Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 5
Quel n’est pas, au contraire, l’avantage d’un écrivain, qui avant de prendre la plume, a long-temps médité sur son art? Lorsqu’il en a séparément étudié toutes les parties, qu’il l’a considéré sous toutes les faces, qu’il s’est pénétré des grands principes, qu’il s’est fait des bases certaines et invariables, et qu’il a nourri son esprit et sa pensée de toutes les connoissances préliminaires; alors il s’élance avec confiance dans la carrière: fidelle au plan qu’il s’est tracé, il dispose son action, il en tient tous les fils dans sa main, il les démêle sans peine et sans efforts; devant lui se déroule sans confusion cette longue série de siècles et de révolutions. Il domine son sujet, et dirige les événemens, au lieu d’être emporté par l’abondance et la complication des matières. De là naît cette démarche libre et rapide, que rien n’embarrasse, ce beau développement, ce _lucidus ordo_, qui est la majesté de l’histoire. De cette plénitude de connoissances, de cet amas de lumières naissent encore ces réflexions courtes et profondes, ces éclairs rapides qui étonnent et font suspendre la lecture. C’est faute d’avoir fait ces études et ces méditations préparatoires, de s’être nourri des grands principes, d’avoir des règles certaines pour apprécier les actions et les hommes, que la plupart des historiens modernes sont vagues, arides, maigres et décharnés; ils manquent de cette ame, de ce mouvement, de cette surabondance de sentimens qui vivifient les écrits des anciens; ils ne sont, à l’exception du petit nombre, que de froids discoureurs, quand les autres sont éloquens et sensibles.
Ce que l’auteur a dit de la connoissance du cœur humain est également bien senti et bien développé. L’art d’intéresser et de remuer les passions n’est pas moins nécessaire à l’historien qu’à l’auteur dramatique; c’est par la peinture du cœur humain que les anciens sont sur-tout admirables. Si vous ne savez pas faire agir, penser et parler vos personnages sur la scène de l’histoire comme sur celle du théâtre, je reste froid et tranquille à vos récits inanimés. L’histoire est un long drame où tous les acteurs viennent se peindre eux-mêmes, agir et parler. J’assiste à leurs conseils; je suis présent à leurs actions; je vois au fond de leur cœur; j’espère, je crains, je délibère, je me passionne avec eux; je lis dans leurs pensées, je pénètre dans les replis les plus cachés de leur ame. Je ressens tour-à-tour l’amitié, la haine, la pitié, la terreur, la vengeance et l’amour. Un grand intérêt me remue; mon cœur n’est point froid, il est plein, et l’ennui n’y peut pénétrer. S’il ne suffisoit que d’entasser des faits, d’accumuler des événemens et des dates, de faire un tableau sans proportion, sans couleur et sans vie, rien sans doute ne seroit si facile que de réussir. Mais dans ce grand drame de l’histoire, de transporter sous nos yeux, d’animer ces grands personnages qui ont fait le destin des nations, de conserver la vérité des caractères, et cette unité d’intérêt, charmes secrets de tous les bons ouvrages et de tous les bons esprits, de faire de l’histoire une scène instructive pour tous les états, une leçon perpétuelle de morale et de philosophie pour tous les hommes; l’expérience ne prouve que trop combien cet art exige d’études et de talens, combien il est rare et difficile d’être un grand peintre des passions. La France a ses Sophocle et ses Euripide; elle a ses Platon, ses Pline et ses Démosthènes; nous avons plus qu’Aristophane et que Térence; mais a-t-elle un Tacite? a-t-elle son Tite-Live? a-t-elle son Plutarque?
Tous les préceptes, je le sais, qui tiennent à l’art d’écrire, sont insuffisans. Dans tous les arts il y a, pour ainsi dire, la partie méchanique qu’on peut enseigner, qu’on est à-peu-près sûr d’apprendre avec un peu d’aptitude et beaucoup de patience. Mais il est une partie rebelle à tous les préceptes, contre laquelle toutes les leçons des maîtres et l’opiniâtreté des élèves viendront échouer. Eh! qui me donnera ce feu céleste, ce souffle créateur qui inspire les chefs-d’œuvres, le génie? voilà ce que l’art n’enseignera jamais; et quand je ne sais quel d’Aubignac traçoit laborieusement les règles de la tragédie, Corneille avoit déjà créé et le Cid et Cinna, et Polieucte et les Horaces: les poëmes immortels d’Homère ont précédé toutes les règles du poëme épique; et il en est de même de tous les genres qui ont besoin des émanations du génie. Quand il a expliqué les règles matérielles de son art, que doit donc faire un maître, et que doit-il dire à ses élèves?
Consultez votre talent, lisez les grands modèles; portent-ils le trouble dans votre ame? leur gloire vous touche-t-elle? versez-vous des larmes d’admiration à leurs récits? calculez-vous les années qui vous restent encore pour la gloire? portez-vous un cœur sensible? Si la vertu vous enflamme; si l’injustice vous soulève; si Caton, déchirant ses entrailles, vous imprime autant de respect que le crime heureux vous indigne et vous irrite: alors saisissez vos crayons, et vous aussi vous êtes peintre; burinez en traits ineffaçables l’ame d’un Tibère, d’un Borgia; dévouez-les à l’exécration de la postérité la plus reculée; qu’en sortant de dessous vos pinceaux leur image fasse frémir et reculer d’horreur; qu’elle soit abhorrée; que leur nom devienne une injure; qu’il serve d’épouvantail aux tyrans. Mais si la fortune vous présente quelques-uns de ces êtres qui sont l’éternel honneur de l’humanité, peignez-les de ces couleurs qui font chérir, qui font adorer la vertu; faites-les respirer dans vos peintures; offrez-les à la vénération de l’univers; dites qu’ils étoient hommes; mais n’affoiblissez pas ces traits de caractère, de bonté, de justice et de bienfaisance, qui les rendent adorables; offrez-moi des modèles, et qu’en peignant Aristide dans l’exil, Socrate buvant la ciguë, Phocion dans les fers, Henri IV assassiné, un grand homme proscrit; j’envie leur sort, leurs fers, leurs souffrances et leur mort; que leurs saintes images me transportent, qu’elles élèvent mon ame, et me donnent le courage de professer comme eux la vertu et la vérité aux dépens de mon repos, de mon bonheur, et même de ma vie.
En un mot, que votre histoire ne cesse jamais d’être une école de morale en action. Quand les lois sont oubliées, quand les mœurs se corrompent, l’historien réveille encore dans les cœurs les idées de justice et de vertu; il pèse dans la balance les actions des hommes et les fautes des peuples; il fait pâlir le crime sur le trône; il flétrit un despote, malgré ses gardes et ses soldats; il exerce une sorte de magistrature; il cite à son tribunal les hommes de tous les âges et de tous les pays; et le jugement qu’il va prononcer sera l’arrêt de la postérité et la leçon de ses contemporains. Si ses concitoyens sont amollis par le luxe et les richesses, s’ils se précipitent au-devant du joug, s’ils courent à la corruption, alors il saisit ses crayons, il écrit l’histoire d’une nation libre et vertueuse; il trace les mœurs des Germains.
Mais où prendra-t-il ses couleurs? Dans la sensibilité de son cœur et l’élévation de son ame. Respectez par-tout les mœurs, faites aimer la vertu, haïr le crime, détester l’oppression; vengez les droits de l’homme, et ne plaisantez point sur les maux de l’humanité; c’est à-peu-près à quoi se réduit la poëtique de l’histoire. Voilà ce qu’a dit, ce qu’a répété l’abbé de _Mably_; et au lieu d’être frappé de la sagesse de ses leçons, on a fermé les yeux à cette foule de beautés, pour ne voir que quelques négligences, et relever quelques jugemens littéraires. On ne lui pardonna pas de ne s’être point affilié à la secte dominante; on lui en fit un crime. _Mably_ prit le parti que la vertu outragée doit prendre; il dédaigna les critiques et garda le silence.
Tandis que l’esprit de secte, toujours intolérant, exerçoit ses vengeances, un nouvel hommage venoit le consoler de cette légère disgrace: il étoit consulté par l’un des sages envoyés des États-Unis d’Amérique.
C’est un grand et beau spectacle de voir la liberté planter son étendard dans le nouveau monde, et y appeler tous ceux qui seroient opprimés dans l’ancien. Des philosophes ont été les législateurs des nouvelles républiques, et les Brutus de l’Amérique en étoient aussi les Solon. Il a enfin été permis, en traçant ces lois constitutives, d’écouter la voix de la sagesse et de la raison, et les droits sacrés de l’homme. Elles n’ont point été formées au hasard, comme presque toutes les constitutions modernes; et les lumières qui, depuis un siècle, ont éclairé nos erreurs et nos fautes, n’ont point été perdues pour l’Amérique. On a enfin connu les vrais fondemens de la société, qui posent sur le libre consentement des peuples. Si en effet ces républiques ont adopté les principes les plus conformes aux vues de la nature; si, en proscrivant les rangs et les distinctions héréditaires, elles ont pris pour base de leur code l’égalité; si on y montre par-tout un respect religieux pour les droits et la dignité de l’homme; si la tolérance y a établi son bienfaisant empire, grâces en soient rendues aux écrivains et aux sages qui ont éclairé l’univers! ce n’est pas le moindre service qu’aient rendu aux hommes les lettres et la philosophie.
_Mably_ mêloit ses applaudissemens à ceux de l’Europe; il admiroit dans les législateurs du nouveau monde des vues pleines de sagesse: il étoit pénétré de vénération pour ces hommes célèbres. Il étoit sur-tout frappé de cette profonde connoissance des droits de la nature, qu’ils avoient développée dans leurs lois, et de l’habileté avec laquelle ils avoient lié toutes les parties de la confédération américaine. Mais en leur donnant de justes éloges, il a porté ses regards plus loin; il a proposé ses doutes; il a manifesté ses craintes pour l’avenir; il a tout examiné avec la sévérité d’un homme que les succès ne peuvent éblouir, dont rien ne peut corrompre le jugement, ni fléchir l’austérité. Incapable de trahir la vérité, et pressé de la dire, il l’a dite courageusement et avec la franchise que l’on doit à un peuple libre. Il applique donc ses principes aux constitutions des États-Unis; il pose par-tout les mœurs pour base aux lois; c’est sur cette échelle qu’il mesure la durée et la prospérité des empires. Or, il a trouvé chez eux des germes de corruption; il les croit déjà trop vieux; il craint, pour l’Amérique, les richesses, le luxe et les vices d’Europe. Je sais tout ce que l’on peut dire en faveur du luxe et du commerce; qu’on ne doit pas appliquer à de grandes républiques, et dans un siècle d’opulence, des principes sévères qui ne conviennent, dit-on, qu’à des siècles grossiers, à des mœurs simples et à de petits états. Il est certain que si l’on met la richesse avant la liberté, et l’or avant les mœurs, on trouvera sa politique désespérante, et ses principes trop austères. Mais il n’a point cru devoir s’en écarter: il n’a point deux politiques et deux manières de voir. Il a jugé les lois constitutives de l’Amérique comme il a jugé celles de Sparte, de Rome et d’Athènes; sa politique ne varie pas plus que sa morale; l’une et l’autre sont fondées sur une base éternelle. Si l’on vouloit s’abandonner au torrent des opinions, il étoit inutile de le consulter; et le luxe, et les richesses, et le pouvoir de l’or trouveront assez d’apologistes, sans qu’il soit besoin d’y joindre la voix austère de Phocion ou d’Aristide. Au reste, plût à Dieu qu’il se fût trompé dans ses conjectures! Puissions-nous voir long-temps l’égalité, la concorde et la paix régner avec les mœurs dans ces heureux climats; et puisse, dans tous les temps, l’Amérique offrir un asyle à la liberté, lorsqu’elle sera bannie du reste de la terre! A la lecture des observations de _Mably_, le ministre célèbre auquel elles sont adressées[i] s’écria: «ce livre fera un jour la gloire ou la honte des Américains.»
[i] John Adams, successeur de Francklin.
C’est un sujet digne de remarque que le nom d’un simple et modeste citoyen se trouve lié à tous les états qui aspirent encore à la liberté, ou qui craignent de la perdre. Berne avoit adopté ses maximes; la Pologne lui avoit demandé des lois; la Corse avoit réclamé ses lumières; Genève en avoit reçu des conseils capables de la garantir de l’oppression; et les sages de l’Amérique avoient sollicité son suffrage: tant est puissant l’empire et le charme des talens unis à la vertu! _Mably_ a pleinement joui de ce double triomphe.
Nous avons tâché de suivre l’histoire de ses pensées, de voir comment elles se sont liées dans son esprit et dans son imagination, comment il les a développées dans ses ouvrages, et par quelle chaîne de principes ses écrits ont mérité de devenir le code des états libres. Mais entraînés par l’abondance des matières et l’importance des objets, nous n’avons pas eu le temps de nous arrêter sur la forme et le mérite littéraire de chacun de ses écrits. On n’a pas cru devoir insister sur ce mérite; on a préféré d’en extraire la substance. En général les compositions de _Mably_ sont sérieuses et mêmes sévères; son style est austère et grave, comme les sujets qu’il a traités: on n’y trouve ni cette recherche d’esprit, ni cette enluminure, ni ces défauts brillans qui caractérisent les productions du jour; c’est un Spartiate qui écrit dans Athènes. Ses écrits n’intéressent ni la frivolité, ni les passions; ils parlent plus à la raison qu’aux sens: il faut déjà valoir quelque chose pour s’y plaire; il faut avoir l’ame calme et pure pour en goûter le charme. Ils ne seront recherchés ni par les esprits frivoles, ni par les courtisans, ni par les hommes à la mode, ni par cette foule de lecteurs oisifs, qui ne cherchent qu’à se débarrasser du poids du temps; mais ils seront lus avec fruit par les bons esprits, par les patriotes, par les gens de bien; ils seront médités par les sages et par les hommes d’état, et peut-être ils tomberont entre les mains d’un prince épris de la vraie gloire, qui voudroit être le restaurateur des mœurs et le réformateur de ses états. Quels fruits heureux ne peuvent-ils pas produire, si la semence qu’a jettée le philosophe, tombe enfin dans une terre neuve et féconde! et quelle gloire pour lui d’avoir ainsi préparé le bonheur des générations à venir!
C’est ainsi que, pendant quarante ans, _Mably_ n’a cessé de travailler pour son siècle, et de semer pour la postérité: sa vie est pleine, et sa carrière honorablement remplie. Il n’a jamais varié, on ne l’a jamais vu flottant dans ses opinions: toujours d’accord avec lui-même, rien ne l’a pu faire départir de l’austérité de sa morale, et de la sévérité de ses principes; ils tenoient à son caractère[4].
Ce caractère étoit fièrement prononcé, et l’homme, chez lui, n’offroit point de scandaleux contrastes avec l’écrivain; il étoit dans sa conduite tel qu’il s’étoit montré dans ses écrits, et tout ce qu’il avoit tracé de préceptes en morale, il le mettoit en action.
Il a fui les honneurs, la fortune, les places, les distinctions, avec autant de soin que les autres les recherchent: la modération de l’ame étoit son trésor; il pouvoit l’augmenter, sans nuire aux droits et aux prétentions de qui que ce fût; il ne rencontroit personne sur sa route, et son bonheur ne coûtoit rien à celui des autres. Il n’affectoit point de se montrer sur la scène; il ne cherchoit nullement à se répandre. Solitaire au milieu de Paris, son nom étoit très-connu, et sa personne l’étoit très-peu. Il dédaignoit les brigues, les prôneurs, autant qu’il redoutoit les protecteurs; il ne pouvoit se plier au manége de l’intrigue; il n’avoit point la souplesse nécessaire pour se faire des partisans et des prosélytes. Il repoussoit, et même avec humeur, ce commerce d’éloges dont l’amour-propre est si facilement la dupe. Nous savons qu’il se mit un jour véritablement en colère contre un homme qui le comparoit à Platon, et qui, pour prix de sa complaisance, attendoit peut-être que Platon le comparât à Socrate.
Mettant la liberté au rang des biens, il voulut être pauvre pour pouvoir être libre; c’est à ce prix qu’il acheta le droit de dire la vérité. Comment, en effet, avoir le courage de la professer, lorsqu’on est dans la dépendance de la fortune, et que ses chaînes nous atteignent de toutes parts, quand on a tant à craindre, tant d’abus à caresser, de protecteurs à ménager, tant de choses à perdre? Si _Mably_ nous parla souvent de mœurs et de modération, ce n’est point, comme Sénèque, en nageant dans l’opulence et les délices: il vécut jusqu’à soixante ans avec un revenu au dessous du médiocre, et il en avoit de reste pour faire du bien.
Il retraçoit la simplicité des mœurs antiques; mais, sous ces dehors simples et modestes, il avoit une ame grande et fière; il conserva toujours la dignité d’homme de lettres: on ne le vit jamais prostituer sa plume, ni à la faveur, ni à l’esprit de parti. Il ne s’abaissa point, pour plaire à la multitude, à prendre le goût à la mode, le ton du jour, à caresser les opinions dominantes; il préféra les vérités sévères à des choses agréables. Il ne prit jamais la plume que dans l’espoir d’être utile. Il dédaigna les louanges banales et les lecteurs vulgaires: il n’écrivit que pour les honnêtes gens, les ames pures et élevées. Il osa être sérieux, grave et solide dans un siècle frivole; il parla de mœurs et de vertu dans un siècle corrompu. Il étoit, dans sa conversation comme dans ses écrits, simple, sans apprêt, mais ferme et vrai; et il poussa quelquefois la franchise jusqu’à la rudesse. On lui reprochoit une dureté qui n’étoit que l’indignation d’une ame vertueuse. Il ne manquoit aucune occasion de venger le mérite modeste et la vertu, des sarcasmes et des mépris, de l’orgueil et de la sottise. Un grand, parlant un jour devant lui d’un homme d’un mérite très-distingué, mais qui avoit le tort de n’être ni riche ni d’une haute naissance, dit, avec dédain: qu’il l’avoit tiré de son grenier. _Mably_ ne craignit pas d’élever la voix: «Monsieur le comte, dit-il, ce sont les gens de mérite qui logent dans des greniers, et les sots.... habitent dans des hôtels».
Il me semble qu’il est aussi une règle pour mesurer les ames: nos goûts, notre inclination, nos caractères nous portent vers les objets qui nous sont analogues, vers tel homme plutôt que vers tel autre, parce que son ame répond à la nôtre; des éloges involontaires, des expressions échappées nous décèlent. L’homme que Jean-Jacques a le plus loué, c’est Fénélon. Celui qui obtint tous les hommages de _Mably_, c’est Caton; et le gouvernement qu’il loua le plus, c’est Lacédémone. Aussi comme une femme d’un mérite rare lui applaudissoit sur ce qu’il montroit du caractère:--Du caractère, Madame, on n’en peut avoir dans certains pays, mais si j’étois né à Sparte, je sens que j’aurois été quelque chose.
C’est ce caractère indomptable, cet amour pour la liberté et l’indépendance, qui lui faisoient chérir sa médiocrité. Il ne vouloit prendre d’engagement d’aucune espèce, ni avec la fortune, ni avec les préjugés, ni avec les corps. Il redoutoit toutes sortes de chaînes; il ne fut d’aucune secte, d’aucun parti, d’aucune cabale. L’amour-propre des autres n’étoit point intéressé à vanter son mérite. Non-seulement il ne fit jamais de démarches pour entrer dans aucun corps littéraire, mais il s’opposa à toutes celles que ses amis auroient pu faire pour lui. Quand on lui proposoit de l’admettre dans quelque société particulière, il répondoit: «je suis déjà d’une grande société dont j’ai bien de la peine à remplir tous les devoirs.» En aucun genre il ne vouloit prendre l’engagement de penser en tout point comme son confrère.
Il ne fut donc d’aucune académie. Toutes les fois qu’il y avoit des places vacantes, le public se plaisoit à le désigner. La malignité dit quelquefois de certains écrivains: pourquoi sont-ils de l’académie? Peut-être l’orgueil de _Mably_ étoit-il secrétement flatté de ce qu’on demandoit: «pourquoi n’est-il pas de l’académie?» La réponse est sans doute la même qu’on a faite à l’occasion d’autres hommes de lettres, également nommés par la voix publique: «il ne s’est pas présenté.» Je sais qu’une compagnie célèbre se seroit empressée de le recevoir dans son sein, et que toutes se seroient honorées de l’adopter, s’il avoit fait les premières avances. Me seroit-il permis, à ce sujet, de hasarder une réflexion? Si l’on fait un juste reproche aux princes de ne pas aller au-devant du mérite, ne seroit-on pas en droit, et avec plus de justice encore, de faire le même reproche à des corps littéraires, et qui sont essentiellement fondés sur le mérite personnel? Pourquoi faire dépendre l’honneur de leur adoption de la nécessité de le solliciter? Et pourquoi forcer un savant timide et modeste à venir vous dire: «je vaux mieux que tous mes concurrens, et vous me devez la préférence?» Il nous semble qu’il seroit glorieux à une compagnie littéraire de donner l’honorable exemple d’aller au-devant du savoir modeste et de la vertu qui se cachent. Au reste, c’est une question que je soumets à l’académie même, qui m’honore de son attention. Je lui présente mes doutes: je me confie à l’intégrité de mes juges. Jamais les souverains ne se sont montrés plus grands, que lorsque, dans les causes douteuses entre eux et leurs sujets, ils n’ont point hésité à prononcer contre leurs propres intérêts.
Quoi qu’il en soit, pourroit-on blâmer _Mably_ d’avoir conservé son caractère, ces traits primitifs, que la nature avoit gravés dans son ame; de ne s’être point abandonné à cette facilité de mœurs, qui prend toutes les formes et toutes les empreintes, sans en garder aucune? En convenant même qu’il a peut-être quelquefois porté trop loin cette roideur et cette austérité de mœurs et de principes, n’est-elle pas préférable à cette nullité qui n’offre que des masques et des surfaces? N’avons-nous pas assez d’ames dégradées et jetées dans le même moule? Avons-nous peur de manquer d’écrivains qui soient aux gages de nos passions? Craignons-nous que les maximes d’un sage et l’exemple d’un seul homme ne deviennent contagieux? Eh! s’il a gourmandé nos vices, avons-nous bonne grâce de nous en plaindre? Certes, si jamais il fut permis de rapeller les grands et éternels principes de la sagesse et de la morale, c’est dans un siècle où ils sont si scandaleusement méconnus; dans un temps où l’intérêt personnel, la soif de l’or, les délires du luxe, l’oubli de toute vertu, l’effronterie des mœurs ont perverti toutes notions naturelles; où le vil égoïsme a frappé de stérilité tous les sentimens honnêtes, a dénaturé toutes les qualités sociales, desséché tous les cœurs, et su rendre ridicules jusqu’aux noms de vertu et de patrie; dans un siècle où il a fallu inventer des mots nouveaux pour peindre une perversité nouvelle. A cette vue, comment en effet se défendre d’un mouvement d’indignation? et pourroit-on ne pas pardonner un peu d’humeur à un homme nourri de principes sévères, habitué à réfléchir sur les causes qui amènent la décadence des états; à un sage qui, regardant le luxe, les richesses, les arts, la mollesse, la perte des mœurs comme les avant-coureurs de la chute des empires, auroit voulu nous retenir sur le bord de l’abîme déjà entr’ouvert sous nos pas? Ce vœu n’est-il pas le produit d’une probité rigide et d’un grand caractère? Si c’est un tort, c’est celui de Caton et celui de la vertu.