étrangères à leurs métropoles. Tandis que les Grecs peuploient à l’envi l’Italie et les côtes d’Afrique et d’Asie, leurs villes, qui n’étoient jamais surchargées de citoyens, ne sentoient point la nécessité d’acquérir de nouveaux domaines pour fournir à leur subsistance; et cette foiblesse, qui les rendoit incapables de faire longues guerres, ne leur permettoit pas de s’accoutumer insensiblement à l’ambition, et de porter dans leurs entreprises cette constance opiniâtre, sans laquelle un peuple n’est jamais ambitieux et conquérant.
Chaque ville, nouvellement associée au conseil amphictyonique, étoit d’ailleurs trop occupée de son administration intérieure pour songer à inquiéter ses voisins. Le hasard seul avoit décidé du gouvernement, quand elles s’affranchirent de la tyrannie de leurs capitaines; et les lois s’étoient faites à la hâte, sans règle et sans principe. Chacun avoit tâché de profiter de la révolution pour s’emparer de l’autorité; et quand le calme commença à se rétablir dans les esprits, tout le monde fut mécontent en examinant sa situation. Il s’élevoit de tout côté des querelles entre les nobles et le peuple, les riches et les pauvres, les magistrats et les citoyens; il n’étoit continuellement question que de régler leurs droits et leur fortune. Des prétentions opposées, des plaintes, des craintes ou des espérances toujours nouvelles empêchoient que les républiques ne prissent une forme stable; à peine avoit-on fait une loi, qu’on sentoit la nécessité de la révoquer ou de la modifier; les nouvelles lois avoient bientôt le même sort que celles qu’elles avoient détruites; et à la faveur de ces troubles, dont toutes les villes étoient agitées, les amphictyons réussissoient sans peine à entretenir la paix entr’elles.
Cependant il étoit impossible que, de ce grand nombre de républiques, il n’y en eût enfin quelqu’une qui ne parvînt à prendre une forme sage et fixe de gouvernement; et ne devoit-on pas craindre qu’elle n’abusât de la régularité de ses lois, de ses forces et des désordres des autres peuples, pour avoir de l’ambition? Quel auroit été alors le pouvoir du conseil amphictyonique; puisqu’il ne put prévenir les funestes effets de la rivalité d’Athènes et de Lacédémone, dans un temps que la république fédérative des Grecs paroissoit solidement affermie par une habitude de plusieurs siècles? Il pouvoit encore arriver que le parti qui dominoit dans une ville se fît un systême de distraire le peuple de ses intérêts domestiques, en l’occupant par des entreprises au-dehors: ce fut le sort des Romains, qui inquiétèrent leurs voisins par des guerres continuelles, pour avoir la paix chez eux.