Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 9
La bataille de Soissons, et la conquête de la cité de Tongres, répandirent une terreur générale dans les Gaules. Quoique Clovis fût obligé d’y suspendre ses progrès pour faire la guerre aux Allemands, peuple puissant et belliqueux de Germanie, qui vouloit faire des conquêtes, et qu’il étoit important de tenir au-delà du Rhin, cette diversion ne nuisit point à sa première entreprise. On eût dit que les Gaulois avoient été battus à Tolbiac, tant ils s’empressèrent de se soumettre au joug du vainqueur des Allemands. Mais Clovis, dont les succès rendoient l’ambition toujours plus agissante, ne se contenta pas de posséder les provinces de la Gaule, soumises aux derniers empereurs d’Occident. Il avoit eu le bonheur, lorsqu’il se convertit à la religion chrétienne, d’être instruit dans nos mystères, par un évêque orthodoxe; et cet avantage seul, le rendit redoutable aux Visigoths et aux Bourguignons, encore mal affermis sur leurs conquêtes. Ces barbares infectés depuis long-tems des erreurs de l’Arianisme, qu’ils cherchoient à étendre dans les Gaules par la voie de la force, étoient regardés comme des impies par le peuple, et comme des tyrans par le clergé, dont ils gênoient la doctrine et qu’ils dépouilloient de ses biens. Clovis profita habilement de cette disposition des esprits; les évêques favorisèrent son entreprise, il ruina la puissance des Visigoths au-delà de la Loire; et après avoir rendu les Bretons ses tributaires, il ébranla à un tel point la monarchie des Bourguignons, que ses fils en firent aisément la conquête.
CHAPITRE II.
_Quelle fut la condition des Gaulois et des autres peuples soumis à la domination des Français._
Le moment où les Français établirent leur empire dans les Gaules, dut paroître effrayant aux naturels du pays; je ne parle pas des violences qui se commirent dans le cours de la conquête, on imagine aisément les ravages d’une armée dont chaque soldat combat pour s’enrichir, et croit que le droit du vainqueur est le droit de tout faire impunément. La conduite des Français ne fut pas vraisemblablement moins dure, quand ils commencèrent à vouloir profiter des avantages de la victoire, et fixer leur fortune jusqu’alors incertaine. Depuis que Clodion avoit occupé Tournay, et que le commerce plus fréquent des Romains leur avoit appris à connoître le prix des richesses, ils étoient devenus d’une avidité insatiable; et le gouvernement qu’ils avoient apporté de Germanie, étoit plus propre à favoriser les passions, qu’à les réprimer.
Rien ne nous instruit de la manière dont ils acquirent des terres; si, à l’exemple des Visigoths et des Bourguignons, ils avoient forcé chaque propriétaire à leur abandonner une certaine partie de ses possessions, nous en trouverions infailliblement quelque trace dans nos anciens monumens. Le silence de nos lois et de Grégoire de Tours, sur un trait si important, permet de conjecturer qu’ils se répandirent sans ordre dans les provinces qu’ils avoient subjuguées, et s’emparèrent sans règle d’une partie des possessions des Gaulois. Terres, maisons, esclaves, troupeaux, chacun prit ce qui se trouvoit à sa bienséance, et se fit des domaines plus ou moins considérables, suivant son avarice, ses forces, ou le crédit qu’il avoit dans sa nation.
Si les Gaules ne furent pas réduites en servitude, c’est que les Français n’avoient d’idée que de la liberté, qu’ils traitoient, ainsi que les autres Germains, leurs esclaves comme des hommes, et que la tyrannie, bien différente du brigandage et de la violence, demande des vues et un art dont ils étoient bien éloignés. La victoire les rendit insolens et brutaux; ils s’accoutumèrent à faire des injures aux Gaulois: et quand ils écrivirent leurs coutumes et les rédigèrent en lois, ils établirent une différence[8] humiliante entre eux et les vaincus. Le Gaulois fut jugé un homme vil, son sang fut estimé une fois moins que celui d’un Français; et dans tous les cas, on ne lui paya que la moitié de la composition qu’on devoit à celui-ci.
Il ne faut que jeter les yeux sur nos lois saliques et ripuaires, pour voir combien les Français étoient attachés aux coutumes dans lesquelles ils avoient été élevés. Ils étoient en même-temps trop ignorans et trop heureux dans leurs entreprises, pour se douter de ce qui leur manquoit dans leur nouvelle situation. Cet attachement pour les usages les moins importans, est la preuve la plus forte que leur gouvernement ne souffrit d’abord aucune altération dans ses principes les plus essentiels. La nation toujours libre, et formant une vraie république, dont le prince n’étoit que le premier magistrat, régnoit en corps sur les différens peuples qui habitoient ses conquêtes. Le champ de mars fut encore assemblé; les grands continuèrent à former le conseil du prince, et les cités des Gaules furent gouvernées comme l’avoient été les bourgades de Germanie: les anciens Grafions, sous les noms nouveaux de ducs ou de comtes, étoient à-la-fois capitaines et juges des habitans de leur ressort.
Il n’est pas douteux que cet assemblage de nouveautés ne dût paroître le comble des maux pour les Gaulois, dont les mœurs et les lois étoient si différentes, et que le despotisme des empereurs avoit accoutumés à s’effrayer de tout changement. Je crois cependant qu’après être revenus de leur première terreur, et s’être familiarisés avec leurs maîtres, ils n’eurent bientôt plus lieu de regretter leur ancienne situation.
L’avarice des empereurs, et l’insolence de leurs officiers, avoient accoutumé les Gaulois aux injustices, aux affronts et à la patience. Ils ne sentoient point l’avilissement où la domination des Français les jetoit, comme l’auroit fait un peuple libre. Le titre de citoyens Romains qu’ils portoient, n’appartenoit depuis long-temps qu’à des esclaves; et à force d’avoir été pillés et battus par les barbares, ils avoient appris à les respecter. Ils virent passer une partie de leurs biens entre les mains des Français, mais ils s’attendoient vraisemblablement à souffrir des pertes encore plus considérables; et ce qui leur resta, servit à les consoler de ce qu’ils avoient perdu. Comme le pillage se fit au hasard, plusieurs citoyens n’en souffrirent point, et les autres en furent dédommagés par la suppression des anciens impôts.
Ces douanes[9], ces cens, ces capitations, et, pour le dire en un mot, tous ces tributs que l’avarice et le faste des empereurs avoient exigés de leurs sujets, tombèrent dans l’oubli sous le gouvernement des Français. Le prince eut pour subsister[10] ses domaines, les dons libres que lui faisoient ses sujets, en se rendant à l’assemblée du champ de mars, les amendes, les confiscations, et les autres droits que la loi lui attribuoit. Au lieu d’une société toujours pauvre, parce que les sujets mercenaires s’y devoient faire payer pour remplir les devoirs de citoyen, les Gaulois se trouvèrent dans un état riche, parce que le courage et la liberté en étoient l’ame. Comme les Français ne vendoient point leurs services à la patrie, ils n’imaginèrent pas d’acheter ceux des Gaulois ni des barbares qui se soumirent à leur autorité. Toute imposition devint donc inutile, et les sujets simplement obligés, ainsi que leurs maîtres, de faire la guerre à leurs dépens, quand leur cité étoit[11] commandée, ne contribuèrent comme eux qu’à fournir des voitures aux officiers publics qui passoient dans leur province, et à les défrayer; c’étoit moins les assujettir à un impôt, que les associer à la pratique de l’hospitalité, vertu extrêmement précieuse aux Germains, et ils ne furent tenus qu’aux mêmes devoirs que les Français.
Non-seulement les Gaulois eurent la satisfaction de conserver leurs[12] lois nationales, avantage dont jouirent également tous les autres peuples soumis à la domination française; mais ils se virent encore élever à une sorte de magistrature. En effet, les ducs, les comtes et leurs centeniers ou vicaires, distribués en différens endroits de leurs gouvernemens pour y rendre la justice, ne pouvoient prononcer un jugement sans prendre, parmi les citoyens les plus notables, sept assesseurs, connus sous les noms de Rachinbourgs, ou de Scabins; et ces assesseurs, toujours choisis dans la nation de celui contre qui le procès étoit intenté, faisoient la sentence, le chef du tribunal la prononçoit seulement. Les Gaulois se trouvèrent par-là leurs propres juges, prérogative que la vénalité des magistrats, sous le gouvernement de l’empire, rendoit bien précieuse; et ils ne durent plus s’en prendre qu’à leur propre corruption, si la justice fut encore vendue ou mal administrée.
Il semble que plus les Français seroient attachés à leurs anciennes coutumes, plus le sort des vaincus seroit malheureux; et il arriva au contraire que, par une suite même de cet attachement, ils abandonnèrent aux Gaulois une grande partie de l’autorité publique. Tacite remarque que les Germains avoient un extrême respect pour les ministres de leur religion: les prêtres jouissoient chez eux des prérogatives les plus considérables; c’est à eux qu’appartenoit la manutention de l’ordre et de la police dans les assemblées générales de la nation. Ils reprenoient, arrêtoient et châtioient un citoyen qui y manquoit à son devoir; et cette juridiction devoit leur donner un crédit d’autant plus étendu, qu’on les croyoit inspirés par les Dieux dont ils étoient les ministres.
Comment les Français, en embrassant le christianisme, n’auroient-ils pas conservé, pour les prêtres de leur nouvelle religion, les sentimens de vénération auxquels ils étoient accoutumés à l’égard des prêtres de leurs idoles? Ils trouvèrent dans les Gaules un clergé que la liberté des empereurs avoit comblé de priviléges, qui avoit des mœurs au milieu des richesses qu’il devoit à la piété des fidelles, qui faisoit des miracles, ou qui avoit la réputation d’en faire, et qui profitant, dans la décadence de l’empire, de la foiblesse du gouvernement, s’étoit attribué une autorité favorable au bien public, à laquelle il eût été dangereux de vouloir porter atteinte, et qui fut utile à Clovis même, quand il fit la guerre aux Visigoths et aux Bourguignons.
Des prêtres qui convertissent une nation, en sont les maîtres s’ils veulent l’être. Les évêques se contentèrent d’être chez les Français chrétiens, ce que les prêtres de leurs faux-dieux avoient été chez les Français idolâtres. Quoique pendant long-temps ils fussent encore tous Gaulois de naissance, et se gouvernassent par conséquent par les lois romaines, non-seulement ils entrèrent dans les assemblées de la nation, mais y occupèrent même la première[13] place. Sous le règne de Clotaire I, ils travaillèrent, de concert avec les Français, à corriger les lois saliques et ripuaires, et obtinrent, par ces lois mêmes, des distinctions supérieures à celles de tous les autres citoyens. Ils exercèrent une sorte d’intendance sur tous les tribunaux de la nation; et dans l’absence du roi, à qui on appeloit des jugemens rendus par les comtes et les ducs, on s’adresssa aux évêques, qui eurent, comme lui, le droit de châtier les juges qui malversoient dans l’exercice de leur emploi, de casser et de réformer leurs sentences.
Il est vraisemblable que les ecclésiastiques, encore plus accrédités par leurs lumières, quoique fort ignorans, que par le rang qu’ils occupoient, servirent de lien entre les deux nations, et employèrent leur crédit et leur autorité pour empêcher l’oppression de leurs compatriotes et de leurs parens. C’est à leur prière sans doute que les Gaulois, d’abord humiliés, méprisés et traités en vaincus, obtinrent le privilége qu’avoit tout barbare établi sur les terres de la domination française, de s’incorporer à la nation victorieuse[14], et de se naturaliser français. C’est-à-dire, qu’un Gaulois, après avoir déclaré devant le prince, ou en présence du duc et du comte dans le ressort duquel il avoit son domicile, qu’il renonçoit à la loi romaine pour vivre sous la loi salique ou ripuaire, commençoit à jouir des prérogatives propres aux Français, obtenoit les mêmes compositions, de sujet devenoit citoyen, avoit place dans les assemblées du champ de mars, et entroit en part de la souveraineté et de l’administration de l’état.
Malgré tant d’avantages attachés à la qualité de français, il est vrai que la plupart des pères de famille, soit Gaulois, soit barbares établis dans les Gaules, ne s’incorporèrent pas à la nation française, et continuèrent à être sujets. On ne concevroit point cette indifférence à profiter de la faveur de leurs maîtres, si on ne faisoit attention que la liberté que tout Gaulois et tout barbare avoit de devenir français, levoit la honte ou le reproche de ne l’être pas. Le long despotisme des empereurs, en affaissant les esprits, avoit accoutumé les uns à ne pas même désirer d’être libres, et les autres, par une vanité mal entendue, conservoient le plus grand attachement pour les lois et les usages particuliers de leur nation. L’habitude a des chaînes qu’il est difficile de rompre; il parut sans doute trop dur aux Gaulois de renoncer à leurs lois, à leurs mœurs et à leurs coutumes, pour se soumettre à un code aussi barbare que celui des vainqueurs. Les devoirs qu’ils devoient à l’état, n’auroient été ni moins nombreux, ni moins étendus; ils n’auroient même évité aucune injure de la part des Français naturels, qui, toujours désunis, féroces, brutaux et emportés, se traitoient en ennemis, sans égard pour leur origine commune.
Ce qui détermina principalement les Gaulois et les autres sujets des Français à préférer de vivre sous leurs lois nationales, aux avantages que leur promettoit la naturalisation, c’est que les principes du gouvernement populaire apporté de Germanie, furent ébranlés et détruits presqu’aussitôt que les Gaules furent conquises. Les grands et le prince, comme on va le voir, s’étant emparés de toute l’autorité publique, au préjudice du reste de la nation, les étrangers d’une fortune obscure, ou même médiocre, auroient renoncé à leurs coutumes pour suivre la loi salique ou la loi ripuaire, sans cesser d’être sujets.
CHAPITRE III.
_Des causes qui contribuèrent à ruiner les principes du gouvernement démocratique des Français.--Comment les successeurs de Clovis s’emparèrent d’une autorité plus grande que celle qui leur étoit attribuée par la loi.--Tyrannie des grands.--Établissement des seigneuries._
Les Français ayant enfin une patrie, des terres et des habitations fixes, ne tardèrent pas à éprouver l’insuffisance des lois germaniques. Leurs anciennes mœurs, qui les portoient au brigandage, étoient en contradiction avec leur nouvelle situation. Faute de principes économiques et politiques, ils étoient embarrassés, comme citoyens, de leur fortune domestique, et comme souverains, de tous ces peuples différens qui leur obéissoient sans avoir de liaison entre eux, et avec des préjugés opposés.
Les Français auroient eu besoin d’un discernement profond pour se déterminer avec sagesse dans le choix des nouveautés qu’un ordre de choses tout nouveau rendoit nécessaires; mais leur ignorance les forçoit à adopter indifféremment tous les moyens que le bonheur ou le malheur des conjonctures leur suggéroient. Attachés par habitude à leurs coutumes, mais fatigués des désordres qu’elles produisoient, ils essayèrent de chercher dans les lois romaines un remède aux maux qu’ils éprouvoient. Le code même des ripuaires en offre une preuve certaine; et quoiqu’il nous reste peu d’ordonnances faites sous les premiers Mérovingiens, nous voyons qu’avant la fin du sixième siècle, les Français avoient déjà adopté la doctrine salutaire des Romains au sujet de la prescription; et que, renonçant à cette humanité cruelle qui les enhardissoit au mal, ils infligèrent peine de mort contre l’inceste, le vol et le meurtre, qui jusques-là n’avoient été punis que par l’exil, ou dont on se rachetoit par une composition.
Les Français, en réformant quelques-unes de leurs lois civiles, portèrent la sévérité aussi loin que leurs pères avoient poussé l’indulgence; et, faute de proportionner les châtimens à la nature des délits, ils firent souvent des lois absurdes, tyranniques, et par conséquent impraticables. Mais quand elles auroient été plus sages que celles des Romains, elles n’auroient produit aucun bien solide; à quoi sert de régler avec prudence les droits respectifs des citoyens, et de leur prescrire une conduite favorable à l’ordre public, si ces lois n’ont pour base un gouvernement propre à les protéger et les faire observer?
Une démocratie tempérée par le conseil des grands et l’autorité du prince, avoit donné aux Français, tandis qu’ils ne vivoient que de pillage, tout ce qui est nécessaire pour la sûreté et les progrès d’une société de brigands. On sait que les politiques ont regardé cette forme de gouvernement comme la plus capable d’éclairer une nation sur ses intérêts, et d’aiguiser l’esprit et le courage des citoyens. Vraisemblablement elle auroit encore fait naître parmi les Français les qualités et les institutions nécessaires à un peuple qui a une fortune et des établissemens fixes, s’ils avoient travaillé à l’affermir; mais à peine avoient-ils été établis dans les Gaules, que l’amour de la liberté n’avoit plus été leur première passion. Leurs conquêtes relâchèrent les ressorts de leur gouvernement; de nouveaux besoins et de nouvelles circonstances, leur donnant des idées différentes de celles qu’ils avoient apportées de Germanie, les détachèrent insensiblement de leurs anciens principes politiques.
Au lieu de s’établir dans une même contrée, les Français s’étoient répandus çà et là dans toute l’étendue de leurs conquêtes; ne conservant ainsi aucune relation entre eux, les forces de la nation semblèrent en quelque sorte s’évanouir; les citoyens n’eurent plus un même intérêt, et ne purent éclairer et régler avec la même vigilance qu’autrefois la conduite de leurs chefs. Le besoin de butiner avoit attaché autrefois chaque particulier au corps de la nation, parce qu’aucun n’avoit une fortune qui lui suffit: ce lien ne subsista plus après la conquête, chaque Français crut avoir tout fait, quand il eut acquis un patrimoine, et se livra au plaisir de faire valoir ses nouvelles possessions, ou de troubler ses voisins dans les leurs. Le bien public fut sacrifié à l’intérêt particulier, et ce changement dans les mœurs annonçoit une révolution prochaine dans le gouvernement.
Tacite a remarqué que les Germains étoient peu exacts à se rendre à leurs assemblées publiques; peut-être étoient-ils excusables, car la pauvreté tient lieu de bien des vertus et de bien des lois; et des hommes qui ont peu de besoins, et à qui on ne peut ôter que la vie, sont toujours libres quand ils veulent l’être. Mais les Français étoient devenus riches, sans se douter que leurs richesses étoient un appas capable de tenter la cupidité des plus puissans d’entre eux, et que leurs nouveaux besoins étoient autant de chaînes dont on pouvoit les garroter. Le gouvernement, qui toléroit leurs injustices, parce qu’il ignoroit l’art de les réprimer et d’établir l’ordre, leur inspira une sécurité dangereuse. Moins les lois civiles conservoient de force sur les citoyens, plus les Français auroient dû craindre pour la perte de leur fortune domestique et de leur liberté; mais ils étoient encore trop loin de cette vérité pour l’entrevoir. Confondant, au contraire, la licence la plus extrême avec la liberté, ils crurent qu’ils seroient toujours libres, parce qu’on ne pouvoit pas les réprimer; ils s’abandonnèrent avec sécurité à l’avarice et à leur paresse naturelle, et négligèrent de se rendre aux assemblées du champ de mars, qui ne se tinrent plus régulièrement, et qu’on cessa bientôt de[15] convoquer.
Toute l’autorité dont le corps entier de la nation avoit joui, se trouva ainsi renfermée dans le conseil composé du prince et des grands, qui n’avoit jusqu’alors possédé que la puissance exécutrice. Mais cette aristocratie naissante ne portoit elle-même sur aucun fondement solide; les fils de Clovis étoient devenus trop riches et trop ambitieux pour se contenter du pouvoir borné de leurs pères; et depuis que les lois avoient admis les évêques à l’administration des affaires, et que quelques Gaulois avoient même été élevés à la dignité de Leudes, les grands, qui n’avoient plus un même esprit, avoient des intérêts opposés. Ils ne connoissoient ni l’étendue, ni les bornes de leur autorité; et tandis que les uns n’aspiroient qu’à devenir des tyrans, les autres ne demandoient qu’à être esclaves.
Les évêques, accoutumés au pouvoir arbitraire sous des empereurs qui ne respectoient aucune loi, n’avoient joui qu’en tremblant des immunités qu’ils tenoient de la piété de Constantin et de quelques-uns de ses successeurs; et ne les avoient conservées qu’en avouant toujours qu’on pouvoit les leur ôter. Le clergé, plus instruit des matières de la religion que de celles de la politique, et dont le caractère propre est de conserver, par une sorte de tradition, le même langage, crut être encore sujet dans une monarchie, quand il étoit devenu le premier corps d’une république. Il ne s’apperçut pas que la nature de ses priviléges avoit changé avec le gouvernement des Gaules; et que les prérogatives qu’il ne possédoit que d’une manière précaire sous les empereurs romains, il les tenoit actuellement de la constitution française, et qu’elles étoient devenues des droits aussi sacrés que ceux de tous les autres ordres de la nation.
Saint Paul avoit recommandé l’obéissance la plus entière aux puissances, c’est-à-dire, aux lois dans les gouvernemens libres, et au monarque dans les monarchies; car la religion chrétienne n’a rien voulu changer à l’ordre politique des sociétés: mais les évêques ne faisoient pas cette distinction nécessaire; parce que le premier magistrat des Français s’appeloit roi, ils imaginèrent que le gouvernement étoit, ou devoit être monarchique. N’entendant pas mieux Samuel que Saint Paul, ils crurent qu’il étoit de l’essence de tout roi de faire tout ce qu’il vouloit, que c’étoit un péché de ne pas respecter aveuglément ses caprices; et que Dieu, par le plus incompréhensible de tous les mystères, trouvoit mauvais que des hommes qui s’étoient fait un chef de leur égal, pour faire observer les lois, et y obéissant lui-même, osassent lui demander compte de l’administration dont ils l’avoient chargé pour le bien public.
Si Clotaire veut imposer une taxe sur les biens de l’église, l’évêque Injuriosus ne s’y oppose point comme à une entreprise contraire à la liberté de la nation, mais comme à un sacrilége. Il oublie qu’il est citoyen, pour ne parler qu’en évêque[16], qui croit que les possessions de l’église sont le patrimoine de Dieu et des pauvres. Dans mille endroits des écrits de Grégoire de Tours, on voit avec étonnement que ce prélat raconte des faits qui prouvent la liberté des Français, avec les tours et les expressions d’un homme qui ne connoît que le pouvoir arbitraire. Ne croiroit-on pas qu’il parle à un empereur romain, revêtu de tout le pouvoir de sa nation, lorsqu’il dit à Chilpéric: «si quelqu’un de nous s’écarte des règles de la justice, vous pouvez le corriger; mais si vous les violez vous-même, qui vous reprendra? Nous vous faisons des remontrances, et vous les écoutez, si vous le jugez à propos; mais si vous les rejetez, Dieu seul est en droit de vous juger.»