Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 6

Chapter 63,726 wordsPublic domain

Mais cet homme qui s’élevoit si courageusement contre les abus corrupteurs, que les vices publics irritoient, qui s’indignoit contre les prévarications dont tout un peuple est victime, et qui cachoit rarement son indignation, étoit indulgent pour les fautes qui n’altèrent point l’ordre général; il étoit presque indifférent aux injustices qui n’avoient que lui pour objet. Il étoit bon, humain, généreux, compatissant; mais où il déployoit sa sensibilité, c’est dans le commerce intime de l’amitié; il en connut tout le prix: c’est un plaisir réservé aux ames pures; elles seules en éprouvent toutes les jouissances délicieuses; elles seules en savent goûter tout le charme. _Mably_, incapable de se plier aux convenances d’une société qui laisse le cœur vide, lui qui fuyoit le joug des liaisons sans intimité, aimoit à s’abandonner aux doux épanchemens de l’amitié; il en remplissoit affectueusement tous les devoirs. Il aimoit à se réfugier dans son sein; mais il étoit d’autant plus sévère dans le choix de ses amis: il connoissoit trop tout ce qu’exige ce titre sacré, pour en jamais prodiguer le nom et les démonstrations; il y cherchoit l’entière confiance, la liberté, l’accord des ames, et la douce égalité, sans laquelle il n’y a point de parfaite amitié. Il y cherchoit plus encore les qualités du cœur que celles de l’esprit. Heureux ceux qui lui ont inspiré ce sentiment! Leur seul titre d’amis d’un homme de bien est aujourd’hui pour eux un éloge. Aussi, quand il a été enlevé aux lettres, à la vertu, à l’amitié, ont-ils amèrement pleuré sa perte. Sa gloire leur en est devenue plus chère; leurs sentimens et leurs regrets l’ont suivi bien au-delà du tombeau[5].

Peut-être eux seuls étoient dignes de nous révéler ces vertus sociales et domestiques, qui ne se développent que dans l’intimité; de nous retracer cette probité journalière qui s’étend sur toutes les actions et sur tous les instans de la vie; ce caractère que rien ne pouvoit ébranler, inaccessible à la crainte comme aux espérances; cette ame stoïque et pure qui ne gauchit jamais dans le sentier de la vertu. Ils nous auroient fait sentir le rapport intime de sa morale avec ses actions, de ses maximes avec sa conduite, de ses vertus avec ses écrits, et jusqu’à quel point ses ouvrages ont pris la teinte de son caractère. Dans leurs peintures vives et fidelles auroient respiré tous ses traits: le langage de l’amitié a je ne sais quoi de touchant et d’affectueux qui entraîne et persuade; on ne peut résister à ses doux accens. Sans doute l’éloge de leur ami y auroit gagné; mais cet éloge appartenoit à tous les gens de bien: c’est une dette nationale qu’il falloit acquitter, un tribut public qu’il falloit payer à un ami de l’ordre et des mœurs.

O toi, qui as si bien mérité de la patrie, philosophe aussi vertueux qu’éclairé! s’il est vrai que tu n’as eu d’autre passion que celle d’être utile, d’autre motif que le noble orgueil de faire le bien et de nous arracher à nos vices; si tes travaux, tous les instans de ta vie ont été consacrés à l’instruction, au bonheur et à l’utilité de tes semblables; si tu n’as cessé d’opposer, presque seul, ton inflexible sévérité au torrent des mœurs publiques, et de nous rappeler aux antiques vertus, aux grandes vérités morales et politiques qui font la félicité des hommes et la splendeur des états; si tous tes écrits respirent les leçons de la sagesse, l’amour des lois, la haine du despotisme; si tu n’as cessé de plaider courageusement la cause des peuples, des foibles et des infortunés, contre les puissans, les riches et les oppresseurs; en un mot, s’il est vrai que tu te sois montré, dans tous les temps et par-tout, l’organe de la vérité, l’apôtre des mœurs, le défenseur de la liberté, le vengeur des droits et de la dignité de l’homme; sans doute tu méritois un hommage public dans ta patrie, l’estime de l’Europe et la reconnoissance de l’humanité entière!

Heureux celui qui, chargé de ce dépôt sacré, s’acquittera dignement d’un si noble emploi, et dont l’écrit, interprête fidelle des sentimens particuliers et du vœu général, pourra mériter également le suffrage de ses amis qui le pleurent, des sages qui l’apprécient, et de tous les gens de bien qui chérissent sa mémoire!

NOTES HISTORIQUES.

Note Ire, pag. 4 de l’Éloge.

_Naissance et jeunesse de l’abbé_ MABLY.

[1] L’abbé de _Mably_ naquit à Grenoble le 14 Mars 1709, d’une famille honorable. Il avoit pour frère l’abbé de Condillac: ses neveux, fils de M. de _Mably_, grand prévôt de Lyon, ont eu l’honneur d’avoir quelque temps _Jean-Jacques_ pour instituteur; c’est pour l’un d’eux que Rousseau fit le petit écrit qui a pour titre: Projet pour l’éducation du jeune Sainte-Marie; c’est peut-être à ce premier essai que nous avons dû l’Emile.

Le jeune _Mably_ fit ses humanités à Lyon, chez les Jésuites, école célèbre, d’où sont sortis tant d’illustres disciples, et dont peut-être on sent trop aujourd’hui le vide.

Sa famille étoit alliée des Tencin. Une dame qui a rendu ce nom célèbre réunissoit alors chez elle l’élite des gens de lettres; outre ses dîners de beaux esprits, elle avoit des dîners politiques; Montesquieu en étoit; _Mably_ y fut admis. Il venoit de donner le parallèle des Romains et des Français, dont on disoit du bien. Madame de Tencin, entendant le jeune abbé parler des affaires publiques, et raisonner avec beaucoup de sagacité sur les événemens politiques, jugea que c’étoit l’homme qu’il falloit à son frère, qui commençoit à entrer en faveur et dans la carrière du ministère.

Le cardinal, occupé jusqu’alors des affaires d’église, étoit fort peu instruit des intérêts de l’Europe. C’est pour l’instruction particulière de ce ministre, pour l’endoctriner, que le jeune abbé fit l’abrégé des traités depuis la paix de Westphalie jusqu’à nos jours; ce travail, perfectionné depuis, a produit le droit public de l’Europe.

Le cardinal sentoit sa foiblesse dans le conseil: pour le tirer d’embarras, l’abbé de _Mably_ lui persuada de demander au roi la permission de donner ses avis par écrit: c’étoit _Mably_ qui préparoit ses rapports et faisoit ses mémoires. Il avoit souvent communication des instructions et des dépêches des ambassadeurs. Ce fut lui qui, en 1743, négocia secrétement à Paris avec le ministre du roi de Prusse, et dressa le traité que Voltaire alla porter à ce prince. Frédéric, qui ne l’ignoroit pas, conçut dès-lors une grande estime pour l’abbé _Mably_: c’est une singularité bien digne de remarque, que deux hommes de lettres, sans caractère public, fussent chargés de cette négociation importante, qui alloit changer la face de l’Europe.

On détermina Louis XV à se mettre à la tête de ses troupes. Le conseil vouloit établir les armées sur le Rhin; c’étoit le sentiment de Noailles et de Tencin: _Mably_ soutint qu’il falloit faire la campagne dans les Pays-Bas; il se trouva que le roi de Prusse demanda la même chose. _Mably_ eut la gloire de s’être rencontré avec le monarque: il avoit jugé juste.

Ce fut encore lui qui dressa les mémoires qui devoient servir de base aux négociations du congrès ouvert à Breda au mois d’avril 1746: ces divers travaux décidèrent sa vocation pour la politique.

Mais peu de temps après il se brouilla avec le cardinal, pour une querelle qu’ils eurent à l’occasion d’un mariage protestant que Tencin vouloit casser. Il disoit qu’il vouloit agir en cardinal, en évêque, en prêtre. _Mably_ lui soutenoit qu’il devoit agir en homme d’état. Le cardinal ajouta qu’il se déshonoreroit s’il suivoit son avis; l’abbé, indigné, le quitta brusquement, et ne le revit plus.

Pour complaire à sa famille, l’abbé de _Mably_ étoit entré de bonne heure dans les ordres; mais il s’en tint au sous-diaconat, et on ne put jamais l’engager plus avant. Il ne vouloit point se mettre, par son état, en contradiction avec ses principes. En quittant le cardinal, il sacrifia sa fortune à sa liberté; il s’adonna tout entier à l’étude, et vécut dans la retraite.

Note II, page 6 de l’Éloge.

_Son amour pour les anciens._

[2] _Mably_ s’est nourri dans tous les temps de la lecture des anciens: il savoit presque par cœur Platon, Thucidide, Xénophon, Plutarque, et les ouvrages philosophiques de Cicéron.

Il fut toujours leur admirateur passionné; et véritablement les anciens sont encore et seront toujours nos maîtres: ils sont et seront les législateurs du goût, de la morale et de la vertu, tant qu’il y aura des hommes éclairés et sensibles sur la terre. L’étude de l’antiquité n’est pas moins indispensable pour les littérateurs que pour les artistes. Ils nous ont donné des modèles que nous n’avons pas encore surpassés; ils étoient plus près de la nature: et c’est sans contredit une des plus belles et des plus utiles institutions des peuples modernes, que d’avoir établi dans leur sein une société d’hommes choisis, qui fussent, en quelque sorte, les dépositaires des beautés et des trésors des anciens, dont la principale occupation fût de nous conserver et de nous transmettre les lumières qui brillent dans leurs écrits, comme le feu sacré de Vesta: ce sont les prêtres du temple; ils veillent sans cesse à ce que ce sacré foyer ne s’éteigne ou ne s’évapore dans un siècle futile ou chez un peuple frivole. C’est à cette école des anciens, et sur-tout dans l’histoire et les écrits des peuples libres, que l’on puise avec leur génie, des leçons de morale, de grandeur d’ame, d’amour de la patrie, des lois et de la liberté; ceux qui ne voient que du grec et du latin dans cette étude, s’abusent étrangement: tant qu’on pourra puiser à cette source pure, l’ignorance et la servitude ne s’empareront pas tout-à-fait de l’univers; il y aura toujours de l’espoir. C’est là que s’est formé _Mably_; et il a peut-être encore plus cherché dans ces saintes émanations les traces de leurs vertus que le feu de leur génie.

On lui a reproché d’avoir outré cette admiration pour les anciens; mais s’il l’a poussée trop loin, ce dont on peut douter, s’il est vrai que cet amour de l’antiquité l’ait rendu quelquefois trop sévère envers ses contemporains, il faut avouer aussi que l’engouement du public pour certaines nouveautés, l’oubli des bons principes, le torrent qui nous précipite dans un goût et dans les mœurs dépravées, dont nous ne pouvons prévoir le terme, ne justifient que trop peut-être ses craintes et ses alarmes.

Note IIIe. relative aux pag. 8 et 80 de l’Éloge.

_Notice des ouvrages de l’abbé_ MABLY, _par ordre chronologique_.

[3] L’abbé de _Mably_ n’est pas encore assez connu. Nous avions d’abord formé le projet de donner l’analyse raisonnée de tous ses ouvrages: peut-être seroit-il agréable et intéressant de lire dans une centaine de pages l’extrait de vingt volumes: ce travail est à peu près fini; mais il auroit pu paroître prématuré avant le jugement de l’académie, et il ne doit appartenir qu’à celui que son suffrage en aura déclaré le plus digne. Nous nous contenterons de donner ici une notice chronologique de ses ouvrages.

1º. _Parallèle des Romains et des Français._

Deux volumes in-12, 1740.

(Page 15 de l’Éloge.) Le public accueillit l’ouvrage, et encouragea le jeune auteur. Un critique sévère trouvoit ce livre noblement écrit, et, en plusieurs endroits, avec beaucoup d’esprit et de génie. (Observations sur les écrits modernes, année 1740.) Un autre disoit: Je ne sais si Sparte et Athènes ont eu quelque citoyen plus éclairé que l’abbé de _Mably_ sur leurs intérêts. (Mercure d’octobre 1740, page 2210, 2217).

L’auteur fut plus sévère que le public. Il trouva le livre mauvais, et il le dit: «Pour moi, quand je vins à revoir mon ouvrage de sang froid, je trouvai qu’un plan qui m’avoit paru très-judicieux, n’étoit en aucune façon raisonnable: nul ordre, nulle liaison dans les idées, des objets présentés sous un faux jour: ce n’étoient pas là les seuls défauts où m’avoit fait tomber la manie du parallèle, &c.». (Avertissement des observations sur les Romains.)

Il est rare de trouver une contradiction de cette nature entre un auteur et ses critiques: au reste, cet aveu noble et courageux annonçoit dès-lors un ami de la vérité, un homme droit et austère, et peut-être la conscience du talent qui se sent en état de mieux faire. «Au lieu de corriger mon parallèle incorrigible, ajoute-t-il, j’en fis deux ouvrages séparés et absolument nouveaux.» Ce sont les observations sur les Romains et les observations sur l’histoire de France.

_Mably_ étoit tellement honteux du succès de son livre, qu’un jour, le trouvant chez M. le comte d’Egmont, il s’en saisit malgré ceux qui étoient présens, et le mit en pièces.

2º. _Droit public de l’Europe, fondé sur les traités, depuis la paix de Westphalie, en 1648, jusqu’à nos jours._

(La première édition est de 1748, en deux volumes; la seconde de 1754, en 3 vol.; la meilleure est celle de Genève 1764, aussi en 3 volumes).

(Page 8 de l’Éloge.) Le droit public de l’Europe parut la même année que l’esprit des lois.

Cette science du droit public, jusqu’alors hérissée de difficultés, parut claire, méthodique et facile sous la plume de l’auteur. Le succès n’en fut pas douteux. Ce livre écrit pour des hommes d’état, et même pour de simples citoyens, s’ils savent penser[j], est dans tous les cabinets de l’Europe, depuis la cour de Pétersbourg jusqu’à la république de Lucques. On l’enseigne publiquement dans les universités d’Angleterre. Il est traduit dans toutes les langues, et il plaça l’auteur au rang des premiers publicistes de l’Europe.

[j] V. Préface du Droit public.

Ce n’est pas sans éprouver d’obstacles qu’il enrichit la France de cet ouvrage nécessaire; quand _Mably_ voulut le faire imprimer, l’homme en place à qui il s’adressa, le reçut fort mal, et lui dit: Qui êtes-vous, M. l’abbé, pour écrire sur les intérêts de l’Europe? êtes-vous ministre ou ambassadeur? Il auroit pu faire la même réponse que Rousseau fit à ceux qui demandoient s’il étoit prince ou législateur, pour écrire sur la politique.--«Si j’étois prince ou législateur, je ne perdrois pas mon temps à dire ce qu’il faut faire, je le ferois ou je me tairois.» (Contrat Social, pag. 2.)

La permission d’imprimer, lui fut donc durement refusée; l’abbé de _Mably_ contint son imagination, et se retira sans rien dire. Il fit imprimer son livre chez l’étranger, mais il fallut toute la protection d’un autre ministre moins timide[k], pour empêcher qu’on n’en saisit les exemplaires.

[k] M. d’Argenson.

L’esprit des lois, et quelques autres livres qui honorent la langue et la nation, ont été arrêtés par les mêmes obstacles, qu’ils n’éprouveroient certainement pas aujourd’hui sous un ministère ami des lettres, qui loin de les redouter, semble solliciter les lumières des esprits supérieurs.

3º. _Observation sur les Grecs._

Un volume, Genève, 1749.

..... _Rerum cognoscere causas._ VIRGILE.

(Page 16 de l’Éloge.) Dans une épitre dédicatoire à un ami, et il n’en fit jamais d’autres, l’auteur donne lui-même ses motifs. «Je cherche les causes de la prospérité et de la décadence de la Grèce. L’histoire, envisagée sous ce point de vue, devient une école de philosophie; on y apprend à connoître les hommes; on y enrichit, on y étend sa raison, en mettant à profit la sagesse et les erreurs des siècles passés.»

C’étoit faire pour les Grecs ce qu’un grand homme venoit d’exécuter pour les Romains. Aussi dit-on alors de cet ouvrage que c’étoit une espèce de pendant de Montesquieu. (Voyez les 5 années littéraires, tom. 1, pag. 268.)

Ce en quoi il s’est le plus éloigné de son modèle, dont il ne parle d’ailleurs qu’avec les égards que l’on doit même aux erreurs d’un homme de génie, c’est à l’occasion du systême des climats, systême plus brillant que solide, imaginé par Bodin, et que l’auteur de l’esprit des lois a revêtu de tout l’éclat de son imagination vive et féconde.

En effet, tous les climats ont vu tour-à-tour naître, tomber et renaître la liberté et l’oppression: le despotisme a successivement promené sa faulx dévorante sur la surface du globe, et sur le sol brûlant de l’Asie et dans les marais glacés du Nord. La constitution politique, l’éducation et les lois ont fait alternativement germer dans le même pays ou des héros ou des esclaves, et il n’est point de lieux que la liberté n’ait honorés de sa présence.

4º. _Observation sur les Romains._

Un volume, Genève, 1751.

(Page 18 de l’Éloge.) Cet ouvrage sentoit encore plus l’imitation que le précédent; ce n’est pas que l’auteur prétendît lutter contre Montesquieu; il avoit une intention différente, et malgré les désavantages de la comparaison, son livre a obtenu des éloges.

Ce n’étoit pas une petite entreprise de dire des choses nouvelles sur un sujet que Montesquieu venoit de traiter, ni une gloire médiocre pour l’auteur, de se faire lire après ce grand homme, comme ce ne seroit pas un médiocre éloge pour un peintre, quel qu’il fût, d’attirer encore les regards près d’un tableau de Raphaël, de Michel-Ange ou de David.

5º. _Principes des négociations._

Un volume, la Haye, 1757.

(Il y en a une seconde édition de 1767.)

..... _Humanis quæ sit fiducia rebus Admonet._

VIRGILE.

(Page 12 de l’Éloge.) Cet ouvrage de _Mably_ est proprement une introduction à son droit public de l’Europe; c’est la connoissance et l’exposé des vrais principes par lesquels doivent se conduire les nations à l’égard les unes des autres, pour entretenir entr’elles la concorde et la paix.

Une chose sur laquelle nous n’avons pas assez insisté dans l’éloge, c’est le courage avec lequel l’auteur s’élève contre ces traités, ouvrage de la mauvaise foi, où, par des équivoques et des obscurités affectées, on se ménage des prétextes de rompre à la première occasion. Il démontre qu’un traité cauteleux est une semence de discorde et de haine; qu’il peut procurer un succès passager, mais qu’il rend à jamais odieux, et traîne après soi des craintes et des inquiétudes qui empoisonnent les jouissances de l’ambition; il fait voir que la fourberie a ses revers, et la mauvaise foi ses remords.

S’exprimer clairement et franchement dans un traité, c’est souvent prévenir une guerre; et le temps n’est pas loin que des articles obscurs et louches ont été un flambeau de discorde qui a incendié les deux mondes. Il proscrit également les traités secrets qui ne sont que de misérables palliatifs qu’on met à la hâte sur les plaies de l’état, et qui se changent en poisons: d’un autre côté, dicter des conditions injustes ou trop dures, c’est inviter à les enfreindre; et la seule base sur laquelle une puissance victorieuse puisse asseoir une paix durable, c’est la bonne foi, la justice, et la modération qui désarme les haines et sait gagner les cœurs. Cette politique n’est pas tout-à-fait celle que prêche Machiavel, mais c’est celle qu’a professée _Mably_; et l’expérience démontre que c’est encore la plus sûre et la plus utile.

On y voit avec le même plaisir que c’est encore notre adorable Henri IV, qui, le premier chez les nations modernes, connut et pratiqua ces vrais principes: sa manière franche et noble de négocier, et ses instructions à ses ambassadeurs y sont proposées pour modèles, ainsi que les dépêches du cardinal d’Ossat, son fidelle et vertueux ministre.

6º. _Entretiens de Phocion._

Un volume, Amsterdam,

..... _Quid leges sine moribus Vanæ proficiunt?_

HORACE.

(Page 26 de l’Éloge.) Cette production en paroissant, fut estimée l’une des meilleures du siècle; et quand la société de Berne lui décerna la couronne, ce n’est point suivant l’usage ordinaire des académies, qui ne proclament que les ouvrages dont elles ont elles-mêmes donné le sujet; ce fut un choix fait sur la foule des livres qui paroissent journellement en Europe, et qui se fixa sur celui qu’on regarda comme le plus utile à l’humanité entière: c’étoit le premier exemple d’un pareil concours.

La même chose s’est renouvelée en 1765. La république décerna une semblable couronne à l’auteur du traité des délits et des peines, comme une marque d’estime due à un bon citoyen, qui ose élever sa voix en faveur de l’humanité contre les préjugés les plus affermis.

On ne se rappelle pas que d’autres écrits aient depuis partagé le même honneur.

Nous n’ajouterons qu’une seule remarque sur les entretiens mêmes de Phocion, donnés sous le nom de Nicoclès, l’un des disciples de ce grand homme.

Il y est dit: que l’amour de la patrie doit être subordonné à l’amour de l’humanité. Peut-être cette maxime, ainsi énoncée, est-elle le seul passage qui décèle l’ouvrage d’un moderne. L’amour de la patrie, chez les anciens, étouffoit, ou du moins diminuoit tout autre sentiment. L’auteur l’a senti; aussi dans les notes prétend-il que Phocion a puisé cette doctrine à l’école de Platon son maître, qui la tenoit de Socrate, qui, le premier des philosophes, appliquant la philosophie à l’étude des mœurs, se crut citoyen de tous les lieux où il y a des hommes.» (V. Entr. de Phocion, p. 122, 123, 124.)

Il est certain que ce sentiment de bienveillance universelle, tout sublime qu’il est, doit affoiblir l’amour de la patrie, qui, comme toutes les sortes d’amours, n’est qu’un sentiment de préférence.

7º. _Observations sur l’histoire de France._

Deux volumes, Genève, 1765.

(Page 22 de l’Éloge.) L’auteur éprouva pour ces observations les mêmes difficultés que pour le droit public. Chaque ouvrage utile est une conquête qu’il faut remporter sur les préjugés. Des courtisans ne manquèrent pas de trouver ce livre dangereux, comme contenant des vérités trop palpables. C’est l’histoire des réverbères de Duclos; et sans la protection d’un ministre qui ne craignoit pas les réverbères[l], cet excellent ouvrage auroit été étouffé dès sa naissance.

[l] Le duc de Choiseuil.

Quelques personnes qui en avoient une autre idée, désiroient que l’auteur donnât à son livre le titre d’histoire de notre ancien gouvernement, et de ses révolutions: sa modestie ne lui a pas permis d’adopter un titre aussi ambitieux, quoiqu’il avouât lui-même avec candeur qu’il regardoit ces observations, comme l’histoire jusqu’alors inconnue de notre ancien droit public. (Préface des observations.)

En effet, ses preuves marchent d’un pas égal avec ses raisonnemens; sa critique est sûre, ses exemples bien choisis, ses citations précieuses et décisives: également éloigné des systêmes de Dubos et des paradoxes de Boulainviliers, il les combat tous deux avec avantage; il cherche et trouve souvent la vérité. Les points les plus obscurs sont ceux auxquels il s’attache de préférence: il n’élude jamais les difficultés; tout ce qu’il traite, il l’éclaircit. Aux connoissances du savant, il joint le mérite plus rare d’un jugement sain, d’une érudition bien digérée, d’une critique lumineuse. Cet ouvrage doit être le guide de tous ceux qui veulent étudier à fond notre histoire. Il y a plus; si jamais la France a son Tite-Live, et peut enfin s’enorgueillir d’une histoire nationale, c’est sur-tout dans les écrits de _Mably_ qu’il faudra puiser les principes sûrs, les idées justes, les vues patriotiques, enfin l’esprit général qui doit animer ce bel ouvrage, encore à faire, le seul peut-être que les Français aient à envier aux Romains.