Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 7
Ce qui reste à imprimer des observations, formera trois volumes égaux aux premiers. Parmi les nombreux morceaux qui peuvent exciter l’intérêt, nous nous contenterons d’indiquer le chapitre intitulé: «des causes par lesquelles le gouvernement a pris en Angleterre une forme différente qu’en France;» la peinture des désordres du règne de Charles VI, et de la sombre politique de Louis XI, qui nous ont paru des tableaux dignes du pinceau de Tacite; ce que l’écrivain dit des états-généraux, des trois ordres, des prétentions des corps, de la politique de Richelieu &c. &c., &c.
L’auteur s’est arrêté au commencement du règne de Louis XIV: il a seulement ajouté quelques réflexions générales sur la dernière révolution de la magistrature, et sur le caractère des ministres qui l’ont opérée. L’abbé de _Mably_ affectionnoit singulièrement cette suite des observations, comme y ayant déposé des vérités qui deviendroient un jour utiles à ses concitoyens; et nous en parlant vers les derniers temps de sa vie, il nous dit: «cet ouvrage est mon testament.»
8º. _Doutes proposés aux économistes, sur l’ordre naturel et essentiel des sociétés._
Un volume, 1768.
(Page 69 de l’Éloge.) On a appelé les économistes, les convulsionnaires de la politique; nous sommes bien éloignés d’adopter cette dénomination; d’ailleurs nous ne voulons point insulter aux morts: nous dirons seulement que, sous le titre modeste de _doutes_, l’abbé de _Mably_ bat en ruine un systême qu’il a cru dangereux autant que ridicule. Cette critique n’est que l’ouvrage des circonstances; mais l’auteur en prend occasion de remonter aux vrais principes et aux fondemens de la société; de développer des vérités très-importantes; de relever la dignité de l’homme, avilie par des sophismes, et de combattre des erreurs dont les conséquences pourroient être dangereuses. Sa logique est pressante et ses raisonnemens concluans: il y mêla quelquefois une ironie fine et délicate, mais point d’injures, arme de ceux qui ont tort; point de sarcasmes ni de personnalités. Il usa de ménagemens et d’égards; il donna même des éloges à l’auteur qu’il critiquoit: c’est ainsi qu’en devroient toujours user les gens de lettres; ils ne se rendroient pas la fable des sots; eux, le public et la vérité y gagneroient.
9º. _Du gouvernement de Pologne._
Un volume écrit en 1770 et 1771, et imprimé seulement en 1781.
(Page 36 de l’Éloge.) C’est M. le comte Wielhorski qui fut chargé par les confédérés de Pologne de consulter en France le philosophe de Genève et l’abbé de _Mably_. Jean-Jacques en fait un bel éloge; et c’est à lui que _Mably_ adressa son ouvrage: on n’en fit tirer qu’un très-petit nombre d’exemplaires, que l’auteur donnoit à ses amis et à ceux qu’il honoroit d’une confiance particulière.
En 1770 l’abbé de _Mably_ avoit fait avec cet excellent patriote un voyage en Pologne, pour mieux étudier la nation sur laquelle il avoit à travailler: il y demeura plus d’un an avec lui.
Son ouvrage pour cette république, et son séjour dans le pays, y ont laissé un tendre souvenir d’estime et de reconnoissance. Nous avons vu une lettre du prince Potocki, où tous ces sentimens sont exprimés d’une manière bien honorable pour l’abbé de _Mably_. Nous citerons une partie de cette lettre, datée de Warsovie le 2 septembre 1777.
«Monsieur, vous jouissez du privilége des hommes célèbres: connu dans les pays les plus éloignés, vous ignorez ceux qui vous lisent et que vous éclairez. On a toujours cherché, consulté et quelquefois ennuyé les philosophes: souffrez, à ce titre, les désagrémens de votre état. Le conseil préposé à l’éducation nationale, m’a chargé, monsieur, de suppléer aux livres élémentaires pour lesquels il n’a plus jugé de publier la concurrence: de ce nombre est la logique. Comme je connois votre ouvrage, et que le conseil a suivi vos principes dans le systême de l’instruction publique pour les écoles Palatinales, personne assurément ne sauroit mieux que vous remplir cette importante tâche. Vous avez travaillé pour un prince souverain, refuseriez-vous d’appliquer votre ouvrage à l’usage d’une nation qui devroit l’être?.... Si vos occupations ne vous permettoient pas d’entreprendre cet ouvrage, vous me feriez un plaisir bien sensible de m’indiquer la personne que vous croiriez en France, aidée de vos lumières et de votre direction, en état de répondre à nos vues: ce ne sera toujours qu’un de vos élèves. Il est à souhaiter pour l’humanité que vous en ayez dans toutes les nations. Je suis, etc.
Ignace POTOCKI.»
10º. _De la législation ou principes des loix._
Deux volumes en un, Amsterdam, 1776.
_Ad respublicas firmandas et ad stabiliendas vires, sanandos populos, omnis nostra pergit oratio._
CICERON, _de Leg._
(Page 45 de l’Éloge.) Plusieurs personnes regardent cet ouvrage de _Mably_ comme un chef-d’œuvre. Il n’est point de sujet plus important, puisque les principes qui doivent servir de base à la législation, embrassent le bonheur possible de tous les hommes, de tous les lieux et de tous les temps.
Mais prétendroit-on, avec certains critiques, que ces savantes théories sont inutiles; et l’écrivain qui se sent pressé de dire des vérités qu’il croit utiles, doit-il les renfermer dans son sein? Nous ne le croyons pas: il est toujours bon de montrer le but où nous devons aspirer, même lorsqu’on ne peut y atteindre. Ces vérités générales, semées comme au hasard, peuvent enfin germer dans la tête d’un législateur; et l’exemple récent d’un prince plus grand par son génie que par ses états, qui n’a pas craint d’avouer qu’il avoit puisé en partie dans nos écrits ces principes d’humanité qu’il a transportés dans son code, en seroit une nouvelle preuve, s’il en étoit besoin. Léopold (nom heureux dans les fastes de l’humanité!), Léopold qui sait également mériter et refuser des statues[m], vient de donner un modèle à l’Italie et un grand exemple à l’Europe; et peut-être à notre tour il nous prendra un jour envie de l’imiter. D’ailleurs ces leçons de morale, de politique et de philosophie, présentées par un écrivain sage, qui instruit sans aigreur, qui ne prend le ton, ni d’un énergumène ni d’un inspiré, qui se contente de parler le langage de la raison, préparent doucement les esprits, prémunissent contre nombre d’erreurs, augmentent la masse des connoissances, entretiennent une nation dans l’espoir d’une réforme salutaire, et quand un grand homme se présente, il trouve la matière toute préparée; l’opinion publique le précède ou le seconde; il peut alors s’élancer dans la carrière, s’abandonner à son génie, à son amour pour le bien public et à cette passion, le besoin des grandes ames, d’immortaliser son nom et ses bienfaits. Le philosophe sème, c’est aux états à recueillir.
[m] Le grand duc de Toscane a refusé une statue que ses sujets, d’un vœu unanime, lui offroient en reconnoissance du nouveau code criminel qu’il vient de publier, et le produit de ces souscriptions volontaires doit être employé à des fontaines publiques. (Voyez gazette de France, du 23 février 1787.)
11º. _De l’étude de l’histoire._
Un volume, 1778.
(Page 40 de l’Éloge.) Un prince à jamais regrettable, le Dauphin, père de notre auguste monarque, appeloit l’histoire la leçon des princes et l’école de la politique: il ajoutoit que l’histoire est la ressource des peuples contre les erreurs des rois. On n’en pouvoit donner une plus belle définition: il semble que _Mably_ ait entrepris de la justifier.
Son traité de l’étude de l’histoire avoit d’abord été imprimé dans le cours d’études de l’abbé de Condillac son frère; il a été fait pour l’instruction du jeune prince, devenu duc de Parme et de Plaisance, en 1765.
_Mably_ lui adresse la parole, comme Bossuet, dans l’Histoire Universelle, au grand dauphin. Le commencement en est admirable: Voulez-vous être un grand homme, lui dit-il, oubliez que vous êtes prince? &c. &c. Sans prétendre en aucune façon comparer la hauteur du génie et l’éloquence entraînante et sublime de l’aigle de Meaux à la sagesse de l’écrivain moderne, nous oserions dire que l’écrit du dernier, s’il étoit bien médité, est plus propre encore à former un prince à ses devoirs, à lui inspirer les sentimens de justice, à le prémunir contre l’empire des passions, et sur-tout à lui enseigner la route qu’il faut suivre pour faire le bonheur de ses peuples, que le chef-d’œuvre de l’éloquence française.
Il nous seroit facile de justifier par des citations tous les éloges que nous avons faits de ce traité; mais nous aimons mieux espérer qu’enfin on le lira: d’ailleurs ces notes sont déjà trop longues. Un écrivain qui paroît avoir beaucoup médité sur ces matières, dit, en parlant de ce livre de l’étude de l’histoire: «Nous croyons que la première partie de ce petit ouvrage est ce que M. l’abbé de _Mably_ a jamais imprimé de plus neuf et de plus utile.» (Jugement sur l’ouvrage de Pierre Chabrit, par M. Garat.)
12º. _De la manière d’écrire l’histoire._
Un volume, 1775.
(Page 70 de l’Éloge.) A l’exception des jugemens, sans doute trop sévères et même, nous osons le dire, injustes à plusieurs égards, que _Mably_ a portés contre Voltaire et l’illustre Robertson, nous pourrions peut-être le justifier avec avantage sur tous les reproches qu’on lui a faits; mais par de justes égards que nous croyons devoir à l’homme de lettres estimable d’ailleurs, et qui, trop jeune encore, s’est laissé emporter à l’impulsion du moment, ou à des impressions étrangères, et que son zèle a égaré en l’attaquant, nous nous interdirons toute discussion sur cette querelle. Nous pensons qu’on ne sauroit faire trop de sacrifices au bien de la paix et à l’honneur des lettres. Seulement qu’il nous soit permis d’opposer aux détracteurs de l’abbé de _Mably_, s’il en étoit encore, un suffrage qui vaut mieux que le nôtre, et dont on peut être orgueilleux. _Mably_ n’avoit encore fait ni les entretiens de Phocion, ni les observations sur l’histoire de France, ni le gouvernement de Pologne, ni les principes des lois, ni ceux de morale, ni l’étude de l’histoire, qu’il étoit déjà cité par un écrivain, après Fénélon, l’abbé de Saint-Pierre, Montesquieu, l’ami des hommes, &c. au nombre des bons Français et des gens éclairés, qui n’ont pas craint de dire des vérités utiles, et de dévoiler les fautes de la législation; et cet écrivain c’est Jean-Jacques. Voyez sa réponse à un écrit anonyme, à la suite de sa lettre à d’Alembert sur les spectacles.
13º. _Principes de morale._
Un volume, 1784.
(Page 68 de l’Éloge.) Ce livre n’a pas excité moins d’orages que le précédent: le même motif du bien de la paix nous engage au même silence.
Le grand Condé, arrachant quelques feuillets de son histoire où l’on racontoit ses exploits contre son pays, est l’image de ce que je voudrois faire pour l’auteur de cet excellent écrit. Je le représenterois, par égard pour les esprits timides, arrachant quelques pages de ces principes de morale, et je croirois par ce sacrifice avoir acquis le droit de dire tout le bien que j’en pense.
Au reste, dans toutes les attaques qu’on a portées à l’abbé de _Mably_, ses amis ont pu chercher à le venger, (voyez les lettres sur la censure de la Sorbonne); mais pour lui, il n’a jamais écrit une seule ligne pour sa défense.
14º. _Observations sur les États-Unis d’Amérique._
Un volume, 1784.
(Page 77 de l’Éloge.) Ce sont quatre lettres adressées à l’un des envoyés des États-Unis, M. John Adams, qui avoit désiré les remarques de l’auteur sur les constitutions de l’Amérique: c’est ce qui avoit induit en erreur, et fait dire dans le temps, que les Colonies Angloises l’avoient choisi pour leur législateur.
Ses observations parurent sévères, mais il crut pouvoir dire la vérité toute entière. «Les Américains, dit-il, ne sont plus sujets du roi d’Angleterre: ils sont aujourd’hui des hommes libres; et si mon opinion leur paroissoit aussi dure et aussi sauvage qu’elle peut le paroître en Europe, je ne pourrois m’empêcher d’en tirer un mauvais augure pour l’avenir.» (Observations, page 76.)
Aussi, est-il très-faux qu’on ait brûlé en Amérique, ou traîné dans la boue l’ouvrage de _Mably_, comme on l’a prétendu dans quelques papiers publics: il étoit plus digne d’un peuple si sage d’y répondre.
C’est ce que vient de faire M. Adams dans un ouvrage intitulé: Apologie des constitutions des États-Unis de l’Amérique. Nous n’avons pas encore vu ce livre, qui n’est qu’annoncé; mais nous connoissons une lettre imprimée de M. Adams (Journal Encyclop. du mois de Mai 1787, pag. 113 et suiv.), où il semble se défendre d’avoir invité l’abbé de _Mably_ à écrire ce qu’il pensoit sur les constitutions Américaines; il invoque le témoignage de MM. les abbés de Chalut et Arnoux, amis communs de M. Adams et de l’abbé de _Mably_; et nous, nous sommes prêts à donner, s’il en est besoin, la déclaration de ces deux Messieurs, que nous avons entre les mains, et qui éclaircit pleinement la question à l’avantage de l’abbé de _Mably_.
Au reste, s’il avoit besoin de justification pour avoir regardé les Américains comme étant déjà trop vieux, et sur ce qu’il sembloit redouter pour eux du commerce et des vices de l’ancien monde, nous la trouverions dans l’ouvrage même du sage ministre qui a succédé, en France, au John Adams et au Francklin. M. Jefferson, dans ses observations sur la Virginie[n], craint aussi, pour l’Amérique, que les étrangers n’y apportent leurs vices, leurs préjugés et leur servilité d’Europe; et les semences de discorde qui commencent à éclater, les mécontentemens, les réclamations armées, &c. sont peu propres, peut-être, à nous rassurer sur ces craintes.
[n] _Notes on Virginia._ Voyez Merc. du 2 Juin 1787, p. 28.
15º. OUVRAGES MANUSCRITS.
1º. _Des droits et des devoirs du citoyen._
Petit in-folio, pouvant faire deux volumes in-12.
(Page 69 de l’Éloge). Ce sont des entretiens que l’auteur suppose avoir eus avec milord _Stanhope_. Ce livre fait connoître à l’homme ses devoirs, ses droits et sa dignité. Il éclaire l’esprit, il échauffe le cœur; l’ame s’élève à la lecture de ces lettres: c’est le catéchisme du citoyen.
Il y a des pensées grandes et fières, à la manière de Montesquieu. Par exemple: «La pompe des noms et des titres n’impose plus à mon imagination: dans les hommes les plus humiliés par la fortune, je crois voir des princes détrônés qu’on retient dans les fers.
«Tout peuple qui n’est pas barbare, a une religion; et Dieu ne manque jamais d’avoir révélé aux prêtres ses volontés; c’est ce qu’on appelle ordinairement lois divines.»
Nous regrettons de ne pouvoir en citer davantage; mais le temps nous instruira mieux, et nous dévoilera ce que nous devons penser de cette production.
2º. La suite des observations sur l’histoire de France, dont nous avons fait mention sous le nº. 7 de cette notice.
3º. &c. Un traité du beau, et d’autres traités des talens, des passions, &c. &c., dont nous n’avons pas une connnoissance particulière.
Note IVe. page 82 de l’Éloge.
_Sa personne et son caractère._
[4] En faisant dans plusieurs de ses écrits l’éloge d’un philosophe pratique, sans faste, et qui fuit toute espèce d’ostentation, même celle de la vertu, _Mably_ semble avoir tracé son portrait: voilà pourquoi l’on a peu d’anecdotes sur sa personne. Sa vie est toute entière dans ses écrits, comme l’éloge d’un législateur est tout entier dans ses lois.
Nous ajouterons seulement ici quelques traits de caractère à ceux que nous avons déjà cités.
Son désintéressement étoit tel qu’il ne retira jamais rien de ses ouvrages; à peine exigeoit-il quelques exemplaires pour les présens d’usage; bien différent de ces littérateurs qui n’estiment dans le commerce des muses que le profit que ce commerce leur rapporte. Riche du retranchement de tous les besoins factices, il pouvoit s’écrier comme Socrate, en se promenant dans Athènes: «que de choses dont je n’ai que faire!»
Il n’eut jamais qu’un seul domestique; et sur la fin de ses jours, il se priva de ces commodités de la vie que son âge et ses infirmités lui rendoient cependant plus nécessaires, afin d’accroître la petite fortune de ce serviteur fidelle. Il pratiquoit à la lettre cette maxime si douce et si humaine, «de regarder ses domestiques comme des amis malheureux.»
Faire sa cour, est une expression qui n’étoit point à son usage. On voulut un jour l’entraîner chez un ministre qui même l’avoit invité; on ne put jamais l’y déterminer: mais il dit qu’il le verroit volontiers, lorsqu’il ne seroit plus en place.
M. le maréchal de Richelieu pressoit un jour l’abbé de _Mably_ de se mettre sur les rangs pour l’académie française; _Mably_ refusa. «Mais, lui dit le vainqueur de Mahon, si je faisois toutes les démarches, et que vous fussiez agréé, refuseriez-vous?...» Le maréchal le pressa tant, il y mit tant de grâces, que, vaincu par ce noble procédé, _Mably_ n’osa persister, et fut comme forcé de promettre. Mais aussi-tôt qu’il fut sorti, il courut chez son frère de Condillac, lui raconta comment la chose s’étoit passée, et le conjura de le dégager, à quelque prix que ce fût. «Mais pourquoi cette grande résistance?» lui dit son frère.--«Pourquoi? Si j’acceptois, je serois obligé de louer le cardinal de Richelieu, ce qui est contre mes principes; ou si je ne le louois pas, devant tout à son petit neveu dans cette circonstance, je serois coupable d’ingratitude.»
Condillac se chargea de la négociation, et les choses en demeurèrent là. Nous tenons cette anecdote d’un ami particulier de l’abbé de _Mably_, et lui-même est membre de l’académie française.
Le bruit avoit couru qu’on lui proposeroit l’éducation de l’héritier d’un grand empire; il dit hautement, que la base de son éducation seroit: «que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois,» et que ce seroit la chose sur laquelle il reviendroit sans cesse: il ne fut point nommé.
Il aimoit à répéter cet adage de Leibnitz, «le temps présent est gros de l’avenir;» et son propre exemple en prouve la justesse et la profondeur. Il s’étoit tellement exercé à étudier le jeu et la marche des passions, et à rechercher dans les révolutions des Empires les causes et la chaîne des événemens; il avoit acquis une telle expérience des hommes et des choses, que cette connoissance du passé avoit, pour ainsi dire, déchiré pour lui le voile de l’avenir: il a en quelque sorte tiré l’horoscope des états. Dès la paix de 1762, et au moment où l’Empire Britannique étoit à son plus haut période de gloire et de puissance, _Mably_ prédit la révolution de l’Amérique; il prévoyoit dès-lors la défection des Colonies Anglaises. «Si un jour elles se rendent libres et indépendantes, dit-il, etc. (Voyez le droit public de l’Europe, tom. 2, page 422, édit. de 1764; et tom. 3, pag. 412 et 414, et principes des négociations, édit. de 1767, pag. 90.») Ce qui s’est passé à Genève, il l’avoit également prévu. (Voyez principes des lois, Iere. part. pag. 169.) Et si l’on veut savoir ce qui se passe aujourd’hui en Hollande, il faut voir les principes des négociations (pag. 162.) et le traité de l’étude de l’histoire (pag. 213, 214.) Cette expérience lui donnoit quelquefois de l’humeur; ses amis lui en faisoient le reproche, et l’appeloient en plaisantant, «prophète du malheur.» «Il est vrai, répondoit-il, que je connois assez les hommes pour ne pas espérer facilement le bien.»
Note V et dernière, page 90 de l’Éloge.
_Sa mort et son épitaphe._
[5] Ses amis, la France et l’Europe le perdirent le 23 avril 1785, étant âgé de 76 ans.
Son épitaphe, ouvrage de l’amitié éclairée, contient tout son éloge; nous ne pouvons nous refuser au plaisir de la copier.
D. O. M.
HIC JACET GABRIEL BONNOT DE MABLY, GRATIANOPOLITANUS, JURIS NATURÆ ET GENTIUM INDICATOR INDEFESSUS, AUDAX, FELIX DIGNITATIS HUMANÆ VINDEX, ORBIS UTRIUSQUE SUFFRAGIIS ORNATUS, POLITICIS SCRIPTIS NULLI SECUNDUS; EVENTUM PRÆTERITORUM CAUSAS DETEXIT, FUTUROS PRÆNUNCIAVIT, QUÆ AD PRÆPARANDOS, QUÆ AD AVERTENDOS DOCUIT; RECTI PERVICAX QUID PULCHRUM, QUID TURPE, QUID UTILE, QUID NON, DIXIT: VIR PAUCORUM HOMINUM, CENSU BREVI NIHIL RERUM INDIGUS HONORES, DIVITIAS, OMNIMODA SERVITII VINCULA CONSTANTER ASPERNATUS; VITA INNOCUUS, RELIGIONIS CULTOR, ÆQUISSIMO ANIMO OBIIT 23â. D. APR. 1785. NAT. 14â. D. MART. 1709. H. M. MODICUM ET MANSURUM, AMICO ÆTERNUM FLEBILI, TESTAMENTI CURATORES POSUERE.
Les mêmes amis de l’abbé de _Mably_, qui ont si bien caractérisé son ame et ses écrits, avoient formé le projet de consacrer à sa mémoire un modeste monument dans l’église où il a été inhumé; tout alloit être exécuté, quand des ordres émanés des supérieurs ecclésiastiques ont tout arrêté. On a refusé un tombeau au moderne Phocion; c’est une ressemblance de plus avec le Phocion d’Athènes.
Ces amis, vraiment dignes de ce nom, ont voulu perpétuer ses traits: on ne pouvoit du moins leur envier cette douce satisfaction. L’abbé de _Mably_, différent des gens de lettres, qui commencent par gratifier le public de leurs gravures, en attendant qu’ils soient illustres, n’avoit pas souffert qu’on gravât son portrait pendant sa vie; mais après sa mort, ils le firent exécuter par un artiste habile, Pugos, et ce portrait est parfaitement ressemblant. Tous les traits de l’homme de bien y sont vivans; la vertu sévère y respire: au bas, on lit ce vers de _Juvénal_, qui semble fait pour lui:
ACER ET INDOMITUS, LIBERTATISQUE MAGISTER.
(Satyre 2, v. 78.)
Ainsi donc, après que l’éloge public qui lui a été décerné, aura obtenu le suffrage et la sanction de l’académie, et qu’elle aura ainsi imprimé à son nom, le sceau de l’immortalité, il ne manquera plus rien à sa gloire, qu’une statue à côté de celles de ces grands citoyens qui ont bien mérité de la patrie.
FIN DE L’ÉLOGE.
AVERTISSEMENT DE LA PREMIÈRE ÉDITION.