Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 3

Chapter 33,898 wordsPublic domain

Dès-lors, si _Mably_ l’eût voulu, tous les corps littéraires se seroient empressés de l’adopter; les portes de toutes les académies lui eussent été ouvertes; mais il lui suffisoit qu’on l’en jugeât digne. Ne chérissant rien tant que cette douce obscurité pour sa personne, et cette précieuse indépendance si chère au génie, redoutant toute espèce de chaînes, il se déroboit à sa renommée, il s’abandonnoit librement à ses vertueux penchans, loin du bruit, des querelles, des partis et des prôneurs. Il est si doux de pouvoir, sans intrigue et sur-tout sans protecteurs, cultiver en paix sa raison, de s’entourer d’illusions aimables et consolantes, d’exercer son ame, de perfectionner son être, de se livrer à des occupations délicieuses qui sont le charme de la vie! Tandis que tant d’intrigans subalternes poursuivent le bonheur et le cherchent où il n’est pas, il vient s’asseoir dans le cabinet d’un sage, d’un savant modeste, qui n’a d’autre ambition que d’être utile aux hommes et d’éclairer ses semblables: l’estime publique et la considération personnelle vont l’y chercher; c’est le noble fruit et la douce récompense de ses travaux. Il peut se dire à lui-même avec un modeste orgueil: je ne dois rien qu’à moi seul: j’ai payé à mon pays ma dette de bon citoyen; j’ai marqué honorablement la trace de mon passage sur la terre; j’ai lié mon existence à des vérités utiles et profitables à ma patrie; j’ai attaché mon nom à des ouvrages qui ne mourront point; je n’ai point à rougir de l’emploi de mes talens, et j’ai confié le dépôt de ma renommée, et commis le soin de ma gloire à la reconnoissance de mes concitoyens.

Sparte moderne venoit d’adopter la politique bienfaisante et la morale éclairée du moderne Phocion; une autre république lui rendit un hommage encore plus flatteur. La Pologne, fatiguée des convulsions de l’anarchie, s’adressoit à _Mably_ pour lui demander des loix, comme autrefois les Athéniens, lassés des orages de la liberté, s’adressèrent à Solon pour régénérer la république.

La Pologne, prête à périr, avoit encore dans son sein des ames élevées et patriotiques, de grands citoyens qui désiroient ardemment de remédier aux maux de l’état. Ils s’étoient fortifiés par les liens d’une confédération, unique et dernier rempart contre la servitude. Ils avoient juré de soutenir la république sur le bord de sa ruine, et l’excès du malheur leur avoit rendu toute leur énergie. Tandis que d’un côté ces braves Polonois, le sabre à la main, défendoient les restes de leur liberté, de l’autre ils sollicitoient les lumières des sages et des politiques, pour chercher le remède à tant de maux, et donner une nouvelle constitution à la république. Ils jetèrent en même temps les yeux sur deux hommes célèbres, avec des talens bien différens, mais qui, sous un point de vue cependant, avoient un mérite commun, celui d’avoir le mieux connu et le mieux développé les vrais principes de tout gouvernement; l’auteur du contrat social, et celui des entretiens de Phocion. Cette déférence d’un peuple libre à l’égard de deux hommes qui n’avoient que du génie et de la vertu, nous transporte dans ces temps où les sages et les philosophes étoient choisis pour être les législateurs des nations; et si une pareille confiance est le plus bel hommage qu’on puisse rendre aux talens unis à la vertu, peut-être la concurrence avec le citoyen de Genève dût-elle secrètement flatter l’auteur de Phocion, autant que le suffrage de la république.

_Jean-Jacques_ et _Mably_ travaillèrent chacun de leur côté, et nous avons leurs ouvrages: l’amour du bien public a dirigé leur plume. Il s’agissoit de donner à la Pologne, non les meilleures lois possibles, mais les meilleures qu’elle pût supporter. Combien ne seroit-il pas utile de comparer les moyens différens que ces deux philosophes ont indiqués pour parvenir au même but; de suivre la marche que chacun d’eux propose pour arriver à la réforme désirée; de rapprocher leurs principes, et développer le plan qu’ils ont tracé pour bien pondérer tous les pouvoirs de la république! Mais le temps et l’espace nous manquent également pour cette intéressante discussion.

Tous deux attendent beaucoup de l’amour de la patrie, de cet élan que la vertu peut donner à des hommes libres. Rousseau y porta cette chaleur de sentiment, cette force de persuasion, en un mot, l’ame et l’éloquence qu’il lui étoit impossible de ne pas mettre dans ses immortels écrits. _Mably_, plus circonspect, plus méthodique, et qui d’ailleurs avoit fait le voyage de Pologne pour examiner les choses de plus près, a peut-être tracé un plan plus régulier; mais tous deux, sans s’être communiqués, s’accordent sur les bases fondamentales, les rapports de la morale et de la politique, les principes propres à régénérer la Pologne. Tous deux s’élèvent avec force contre l’abus intolérable du _liberum veto_, le défaut de discipline, les désordres de l’anarchie, le trop grand pouvoir des magnats. Tous deux leur crient d’armer leurs cœurs contre la corruption des nations voisines, proscrivent cette politique d’argent qui mine tous les états modernes, rejettent les récompenses pécuniaires; les troupes mercenaires; ils veulent que les défenseurs de l’état soient des citoyens, et qu’ils ne coûtent rien à la république. L’un et l’autre insistent sur la force des loix, l’empire des mœurs, la nécessité d’une éducation nationale qui en resserre les liens et en perpétue l’esprit. Mais le point essentiel sur lequel leurs voix se réunissent avec le plus de force et d’éloquence, c’est lorsqu’ils plaident la cause de l’humanité contre l’oppression, et qu’ils parlent en faveur du peuple esclave et de la liberté. Tant que vos paysans et vos malheureux vassaux gémiront dans les fers de la servitude, point de patrie pour eux, point de gouvernement pour la Pologne: adoucissez peu-à-peu leur joug; montrez-leur en perspective le prix qui les attend; préparez ces ames avilies par la servitude, à supporter le bienfait de la liberté, sans cette précaution, ils ne pourroient en soutenir l’éclat. «N’affranchissez leurs corps qu’après avoir affranchi leurs ames,» s’écrie Rousseau. «On ne viole point impunément les loix de la nature, dit _Mably_; la terre veut être cultivée par des mains libres; la servitude frappe les hommes et les terres de stérilité.» En un mot, faites aimer vos loix, et vous aurez une patrie et des citoyens; c’est par l’espoir d’un meilleur sort, c’est par l’amour qu’il faut attacher les hommes à la patrie; et de bonnes loix peuvent seules opérer ce miracle. Les points mêmes sur lesquels les deux philosophes diffèrent, peuvent infiniment éclairer la nation sur ses vrais intérêts. Leurs raisons respectives méritent bien d’être pesées, et peuvent jeter un grand jour sur cette discussion, d’où dépend peut-être tout le malheur ou le bonheur des Polonois.

Si les leçons de ces sages n’ont pas produit tous les bons effets qu’on étoit en droit d’en attendre, c’est que des causes étrangères ont disposé trop impérieusement des événemens; c’est que l’ambition et l’avarice ont rencontré des ames vénales; c’est que les préjugés de la noblesse polonoise parlent encore trop haut pour laisser entendre la voix de la raison; enfin c’est que les lumières, concentrées chez quelques grands, ne sont pas généralement répandues, et que le flambeau de la philosophie n’a pas encore éclairé ces contrées. La Pologne est, à plusieurs égards, ce qu’étoit l’Europe entière il y a dix siècles; c’est une nation qui est encore à créer: sans doute un moment viendra où les braves Polonois mettront à profit des avis si salutaires, où ils examineront plus à froid les institutions qui leur sont proposées; ces semences germeront, dans peu d’années, où la république n’existera plus, où elle se régénèrera d’après les leçons réunies des deux sages. Alors, sans doute, ils élèveront un monument à leurs législateurs, et les noms de _Jean-Jacques_ et de _Mably_ seront associés par la reconnoissance publique sur les bords de la Vistule.

Les princes, ainsi que les républiques, réclamoient les lumières d’un écrivain qui avoit si bien approfondi la science des gouvernemens, et démontré l’alliance toujours nécessaire de la morale avec la politique. On voulut former au grand art de régner un jeune Bourbon, et aux leçons tracées par les Bossuet et les Fénélon, on désira joindre celles de _Mably_, et il fit pour le prince de Parme son livre de l’étude de l’histoire. Il fut comme le mentor de ce jeune Télémaque, et le conduisait d’états en états, il lui fit observer les mœurs, les lois, les usages de tous les pays, la forme de toutes les constitutions anciennes et modernes, en lui faisant sentir les avantages et les inconvéniens de chacune. Cet ouvrage, sous un titre peut-être trop modeste, est l’un des plus importans qui soient sortis de sa plume, et par le but que l’auteur s’y propose, et par la manière dont il l’a traité: c’est le résultat de l’expérience de trente siècles; on pourroit l’intituler morale de l’histoire: et toutes ces vérités semées à longs intervalles dans l’espace immense des temps, il les a rassemblées dans un petit volume, pour servir d’instruction aux hommes et de modèle aux princes.

En effet, si l’histoire, dont le but constant est de nous rendre meilleurs, est un cours de morale en action pour tous les hommes, elle est encore une école de politique pour tous les princes destinés à régner. Quand la voix des flatteurs les adule et les trompe, la voix de l’histoire leur dit sans lâches ménagemens, que leur mémoire sera flétrie s’ils vivent dans la mollesse et l’oisiveté, et qu’ils seront l’exécration de la postérité, s’ils sont les fléaux et les tyrans de leurs peuples. Elle les avertit que rien n’échappe à son œil vigilant; qu’elle immortalise leurs crimes ainsi que leurs vertus, et que chaque vice du prince est une calamité publique. Elle leur répète à chaque page qu’ils sont institués pour faire le bonheur des hommes; que c’est leur devoir, qu’ils ne sont que les agens de la société, et que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois.

En posant d’abord les fondemens de toute société bien ordonnée, _Mably_ réduit à un petit nombre d’élémens toute la clef de cette science politique dont des charlatans et d’étroits génies ont fait tant d’étalage; puis il fait passer sous les yeux de son élève tous les états, les peuples, les empires, non pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour servir à l’application de ses principes, pour démêler à quelles causes ces états ont dû leur force et leur prospérité, quels vices ont amené leur décadence et consommé leur ruine. En méditant sur ces causes et en découvrant ces vices, il trouve par-tout les mêmes résultats: ce n’est point au hasard que sont arrivées ces révolutions; tous ont fini par les excès du luxe et de l’inégalité, le mépris des lois, l’abus du pouvoir, l’oppression, la révolte: toujours les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et les états se sont plus ou moins rapprochés du bonheur, à mesure qu’ils se sont plus ou moins rapprochés de ce grand principe qui nous crie d’étendre l’empire des lois, et de restreindre le pouvoir des hommes.

Après avoir soumis à cet examen sévère, et pour ainsi dire, à cette pierre de touche, les gouvernemens actuels de l’Europe; marqué la période où ils se trouvent de leur splendeur ou de leur décadence, et assigné le rang qu’ils occupent dans l’échelle des constitutions politiques, il ramène l’attention de son jeune élève sur ses propres états, et l’invite à entreprendre une réforme nécessaire. Il lui trace les premiers pas dans la carrière; il le presse par toutes les considérations qui peuvent toucher une ame bien née et un souverain sensible; il pique d’émulation un jeune cœur qui n’est point encore corrompu par la voix de la flatterie; il l’excite par l’exemple des grands hommes, et lui montre la gloire immortelle qui attend un législateur, les hommages et les respects de l’univers, qui volent au-devant de lui, et la postérité occupée à bénir sa mémoire.

Un tel livre devroit être le manuel des souverains. Je ne crois pas que la vérité ait jamais pris un plus fier langage, un ton plus ferme et plus énergique, sans s’écarter de la décence et des égards qu’on doit au rang et à la naissance. S’il a fait retentir les droits de l’homme à l’oreille superbe des rois, ce n’est point l’auteur, ce sont les événemens qui viennent instruire et parler. Cet ouvrage est peut-être le premier qu’on devroit mettre entre les mains d’un jeune prince; c’est dans de tels livres que les héritiers du trône devroient apprendre à lire. Sans doute il ne sera point oublié dans l’éducation de l’auguste enfant sur qui repose l’espoir d’un grand empire. Faisons des vœux pour qu’il laisse dans cette ame neuve et tendre de longs et profonds souvenirs; ce sera le gage du bonheur des générations futures.

Ce livre n’est pas assez connu. Nous osons réclamer contre l’indifférence et la frivolité de la plupart des lecteurs; tandis qu’ils s’égarent dans cette foule de productions sans caractère, nous osons les rappeller à une lecture facile, propre à les instruire des droits et de la dignité de l’homme, à élever leur ame, à nourrir leur esprit de vérités substantielles, digne enfin d’être méditée par toutes les classes de citoyens d’une nation éclairée et sensible, qui cherche à sortir de sa trop longue léthargie.

_Mably_ avoit dit et prouvé que la prospérité des états est fondée sur les lois, et les lois sur les mœurs qui sont la vertu publique; en l’annonçant aux princes, aux républiques, à tous les hommes, il avoit regretté de ne pouvoir poser lui-même les bases de ces lois. Il crut cette vérité d’une assez grande importance, et la matière assez belle pour devoir l’approfondir et en faire l’objet d’un traité particulier; il avoit même annoncé dans les derniers chapitres de l’étude de l’histoire, que si ses forces le lui permettoient, il auroit le courage d’entreprendre un tel ouvrage. Il recueillit donc toutes ses facultés, rassembla les leçons qu’il avoit puisées à l’école des Platon, des Xénophon, des Ciceron, et de tous les sages de l’antiquité: il y joignit ses propres méditations et les vérités éparses dans ses précédens écrits; il sut les enchaîner et les présenter dans cet ordre qui prête une nouvelle lumière à la raison, et de nouvelles forces à la vérité; il en fit un tout où il embrassa la science entière de rendre les hommes bons, sages et heureux. Il s’éleva, pour ainsi dire, au ton et à la dignité de législateur, et donna son livre des principes des loix ou de la législation. Malgré notre envie d’abréger, nous ne pouvons nous dispenser d’en présenter les idées générales, et d’entrer dans quelques détails: forcés de nous resserrer, nous serons encore trop longs; sans doute nous avons besoin d’un peu d’attention, et de beaucoup d’indulgence.

Si, comme on n’en peut douter, le bonheur ou le malheur des hommes tient à une bonne ou à une mauvaise législation, il n’est rien de plus important à étudier que les principes qui doivent servir de bases à un législateur; c’est, en d’autres termes, examiner quels moyens sont donnés à l’homme pour rendre la société heureuse et florissante; c’est la première des études; c’est la plus nécessaire des connoissances.

Mais quel spectacle frappe d’abord un observateur qui s’élève au-dessus des idées vulgaires, quand il considère quelle est la condition de l’homme, et à quels caprices sont livrées les lois qui enchaînent les sociétés? Quel contraste entre les vues de la nature et l’ouvrage de l’homme! «L’homme est né libre, et il est par-tout dans les fers[e].» La nature nous avoit fait égaux, et le genre humain rampe sous les pieds de quelques individus; elle nous avoit donné à tous les mêmes droits au bonheur, et le malheur couvre la surface de la terre; l’homme est né bon, et les hommes sont méchans: d’où vient ce renversement des choses? C’est que toutes les sociétés se sont plus ou moins éloignées des vues de la nature.

[e] _Jean-Jacques Rousseau._

En effet, tous les maux de l’homme ne viennent que de sa négligence à se conformer à ces vues éternelles: l’égalité dans la fortune, et celle des conditions, étoit la première loi peut-être, à laquelle cette mère commune avoit attaché le bonheur des individus et la prospérité des états, et nous avons tout fait pour détruire cette précieuse égalité. Les mêmes organes, la même intelligence, les mêmes penchans, les mêmes besoins déceloient la même origine, et il nous a plu d’élever entre les enfans de la mère commune un mur de séparation, qui nous rend étrangers les uns aux autres, et qui, d’un peuple de frères, fait un peuple d’ennemis. Nous avions tous, aux fruits et aux productions spontanées de la terre, le même droit qu’à l’air que nous respirons, qu’à la lumière qui nous éclaire; et voilà que nous avons partagé la terre; nous en avons donné la propriété à quelques familles privilégiées, et nous avons déshérité le reste du genre humain du patrimoine commun de la nature. Nous avons tout donné aux uns et tout ôté aux autres; puis nous avons livré ceux-ci sans défense, leurs bras, leur sang, leurs vies, leur existence entière à la merci des premiers; et parce que de quelques-uns il nous a plu de faire des Dieux, les autres ne sont pas même des hommes. Après avoir ainsi perverti les intentions de la nature, avons-nous droit de nous en plaindre, et n’est-ce pas la calomnier que de lui reprocher les maux dont nous sommes seuls les auteurs?

Mais si les lois de la nature sont oubliées, si les droits de l’homme sont foulés aux pieds, ils n’en sont pas moins imprescriptibles; et de temps à autres quelques philosophes, stipulant pour l’espèce humaine, ont élevé la voix, et protestant contre la surprise, l’oppression et la violence, ont attesté la première des lois, celle qui est antérieure à toutes les autres: ainsi de nos jours ont fait le sage Locke, Montesquieu, Beccaria, le citoyen de Genève et l’abbé de _Mably_. Ils ont réclamé les droits sacrés de la nature; et pour me servir d’une expression déjà consacrée, le genre humain avoit perdu ses titres, et ils les ont retrouvés; ils les ont lus sur le front de l’homme, et mieux encore au fond de son cœur, où ils étoient écrits en caractères indélébiles: on peut les obscurcir, mais jamais les effacer.

Tous ces maux sont donc notre ouvrage. Dès qu’un homme, se jugeant d’une nature supérieure, s’est cru en droit d’assujettir la volonté d’un autre à la sienne; dès qu’il s’est arrogé une portion exclusive dans les biens communs, et que la propriété a été établie, les passions, irritées par la jouissance, n’ont plus connu ni frein ni bornes; toutes les idées d’égalité ont été détruites. L’ambition et l’avarice ont partagé le monde. Il y a eu des puissans et des foibles, des riches et des pauvres, des grands et des petits; et les lois, qui devoient garantir à l’homme son égalité primitive et son indépendance, ont appesanti le joug, consacré l’injustice et légitimé les usurpations. On en est venu au point d’imaginer, ou plutôt on a feint de croire qu’il y avoit des races privilégiées destinées à commander, et d’autres déshéritées par la nature, qui étoient nées pour obéir. Nous avons supposé à cette mère commune les caprices et les préférences d’une marâtre: de là, nous avons accumulé sur la tête des uns les faveurs, les dignités, les distinctions, le pouvoir, les richesses, comme leur apanage héréditaire; et, par une conséquence tout aussi juste, nous avons jugé que la misère, le dénuement, le travail, l’opprobre et le mépris étoient le partage nécessaire des autres. D’un côté, le temps, la force et la ruse; de l’autre, l’ignorance, l’habitude et les préjugés ont tellement obscurci la raison primitive et les lumières naturelles, que les uns se sont crus de bonne foi nés avec les chaînes de la servitude, et les autres avec un sceptre ou une verge de fer; et ces idées éternelles d’égalité et de liberté se sont tellement éteintes dans ces races dégradées, qu’elles ont perdu jusqu’à la trace de leur noble et céleste origine. L’égalité a été traitée de chimère et de paradoxe, et a fini par devenir un problême qu’on donnoit à résoudre aux savans et aux académies.

Plus ces lois partiales ont favorisé certaines familles au détriment des autres, et plus d’abus ont infecté les sociétés; moins elles ont connu l’innocence et le bonheur. D’un côté ont germé l’orgueil, l’ambition, l’avarice, la dureté, le mépris de l’homme, et tous les attentats de la violence et de l’oppression; et de l’autre, tous les vices des esclaves, la corruption, l’opprobre, l’oubli de la vertu, et tous ces crimes bas qu’enfantent l’extrême misère, l’avilissement, et la nécessité qui n’a point de loi. De là cette lutte perpétuelle, cette guerre sourde entre toutes les classes de la société, cette conspiration du luxe contre la misère, du fort contre le foible, des grands contre les petits, de celui qui a tout contre celui qui n’a rien; l’oppression du puissant qu’il appelle justice, les réclamations des foibles qu’on appelle révoltes; enfin la haine, les dissensions, la guerre ouverte, les combats qui ensanglantent la terre, et font de ce triste globe un champ de meurtres et de carnage. Nous n’avons que trop expié le crime d’avoir méprisé la voix et perverti les intentions de la nature.

Les institutions les plus sages seroient donc celles qui, prévenant de si funestes abus, combleroient l’intervalle immense qui sépare un homme d’un autre homme, et qui nous rappelleroient aux loix éternelles de la nature; mais comme il est impossible de rétrograder, que jamais la société ne pourra remonter à ces lois primitives, que l’égalité parfaite est maintenant une chimère, et qu’on ne pourroit pas plus la réaliser que l’âge d’or des poëtes, ou la république de Platon; dans l’état des choses, que doit donc faire, et quel but doit se proposer un habile législateur?

Chercher quelle est la mesure de bonheur auquel l’homme peut aspirer dans une société bien ordonnée, et à quelle condition il nous est permis d’être heureux. L’homme a consenti de sacrifier une partie de ses droits et de sa liberté pour assurer le reste; il s’est imposé des lois; il a fallu armer des magistrats de la force publique, pour faire exécuter ces lois: ce n’est donc plus l’égalité primitive, mais l’égalité politique, qui peut régner entre les citoyens du même état: et la liberté civile qui n’est autre que le droit de faire tout ce que les lois permettent[f], ce n’est plus au titre de la nature, mais en vertu du pacte social, que nous en devons jouir. Si les lois ne sont que l’expression de la volonté générale; si l’on a eu la sagesse de leur donner l’autorité qu’ailleurs on a imprudemment confiée aux hommes, si personne n’est au-dessus de ces lois; si elles répriment l’ambition des particuliers, qui détruiroit cette égalité, et celle des magistrats, qui détruiroit la république; si ceux-ci ne peuvent jamais abuser de leur pouvoir et sont comptables à l’état de leurs actions; si, depuis le plus élevé jusqu’au dernier des citoyens, tous ont un droit égal à la protection des lois, et qu’aucun ne puisse être impunément opprimé par l’autre, quel que soit son rang et sa dignité, alors régnera cette égalité politique qui assure les biens, la liberté et la vie de chaque individu, la seule à laquelle nous puissions aspirer, mais dont la perte tendroit à dissoudre la société entière. Que seroit-ce, en effet, s’il y avoit un pays où un homme irréprochable pût trembler pour sa liberté; et qu’à un coupable souillé du sang d’un citoyen, au lieu d’épouvanter les méchans par son supplice, on vînt à prodiguer des récompenses, des dignités, des honneurs et de l’argent? Si on pouvoit citer un pareil exemple dans les annales d’un peuple, seroit-il besoin de demander si, dans ce pays, il y a des lois et une patrie?

[f] Montesquieu.