Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 2
Dans ses observations sur les Grecs, il examine quels ont été le gouvernement, les mœurs et la politique de cette patrie des héros et des sages; comme se sont formées ces républiques; à quelles causes elles dûrent leur gloire, leur prospérité, leurs grands hommes, leurs vertus, et quelles furent les lois qui firent fleurir dans ces climats les mœurs et la liberté.
Tant que la Grèce fut libre, qu’elle fut enflammée de l’amour de la patrie et de l’enthousiasme de la vertu, tant qu’elle préféra la pauvreté au luxe, et l’égalité aux richesses, il nous la montre heureuse, florissante, respectée; tous ses citoyens sont des héros, et tout le peuple est citoyen. Mais lorsque les richesses de l’Orient, rompant les digues que lui avoient opposées de sages législateurs, se furent débordées dans la Grèce à la suite des armées de Perses, et que le luxe asiatique eut germé dans ces mêmes plaines de Marathon et de Platée qui avoient vu triompher Miltiade et la liberté; qu’avec l’avarice entrèrent l’ambition, l’orgueil, le mépris des mœurs antiques et l’amour des voluptés; aussi tôt qu’Athènes, corrompue par Périclès et les arts, cessa d’estimer la pauvreté vertueuse, quitta la place publique pour des histrions, et convertit à l’usage des fêtes, et des spectacles le trésor destiné à l’entretien de la flotte et des armées; que Corinthe rendit plus d’honneurs à ses bouffons et à ses courtisanes, qu’à ses généraux; que Sparte, éblouie par l’or et le faste du grand roi, commença à les priser plus que les sages institutions de Lycurgue; alors tout fut perdu. Les Grecs, irrités par la soif de l’or, le délire de l’ambition et des besoins renaissans du luxe, oublient les lois et la patrie. Leurs passions exaltées prennent un autre cours; au lieu de l’égalité, règne l’esprit d’oppression et de tyrannie: tous veulent commander, quand personne ne veut plus obéir; ils tournent leurs armes les uns contre les autres. Corinthe, fatiguée de la liberté, appelle la tyrannie; la gloire de Thèbes naît et meurt avec Epaminondas; Athènes brave Sparte, Sparte détruit Athènes; vingt tyrans se disputent la patrie de Lycurgue et celle d’Aristide: Philippe verse de l’or et la corruption pour gagner les orateurs et les sophistes. Les Grecs avoient triomphé des armes des Perses, mais ils ne peuvent supporter leurs richesses; ils avoient bravé les dangers et la mort, ils sont vaincus par le luxe, les plaisirs et la volupté: les ames dégradées s’ouvrent à toutes les passions, et les cœurs à tous les crimes. La liberté expirante n’a plus d’asyle: envain les derniers des Grecs tentent de la ranimer; envain la ligue Achéenne lui rend un moment de vie: fatiguée de ce dernier effort, la Grèce retombe et attend dans la mollesse, la langueur, les jouissances des arts et de la volupté, le joug que daignent enfin lui imposer les Romains.
Ces vainqueurs du monde s’emparent de la scène. _Mably_ suit la fortune de Rome, dont les progrès, sous sa plume, nous offrent un spectacle non moins instructif et plus imposant encore. Il remonte aux causes de la grandeur et de la décadence des Romains; il venoit après Montesquieu; il n’eut point la prétention de lutter contre ce grand homme, et sa seule modestie lui eut fait juger le combat trop inégal; mais il entroit dans son plan d’examiner la constitution qui avoit rendu Rome maîtresse du monde, et comment elle avoit perdu son empire; c’en étoit une suite nécessaire, et nous ne parlons nous-mêmes de ses observations sur les Romains, que pour ne pas rompre la chaîne de ses idées. Il y poursuivoit une vérité unique, qu’il regardoit comme la clef de toutes les autres et qu’il cherchoit à démontrer par les faits; c’est que les mœurs sont le principe de la prospérité des états; que toutes les républiques, et Rome elle-même, n’avoient perdu leur liberté, leur gloire et leur bonheur, qu’en perdant leurs mœurs. Enfin, _Mably_ présente par-tout la vertu comme le feu élémentaire et le principe conservateur des états bien constitués, sous quelques formes qu’ils soient modifiés; et c’est en quoi il diffère de l’auteur de l’esprit des lois, qui croit que la vertu n’est nécessaire que dans les républiques. Les faits viennent à l’appui de ses raisonnemens. Quand il n’y eut plus de vertu dans Rome, tous les liens se relâchèrent, les lois furent foulées aux pieds: les excès du luxe, une monstrueuse inégalité, et le fardeau des impôts croissant avec la misère publique, le pouvoir arbitraire, le despotisme des armées, éteignirent tout sentiment de citoyen; il n’y eut plus de patrie: et quand les barbares se sont présentés, les peuples, las du joug des tyrans, leur ouvrirent les portes de l’Empire; ils les reçurent comme des libérateurs, et le luxe et les barbares vengèrent le monde de l’ambition et de l’avarice de Rome.
Ce colosse s’étoit écroulé sous sa propre grandeur. Vingt états s’élèvent sur ses débris, et donnent naissance aux constitutions modernes. Mais si l’on en veut suivre les progrès et les révolutions, de quel contraste on est frappé! En parcourant les beaux siècles de la Grèce et de Rome, _Mably_ avoit vu des vertus et des hommes extraordinaires. Leurs institutions, leurs lois, leur amour de l’égalité, de la patrie, de la vertu, le mépris de la mort et des richesses, tous ces traits d’héroïsme, de désintéressement, d’amour du bien public, ces élans de la liberté, qui embellissent chaque page de leur histoire, élevèrent son ame, et le remplirent d’admiration pour les législateurs qui savoient former de tels hommes, et imprimer de tels sentimens dans les cœurs. Le respect religieux qu’il conçut dès-lors pour les lois de Lycurgue et le gouvernement de Rome dans les beaux jours de la république, en le rendant plus sévère, laissèrent dans son esprit des traces qui ne s’effacèrent jamais; et de ces belles institutions, il en fit comme le modèle commun sur lequel il mesura tous les gouvernemens modernes.
Mais quand, au sortir de ces belles contrées de la Grèce et de l’Italie, il rentra dans les champs stériles et dévastés des peuplades du nord; quand il vint à jeter les yeux sur ces hordes de brigands qui désolèrent la terre, et qu’il voulut lier les causes de la chûte de l’Empire Romain à l’établissement et aux lois des barbares; enfin, quand il voulut descendre jusqu’à la racine de ce grand arbre de la féodalité, dont les branches couvrirent l’Europe entière, pendant tant de siècles; quelle différence dans ses résultats! que d’obstacles et de dégoûts pour pénétrer dans ce chaos! Il y avoit loin, sans doute, des lois de Lycurgue à celles des Wisigoths, et des institutions de Solon ou de Numa, aux lois Ripuaires et aux formules de Marculphe. _Mably_ résolut de marcher entre les ronces et les épines; mais c’est principalement sa patrie qu’il avoit en vue; c’est sur elle qu’il ramena ses études et ses regards; il entreprit de tracer le tableau des révolutions qu’avoit éprouvées la France dans son gouvernement, depuis les premiers temps de la monarchie, jusqu’à nos jours.
Ce plan étoit beau, magnifique et neuf encore. Nous avions sur l’histoire nationale trente mille volumes, et pas une histoire. On avoit ramassé d’immenses matériaux, entassé des faits et des dates, raconté des siéges et des batailles, laborieusement compilé les faits et gestes des rois, les chartes des églises, leurs légendes et leurs miracles: des chroniques de moines avoient tout appris, hors ce qu’il est essentiel de savoir; et de graves historiens, moins excusables d’ignorer les vrais principes de la société et des gouvernemens, n’avoient fait que reproduire et propager ces erreurs. Mais remonter aux causes des événemens, approfondir les principes constitutifs de la monarchie, examiner la nature du gouvernement et le caractère de sa législation, fixer l’idée qu’on doit avoir des lois fondamentales, débrouiller les intérêts de tous les ordres de l’état, poser les limites des prétentions des corps, tirer de dessous les débris du colosse féodal, les chartes de la liberté et des droits des citoyens, marquer la naissance et les progrès du pouvoir, et à chaque période, déterminer quelle fut l’influence des lois sur les mœurs, et des mœurs sur les lois; c’est ce qu’on avoit presque totalement négligé, et cette partie de l’histoire de la nation restoit encore à faire.
_Mably_ tenta cette entreprise, et au lieu de se traîner sur les pas des autres, d’ajouter de nouvelles erreurs aux anciennes, d’adopter ou de bâtir des systêmes, il eut le courage de soumettre le tout à un nouvel examen, d’écarter tous ces décombres, de s’enfermer dans ces ruines, d’étudier les monumens mêmes et les pièces de ce grand procès entre les rois et la nation, afin de n’offrir que des résultats certains et lumineux. C’est ainsi que toujours sous le titre modeste d’observations, il nous donna la meilleure et même la seule histoire que nous ayons encore du gouvernement de la France.
Il nous est impossible, dans le court espace qui nous est prescrit, de suivre le développement de ses idées et l’enchaînement de ses preuves; mais dans cette longue succession d’hommes, de siècles et d’événemens, deux idées neuves et brillantes ont frappé tous les esprits.
La première est le tableau que l’auteur nous trace d’une république des Francs, qui, quoiqu’on en ait dit, n’est nullement imaginaire. On y voit la liberté sortir avec eux des forêts de la Germanie, et venir arracher les Gaules à l’oppression et au joug des Romains. Clovis n’est que le général et le premier magistrat du peuple libérateur; et c’est sur une constitution libre et républicaine, que _Mably_ place, pour ainsi dire, le berceau de la monarchie. Cette découverte anime d’un intérêt, jusqu’alors inconnu, ces premiers temps si obscurs et si dédaignés. C’est un jet de lumière qui colore ce vaste horizon, autrefois perdu dans les ténèbres, et dont la chaleur va fertiliser toutes ces landes de notre ancienne histoire.
La seconde est la législation de Charlemagne: c’est à ce grand homme, qu’il regarde comme un phénomène en politique, que _Mably_ s’est arrêté avec le plus de complaisance. Il offre un modèle à tous les rois: il nous montre dans Charlemagne, le philosophe, le patriote, le législateur. Il nous fait voir ce monarque abjurant le pouvoir arbitraire, toujours funeste aux princes: Charles reconnoît les droits imprescriptibles de l’homme, qui étoient tombés dans l’oubli. Convaincu qu’il ne peut faire le bonheur du peuple, sans le faire intervenir dans la législation, il lui r’ouvre le Champ de Mars, fermé depuis si long-temps, et le rappelle à ces assemblées de la nation, dont les grands et le clergé l’avoient exclu. Il savoit, ce sage politique, qu’il n’y a que ce moyen de l’affectionner au bien public; qu’il ne peut y avoir de patrie où il n’y a point de liberté; et il crut qu’il étoit plus grand, plus glorieux d’être appelé chef d’une nation libre, que de commander à un peuple d’esclaves. Sa conduite noble, franche et généreuse rapprocha les différens ordres de l’état; il leur fit sentir qu’ils ne pouvoient maintenir leurs droits, qu’en unissant leurs intérêts. Chacun d’eux fit des sacrifices au bien commun; «et les Français étonnés comprirent qu’une classe de citoyens pouvoit être heureuse, sans opprimer les autres».
Pourquoi ne fût-ce qu’un moment brillant dans nos annales? A la mort de ce grand homme tout change; le gouvernement se dénature, et prend une forme inconnue à toute l’antiquité. Il faut voir avec quelle justesse et quelle sagacité, _Mably_ trace la naissance et les progrès du régime féodal, et à quelles causes il assigne sa décadence. Ce n’est point ici une histoire des rois, des guerres, des siéges et des batailles; mais c’est le tableau et le développement de la constitution même de l’état, qui influe si puissamment sur le bonheur ou sur le malheur des peuples; c’est l’histoire du droit public de la nation, de ses lois, de ses mœurs, de ses assemblées, des progrès du pouvoir et des combats de la liberté. A cette lecture, l’ame d’un Français s’élève, il se compte pour quelque chose; l’orgueil national y gagne, l’esprit public se ranime; on sent une émanation de ces grands sentimens de liberté, de patrie et de vertu, qui règnent dans ses écrits. En effet, ce qui distingue cette histoire nationale de la foule des autres, c’est sur-tout l’esprit libre et patriotique qui l’a dirigée; c’est que l’auteur s’est plus attaché à faire connoître les droits du peuple que les caprices des rois, à éclairer les erreurs des divers ordres de l’état, qu’à pallier leurs fautes; qu’il n’a point trahi la vérité; qu’il s’est également élevé contre l’anarchie et contre le despotisme. Ses principes ont été adoptés par tous ceux qui n’ont point l’ame servile, les bons citoyens, tous les Français qui aiment encore la patrie; et il nous semble que cet ouvrage est généralement regardé comme le meilleur qui ait encore paru sur notre constitution, et celui qui a jeté le plus de jour et d’intérêt sur nos antiquités.
L’auteur s’est arrêté au règne de Philippe-de-Valois, et l’on en devine assez les raisons: mais que ceux qui aiment encore l’état, et qui ne craignent pas la vérité, se consolent; nous leur apprenons que la suite des _observations_ existe[b], et sans doute, ils n’en seront pas privés. Nous pouvons d’avance les assurer que _Mably_ n’a point trahi son auguste ministère d’historien de vérité; qu’il n’a point eu de lâches ménagemens pour le vice; que l’intérêt croît à mesure qu’il approche davantage de notre époque; que plusieurs morceaux, y sont décrits avec la vigueur et l’énergie de Tacite: et le seul regret que nous ayons est de ne pouvoir, par des citations, justifier nos éloges.
[b] _Note des Éditeurs._ La suite dont parle ici l’abbé Brizard, est contenue dans les trois derniers volumes de cette édition.
Mais il est, en effet, des vérités que la prudence force quelquefois, non point à dissimuler, mais à renvoyer à d’autres temps. Nous ressemblons plus ou moins à ces despotes d’Asie, auxquels on ne peut faire parvenir la vérité qu’en l’enveloppant sous l’emblême des fables ou de l’allégorie.
C’est le parti que prit _Mably_. Pour mieux frapper ses contemporains, pour leur être impunément utile, pour donner plus d’autorité à ses leçons et un plus beau développement à ses idées, il osa prendre l’un des noms les plus révérés de l’antiquité. S’il emprunta la voix de _Phocion_, s’il fit revivre ce sévère et vertueux disciple de Platon, c’étoit pour imprimer la sanction d’un grand homme aux instructions de morale et de politique qu’il vouloit donner à ses concitoyens. Il choisit son héros dans Athènes; il le plaça immédiatement après le grand siècle de Périclès, au moment où la république, sortant du plus haut degré de gloire, étoit encore éblouie de l’éclat de son administration; mais où, déjà épuisée de sa magnificence, amollie par le luxe et les arts, corrompue par les sophismes et perdue de mœurs, enivrée de ses spectacles et de ses courtisanes, elle marchoit à grands pas, mais gaiement, vers sa décadence. C’est en ce moment, en effet, que Phocion, le Caton des Grecs, ne se laissant imposer ni par un faste menteur, ni par les dehors de l’élégance, ni par les arts, ni par l’apparence de la prospérité, opposoit presque seul ses leçons et son exemple au torrent des mœurs publiques. Il paroissoit dans l’assemblée des citoyens; et bravant les flots irrités et les ris moqueurs de la multitude, il faisoit entendre sa voix sévère sur les maux dont ils étoient menacés: il leur montroit l’austère vérité, en dévoilant tout ce qu’ils avoient à craindre de leurs richesses, de leurs vices brillans, de leur amour effréné des spectacles, du luxe, de la perte des mœurs, de l’oubli de la patrie, du mépris des lois et des Dieux, du brigandage des finances, de l’éloquence vénale de Démosthène, et de la politique de Philippe.
Voilà celui que _Mably_ a choisi pour donner des leçons aux modernes Athéniens. Que ne puis-je, à mon tour, recueillir toutes les paroles de ce grand homme!
Phocion s’entretient avec ses amis des maux qui affligent la patrie; il remonte à la cause de ces maux; il ose en chercher les remèdes, et cet excellent citoyen n’a point encore tout-à-fait désespéré de la république.
Il a vu que la Perse, l’Égypte et la Grèce même n’ont été libres, heureuses et florissantes, que par la sagesse de leurs lois; mais que bientôt les meilleures lois périssent, si elles ne sont mises sous la sauve-garde des mœurs. Dans tout pays les mœurs sont le rempart des lois; il faut donc, tandis que la politique règle la forme et la constitution des états, que la morale règle la conduite et les actions des particuliers: ce sont les vertus domestiques qui préparent les vertus publiques. Le législateur le plus habile est donc celui qui sait faire germer ces vertueux penchans innés au cœur de l’homme; qui, connoissant tout le pouvoir des bonnes institutions sur l’esprit et les habitudes des citoyens, a l’art d’imprimer en leurs ames les sentimens dont il a besoin pour les rendre plus heureux, en les rendant meilleurs; enfin, qui sait le mieux saisir les rapports secrets et l’alliance intime de la morale privée avec la politique, qui est la morale des états; cette alliance est telle, que si l’un de ces liens vient à se relâcher, elles perdent en même-temps leur force et leur empire. L’oubli des mœurs entraîne l’oubli des lois; le mépris des lois achève la perte des mœurs: il n’est plus de frein, et la porte est ouverte au luxe, à l’inégalité, à la discorde, à l’avarice, à l’ambition, à tous les vices qui précipitent la ruine de la république.
S’il est prouvé qu’un peuple ne peut être heureux sans mœurs, c’est-à-dire, s’il ne fait régner au-dedans l’ordre et la justice entre tous les concitoyens; si la prudence ne dirige ses démarches au-dehors; s’il ne joint au courage la modération et l’amour du travail; si l’égalité ne lui est chère; si l’amour de la patrie n’est l’ame de toutes les actions des citoyens, et s’il ne se fortifie chaque jour dans l’exercice de ces vertus par la surveillance d’un magistrat suprême, je veux dire l’amour et le respect pour les Dieux; puis-je douter que toute la politique ne soit fondée sur la morale, et que la vertu ne soit la base certaine et constante de la prospérité des états? Que doit donc faire un législateur habile? Pourquoi n’iroit-il pas réveiller dans le cœur de l’homme, ces affections sociales qui y sont empreintes de la main même de l’Auteur de toutes choses? pourquoi n’en feroit-il pas la base de ses institutions? pourquoi n’enteroit-il pas ses lois sur les lois éternelles de la nature? Elles seroient indestructibles comme elle. Tous les vrais plaisirs, les plaisirs purs de l’homme ne sont-ils pas dans le développement de ces qualités natives, dans l’exercice des vertus sociales, dans ce penchant irrésistible qui nous porte à chérir, à soulager, à secourir nos semblables? L’éternelle bienfaisance nous a fait une loi des premières et des plus saintes affections de la nature. Elle a placé nos plus douces jouissances dans l’accomplissement des devoirs sacrés de père, de fils, d’époux, d’ami, de citoyen: c’est à ce prix que cette tendre mère a mis notre bonheur; et c’est à développer ces germes heureux, à diriger nos plus doux penchans, que doivent tendre les lois de toute société bien ordonnée. Les principes de cette politique sont sûrs et invariables: il est vrai que cette science est trop simple pour vos sophistes, car, elle se réduit à rendre facile la pratique des vertus.
Mais, s’écrie Phocion, si tous les sentimens généreux sont prêts à s’éteindre, si la corruption a gagné jusqu’au cœur de l’état, cherchez-y la dernière étincelle de la vertu; pour l’exciter, servez-vous de cet amour inné de la gloire, de toutes les passions nobles, celle qui meurt la dernière chez un peuple corrompu. Commencez par ranimer celle-là, pour donner de nouveaux ressorts et créer de nouveaux organes à la machine entière, et tâchez, de vertus en vertus, de remonter jusqu’aux bonnes mœurs. Mais, Athéniens, poursuit Phocion, est-ce là ce que vous faites? Soyez vous-mêmes vos propres juges. Vous avez oublié les sages institutions de vos ancêtres; les goûts simples de la nature n’ont plus pour vous de charmes: vous vous êtes abandonnés à tous les délires du luxe; vous avez brisé tous les liens qui unissent les citoyens; la vertu vous importune; vous avez fait mourir Socrate, et forcé Aristide à languir dans l’exil: vous souriez avec dédain à ceux qui osent encore prononcer le vieux mot de patrie: la gloire ne vous enflamme plus; elle n’est plus qu’un vain nom: vos rhéteurs et vos sophistes vous ont affranchi de tout devoir; vos laïs et vos histrions ont fait le reste. L’amour des plaisirs, la mollesse et le luxe ont fondu vos ames; le mépris des lois a suivi le mépris des Dieux: l’argent est le seul Dieu de la Grèce. Qu’est-il devenu ce temps où une branche de laurier suffisoit à l’ambition d’un grand homme? Nos pères ont fait de grandes choses avec de petits moyens; et nous, qu’avons-nous fait avec tous les trésors de la Perse? «Ah! si l’argent est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un Miltiade, un Thémistocle, des citoyens et des héros[c].»
[c] _Entretiens de Phocion_, p. 148.
O Minerve? souffriras-tu qu’Athènes soit livrée aux barbares? Quel est le génie puissant qui pourra nous régénérer? O ma chère patrie! «combien nous aurions besoin d’un Lycurgue qui nous fît une sainte violence et nous arrachât par force à nos vices![d]»
[d] _Ibid._ p. 183.
Ainsi parloit Phocion; ainsi, dans ses entretiens, il développoit à ses disciples et à ses concitoyens les leçons de la sagesse, les principes de la morale, et ses rapports secrets avec la politique. Son style s’animoit, quand il parloit de la patrie et de la vertu; il s’enflammoit d’une sainte indignation quand il gourmandoit les vices. On sait comment les Athéniens reconnurent son zèle. Ils traitèrent Phocion comme ils avoient traité Socrate; tant il étoit dangereux de dire la vérité à ce peuple aimable et léger! Ils s’en repentirent, mais trop tard. Déjà tout étoit perdu: Athènes devint successivement l’esclave de Lacédémone, des trente tyrans et de Rome.
Phocion avoit fait notre histoire; le voile étoit léger; on devina Nicoclès. Personne ne crut l’ouvrage antique; mais, à la morale qui y respire, à l’amour du beau, du juste et de l’honnête, à ce goût sévère qui y règne, on le jugea digne des anciens. Il a toute la pureté du trait et la simplicité des formes antiques. La raison même y parloit par la bouche de Phocion, et l’on croyoit encore entendre le disciple de Platon, qui avoit recueilli les leçons de la sagesse, de la bouche même de Socrate.
Aussitôt que l’ouvrage parut, il fut placé au rang des meilleurs écrits du siècle. Une république, célèbre par la sagesse de ses loix, de son propre mouvement, le proclama comme la production d’un écrivain supérieur et d’un excellent citoyen. Elle invita Nicoclès à laisser tomber le voile: alors seulement on apprit que c’étoit à l’auteur du droit public qu’on devoit les entretiens de Phocion. Cet hommage si honorable fut le premier de cette nature, et il acquit peut-être encore un nouveau prix quand, deux ans après, une pareille couronne fut décernée de la même manière à l’immortel auteur du traité des délits et des peines. Grâces vous soient rendues, ô vénérables citoyens de Berne, d’avoir ainsi acquitté la dette sacrée de l’humanité! _Mably_, Beccaria, que vos noms ne soient jamais séparés dans ses fastes!