Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 4
Ces lois doivent être aussi vigilantes à enchaîner l’avarice, qu’à mettre un frein à l’ambition: si elles sont tellement dirigées, qu’elles gênent l’accumulation des richesses et la trop grande inégalité des fortunes; si elles s’attachent à rapprocher les degrés extrêmes, à diminuer la distance qu’il y a entre le riche et l’indigent, et tendent à diviser les propriétés en portions plus égales; si la république flétrit les fortunes scandaleuses ou trop rapides, et sait honorer la pauvreté vertueuse; si d’un côté elle proscrit le luxe qui dévore tout, et de l’autre la mendicité, cette lèpre des états modernes, et qu’elle soit plus occupée à diminuer les besoins qu’à augmenter la recette, à prévenir la déprédation qu’à lui fournir de nouveaux alimens; si les subsides nécessaires portent sur la classe opulente; si le fruit des sueurs du pauvre, le plus pur sang des peuples, ne devient pas la proie des favoris, des aigles et des vautours; si les ames ne sont point vénales; si les citoyens ne croyent pas que l’argent soit le prix de tout, que tout peut s’acheter, même le mérite, la réputation et la vertu; si la fortune n’est pas l’unique idole; si l’état ne souffre pas qu’à toutes les grandes places, qu’à toutes les dignités de la cour, de la magistrature, de l’église et de l’armée, soient attachés des profits énormes qui font désirer ces places, non pour l’honneur de servir la patrie, mais pour les vils gains qui y sont attachés: alors on peut espérer de voir fleurir avec l’égalité politique, la modération, l’innocence des mœurs, la piété fraternelle, les antiques vertus. Autant l’extrême inégalité dégrade l’ame et l’avilit, autant l’égalité l’agrandit et l’élève; ce sentiment de la dignité de l’homme l’ennoblit à ses propres yeux. Il l’imprégnera d’une force et d’une énergie qu’il ne peut déployer sous la verge du despotisme, le préparera à toutes les impressions honnêtes qu’on voudra lui donner, et lui rendra facile la pratique de toutes les vertus: tels sont les premiers élémens du code qu’a tracé _Mably_.
Ce n’est donc point dans la vaine distinction des climats, ce n’est point en consultant le thermomètre, c’est dans la nature même des choses et dans le cœur de l’homme qu’il va puiser les principes qui doivent servir de base à une législation sage et éclairée. Dans tout pays, dans tout climat, l’homme qui n’est point dégradé chérit sa conservation, a le désir et le sentiment du bonheur, aime sa liberté. Toutes les lois qui lui assureront ces biens, qu’il tient des mains de la nature, lui seront chères et précieuses. Que ces lois soient claires, précises, en petit nombre, et sur-tout qu’elles soient impartiales; car il n’y a que celles-là de justes. Si le foible y trouve une égide et un refuge, si le puissant n’y peut dérober sa tête; si sous leur empire, ma maison, mon champ, ma personne, mon honneur et ma liberté sont sacrés, je chérirai ces lois protectrices qui m’assurent tous les biens que m’avoit promis la nature.
Mais si ces lois sont vicieuses, ou leur interprétation arbitraire; si elles élèvent au-dessus de ma tête une classe d’oppresseurs, et lui livrent toutes les autres classes de la société: si elles n’enchaînent que le foible et l’infortuné, et prêtent de nouvelles armes au plus fort ou au plus méchant; si ces lois impuissantes m’abandonnent lâchement au moment que j’en réclame la protection; si l’oppresseur, loin de trouver en elles un frein et un juge, y cherche un asyle et l’impunité; et qu’au lieu de la protéger, elles accablent l’innocence: comment pourrois-je aimer ces lois, et croire que la patrie qui les a adoptées, soit la mère commune des citoyens?
Pour intéresser à leur conservation, il faut encore qu’elles soient douces et humaines; il faut, si je l’ose dire, planter la racine des loix dans le cœur des citoyens. Mais la plupart des législateurs n’ont su qu’imprimer la terreur; ils ont oublié que les lois ne sont pas seulement vengeresses des crimes, mais conservatrices de l’innocence et de la vertu. Ils en ont fait l’instrument de leurs passions, de leurs vengeances et de leurs caprices. De là ces lois féroces, nées dans des siècles d’ignorance et de barbarie, qui ont gouverné si longtemps l’Europe; de là les cachots, les instructions secrètes, la torture, l’inquisition civile et religieuse, les procédures mystérieuses, ce langage inintelligible qui a fait des lois autant de logogriphes; les amendes, les confiscations, tous restes d’un siècle barbare dans un temps de lumières, et qui attendent la main d’un législateur humain et bienfaisant. Il semble que ce soit le bourreau qui ait fait l’ancien code criminel de presque tous les états de l’Europe.
Si ces lois ne règnent en effet que par la crainte et la terreur; si elles ont totalement négligé d’intéresser les cœurs et l’ame des citoyens; si elles n’ont point cherché à développer les affections naturelles et les qualités sociales de l’homme; si elles n’ont songé qu’à punir, et jamais à prévenir le crime, jamais à encourager la vertu; si ces lois ont été l’ouvrage de la force et l’instrument de l’oppression; si la juste proportion entre les délits et les peines n’y est point observée; si elles ne pèsent que sur le foible, et que ce soit une prérogative du rang et de la naissance de pouvoir les éluder; si elles se font un jeu d’accabler l’innocence et d’effrayer la vertu; enfin, si elles ne veulent régner que par des châtimens sur des esclaves, et non par l’amour sur de libres citoyens; ceux qui en profitent ou qui en abusent, peuvent fort bien les aimer, mais jamais ceux qui en sont ou qui peuvent en être les victimes.
Ce n’est pas tout encore; et vos lois fussent-elles aussi sages que celles du sage Platon, quel bien produiront-elles, si le législateur n’a l’art de mettre les lois sous la sauvegarde des mœurs, comme il a mis les mœurs sous la sauvegarde des lois? Si elles ne sont pas appropriées au génie, au caractère, aux besoins de la nation à laquelle elles sont destinées, le torrent des mœurs publiques emportera toutes les digues qu’on voudra lui opposer; l’édifice une fois ébranlé s’écroulera de toutes parts. Il n’y a pas un peuple corrompu qui n’ait dans ses archives les plus belles lois du monde; il ne leur manque rien que d’être exécutées.
Mais comment donner des mœurs à un peuple? En commençant par lui donner une patrie; et jamais vous ne lui donnerez de patrie, s’il n’a d’abord une bonne constitution politique: car ce ne sont ni les murailles d’une cité, ni le sol d’un pays, mais un bon gouvernement fondé sur des lois justes, qui font le citoyen et la patrie. Dans toutes les villes d’Orient il n’est pas un seul citoyen; et quand, avant la bataille de Salamine, les Athéniens se sauvèrent sur la mer, ils emportoient avec eux leurs lois et leur patrie; tout Athènes étoit sur leurs vaisseaux. Une bonne constitution est donc au corps politique ce qu’elle est au corps physique; c’est la santé des états: elle résiste à toutes les attaques. Dans un corps débile, énervé, vous pouvez avoir quelques jours heureux, quelques jouissances passagères; mais point de bonheur constant sans une constitution saine et robuste.
Si au contraire tous les membres du corps politique jouissent d’un entier développement, se correspondent, se prêtent une force mutuelle, et participant tous au suc nourricier de la vie, concourent à l’harmonie générale, on peut dire que l’état jouit d’une santé forte et vigoureuse, et que les lois qui sont l’ame de ce grand corps, et lui impriment le mouvement, sont sagement combinées. Or, quand un peuple libre a fait lui-même ses propres lois, ou les a consenties par un pacte volontaire, il s’attache à ces loix, et parce qu’elles font son bonheur, et parce qu’elles sont son ouvrage; il s’identifie avec elles; il ploie insensiblement ses inclinations et ses habitudes sous ce joug salutaire, et ses mœurs sont le fruit heureux des lois. Si des institutions sociales resserrent encore ses liens et favorisent les plus doux penchans de la nature; si les premiers biens de l’homme et ses premiers droits, c’est-à-dire, l’égalité, la liberté, sa sûreté, lui sont garantis par le contrat social, sans doute il aimera mieux vivre sous l’empire de ces lois que sous aucun autre; il ne pourroit que perdre au change; il sera intéressé à leur conservation; il trouvera beau et glorieux de mourir pour elles; rien ne lui sera plus cher que son pays; il le défendra jusqu’à son dernier soupir; alors, il aura véritablement une patrie et des mœurs.
Une telle constitution donne de la permanence aux mœurs, et les mœurs à la constitution; mais pour assurer ces fruits heureux, pour donner plus de force à leurs institutions, il est d’autres ressorts que les sages législateurs n’ont point négligé d’employer; les deux plus puissans sont l’éducation et le culte public.
Quand au premier de ces mobiles, quel avantage les anciens n’avoient-ils pas sur nous par leur éducation publique? La patrie s’emparoit de l’enfant au moment de sa naissance, et ne le quittoit plus qu’elle ne l’eût fait homme et citoyen. Alors elle le rendoit à la république; elle lui avoit créé un caractère; elle lui avoit imprimé une marque nationale qui le suivoit par-tout; elle avoit fait germer dans le cœur d’un enfant toutes les vertus dont elle avoit besoin, lorsqu’il seroit homme, elle les enflammoit tous de ce saint enthousiasme, de cet amour pour la patrie, qui lui faisoit de leurs vies un rempart plus fort que les murailles et les bataillons; elle transmettoit, des pères aux enfans, cette riche succession de mœurs et de vertus; elle allumoit en ces ames tendres ce feu sacré, éteint depuis si long-temps dans la plupart des états modernes. Là, au milieu de leurs jeux, se retraçoit l’image de leurs devoirs; on leur apprenoit la justice, la tempérance, l’amour du travail et les règles de la vertu, comme ailleurs on apprend les règles de la grammaire et celles de l’éloquence. Là, leurs oreilles étoient continuellement frappées de la louange des grands hommes, et leurs yeux, de l’éclat de leurs triomphes. Les spectacles, leurs poëmes, leurs tableaux, leurs fêtes, leurs jeux, leurs statues leur retraçoient ces saintes et immortelles images; tout retentissoit de ces noms révérés. Ils recevoient, pour ainsi dire, par tous les sens, l’amour de la patrie, des lois et de la vertu. Les trophées décernés aux héros tourmentoient les jeunes citoyens; leur faisoient verser des larmes d’impatience; leur éducation étoit toute en exemples et en action, tandis que la nôtre est toute en préceptes et en vain babil.
Il ne paroît donc pas que les modernes législateurs aient senti toute l’influence que peut avoir une éducation uniforme, qu’un même esprit dirige au même but. L’instruction publique, qui ne doit être que l’apprentissage des devoirs de citoyen, est sans doute la meilleure base des mœurs: du moins a-t-on su mieux employer un ressort peut-être plus puissant encore pour attacher les cœurs et les ames aux lois et à la patrie.
Ce seroit ici le lieu d’examiner, avec _Mably_, si nos législateurs ont connu tout le pouvoir de la religion sur les esprits, ou s’ils ont abusé de ce pouvoir; jusqu’à quel point il faut frapper les yeux et l’imagination de la multitude: ou s’ils ne se sont point égarés sur les moyens; si, riches d’une morale sublime et céleste, ils n’ont point perverti ce don précieux, et abandonné les vertus réelles et sociales pour des vertus factices et de convention; quel seroit l’avantage d’un culte national, sa liaison nécessaire avec les institutions politiques, et quelle influence il auroit sur les mœurs? Je regrette que la forme et la destination de cet écrit ne me permettent pas d’approfondir ces questions intéressantes, et beaucoup d’autres encore, qui s’offrent en foule sur cette matière. Mais je m’arrête... Il suffit sans doute, et même il est plus sage de laisser parler les faits.
L’expérience prouve combien ils sont rares, ces législateurs qui ont su joindre la morale à la politique, combien peu de nations ont connu la force des institutions sociales et publiques. Presque toutes ont négligé les premières règles de la raison; toutes se sont écartées des lois de la nature; leurs codes, pour la plupart, sont l’ouvrage du hasard, ou de la superstition. «Des aveugles ont conduit des aveugles; les passions, les caprices, les préjugés et l’ignorance sont les législateurs du monde[g].»
[g] De la législation, page 262, de la seconde partie.
Mais, quand le mal est au comble, quand des obstacles presque invincibles s’opposent à toute réforme, comment se rapprocher des vues de la nature? comment faire entendre la voix de la froide raison à une multitude aveugle et passionnée? Peut-on espérer d’avoir des lois justes et impartiales, et de pouvoir remonter jusqu’aux bonnes mœurs? Il ne faut pas se le dissimuler; ce ne sont pas seulement nos vices, c’est la forme et l’étendue des états, qui s’opposent à cette régénération salutaire. Comment imprimer le mouvement et la vie à ces masses énormes, à ces machines si compliquées des gouvernemens modernes? Qui ne sent le malheur attaché aux grands états, et l’avantage inestimable des petits où tous les citoyens sont sous l’œil des magistrats, et les magistrats sous l’œil de la loi? Les grandes républiques mêmes offrent une grande résistance à la réforme. Ou les intérêts particuliers y sont suspendus dans une balance égale, et alors aucun n’a une voix assez prépondérante pour entraîner la majorité vers le bien général; ou des citoyens trop puissans maîtrisant les autres, la république flotte entre la corruption et la tyrannie, jusqu’à ce qu’un seul, triomphant de ses rivaux, s’élève sur la ruine de tous. Quant aux états despotiques, ils ne laissent point d’espérance; les ames y sont tellement engourdies, qu’elles n’ont pas même le désir de sortir de cette léthargie, et ils ne peuvent attendre de changement, que de grandes et inespérées révolutions. Il en résulte que, de toutes les formes du gouvernement, la monarchie tempérée est peut-être encore celle qui offre un succès plus certain au législateur qui voudroit régénérer sa nation.
«Un grand homme peut naître sur le trône d’une monarchie modérée[h];» et alors quel avantage le pouvoir légitime dont il est revêtu, ne lui donne-t-il pas pour tenter la réforme, aplanir les obstacles, et marcher à grand pas vers la félicité publique? S’il a su inspirer une grande idée de ses talens et une entière confiance dans sa justice, il n’a qu’à vouloir, et les cœurs voleront au-devant de lui. Mais pour descendre jusqu’à la racine des abus, il usera d’une extrême précaution; il saura préparer à l’avance l’opinion publique, répandre à propos les lumières, manier les passions, attaquer les préjugés; il consultera l’esprit de son siècle, le caractère de son peuple, le besoin et le vœu général. Toujours une nation vive, éclairée et sensible devance les vues du législateur, lui annonce le vœu de tous, et lui trace la marche qu’il doit suivre. Qu’il écoute cette voix, et toutes les volontés se réuniront dans la sienne. Il faut encore que ses coopérateurs soient dignes de lui, qu’on ne puisse jamais soupçonner dans leurs projets le dessein caché de voiler des abus et d’alimenter l’audace des déprédateurs; il faut que leurs intentions soient pures; et sur-tout qu’on puisse croire à leur probité. Alors, que le prince agisse de concert avec la nation; qu’il l’intéresse à ses vues d’ordre et d’économie; qu’il l’associe à ses projets de bienfaisance; qu’il expose ses motifs, qu’il prenne le ton d’un père au milieu de ses enfans, ou d’un ami qui consulte son ami; qu’une communication intime et une confiance réciproque s’établissent entre les peuples et le souverain; qu’on s’apperçoive enfin que le roi et la nation ne sont qu’un, qu’ils n’ont qu’un seul et même intérêt: alors il embrasera tous les cœurs du feu sacré du patriotisme, et avec ce mobile si puissant sur les ames sensibles, il n’y a point de grandes et belles conceptions en politique qu’il ne puisse réaliser. Mais il ne laisseroit point sa gloire imparfaite, il ne se borneroit pas à des bienfaits passagers, à un bonheur qui périroit avec lui. Les bons rois meurent, une bonne constitution reste. Convaincu que l’autorité n’est jamais mieux affermie que lorsqu’elle a pour base les lois, et pour rempart le cœur des citoyens, il seroit assez grand pour mettre des bornes au pouvoir arbitraire: s’il ne se réservoit que le droit illimité d’être juste et bon, ce seroit encore un assez bel empire. Il n’y auroit pas de monarque plus absolu sur la terre: par-là il éterniseroit sa gloire et la reconnoissance de son peuple; le bonheur des générations futures seroit son ouvrage; alors il mériteroit en effet le nom de législateur et de restaurateur de la patrie.
[h] De la législation, seconde partie, page 45.
C’est ainsi que _Mably_, s’abandonnant aux illusions d’une ame vertueuse, traçoit les élémens d’une législation plus impartiale, plus humaine, plus conforme aux besoins, aux droits, au bonheur et à la destination de l’homme, et cherchoit à nous rapprocher des lois éternelles de la nature. Après avoir fait voir combien l’homme s’est éloigné de ces vues primitives, il lui a montré du moins la route qui pouvoit encore l’y ramener; mais, il faut l’avouer, l’auteur a senti combien d’obstacles s’opposent à cette heureuse régénération; il a prévu que ces vérités seroient traitées de chimères; que cette vieille morale n’étoit plus de saison: il a connu son siècle, et cependant il a écrit; et, dût-on appeler aussi son livre les rêves d’un homme de bien, cette considération n’a pu lui arracher la plume; il n’a pas cru devoir lui sacrifier des vérités qu’il croyoit utiles: il a moins pensé au jugement qu’on porteroit de son ouvrage, qu’au bien qu’il pourroit produire, s’il se trouvoit enfin des hommes d’état capables de le méditer, et dignes de l’entendre.
Plusieurs regardent ce livre de _Mably_ comme le plus profond et le meilleur de ses ouvrages. Le public a semblé donner la préférence aux entretiens de Phocion; les connoisseurs balancent: le premier n’est pas aussi séduisant peut-être; les principes et le style en sont encore plus sévères; la lecture n’en est pas également piquante pour toutes sortes d’esprits; il ne devoit pas avoir un succès aussi brillant; mais peut-être en a-t-il un plus solide encore et plus durable. Pour goûter ce bel ouvrage, pour en sentir tout le prix, il faut déjà de l’instruction: ce n’est point un aliment propre à des lecteurs frivoles et légers; mais s’il tombe entre des mains déjà exercées, s’il est lu par des esprits supérieurs, et médité dans le silence des passions; si on tient la chaîne des grandes vérités morales et politiques qui en font la base; si on veut en embrasser l’ensemble et les développemens, je ne doute pas qu’on ne lui donne la préférence. Quelle foule d’idées ce livre feroit germer dans la tête d’un prince courageux qu’animeroit le noble désir d’être le législateur de sa nation! Combien de vérités il pourroit y puiser! Les principes des lois seroient son guide et son flambeau.
Chacun de nous doit être à soi-même son propre législateur; il restoit donc à _Mably_, pour embrasser son plan tout entier, de faire en faveur des individus ce qu’il venoit d’exécuter pour la grande société, de tracer les principes qui doivent servir de base à nos devoirs, et de mesure à nos vertus, de redresser les méprises des moralistes vulgaires, comme il avoit redressé celles des politiques; en un mot, de tracer un code de morale privée, comme il venoit d’en tracer un de législation, qui est la morale publique.
Nous ne pouvons que dire un mot de ce nouvel ouvrage. Des enthousiastes et des illuminés ayant totalement négligé d’approfondir le cœur de l’homme et la nature des passions, avoient perdu la morale, dénaturé les vertus, confondu l’ordre de nos devoirs, et sous prétexte d’une perfection chimérique, au lieu de les resserrer, avoient brisé tous les liens de la société. _Mably_ osa renverser ces rapports mal combinés; et au premier rang se retrouvèrent les qualités sociales qui rapprochent, qui réunissent les humains; il les classa suivant les intentions et le vœu de la nature; il assigna l’ordre et la prééminence des vertus, l’importance et la chaîne de nos devoirs, suivant qu’ils sont plus ou moins intimement liés, plus ou moins nécessaires au maintien et au bonheur de la société.
Cette hardiesse, et quelques passages qui s’éloignoient des opinions vulgaires, ont excité des réclamations: cependant nous savons que le sacrifice d’une page de ce livre, d’une ligne même, d’une seule expression, peut-être auroit désarmé ces censeurs. Nous ne serons pas plus sévères: en faveur des esprits timides, qu’un sentiment hardi, énoncé trop cruement, pourroit effaroucher, nous sommes prêts à déchirer cette page de _Mably_; mais après ce sacrifice, s’il nous est permis de hasarder notre opinion particulière, nous n’hésiterons pas à mettre les principes de morale à la tête de ses meilleurs ouvrages, et peut-être le premier de tous. C’est du moins le plus rempli de vraies beautés, de leçons de morale et de philosophie les plus sublimes, des vérités pratiques qui nous sont plus immédiatement utiles, enfin de maximes analogues à notre nature, à nos besoins, et les plus propres à nous conduire au bonheur par le chemin de la raison et de la vertu.
C’est à regret que nous supprimons cette partie de son éloge; mais la vie de _Mably_ est si pleine, et ses ouvrages présentent des vérités si importantes, que nous pouvons à peine les indiquer. Nous n’avons rien dit de ses doutes, adressés à une secte qui nous a un instant menacés de renaître de ses cendres; nous n’avons pas le temps de parler d’un manuscrit sur les droits et les devoirs du citoyen, où respirent la liberté la plus courageuse et la philosophie la plus éclairée, ni d’autres écrits qui n’ont point encore vu le jour; nous ne voulons pas d’ailleurs prévenir le jugement des lecteurs. Ce n’est point de nous, mais du public et de la postérité que de tels écrits doivent recevoir leur sanction. Nous nous contenterons d’arrêter un instant nos regards sur le livre de _Mably_, non le plus célèbre, mais celui qui a fait le plus de bruit, en raison de ce que l’amour-propre de quelques écrivains y étoit plus intéressé: nous parlons de son traité sur la manière d’écrire l’histoire.
Cet ouvrage est le fruit de ses observations sur un art dont il a fait toute sa vie son étude. Il n’est pas étonnant qu’un homme si profond, nourri des grandes vérités du droit naturel, des principes de la politique et des leçons de la morale, admirateur passionné des anciens, n’ait pas été satisfait de la manière dont la plupart des modernes ont écrit l’histoire. Il les a jugés avec sévérité, disons même, quelquefois avec dureté; il n’a pas traité sans doute avec assez d’égards l’homme universel, le poëte-historien, idole d’une partie de la nation; mais qu’importe, après tout, ses jugemens purement littéraires? Ses préceptes n’en sont pas moins excellens; toute la partie didactique de son ouvrage est pleine de raison et de sagesse; ses ennemis mêmes y ont trouvé des vues neuves et lumineuses; c’est, si j’ose le dire, la poëtique de l’histoire.
_Mably_ exige des connoissances préliminaires, qui sont en effet indispensables à ceux qui se destinent à ce genre d’écrire. Si l’historien n’a pas des idées justes de la dignité de l’homme, du droit naturel, de l’ordre et de la fin des sociétés, des principes constitutifs des états, des vraies causes de la prospérité ou de la décadence des nations; s’il n’a des règles sûres de morale pour apprécier les hommes et les actions; il louera ce qu’il faut blâmer, et blâmera ce qu’il faut louer; on le verra errer au hasard; il s’égarera sans cesse: il se laissera entraîner au caprice des hommes et des événemens; et, sans ancre et sans boussole, au milieu de cet océan des passions humaines, cette mer ne sera fameuse que par ses naufrages.