Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 8
Je me propose dans cet ouvrage de faire connoître les différentes formes du gouvernement auxquelles les Français ont obéi depuis leur établissement dans les Gaules; et de découvrir les causes, qui, en empêchant que rien n’ait été stable chez eux, les ont livrés, pendant une longue suite de siècles, à de continuelles révolutions. Cette partie intéressante de notre histoire, est entièrement inconnue des lecteurs qui se bornent à étudier nos annalistes anciens, et nos historiens modernes. Je l’ai éprouvé par moi-même; dès que je remontai aux véritables sources de notre histoire, c’est-à-dire, à nos lois, aux capitulaires, aux formules anciennes, aux chartes, aux diplômes, aux traités de paix et d’alliance, etc. Je découvris les erreurs grossières et sans nombre où j’étois tombé dans mon parallèle des Romains et des Français. Je vis paroître devant mes yeux une nation toute différente de celle que je croyois connoître. J’appris trop tard combien la lecture de nos anciennes annales est peu instructive, si on n’y joint pas l’étude des pièces; je vis qu’il ne faut lire qu’avec une extrême circonspection nos historiens modernes, qui, tous ont négligé l’origine de nos lois et de nos usages, pour ne s’occuper que de siéges et de batailles; et qui, en faisant le tableau des siècles reculés, ne peignent jamais que les mœurs, les préjugés et les coutumes de leur temps.
Les Français n’eurent point de lois, tant qu’ils habitèrent la Germanie; et quand ils s’établirent en-deçà du Rhin, leur politique se borna à rédiger des coutumes qui ne pouvoient plus suffire à un peuple qui avoit acquis des demeures fixes, et jeté les fondemens d’un grand empire. La férocité de leurs anciennes mœurs les attachoit autant que l’habitude et leur ignorance aux usages Germaniques; mais les vices nouveaux que leur donna le commerce des Gaulois, de nouveaux besoins et de nouveaux intérêts les forcèrent malgré eux de recourir à des nouveautés. Ils firent des lois avant que de connoître l’esprit qui doit les dicter, et la fin qu’elles doivent se proposer; et ces lois, souvent injustes et toujours insuffisantes, n’acquirent presque aucun crédit. Les Français continuèrent de se laisser conduire au gré de leurs passions et des événemens; et confondant la licence avec la liberté, le pouvoir des lois avec la tyrannie, ne formèrent qu’une société sans règle et sans principe. Ils se familiarisèrent dans l’anarchie, avec les désordres auxquels ils n’avoient pas l’art de remédier; l’intérêt du plus fort sembla toujours décider de l’intérêt public, et jusqu’au règne de Philippe-de-Valois, les droits de la souveraineté appartinrent tour-à-tour, ou à-la-fois, à tous ceux qui purent ou voulurent s’en emparer. Si j’ai réussi à développer la suite et l’enchaînement de ces révolutions, causes à la fois et effets les unes des autres, j’ai composé l’histoire inconnue de notre ancien droit public. Quelques personnes ont désiré que je donnasse à mes observations le titre d’histoire de notre gouvernement; je n’ai pas osé suivre leur conseil; je sens combien mon ouvrage est inférieur à ce qu’auroit promis un pareil titre. Je n’ai fait qu’un essai; et c’est assez pour moi, s’il peut être de quelque secours aux personnes qui veulent approfondir notre histoire.
Rien n’est plus propre à nous faire aimer et respecter le gouvernement auquel nous obéissons, qu’une peinture fidelle des malheurs que nos pères ont éprouvés, pendant qu’ils ont vécu dans l’anarchie. Quel danger peut-il y avoir à faire connoître nos anciennes coutumes et notre ancien droit? Qui ne sait pas que les lois, les mœurs et les coutumes des peuples n’ont rien de stable? Personne n’est assez ignorant pour confondre les premières lois qu’ait eues une nation, avec ses lois fondamentales: la loi fondamentale d’un état n’est point un amas de lois proscrites, oubliées ou négligées, mais la loi qui règle, prescrit et constitue la forme du gouvernement.
En se rappellant la situation déplorable du prince, du clergé, de la noblesse et du peuple, jusqu’aux premiers Valois, on ressemblera à ces voyageurs qui, après avoir échoué contre cent écueils et essuyé de violentes tempêtes, abordent enfin, au rivage, et jouissent du repos. En voyant la peinture de nos erreurs et de nos calamités, quel lecteur ne connoîtra pas le prix d’une sage subordination? Loin de regretter des coutumes barbares et contraires aux premières notions de l’ordre et de la société, on s’applaudira de vivre sous la protection d’une autorité assez forte, pour réprimer les passions, donner aux lois la puissance qui leur appartient, et conserver la tranquillité publique. C’est, sans doute, ce qu’ont pensé des ministres éclairés, quand ils ont invité des savans à fouiller dans la poussière de nos archives, et à publier ces recueils précieux de pièces, dont mon travail n’est que le résultat.
Les observations que je donne aujourd’hui ne s’étendront pas au-delà du règne de Philippe-de-Valois, ou de la ruine du gouvernement féodal. Avant que de poursuivre un ouvrage très-laborieux, il est prudent, je crois, de consulter le goût du public, et de lui demander s’il pense que la manière dont j’envisage notre histoire, soit utile. Si on goûte cet essai, ce sera pour moi, un encouragement, et j’avoue que j’en ai besoin pour mettre en ordre les matériaux que j’ai entre les mains, et qu’il est infiniment plus difficile de rédiger, que de recueillir. Je continuerai à examiner notre histoire sous Philippe-de-Valois et ses successeurs. Je ferai voir combien les lumières qui commençoient à se répandre dans la nation, instruite par ses malheurs, étoient encore incapables de lui faire connoître ses vrais intérêts, et combien nous avons eu de peine à triompher des préjugés et des passions, que plusieurs siècles de barbarie et le bizarre gouvernement des fiefs avoient fait naître.
Il n’est pas juste qu’on m’en croie sur ma parole, quand je contredirai les idées reçues sur notre ancien gouvernement, et qu’on a prises dans des écrivains qui ont travaillé, avant moi, à débrouiller l’histoire de France. Il est essentiel à mon ouvrage d’y joindre les autorités sur lesquelles je fonde mon opinion, et même d’exposer quelquefois, dans un certain détail, les raisons par lesquelles je me détermine à prendre tel ou tel sentiment. Mais j’ai cru, qu’à l’exception des savans, accoutumés à la fatigue pesante de l’érudition, on ne verroit qu’avec peine suspendre le fil de mon récit, pour entendre des dissertations critiques, ou lire des morceaux barbarement écrits de nos anciennes lois. J’ai renvoyé ces espèces de discussions à des remarques indiquées par des chiffres, dans le corps de mon ouvrage. Leur nombre et sur-tout leur longueur, m’ayant empêché de les placer au bas des pages, elles formeront un corps à part, à la suite de mes observations, et serviront de pièces justificatives.
OBSERVATIONS SUR L’HISTOIRE DE FRANCE.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE PREMIER.
_Des mœurs et du gouvernement des Français en Germanie.--Leur établissement dans les Gaules._
On ne peut faire que des conjectures sur l’origine des Français: s’ils ne sont pas Germains, il est sûr du moins, soit qu’ils viennent de Pannonie, du Nord, ou des provinces voisines des Palus Méotides, qu’ils habitèrent assez long-temps la Germanie pour en prendre les mœurs et le gouvernement. On diroit que les lois Saliques et Ripuaires sont l’ouvrage de ces Germains mêmes dont Tacite nous a tracé le portrait, tant elles supposent les mêmes coutumes, les mêmes préjugés, les mêmes vices et les mêmes vertus. Cet attachement des peuples Germaniques à leurs principes, seroit une espèce de prodige chez des nations où l’oisiveté, l’avarice, les richesses et le luxe affoiblissent l’empire des lois, et en exigent sans cesse de nouvelles; mais chez des peuples encore à demi sauvages, et assez heureux, pour avoir peu de besoins, la pauvreté et l’ignorance sont un obstacle aux révolutions.
La guerre et la chasse étoient les seules occupations des Français; leurs troupeaux et les esclaves qui en avoient soin, faisoient toutes leurs richesses. L’Empire Romain qui craignoit leur valeur farouche, tenta de les civiliser, pour les amollir. Après avoir obtenu, par hasard, quelqu’avantage sur eux, il put exiger qu’ils se soumissent à cultiver la terre. Il voulut les attacher aux pays qu’ils habitoient, pour les forcer à aimer le repos; mais dès que leurs forces furent réparées, ils regardèrent cette loi comme un affront, continuèrent à croire que tout appartient aux plus braves et aux plus forts, et qu’il ne convient qu’à des lâches de ne pas conquérir leur subsistance. Les Gaules, qu’ils regardoient comme un pays ennemi, parce qu’elles leur offroient un riche butin, furent continuellement pillées, ou obligées de se racheter du pillage, en achetant la paix par des traités qui étoient bientôt violés. Comment les Français auroient-ils soupçonné qu’il pût y avoir un droit des gens, que deux nations voisines eussent des devoirs réciproques à remplir, et qu’il leur importoit de respecter la foi des traités? A peine savoient-ils qu’ils étoient citoyens, et qu’ils formoient une société.
En effet, au lieu de lois, ils n’avoient pour toute règle que des coutumes grossières, conservées par tradition, et dont un père instruisoit ses enfans, en leur apprenant à se servir de son épée et de sa francisque. On les accoutumoit à tout oser, et à tout attendre de leur courage. Quelque soldat distingué par sa valeur ou son expérience, formoit-il une entreprise hasardeuse, il devenoit le capitaine de tous ceux à qui il avoit communiqué son audace et ses espérances; et l’on vit souvent de ces bandes d’aventuriers, se séparer de leur nation, infester les mers, piller des provinces d’Espagne et d’Italie, et porter leurs ravages jusques sur les côtes même de l’Asie Mineure. Chaque famille formoit, en quelque sorte, une république séparée, qui avoit ses intérêts particuliers; et qui, se réunissant, pour venger les injures ou les dommages faits à quelqu’un de ses membres, se faisoit elle-même justice par la voie des armes. Cet état de guerre empêchoit qu’il ne se formât parmi les Français, les liens les plus nécessaires à l’ordre de la société; et leurs querelles particulières les auroient infailliblement ruinés, si les maux mêmes qu’elles produisoient, ne les eussent forcés de se plier à une sorte de police favorable aux foibles, et qui peint cependant encore mieux que tout le reste, leur ignorance et la barbarie de leurs mœurs.
Quand, après avoir fait une injure, on ne se sentoit pas en état de se défendre contre son ennemi, on étoit le maître de se soustraire à son ressentiment, en lui donnant, selon la nature de l’offense, une certaine quantité de bœufs ou de moutons; c’est ce que nos anciennes lois appellent une composition, et il n’étoit pas permis à l’offensé de la refuser. Les magistrats, si l’on peut donner ce nom auguste, au général d’une nation de brigands, et aux capitaines de chaque bourgade, étoient obligés de prendre sous leur protection, les coupables, dont un ennemi trop vindicatif n’auroit pas voulu recevoir la composition, pour se réserver le droit de les punir à son gré. Ils ne venoient au secours de l’offensé, que quand il étoit trop foible pour se venger, et contraindre son ennemi à lui payer une composition, ou que l’auteur de l’offense étoit inconnu. Le juge alors, comme capitaine du canton, menaçoit de la guerre l’aggresseur, et le forçoit à satisfaire sa partie; ou si on ne faisoit que soupçonner un citoyen d’avoir commis le délit, il l’obligeoit à se justifier, soit en subissant l’épreuve ridicule du fer chaud ou de l’eau bouillante; soit en produisant, selon la nature de l’accusation, un plus grand, ou un moindre nombre de témoins, qui affirmoient avec lui son innocence.
Il est aussi indifférent de savoir si le chef de la nation française fut appelé du nom de roi ou de duc, qu’il importe de connoître l’étendue et les bornes de son autorité. Tacite nous apprend que le gouvernement des Germains étoit une démocratie, tempérée par le pouvoir du prince[6] et des grands. Quand on ne retrouveroit pas dans les monumens les plus anciens et les plus respectables de notre histoire, une assemblée générale, appelée le Champ de Mars, en qui résidoit la puissance législative, et un conseil composé du roi et des grands, qui n’étoit chargé que du pouvoir exécutif, ou de décider provisionnellement les affaires les moins importantes ou les plus pressées; on jugera sans peine, après ce que j’ai dit de la fortune et des mœurs des Français, qu’ils devoient être souverainement libres. Un peuple fier, brutal, sans patrie, sans loi, dont chaque citoyen soldat ne vivoit que de butin, qui ne vouloit être gêné par aucun châtiment, et ne punissoit de mort que la trahison, ou l’assassinat, et la poltronnerie, devoit avoir un capitaine, et non pas un monarque. Les Français pouvoient tolérer, de la part de leur chef, quelques violences atroces même, parce qu’elles étoient dans l’ordre des mœurs publiques; mais une autorité suivie, raisonnée et soutenue, eût été impraticable. De quelque titre que le général des Français fût revêtu, la coutume ne lui donnoit que quelques prérogatives, qu’il eût été dangereux pour lui de vouloir étendre. Il recevoit les respects d’une cour sauvage, qui ne pouvant ni le corrompre par ses flatteries, ni être elle-même corrompue par ses libéralités, le jugeoit toujours avec justice. En un mot, le prince, comme roi, n’avoit point de sujets; puisque, comme général, il ne commandoit que des soldats qui combattoient pour leurs propres intérêts.
En effet, le butin que faisoit une armée, appartenoit à l’armée; et le roi lui-même n’avoit que la part que le sort lui assignoit. On se rappelle sans doute, que Clovis, après la bataille[7] de Soissons, n’osa disposer, sans le consentement de ses soldats, d’un vase précieux qu’ils avoient pris sur le territoire de Rheims, et que l’évêque de cette église lui redemandoit. Suivez-moi jusqu’à Soissons, dit-il à l’envoyé du prélat, c’est là que se doit faire le partage de notre butin; et je vous satisferai. Dès qu’on se fut disposé à faire les lots, le prince supplia son armée de lui accorder, outre sa part, le vase enlevé à l’église de Rheims; mais un soldat, choqué de cette demande, quoique faite dans les termes les plus propres à ne pas révolter, l’avertit, avec toute la brutalité germanique, de se contenter de ce qui lui écherroit en partage, et déchargea, en même temps, un coup de sa francisque, sur le vase. Si Clovis eût été le souverain, et non pas simplement le général de son armée, pourquoi n’auroit-il pas usé du droit de la souveraineté? Si le soldat, qui fut choqué de sa demande, eût été coupable, sans doute, que le prince fier, emporté et victorieux, auroit vengé sur-le-champ son autorité méprisée. Il sentit vivement, dit Grégoire de Tours, l’injure qu’on lui faisoit, l’armée la désapprouvoit; et cependant, il attendit, pour se livrer à son ressentiment, que le soldat lui eût fourni un prétexte de le punir, en commettant une faute contre la discipline.
Les Français avoient déjà erré dans différentes provinces de la Germanie, lorsqu’ils s’établirent sur la rive droite du Rhin. L’Empire Romain subsistoit encore, parce que les barbares, accoutumés à ne faire que des courses, et qui ne vouloient que du butin, faisoient la guerre sans être conquérans. Mais les circonstances changèrent bientôt; les provinces appauvries et presque désertes ne valurent plus la peine d’être pillées; et les empereurs, dont les finances étoient épuisées, ne furent plus en état d’acheter la paix, ni de mettre leurs frontières en sûreté, en payant une espèce de solde ou de tribut à quelques nations Germaniques, dont ils mendioient depuis long-temps la protection. Cependant les barbares, qui s’étoient fait de nouveaux besoins par le commerce qu’ils avoient avec les Romains, devoient peu-à-peu se dégoûter de cette nouvelle situation; il falloit qu’ils prissent de nouvelles mœurs, et se fissent une nouvelle politique. La guerre ne pouvant plus suffire à leur subsistance, ils devoient employer leurs esclaves à cultiver la terre; et dès qu’ils consentiroient à avoir une patrie et des demeures fixes, il étoit naturel qu’ils voulussent abandonner les forêts et les marais de la Germanie, pour s’établir sur des terres fertiles, et sous un ciel moins sauvage. L’exemple de leurs pères, les préjugés de leur éducation, et la force de l’habitude, empêchoient seuls cette révolution, qu’un événement imprévu rendit enfin nécessaire.
Quelques jeunes Huns chassoient sur les bords des Palus Méotides; une biche qu’ils avoient lancée, traversa un marais qu’ils regardoient comme une mer impratiquable; et en suivant témérairement leur proie, ils furent étonnés de se trouver dans un nouveau monde. Ces chasseurs, impatiens de raconter à leurs familles les merveilles qu’ils avoient vues, retournèrent dans leurs habitations, et les récits par lesquels ils piquoient la curiosité de leurs compatriotes, devoient changer la face des nations. Jamais peuple ne fut plus terrible que les Huns; ils se répandirent dans l’Europe, par le chemin qu’ils venoient de découvrir, et tous les barbares qu’ils attaquèrent furent détruits, ou devinrent esclaves. Ils s’avancèrent dans la Germanie, et la terreur s’empara des Goths, des Alains, des Vandales, des Suèves, etc. qui, ne se trouvant plus en sûreté dans leurs anciennes habitations, se virent contraints, pour sauver leur liberté, de conquérir un asyle dans les provinces de l’empire.
Cet exemple donna de l’émulation aux Français, et ce fut sous la conduite de Clodion qu’ils passèrent le Rhin, s’ouvrirent Tournay, et y placèrent le siége de leur nouvelle république. Aëtius tenta inutilement de les chasser de cette conquête; et ce qu’il ne fit pas, aucun des généraux qui commandèrent après lui les armées Romaines dans les Gaules ne put l’exécuter. L’histoire ne dit presque rien de Mérovée: occupée des entreprises importantes des Huns, des Visigoths et des Vandales, qui fondoient de grandes monarchies, elle passe sous silence les courses et les ravages que ce prince fit dans les Gaules. Sous Chilpéric, son successeur, les Français n’étendirent pas leur domination au-delà du Tournésis. Peut-être faut-il l’attribuer à leur manière ancienne de faire la guerre, qu’ils avoient conservée, ou à la mollesse de leur roi, qui commençant à se familiariser avec des vices inconnus dans la Germanie, étoit plus flatté d’enlever les femmes de ses sujets que des provinces aux Romains, et fut chassé par sa nation, qui le crut indigne d’elle. Quoi qu’il en soit, ce n’est qu’après la ruine entière de l’Empire d’Occident, que les Français prirent un nouveau génie, étendirent leurs vues, et devinrent conquérans.
Dans la situation déplorable où se trouvoit l’Empire, il étoit indifférent pour les peuples qui vouloient s’y établir, que le trône des empereurs subsistât, ou fût renversé; mais les barbares, qui ne connoissoient, ni ce qui fait la force, ni ce qui fait la foiblesse d’un état, se laissoient tromper par je ne sais quel air de grandeur, ou plutôt de faste et d’orgueil, que les empereurs avoient conservé dans leur décadence, et ce fantôme leur imposoit. Odoacre, pour concevoir, et consommer l’entreprise aisée de détrôner Augustule, dut être un audacieux: la révolution, dont il fut l’auteur, causa une fermentation générale chez les barbares. Toutes les nations s’agitèrent à la fois, chacun regarda quelque province de l’Empire comme sa proie; et l’on vit se former et se détruire en même temps mille nouvelles monarchies. Je me borne à parler de ce qui regarde les Français. Ils touchoient aux provinces septentrionales des Gaules, qui étoient restées sous la domination des empereurs, tandis que celles du midi avoient passé sous l’obéissance des Visigoths et des Bourguignons; et ces provinces, consternées de n’avoir, en quelque sorte, plus de maître, et qu’une longue habitude du joug avoit rendues incapables de recouvrer leur liberté, devoient obéir à quiconque voudroit les gouverner.
Peu de princes, dans ces circonstances, ont été aussi propres que Clovis, je ne dis pas seulement à conquérir, mais à former un Empire. Sous cette férocité qui caractérise son siècle et les héros de la Germanie, ce prince, supérieur à sa nation et à ses contemporains, avoit des lumières, des talens, et même des vertus, qui auroient honoré le trône des Empereurs Romains. Dans une nation policée, la cruauté et la fourberie annoncent une ame foible, lâche et timide: chez un peuple encore sauvage, elles s’associent souvent avec une ame grande, noble et fière. A qui ne connoît pas les bornes étroites qui séparent la vertu du vice, la violence peut paroître du courage, et la perfidie de la prudence. Clovis qui n’avoit pour toute règle de morale que les préjugés de sa nation, son estime ou sa censure, se permit, pour réussir dans ses desseins, tout ce qui ne devoit pas le rendre odieux. Mais la manière différente dont il se comporta, suivant la différence des conjectures, avec les Gaulois, les Français, les Bourguignons, les Visigoths, les empereurs d’Orient, et les peuples de Germanie, fait voir en lui un génie aussi droit et ferme dans ses vues, que fécond en ressources, et un courage propre à réussir dans tous les temps, et trop supérieur aux événemens, pour recourir par nécessité à des moyens bas et honteux.
Il commença ses conquêtes par la défaite de Siagrius, qui avoit pris le titre de roi, et fait reconnoître son autorité sur les frontières de la Gaule, quand l’Empire fut détruit par Odoacre. Ce premier avantage ouvrit un pays considérable aux Français, et Soissons devint leur capitale. Je ne réfute pas ici un écrivain célèbre, qui a prétendu que les Français, amis, alliés et auxiliaires des empereurs, dont ils recevoient une solde, ne se sont pas emparés des Gaules, les armes à la main. L’abbé du Bos ne fait de Clovis, qu’un officier de l’Empire, un maître de la milice, qui tenoit son pouvoir de Zénon et d’Anastase. Il imagine une république Armorique, des confédérations, des alliances, des traités; il se livre à des conjectures jamais analogues aux coutumes ni aux mœurs du temps dont il parle, et toujours démenties par les monumens les plus sûrs de notre histoire, qu’il ne cite jamais, ou dont il abuse. Il suppose que les Français, aussi patiens et aussi dociles que des soldats mercenaires, n’ont vaincu que pour l’avantage de leur capitaine, et n’auront pas regardé leur conquête comme leur bien, et le droit d’y commander comme une partie de leur butin. En un mot, ce roman, qui n’a pour toute base, qu’une hardiesse extrême à conjecturer, et quelques passages obscurs et mal-entendus, ne peut avoir d’autorité que sur des esprits qu’il est presqu’inutile de détromper.