Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 17

Chapter 173,716 wordsPublic domain

Depuis l’établissement des seigneuries, dont les prérogatives étoient si propres à énerver la puissance publique et à donner le goût de l’indépendance et de la tyrannie aux familles qui en étoient en possession, il semble que tout portoit les Français à la monstrueuse anarchie du gouvernement féodal. Il est vraisemblable que, dès la première race, ils en auroient éprouvé les désordres, si la famille des Pepins, en produisant plusieurs grands hommes qui se succédèrent les uns aux autres, n’étoit venue au secours de l’état prêt à se démembrer. Les qualités personnelles de Charles Martel et de son père suppléèrent à ce qui manquoit au gouvernement. Ils surent tenir la nation unie, en se faisant obéir par les seigneurs, qui dès-lors ne travailloient qu’à se cantonner dans leurs terres. Sous les Carlovingiens, les mêmes passions portoient les Français à la même indépendance, mais avec plus de force, parce que la puissance des seigneurs étoit plus grande, et la France ne produisit aucun homme de génie qui pût se mettre à la tête des affaires, protéger les lois, ou du moins en prendre la place, et faire respecter son autorité. Robert-le-Fort acquit de la réputation contre les Normands, mais il n’avoit de talent que pour la guerre. Ses descendans surent se frayer un chemin au trône, c’est-à-dire, profiter des désordres de l’état, mais non pas le gouverner.

CHAPITRE VI.

_Démembrement que souffrit l’empire de Charlemagne.--Ruine de sa maison.--Avénement de Hugues-Capet au trône._

La guerre, allumée entre les trois fils de Louis-le-Débonnaire, avoit été terminée en 845 par un nouveau partage dont ils convinrent. Lothaire avoit été reconnu en qualité d’empereur; et outre le royaume d’Italie et les provinces qui s’étendent depuis les Alpes jusqu’au Rhône et à la Saône, il occupa dans l’Austrasie tout le pays dont son second fils, nommé aussi Lothaire, forma le royaume de Lorraine. Louis-le-Germanique posséda au-delà du Rhin l’ancienne Germanie, et en deçà de ce fleuve, quelques villes avec leur territoire, telles que Spire, Mayence, &c. Charles-le-Chauve n’eut dans son partage que le pays qui avoit autrefois composé le royaume de Neustrie, une partie de la Bourgogne et l’Aquitaine. Tout le monde sait comment les états de la succession de Lothaire[81] et de son frère Louis-le-Germanique furent usurpés par des étrangers sur la maison de Charlemagne, et commencèrent à former des puissances entièrement indépendantes de la France. C’est à l’histoire du royaume de Charles-le-Chauve qu’est désormais bornée celle de la nation française, qui, après avoir fait de si grandes conquêtes, se trouvoit resserrée dans des bornes plus étroites qu’elle ne l’avoit été sous les derniers rois de la première race, et ne retiroit d’autre avantage de ses travaux, que de voir former de ses débris, par la défection des vaincus, des puissances qui étoient devenues ses ennemis.

Tandis que les princes Carlovingiens, qui ne régnoient plus que dans la France proprement dite, tomboient de jour en jour dans le plus grand avilissement, les rois de Germanie, plus dignes de leur place, et qui tiroient encore quelque force du crédit que les lois conservoient chez les Allemands, portèrent leurs armes en Italie, et réprimèrent une foule de petits tyrans qui aspiroient à l’empire, et que l’imbécillité des empereurs Lothaire et Louis II y avoit laissé naître. Ils protégèrent l’église de Rome, et méritèrent que les papes, presque souverains et déjà reconnus par Charles-le-Chauve pour dispensateurs de la dignité impériale, l’unissent pour toujours à la couronne[82] de Germanie. Le préjugé avoit attaché au titre d’empereur un rang supérieur à celui de roi, et Louis-le-Débonnaire avoit fortifié ce préjugé, en voulant que l’empereur eût une sorte de juridiction sur les différens royaumes de sa succession. Si Charles-le-Chauve, de concert avec Louis-le-Germanique, n’eut pas fait la guerre assez heureusement pour forcer l’empereur Lothaire son frère à reconnoître l’indépendance de sa couronne et le traiter comme son[83] égal, la dignité impériale, qui devoit être chez les Français un monument éternel de leur gloire et de leur courage, n’auroit servi qu’à les rendre dépendans de la nation allemande qu’ils avoient vaincue.

Les Français voyoient sans chagrin ces diverses révolutions. Occupés de leurs troubles domestiques et des intérêts particuliers de leurs familles, il leur importoit peu que le roi perdît ou conservât le titre d’empereur, et que des peuples que Charlemagne avoit subjugués, se rendissent indépendans d’une maison dont ils ne vouloient plus eux-mêmes reconnoître l’autorité. Quand Arnoul fut couronné empereur et roi de Germanie, à la place de Charles-le-Gros qu’il avoit fait déposer, Eudes, fils de Robert-le-Fort, s’empara sans opposition de la couronne de France, qui appartenoit à Charles-le-Simple comme au seul mâle de la maison Carlovingienne. Ce prince ne recouvra une partie du bien de ses pères que pour éprouver des disgraces. Peu s’en fallut qu’au lieu d’être en état de réclamer les lois de la succession, et de faire valoir ses droits sur la Germanie, l’Empire et l’Italie, il ne se vît encore enlever la couronne de France par Robert, frère du roi Eudes. Ayant été assez heureux pour rassembler quelques forces et battre cet ennemi, qui fut tué dans la déroute de ses troupes, il ne tira aucun avantage de cette victoire. Ce prince n’échappoit à un écueil que pour échouer contre un autre. Héribert, comte de Vermandois, le retint prisonnier dans le château de Péronne pendant les sept dernières années de sa vie; et Raoul, duc de Bourgogne, profita de cette espèce de vacance du trône pour se faire couronner roi de France; ce titre ne lui donna aucune autorité nouvelle, et son règne dura quatorze ans.

Hugues-le-Blanc pouvoit suivre l’exemple d’usurpation qu’Eudes et Raoul lui avoient donné; mais, soit que son ambition fût satisfaite d’être un des plus grands seigneurs du royaume, soit qu’il crût que la royauté dépouillée de toutes ses prérogatives, en le rendant suspect à la plupart des grands vassaux, ne lui donneroit que des prétentions qu’il seroit dangereux de vouloir faire revivre, il plaça sur le trône Louis IV, surnommé d’Outremer. Il le protégea, lui fit la guerre, le tint renfermé dans un château, ou lui donna la liberté, selon qu’il importoit à ses intérêts. Lothaire ne fut aussi couronné que de son consentement. Mais, quoique Hugues fût le maître absolu du prince, parce qu’il avoit des forces beaucoup plus considérables que lui, et que leurs domaines se touchoient, il faut bien se garder d’en conclure avec quelques historiens, qui n’ont pas remarqué les révolutions arrivées dans l’état, et la forme bizarre que le gouvernement avoit prise, qu’il pût disposer de la nation comme les Pepins et Charles Martel en avoient autrefois disposé. Ceux-ci étoient maires du palais; et quoique leur autorité fût odieuse, elle étoit reconnue dans toute l’étendue et par tous les ordres du royaume. Hugues-le-Blanc n’étoit que duc de France; et cette qualité ne lui donnoit que, dans la province de ce nom, le même pouvoir que les autres grands vassaux avoient dans les provinces qui leur étoient tombées en partage.

Louis V, surnommé le Fainéant, ne régna qu’un an; et Hugues-Capet s’empara du trône au préjudice de Charles, duc de Lorraine, seul prince de la maison de Charlemagne, second fils de Louis d’Outremer, et oncle de Louis V. Quelques historiens ont dit que Charles fut rejeté par sa nation, à laquelle il s’étoit rendu odieux, en se dégradant au point de se rendre vassal de l’empereur. Si cela est ainsi, il faut convenir que les Français furent, dans le moment de la révolution, bien différens de ce qu’ils avoient été jusqu’alors, et de ce qu’ils furent encore un moment après. S’ils étoient si jaloux de la gloire de leur prince; s’ils croyoient que la plus légère tache le rendît indigne de régner sur eux, pourquoi avoient-ils donc fait eux-mêmes, aux derniers Carlovingiens, les affronts les plus humilians? Pourquoi souffroient-ils qu’on les retînt dans les prisons? Pourquoi les avoient-ils réduits à une telle misère, que les fils puînés de ces rois sans domaine, n’ayant pas même à espérer un château de la succession de leur père, étoient obligés d’aller chercher fortune hors du royaume? et c’en étoit une sans doute très-considérable pour le second fils de Louis d’Outremer, que d’être fait duc de Lorraine par l’empereur.

Mais les Français étoient bien éloignés de penser que l’hommage et la vassalité avilissent un prince. Ils avoient vu les rois de Provence et de Bourgogne se déclarer vassaux de l’Empire, sans perdre l’éclat de leur dignité. Jamais on n’imaginera que les ducs de Normandie, de France, d’Aquitaine, de Bourgogne, les comtes de Flandre, de Toulouse, de Troyes, de Vermandois, &c. regardassent l’hommage comme une bassesse, et l’eussent cependant prêté à des rois aussi puissans que Charles-le-Simple, Louis d’Outremer, Lothaire et Louis-le-Fainéant. Si Charles est jugé incapable de porter la couronne, parce qu’il relève de l’Empire pour la Lorraine, pourquoi donc Hugues-Capet, après avoir été fait roi, et ses fils, rendent-ils les devoirs du vasselage[84] à différens seigneurs de leur royaume, pour les fiefs particuliers qu’ils possédoient dans l’étendue de leurs terres? C’est une étrange absurdité qu’on assujettisse ces rois à un hommage qui avoit rendu le duc de Lorraine inhabile à monter sur le trône de ses pères.

Ne cherchons point à nous tromper; ce ne furent, ni les lois, qui ne subsistoient plus, ni la nation divisée, qui décidèrent entre Charles et Hugues-Capet; la force seule fit le droit de celui-ci. Il étoit, par ses possessions[85] et ses alliances, le plus puissant du royaume, et Charles n’y possédoit rien. La loi de la succession déjà violée en Allemagne, en Italie, dans la moitié des Gaules et en France même, devoit donc se taire devant Hugues-Capet. Il étoit à la tête d’un parti puissant, et chef d’une famille qui depuis long-temps avoit formé son plan d’élévation; son rival descendoit, il est vrai, de Charlemagne, mais Charlemagne étoit oublié, et on n’avoit sous les yeux que les derniers princes qui avoient déshonoré sa maison.

La nation française ne déféra pas la couronne à Hugues-Capet, comme elle l’avoit donnée à Pepin. Les historiens contemporains ne disent point qu’il se tint à ce sujet une assemblée[86] générale des grands; et quand ils le diroient, il ne faudroit pas le croire. Ces assemblées étoient déjà fort rares sous le fils de Louis-le-Débonnaire. Qui ne voit pas qu’elles étoient impraticables depuis que les comtes s’étoient rendus souverains dans leurs gouvernemens, et les seigneurs dans leurs terres? L’anarchie où le royaume étoit plongé, prouve évidemment que toute puissance publique y étoit détruite. Par quel prodige se seroit-il formé presqu’autant de coutumes différentes qu’il y avoit de seigneuries, si la nation eut toujours tenu ses assemblées? Comment toutes les lois auroient-elles été oubliées? Pourquoi le gouvernement féodal auroit-il été si long-temps à prendre une forme constante?

D’ailleurs, je demande en vertu de quel titre Hugues-Capet, simple vassal de la couronne, auroit convoqué les états, et ordonné à ses pairs, les vassaux immédiats du roi, de s’y rendre? Mais ce qui tranche toutes les difficultés, c’est que l’intervalle de la mort de Louis V, au couronnement de Hugues-Capet, fut trop court pour assembler les grands du royaume. Hugues se contenta d’appeler auprès de lui ses parens, ses amis et ses vassaux; il en composa, si l’on veut, une espèce d’assemblée, telle que celles qui avoient élevé Eudes et Raoul sur le trône, se fit reconnoître pour roi par ses partisans, et se mit en état de défendre sa dignité contre les seigneurs qui épouseroient les intérêts du dernier Carlovingien.

La prérogative royale étoit si peu de chose, et les grands tellement indépendans du prince, ainsi qu’on le verra bientôt quand je parlerai des droits et des devoirs respectifs des suzerains et des vassaux, que l’élévation de Hugues-Capet et les droits de son compétiteur ne pouvoient pas former une question bien importante, lorsqu’elle fut agitée. Il paroissoit presqu’indifférent aux seigneurs français d’avoir un roi ou de n’en point avoir. Ceux qui servirent Charles par générosité crurent bientôt en avoir trop fait en sa faveur. Ceux qui ne lui étoient attachés que pour nuire à Hugues-Capet, se laissèrent gagner par des bienfaits ou des promesses; et Charles, abandonné de ses partisans, ne laissa aucun héritier de ses droits.

L’extinction de la maison de Charlemagne devint un événement de la plus grande importance. Il étoit heureux pour les royaumes qui s’étoient formés des débris de la puissance française, que la postérité de Charles-le-Chauve ne subsistât plus. Les anciennes lois de la succession pouvoient servir de prétexte à des mécontens ou à des ambitieux, pour augmenter les troubles, les désordres, les calamités dont l’anarchie féodale menaçoit tous les peuples de la chrétienté.

Quelque irrégulière que fût la manière dont Hugues-Capet étoit monté sur le trône, il devint un roi légitime, parce que les grands du royaume, en traitant enfin avec lui, reconnurent sa dignité, et consentirent à lui prêter hommage et remplir à son égard les devoirs de la vassalité. Ce fut un vrai contrat entre le prince et ses vassaux. L’intention présumée de ceux-ci, en se soumettant à reconnoître un seigneur au-dessus d’eux, n’étoit pas sans doute de se faire un ennemi qui eût le droit de les dépouiller de leurs priviléges; et Hugues-Capet fut censé consentir à la conservation des coutumes féodales, que des exemples réitérés et le temps commençoient à consacrer. Mais je prie de le remarquer; ce contrat étoit subordonné à un devoir primitif, et dont rien ne peut exempter les hommes. Ce devoir consiste à faire tous ses efforts pour délivrer sa patrie de ses vices, et y faire régner l’ordre, la paix et la sûreté: falloit-il donc respecter l’absurde et tyrannique gouvernement des fiefs?

_Fin du livre second._

OBSERVATIONS SUR L’HISTOIRE DE FRANCE.

LIVRE TROISIÈME.

CHAPITRE PREMIER.

_De la situation du peuple à l’avénement de Hugues-Capet au trône.--Droits privilégiés, état de la noblesse qui ne possédoit pas des terres en fief._

Quoiqu’à l’avénement de Hugues-Capet au trône on distinguât l’homme libre du serf, cette distinction ne laissoit presque aucune différence réelle entre eux. La souveraineté que les seigneurs avoient usurpée dans leurs terres, ouvrage de l’avarice et de la vanité, étoit devenue la tyrannie la plus insupportable. Pouvoit-elle avoir eu des bornes sous les derniers Carlovingiens, puisque dans un temps bien postérieur, où il sembloit qu’on commençât à sentir la nécessité d’une police plus régulière et à penser avec plus d’humanité, les seigneurs s’opiniâtroient à croire encore que tout leur avoit toujours appartenu, et que le roturier, ne possédant ses habitations que d’une manière précaire, les tenoit de leur libéralité? Étrange ignorance des devoirs que la nature nous prescrit! Ils ne comprenoient pas que leurs droits pussent être limités[87], ni que ce fût un vol, ou du moins une injustice, d’exiger des redevances qui n’étoient pas établies par la coutume ou par des chartes.

Chaque terre fut une véritable prison pour ses habitans. Ici ces prétendus hommes libres ne pouvoient disposer de leurs biens, ni par testament, ni par actes entre-vifs, et leur seigneur étoit leur héritier, au défaut d’enfans domiciliés dans son fief. Là, il ne leur étoit permis de disposer que d’une partie médiocre de leurs immeubles ou de leur mobilier. Ailleurs, ils ne pouvoient se marier qu’après en avoir acheté la permission. Chargés par-tout de corvées fatigantes, de devoirs humilians et de contributions ruineuses, ils avoient continuellement à craindre quelque amende, quelque taxe arbitraire, ou la confiscation entière de leurs biens. La qualité d’homme libre étoit devenue à charge à une foule de citoyens. Les uns vendirent par désespoir leur liberté à des maîtres qui furent du moins intéressés à les faire[88] subsister, et d’autres qui s’étoient soumis pour eux et pour leur postérité à des devoirs serviles envers une église ou un monastère, consentirent sans peine que leur dévotion devînt un titre de leur esclavage.

Cette tyrannie des seigneurs avoit commencé, comme on l’a vu, dans les campagnes, et elle en chassa les plus riches habitans, qui se refugièrent dans les villes, où ils se flattoient de vivre sous la protection des lois; mais les maux qu’ils fuyoient les y poursuivirent, quand les comtes eurent changé leurs gouvernemens héréditaires en des principautés souveraines. Ces nouveaux seigneurs exercèrent à leur tour sur les bourgeois[89] la même autorité que les autres seigneurs avoient acquise sur les villains de leurs terres. Les péages, les droits d’entrée, d’escorte et de marche se multiplièrent à l’infini. Les villes furent sujettes, comme les campagnes, à une taille arbitraire, et obligées de défrayer leur seigneur et ses gens quand il y venoit. Vivres, meubles, chevaux, voitures, tout étoit alors enlevé, et on auroit dit que les maisons des bourgeois étoient au pillage.

Il ne faut que parcourir les chartes par lesquelles les seigneurs vendirent dans la suite à leurs villes le droit de commune, pour se faire un tableau de la situation déplorable des bourgeois. Les priviléges qu’on leur accorde supposent les vexations les plus atroces. C’est par grâce qu’on permet à ces malheureux de s’accommoder, après avoir commencé un procès juridiquement, tant on étoit éloigné de penser que la magistrature fût établie pour l’utilité du peuple, et non pour l’avantage du magistrat! Ils étoient réduits à demander, comme une faveur, qu’il fût permis à leurs enfans d’apprendre à lire et à écrire, et de n’être obligés de vendre à leur seigneur que les denrées ou les effets qu’ils auroient mis en vente. Toute industrie étoit étouffée entre des hommes qu’on vouloit rendre stupides. Les bourgeois n’osoient faire aucun commerce, parce que les seigneurs s’étoient arrogé le droit d’interdire dans leurs terres toute espèce de vente ou d’achat entre les particuliers, lorsqu’ils vouloient vendre eux-mêmes les denrées de leur cru ou celles qu’ils avoient achetées. Ces monopoles étoient tellement accrédités, que le peuple prit pour un acte de générosité, l’injustice moins criante par laquelle les seigneurs se réservoient dans chaque année un temps fixe pour le débit des fruits de leurs terres, en stipulant toutefois qu’ils les vendroient plus cher que de coutume, et que les bourgeois n’exposeroient alors en vente que des denrées altérées et corrompues.

On devine aisément qu’elle espèce de crédit demandoit le comte de Poix dans la charte qu’il accorde à ses sujets, lorsqu’il exige qu’il lui fût permis d’acheter une fois en sa vie, à chaque marchand, sans payer ni donner aucun gage, quelqu’effet qui n’excèderoit pas la valeur de cinq sous. Autoriser le vol, le déni de payement, la banqueroute par un traité, suppose d’étranges mœurs. Il seroit trop long de rapporter seulement les noms des divers droits que les seigneurs avoient établis à leur avantage, même sans aucun prétexte de bien public. Cette tyrannie épidémique, si je puis parler ainsi, passa jusqu’à leurs valets. Les marmitons de l’archevêque de Vienne avoient établi un impôt sur les mariages; et ses domestiques, prenant sous leur protection des voleurs et des bandits, dont ils partageoient, sans doute, le butin, s’étoient fait une seigneurie en sous-ordre, et plus odieuse encore que celle de leur maître.

La seule différence essentielle qu’il y eût entre les hommes libres et les serfs, dont la France étoit presqu’entièrement peuplée, c’est que ceux-ci ne pouvoient s’affranchir que par la pure faveur de leur maître, tandis que la coutume laissoit aux autres quelques moyens de se soustraire au joug de leur seigneur. Les hommes libres n’avoient besoin que du consentement de leur évêque, pour être admis à la cléricature, qui, par une de ces contradictions ridicules auxquelles il faut s’accoutumer, quand on étudie l’histoire de France, exemptoit de toute charge[90] le patrimoine d’un clerc, quoiqu’on ne se fît aucun scrupule de piller et de soumettre à des redevances, les terres de l’église, qu’on regardoit comme le patrimoine de Dieu même. Les serfs n’avoient pas le même avantage; s’ils étoient admis par surprise au nombre des clercs, l’église, en les dégradant, étoit obligée de les rendre[91] au maître qui les réclamoit avant qu’ils eussent reçu des ordres sacrés.

Leurs enfans naissoient esclaves comme eux; et ces malheureux communiquoient en quelque sorte leur disgrace à tout ce qui les approchoit. Si un gentilhomme eût eu la bassesse de se marier à une serve, ses enfans auroient été réduits à la condition[92] humiliante de leur mère. Les alliances contractées avec une famille libre, ne portoient, au contraire, aucune tache dans la maison d’un gentilhomme; et ses fils, malgré la roture de leur mère, pouvoient être honorés de la qualité de chevalier. Les hommes libres jouissoient même du privilége de s’anoblir eux et leur postérité, soit en épousant la fille d’un gentilhomme, soit en acquérant quelque fief. Dès lors, ils n’étoient plus soumis à cette foule de devoirs, de corvées et de charges qui rendoient le peuple malheureux. Il est même vraisemblable que la noblesse de leur personne passoit jusqu’aux domaines qu’ils possédoient en roture.

Aucun monument, il est vrai, ne nous fait connoître les prérogatives particulières dont la simple noblesse jouissoit à l’avénement de Hugues-Capet au trône. Mais il est certain que sous les derniers princes de la maison de Charlemagne, il y avoit un grand nombre de familles autrement anoblies par leurs alliances ou la possession de quelque seigneurie, et qui, par une suite des événemens qui changèrent les fortunes domestiques, comme la fortune de l’état, ne possédoient que des biens roturiers. Elles continuèrent pendant le cours de la révolution qui donna naissance au gouvernement féodal, à être distinguées des familles d’un ordre inférieur; et cette distinction, dont on ne peut douter, suppose nécessairement la jouissance de quelque privilége particulier qui passoit du père aux enfans. Sans ce signe distinctif, comment tous les citoyens qui ne possédoient pas quelque fief, n’auroient-ils point enfin, été confondus dans une même classe?

Peut-être que cette noblesse se trouva assez nombreuse pour forcer les seigneurs à la ménager. Sans doute, qu’elle les servit dans les guerres privées qui revinrent en usage dans la décadence du gouvernement, et mérita par là leur reconnoissance et leur protection; pourquoi donc n’auroit-elle pas toujours joui dans ses patrimoines roturiers, des mêmes franchises que la cléricature attachoit à ceux des clercs? Tout paroît l’indiquer, mais il me semble du moins qu’on ne peut s’empêcher de convenir que sous le règne de Hugues-Capet, les simples gentilshommes n’eussent déjà les mêmes immunités, dont on les voit en possession dans un temps bien postérieur. Bien loin qu’ils aient pu alors acquérir quelques nouveaux priviléges, ils en durent perdre plusieurs. On voit que les seigneurs, de jour en jour, plus jaloux d’étendre leurs droits et leur autorité, s’appliquèrent à dégrader la dignité même des petits fiefs qui relevoient d’eux. Tandis qu’ils ne craignoient point d’offenser leurs vassaux, que, sans égard pour les plaintes et les menaces des évêques, ils faisoient, sans cesse, de nouvelles entreprises sur les possessions que les ecclésiastiques tenoient de leurs pères, seroit-il vraisemblable qu’ils eussent respecté la fortune d’une noblesse peu puissante, et qui n’avoit aucun protecteur?