Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 3 (of 15)
Part 28
Tandis qu’on néglige les princes et les pairs protestans, parce qu’on ne les craint pas; tandis qu’on ne daigne pas nouer une négociation avec eux, le chancelier fait tous les jours un pas en avant. Je crains qu’il ne réussisse, parce qu’il est audacieux; je crains qu’il ne consomme son ouvrage, parce qu’il achète les coquins et intimide les honnêtes gens. Si tout ne ploye pas sous sa main, on ne le devra ni à la protestation des princes et de quelques pairs, ni aux libelles des jansénistes, ni aux plaintes de la nation; mais aux intrigues de quelques ministres jaloux du crédit du chancelier, et qui veulent augmenter leur autorité. De quel secours nous seroit un parlement rendu par de telles voies? Il ramperoit; et pourvu qu’on lui permît de se venger de quelques-uns de ses ennemis, il nous donneroit l’exemple de la servitude.
Une protestation qui n’a valu aux princes du sang qu’une sorte d’exil et de disgrace, n’est pas un acte bien propre à suspendre les progrès du chancelier. On approuve cette protestation, mais cette approbation n’est aux yeux des gens éclairés, qu’une preuve de l’ignorance du public. On a espéré que la démarche des princes produira quelque bien; mais depuis qu’on voit qu’elle n’est bonne qu’à les éloigner de la cour, on songe moins à les louer, on s’éloigne d’eux, et ils commencent à perdre une partie de leur considération, parce qu’ils ont perdu leur crédit. Après avoir fait une protestation inutile, les princes ont fait une seconde faute et plus considérable que la première, en n’osant pas l’avouer, quand les parlemens de province leur ont demandé ce qu’ils devoient croire de l’écrit répandu dans le public sous le titre de protestation des princes. De là est né un découragement général dans le royaume; de là la crainte pusillanime qui a consterné et engourdi tous les magistrats de la province. On a cru que tout fléchissoit sous la main du chancelier, et les parlemens ont souffert leur ruine avec la plus honteuse résignation.
Au lieu de prendre un poste avantageux dans cette affaire, on peut dire que les princes, faute de lumières et de courage, se trouvent dans le défilé le plus dangereux. Ils ne veulent pas reconnoître le nouveau parlement, mais on leur suscitera des procès devant ce nouveau parlement, et ils seront forcés de se voir condamner par défaut ou de renoncer à leur protestation. Ils se brouillent avec le gouvernement, et le laissent en état d’expolier leurs domaines et de menacer leur fortune. Tandis qu’on peut faire aux grands une guerre offensive avec beaucoup de chaleur et de vivacité, il me semble que se réduire à une pure défensive, c’est vouloir être vaincu. Espérer qu’on sera grand dans une nation esclave, me paroît la plus grande des folies. Pour conserver leur grandeur, les princes et les pairs devoient recourir à un autre moyen que celui qu’ils ont employé. Au lieu de demander le rétablissement de l’ancien parlement, il falloit demander la convocation des états-généraux.
Par cette demande, on auroit fait une diversion funeste aux entreprises du chancelier; et la cour, qui agit avec un despotisme intolérable, se seroit trouvée à son tour sur la défensive. Il falloit dans une requête raisonnée prouver la nécessité de convoquer les états-généraux, et compter les avantages qu’on s’en devoit promettre. Si les princes avoient pris ce parti, il est certain qu’ils auroient été secondés par le vœu et le cri de la nation. Le nombre de leurs adhérens se seroit considérablement multiplié. Les parlemens des provinces, qui n’ont osé prononcer qu’en tremblant le mot d’états-généraux, auroient montré du courage. _Si leges non valerent, judicia non essent, si respublica vi consensuque audacium, oppressa teneretur, præsidio et copiis defendi vitam et libertatem necesse esset: hoc sentire prudentiæ est; facere, fortitudinis, sentire et facere, perfectæ cumulatæque virtutis._ (_Ciceronis Or. pro P. Sextio. §. 86._) Mais en demandant l’assemblée de la nation, il auroit fallu prendre des mesures pour empêcher qu’elle n’eût présenté qu’un spectacle inutile et ridicule. Il auroit fallu répandre dans le public des écrits propres à l’éclairer; il auroit fallu échauffer les esprits pour nous retirer de notre engourdissement, et nous donner du courage. Les princes pouvoient guérir la nation, mais toute leur conduite a fait voir qu’ils sont pour le moins aussi malades que nous.
[358] Quelle remarque ne pourrois-je pas faire ici sur la dernière catastrophe du parlement? Mais je suis las de m’occuper d’une nation qui est perdue sans ressource, et qui, par son inconsidération et sa légéreté, mérite que nos ministres soient détestables.
Je dirai seulement que les parlemens n’ont eu pour partisans que les Jansénistes et les amis nombreux du duc de Choiseul, qui vouloient se venger en suscitant des difficultés au chancelier. On a dit à MM. du parlement de Paris qu’ils étoient perdus, s’ils ne demandoient pas les états-généraux; les uns ont répondu que cette démarche étoit trop dangereuse; les autres ont dit: que serions-nous, s’il y avoit des états-généraux? Depuis le ministère de Laverdy, la corruption du parlement étoit publique. Pour les parlemens de province, la plupart s’étoient rendus odieux par leurs injustices et leur vanité. On a détruit les parlemens, non pas parce qu’ils gênoient le pouvoir arbitraire, mais parce qu’ils avoient offensé le duc d’Aiguillon et le chancelier. C’est la vengeance de ces deux hommes qui a fait la révolution.
Il est temps de finir ces humiliantes réflexions. Je proteste, en terminant cet ouvrage, que je n’ai voulu nuire à personne, ni à aucun ordre de l’état. J’ai été obligé de dire des choses dures; mais la vérité me les a arrachées. Je suis historien, je suis Français; et quelle n’auroit pas été ma satisfaction, si au lieu d’un Philippe-le-Bel, d’un Charles V, d’un Louis XI, j’avois pu peindre des Charlemagne? Le bonheur de mes compatriotes est l’objet que je me suis proposé; mais ce bonheur n’existera jamais, si nous ne nous corrigeons pas de nos erreurs et de nos vices.
FIN DU TOME TROISIÈME.
TABLE Des Chapitres contenus dans le tome troisième.
SUITE DU LIVRE SIXIÈME.
CHAP. IV. _De l’autorité que les grands acquirent pendant le règne de Charles VI. Progrès de cette autorité sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII._ page 1
CHAP. V. _Le parlement prend une nouvelle forme sous le règne de Charles VI. Origine de l’enregistrement. Le parlement devient la cour des pairs. Progrès de son autorité sous les règnes de Charles VII, de Louis XI et de Charles VIII._ 25
CHAP. VI. _Réflexions sur le gouvernement qui résultoit de la puissance que les grands et le parlement avoient acquise._ 54
LIVRE SEPTIÈME.
CHAP. I. _De la révolution arrivée dans la politique, les mœurs et la religion de l’Europe, depuis le règne de Charles VIII jusqu’à Henri II._ 62
CHAP. II. _Louis XII et François I profitent des changemens survenus dans la politique et les mœurs de l’Europe, pour étendre leur pouvoir et ruiner la puissance dont les grands s’étoient emparés._ 106
CHAP. III. _De l’autorité du parlement sous Louis XII, François I et Henri II. Examen de sa conduite. Pourquoi il devoit échouer dans ses prétentions de partager avec le roi la puissance législative._ 122
CHAP. IV. _Règne de Henri II et de François II. Les changemens survenus dans la religion préparent une révolution, et contribuent à rendre aux grands le pouvoir qu’ils avoient perdu._ 163
CHAP. V. _Situation de la France sous les règnes de Charles IX et de Henri III._ 178
LIVRE HUITIÈME.
CHAP. I. _Pourquoi le gouvernement des fiefs n’a pas été rétabli pendant les guerres civiles. Des causes qui ont empêché que l’avilissement où Henri III étoit tombé, ne portât atteinte à l’autorité royale._ 192
CHAP. II. _Des causes de la décadence et de la ruine entière de la ligue._ 214
CHAP. III. _Changemens survenus dans la fortune des grands et du parlement pendant les guerres civiles._ 228
CHAP. IV. _Des effets que la révolution arrivée dans la fortune des grands et du parlement produisit dans le gouvernement, après la ruine de la ligue._ 244
CHAP. V. _Situation du royaume à la mort de Henri IV. Des causes qui préparoient de nouveaux troubles._ 258
CHAP. VI. _Règne de Louis XIII. De la conduite des grands et du parlement. Abaissement où le cardinal de Richelieu les réduit. De leur autorité sous le règne de Louis XIV._ 274
CHAP. VII. _Conclusion de cet ouvrage._ 300
REMARQUES ET PREUVES.
SUITE DU LIVRE SIXIÈME.
CHAPITRE IV. 321 CHAPITRE V. 331 CHAPITRE VI. 403
LIVRE SEPTIÈME.
CHAPITRE I. 408 CHAPITRE II. 409 CHAPITRE III. 418 CHAPITRE IV. 462 CHAPITRE V. id.
LIVRE HUITIÈME.
CHAPITRE I. 478 CHAPITRE II. 486 CHAPITRE III. 492 CHAPITRE IV. 515 CHAPITRE V. 522 CHAPITRE VI. 526 CHAPITRE VII. 542
Fin de la Table.
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Corrections:
Page 6: «fait» remplacé par «faits» (dont ils s'étaient faits les instrumens). Page 38: «enregisment» remplacé par «enregistrement» (dans l’enregistrement d’une ordonnance). Page 44: «Ie» remplacé par «le» (le propre des coutumes). Page 90: «cahos» remplacé par «chaos» (un chaos qu’il seroit impossible de débrouiller). Page 91: l'auteur ne fait pas de différence entre «plutôt» et «plus tôt» (moins riches qu’elle et plutôt épuisés). Page 97: «rallentir» remplacé par «ralentir» (les choses mêmes qui auroient dû la ralentir). Page 109: «présentît» remplacé par «pressentit» (le seul dans son royaume qui pressentît cette triste vérité). Page 129: «faite» remplacé par «faire» (le droit de faire des remontrances). Page 132: «qu’elle» remplacé par «quelle» (Par quelle imprudence). Page 164: «embarasser» remplacé par «embarrasser» (embarrasser et gêner le gouvernement). Page 182: «carractère» remplacé par «caractère» (un caractère foible et irrésolu). Page 183: «flotante» remplacé par «flottante» (toujours incertaine et flottante). Page 206: «Françias» remplacé par «Français» (l’avarice des Français). Page 213: «projettée» remplacé par «projetée» (une république à peine projetée). Page 222: «fait» remplacé par «faits» (qui s'étaient faits de trop grandes injures). Page 244: «engoument» remplacé par «engouement» (se livroit à son engouement). Page 249: «du chéde» remplacé par «duché de» (la souveraineté du duché de Bourgogne). Page 251: «tentés» remplacé par «tenté» (ils aient tenté de les rétablir). Page 270: «ils» remplacé par «il» (parce qu’il n’étoit pas de l’intérêt des réformés). Page 276: «allarmée» remplacé par «alarmée» (Médicis fut alarmée de leur liaison). Page 287: «raliement» remplacé par «ralliement» (point de ralliement). Page 288: «obstable» remplacé par «obstacle» (Richelieu renversoit ainsi le seul obstacle). Page 300: «Delà» remplacé par «De là» (De là les efforts toujours impuissans). Page 319: «Arragon» remplacé par «Aragon» (ces petits rois d’Aragon). Page 319: «desposisme» remplacé par «despotisme» (l’empreinte fatale du despotisme). Page 329: «aucune» remplacé par «aucuns» (Disoient aucuns de petite condition). Page 333: «confirma tion» remplacé par «confirmation» (en confirmation de eux en leurs dites charges). Page 333: «leurfaire» remplacé par «leur faire» (leur faire par le dit Parent). Page 333: «sacrétaireet» remplacé par «secrétaire et» (comme nostre secrétaire et le sien). Page 336: «Ordond.» remplacé par «Ordonn.» (_Ordonn. du 17 May 1413_). Page 336: «Cracassonne» remplacé par «Carcassonne» (Toulouse, Carcassonne, Beaucaire). Page 341: «diet» remplacé par «dict» (avois commis gens saiges et expers au dict faict). Page 347: «solenneles» remplacé par «solennelles» (pour former ces assemblées plus solennelles). Page 364: «la de» remplacé par «de la» (de la pompe et de l’éclat). Page 372: «prevost» remplacé par «prevosts» (les prevosts de Paris et des marchands). Page 376: «euria» remplacé par «curia» (publicatâ in curia de expresso mandato). Page 377: «procedats» remplacé par «procedast» (et procedast à l’exécution des affaires). Page 382: «conseil» remplacé par «conseils» (par vos advocats et par vos conseils). Page 384: «Letre» remplacé par «Lettre» (Lettre d’Edouard III, à Philippe de Valois). Page 419: au lieu de «Jhue» il faut peut-être lire «J. Hue» (Jhue, J. Milet, notaire, J. Dubois, greffier criminel). Page 463: «renouveller» remplacé par «renouveler» (nous avons vu se renouveler). Page 473: «natlons» remplacé par «nations» (du droit des nations). Page 495: «Franee» remplacé par «France» (la couronne de France). Page 532: «complotté» remplacé par «comploté» (les conjurés avoient comploté d’assassiner). Page 551: «pussillanime» remplacé par «pusillanime» (de là la crainte pusillanime). Page 558: «224» remplacé par «244» (CHAP. IV. _Des effets... de la ligue._ 244).