Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)
Part 14
Carloman, frère de Pepin et oncle de Charlemagne, avoit tenté le grand ouvrage de la réconciliation du clergé et de la noblesse, par l’établissement des[55] précaires; c’est-à-dire, qu’en considération des guerres étrangères dont le royaume étoit menacé de tout côté, et des dépenses extraordinaires des seigneurs, on régla que les terres enlevées à l’église sous la régence de Charles Martel, resteroient entre les mains des ravisseurs, qui payeroient un cens modique aux anciens propriétaires. Pour ne pas ôter toute espérance aux ecclésiastiques, et leur laisser cependant le temps de s’accoutumer peu à peu à leurs pertes, on étoit convenu qu’ils rentreroient en possession de leurs biens à la mort des usufruitiers, à moins que les besoins de l’état n’obligeassent à continuer les précaires. On avoit recommandé d’avoir surtout attention que les églises et les monastères dépouillés ne manquassent pas des choses nécessaires; et on devoit même leur restituer sur le champ leurs terres, s’ils ne pouvoient absolument s’en passer.
Ce traité, dicté par la mauvaise foi, et fait pour établir la paix, n’avoit été propre qu’à perpétuer les divisions. Les ecclésiastiques prétendoient être toujours dans le cas où la restitution devoit avoir lieu, et les seigneurs vouloient qu’il fût toujours de l’intérêt de l’état de renouveler les précaires. Les monastères exposoient leurs besoins, et la noblesse croyoit en avoir de plus grands. Ces querelles éternelles, et d’autant plus capables de produire d’extrêmes désordres, que la forme du gouvernement donnoit plus de chaleur et d’activité aux esprits, furent enfin terminées par Charlemagne.
On fit comprendre aux évêques et aux moines qu’il n’étoit pas raisonnable que, sous prétexte d’être les économes des pauvres, ils ruinassent tous les citoyens, possédassent toutes les terres, et vécussent dans un luxe condamné par leurs maximes. On leur dit sans doute que Dieu méprise les richesses, et n’estime dans les offrandes que la pureté de cœur qui les accompagne et les présente aux pieds des autels. La noblesse, persuadée de son côté que ses usurpations avoient été injustes, quoique les gens d’église fussent condamnables d’avoir abusé de la piété du peuple pour se faire des domaines immenses, pensa que le moyen le moins propre pour légitimer ses nouvelles possessions, étoit d’aigrir et d’irriter sans cesse le clergé, dont les plaintes continuelles empêchoient qu’on ne pût enfin lui opposer la loi de la prescription.
On fit des sacrifices de part et d’autre. Les anciens canons, au sujet de la liberté dans les élections ecclésiastiques, furent remis en vigueur, et Charlemagne renonça au privilége qu’on avoit accordé à Clotaire II, de nommer[56] aux prélatures vacantes. On consola l’avarice du clergé en flattant sa vanité; on le combla d’honneurs, et on ne nomma aucune commission des officiers appelés envoyés royaux, sans y mettre à la tête un ou deux prélats. Par la célèbre ordonnance de 615, dont j’ai déjà fait connoître quelques articles, en parlant de la révolution arrivée sous le règne de Clotaire II, les évêques avoient simplement obtenu que le juge séculier ne connoîtroit point des différens que les clercs auroient entre eux en matière civile, et qu’en matière criminelle il ne pourroit les juger, à moins que le délit ne fût évidemment prouvé. Dans ce cas-là même, lorsque l’action seroit intentée contre un prêtre ou un diacre, le procès devoit être instruit selon les règles canoniques. Les affaires entre les clercs et les laïcs devoient encore être jugées par un tribunal mi-parti, composé d’ecclésiastiques et de séculiers; et toute la prérogative des affranchis, qui avoient obtenu leur liberté par un acte passé dans l’église, se bornoit à ne pouvoir être jugés par le magistrat laïc, sans que l’évêque ou son délégué fût présent au jugement.
Ces bornes, dans lesquelles la juridiction ecclésiastique étoit resserrée, furent levées. Les clercs, dans aucune occasion, ne reconnurent d’autre juge que leur évêque; et tout ce qui étoit sous la protection particulière du clergé jouit du même avantage. On ordonna que les comtes, les juges subalternes et tout le peuple obéiroient avec respect aux évêques. Les justices temporelles ou seigneuriales, que les églises possédoient dans leurs terres, n’eurent pas une compétence moins étendue que celle des autres seigneurs, et leurs juges condamnèrent à mort. Enfin la loi mit spécialement sous sa protection tous les biens et tous les priviléges du clergé.
Les seigneurs consentirent de contribuer aux réparations des églises dont ils tenoient quelques terres en forme de précaires, et de leur payer[57] la dixme. Ils se départirent même de mille droits onéreux auxquels ils avoient assujetti les prêtres de la campagne, sous prétexte de la protection qu’ils leur accordèrent dans les temps de désordre où les seigneuries se formèrent. Cette générosité piqua d’honneur les évêques. Au lieu de prétendre encore que tous les biens que l’église acquéroit par donation, par achat ou autrement, dussent être affranchis des redevances et des servitudes dont ils étoient grevés, ils se soumirent raisonnablement à ne plus acquérir aucune possession sans en acquitter les charges.
Je ne mets pas au nombre des dédommagemens que reçut le clergé le droit de lever la dixme sur les fruits de la terre. Quoiqu’une foule de chrétiens, se croyant liée par les lois des Juifs, regarda dès-lors comme un devoir indispensable d’offrir à Dieu la dixième partie de ses récoltes; je crois que ces chrétiens, par leur libéralité, faisoient un acte de piété, et n’acquittoient pas encore une dette de citoyen. Charlemagne put favoriser cette dévotion et en donner l’exemple; mais on ne trouve, dans aucun de nos monumens, qu’elle ait été convertie sous son règne en tribut nécessaire. Si quelque loi eut parlé en faveur du clergé, pourquoi ne se seroit-il pas servi de cette autorité pour exiger la perception d’un droit qu’il se contentoit de prêcher?
On n’a recours à la fraude qu’au défaut d’un titre solide; et les moines fabriquèrent grossièrement une lettre de Jésus-Christ aux fidelles, par laquelle le Sauveur menaçoit les payens, les sorciers et ceux qui ne payent pas la dixme, de frapper leurs champs de stérilité, de les accabler d’infirmités, et d’envoyer dans leurs maisons des serpens ailés, qui dévoreront le sein de leurs femmes. Les ecclésiastiques firent même intervenir le Diable en leur faveur; et, violant toute règle de vraisemblance, le représentèrent dans une assemblée générale de la nation, comme une espèce de missionnaire et d’apôtre, qui prenoit intérêt au salut des Français, qui étoit fâché de les voir dans la route de la damnation, et tâchoit chrétiennement de les rappeler à leur devoir par des châtimens salutaires. Ouvrez enfin les yeux, disoit le clergé, et renoncez à une avarice criminelle qui vous jette dans la misère! C’est le Diable lui-même qui a causé la dernière famine dont vous vous plaignez. C’est lui-même qui a dévoré les grains dans les épis. Il vous punit de vos péchés, n’en doutez pas, puisqu’il l’a déclaré lui-même avec des hurlemens affreux au milieu des campagnes; sa rage ne s’appaisera point; et il vous menace d’exercer encore le même châtiment sur les chrétiens endurcis qui refusent de payer la dixme.
Il étoit moins difficile de contenter le peuple: accoutumé presque par-tout à être malheureux et à ne point penser, il ne faut en quelque sorte que lui donner de la pâture pour l’intéresser au bien public. Il avoit été traité avec tant d’inhumanité depuis l’établissement des seigneuries et la ruine de l’ancien gouvernement, qu’ayant perdu toute idée de sa dignité et de ses droits, et ne se croyant destiné qu’à servir les passions des grands, il étoit disposé à recevoir, comme une grâce, tout le mal qu’on voudroit ne lui pas faire. Charlemagne donna l’exemple, et renonçant à tous les droits établis par la tyrannie des maires, il ne voulut jouir que de ceux qu’un usage immémorial avoit[58] légitimés. Les grands, à leur tour, commencèrent à avoir honte de leurs injustices et de leurs violences, et la loi vint au secours du peuple opprimé.
On restreignit les charges, les travaux, les corvées que les seigneurs exigeoient des hommes de leurs terres. On pourvut à l’avenir, en ordonnant que l’autorité des coutumes, jusqu’alors trop étendue, toujours équivoque, souvent fondée sur un seul exemple, et par conséquent toujours tyrannique, seroit subordonnée au pouvoir des lois. S’il ne fut pas possible d’anéantir tous les péages, ni toutes ces espèces de douane que la force avoit établis, et qui gênoient prodigieusement le commerce des villes et de la campagne, on y mit du moins de l’ordre. Les plus récens de ces droits furent abolis, de même que ceux dont le public étoit foule sans en retirer aucun avantage. La perception du droit supposa dans le seigneur le devoir de réparer et d’entretenir les chemins et les ponts. On fut libre de faire prendre à ses denrées la route qu’on voulut; et le particulier qui ne les transportoit pas pour les vendre, ne fut sujet à aucune taxe.
L’iniquité des comtes, des seigneurs et des autres magistrats subalternes dans l’administration de la justice, étoit devenue un fléau d’autant plus redoutable pour le peuple, que leur tyrannie s’exerçoit à l’ombre et par le secours des lois. Soit qu’ils refusassent de juger, ou jugeassent mal, les opprimés étoient obligés de souffrir ces injustices; il étoit trop difficile et trop dispendieux de se pourvoir en déni de justice, ou en cassation par-devant le tribunal du prince. Si on y portoit enfin ses plaintes, on n’y trouvoit pour juges que des courtisans corrompus, prêts également à refuser ou à vendre la justice, et toujours disposés, par leur propre intérêt, à condamner les plus foibles. Les assises, que les envoyés royaux tenoient quatre fois par an dans leurs légations, remédièrent à la plupart de ces abus. La conduite des juges fut éclairée; ils furent obligés d’obéir aux lois, dont ils ne furent plus que les organes. Cette cour suprême du roi, où il étoit presqu’impossible de parvenir, fut à-la-fois présente dans chaque province; et la foiblesse du peuple y trouva un asyle toujours ouvert contre la puissance des grands.
Tandis que les envoyés royaux rétablissoient ou maintenoient l’ordre dans les tribunaux subalternes, Charlemagne s’honoroit autant de la qualité de premier juge de la nation, que de celle de général. On peut voir dans Hincmar avec quelle sagesse ce prince rendoit lui-même la justice dans son palais. Quelque nombreuses et importantes que fussent ses occupations, on ne portoit point d’affaire difficile à sa cour, qu’il n’en prît connoissance[59] par lui-même. Ce n’étoient que les procès ordinaires et d’une discussion aisée qu’il abandonnoit à l’apocrisiaire et au comte du palais, qui présidoient sous lui son tribunal, l’un pour juger les affaires des ecclésiastiques, et l’autre celles des laïcs.
Le moyen le plus efficace pour mettre le peuple en état de subsister aisément, étoit de remédier aux abus qui s’étoient introduits dans le service militaire, et qui ruinoient successivement une partie considérable des citoyens. Tout homme libre, ainsi que je l’ai déjà fait remarquer, étoit soldat, et quand son canton étoit commandé pour la guerre, il devoit marcher à ses dépens[60] sous les ordres de son comte ou de son seigneur. Cependant, n’étant pas raisonnable de dégarnir un pays de tous ses habitans, à l’exception des serfs chargés de la culture des terres, et plusieurs citoyens devant même avoir des raisons pour se faire dispenser du service dans de certaines circonstances, les comtes et les seigneurs commettoient les injustices les plus criantes, sous pretexte d’établir à cet égard un ordre avantageux. Ils s’étoient attribué le pouvoir de désigner arbitrairement, avant l’ouverture de chaque campagne, ceux qui serviroient, et ceux qui resteroient dans le sein de leur famille. Dès-lors les plus riches citoyens s’étoient exemptés du service, en achetant la faveur de leur comte ou de leur seigneur; mais ils furent les premiers punis de l’injustice qu’on leur avoit chèrement vendue. Il fallut permettre à des soldats qui n’avoient rien et que l’état ne payoit pas, de commencer par piller leur canton, pour avoir de quoi fournir aux frais de la campagne. Des hommes ramassés dans la lie de la nation, incapables d’agir par amour de la gloire, et qui, sans fortune particulière, ne prenoient aucun intérêt à la fortune publique, ravageoient tout sur leur passage, et étoient chargés de butin avant que d’avoir joint les ennemis.
Charlemagne fit régler par l’assemblée de la nation, qu’il faudroit au moins posséder trois manoirs[61] de terre, c’est-à-dire, trente-six de nos arpens, pour être obligé de faire la guerre en personne et à ses frais. N’avoit-t-on que deux manoirs? on se joignoit à un citoyen qui n’en possédoit qu’un, et celui des deux qui paroissoit le plus propre à supporter les fatigues de la guerre, marchoit, et son compagnon contribuoit à sa dépense pour un ou deux troisièmes, suivant qu’il étoit possesseur d’un ou de deux manoirs. Trois hommes qui ne jouissoient chacun que d’un manoir, s’associoient de même; et les deux qui ne faisoient pas le service personnellement, contribuoient chacun pour un tiers à la dépense de l’autre. Six hommes dont chacun n’avoit qu’un demi-manoir, ne fournissoient à l’état qu’un soldat, en suivant la même cotisation; et avec une moindre possession, on fut exempt de tout service et de toute charge militaire.
Bien loin de continuer à faire un commerce de leur pouvoir, les comtes et les seigneurs, assujettis à une loi[62], qui marquoit en détail tous les cas d’exemption de service, furent eux-mêmes condamnés à payer l’amende pour les citoyens auxquels ils auroient accordé injustement une dispense d’aller à la guerre. Les campagnes ne furent ni pillées, ni dévastées. Les citoyens riches ne furent plus des hommes oisifs à qui la paix devoit ôter toute habitude de courage. La qualité de soldat redevint un titre honorable, et les armées, qu’il fut aisé de plier à une sage discipline, protégèrent la nation sans lui faire jamais aucun tort, et ne furent redoutables qu’aux ennemis.
Les Français étonnés, comprirent par leur propre expérience qu’une classe de citoyens pouvoit être heureuse sans opprimer les autres. C’est par ce sage gouvernement, dont je n’ai développé que les principes généraux, que Charlemagne retira en quelque sorte sa nation du chaos où elle se trouvoit. Aux lois, il joignit son exemple, peut-être encore plus efficace. Qu’on voie dans Hincmar le tableau qu’il nous a laissé de l’ordre admirable qui régnoit dans le palais. Charlemagne ne vouloit pas avoir pour officiers ou pour ministres des courtisans, mais des hommes qui aimassent la vérité et l’état, qui fussent connus par leur expérience, leur discrétion, leur exactitude, leur sobriété, et assez fermes dans la pratique de leur devoir, non-seulement pour être inaccessibles aux présens, mais pour ne pouvoir pas même être éblouis, et trompés par la flatterie, l’amitié et les liaisons du sang.
Croira-t-on que je parle de la cour d’un roi, si je dis que les officiers du palais étoient chargés d’aider de leurs conseils les malheureux qui venoient y chercher du secours contre la misère, l’oppression et la calomnie, ou ceux qui s’étant acquittés de leurs devoirs avec distinction, avoient été oubliés dans la distribution des récompenses? Il étoit ordonné à chaque officier de pourvoir à leurs besoins, de faire passer leurs requêtes jusqu’au prince, et de se rendre leur solliciteur. Qu’il est beau de voir les vertus les plus précieuses à l’humanité, devenir les fonctions ordinaires d’une charge; et, par une espèce de prodige, les courtisans changés en instrumens du bien public, et en ministre de la bienfaisance du prince!
La cour, loin d’être alors un écueil pour la vertu qui y seroit arrivée, étoit une école où les Français apprenoient à connoître le prix de l’honneur, de la justice et de la générosité. N’en doutons pas, car l’auguste simplicité du prince faisoit ignorer aux courtisans tous ces besoins superflus et ridicules, qui en les appauvrissant dans le sein de l’abondance, n’en font presque toujours que des esclaves prostitués à la fortune. La magnificence, le luxe, la pompe, la prodigalité des cours détruisent les mœurs publiques; ce sont autant de preuves certaines de la misère des peuples, et d’avant-coureurs de la décadence des empires.
Que c’est un spectacle agréable pour qui connoît les devoirs de la société, d’examiner le ménage de Charlemagne! Sa femme, impératrice et reine de presque toute l’Europe, comme une simple mère de famille, avoit soin des meubles du palais et de la garderobe de son mari, payoit les gages des officiers, régloit les dépenses de la bouche et des écuries, et faisoit à temps les provisions nécessaires à sa maison. De son côté, Charlemagne, vainqueur des Saxons et des Lombards, craint des empereurs de Constantinople, et respecté des Sarrasins en Asie et en Afrique, gouvernoit ses domaines avec autant de prudence que l’état, veilloit avec économie à ce qu’ils fussent cultivés avec soin, et ordonnoit de vendre les légumes qu’il ne pouvait consommer.
Ce seroit entreprendre un grand ouvrage, que de vouloir faire connoître en détail toute la législation de ce prince. Ses capitulaires embrassent à-la-fois toutes les parties relatives au bien de la société. Si quelques articles nous en paroissent aujourd’hui puérils, ne nous hâtons pas témérairement de les condamner; on les admireroit sans doute en considérant l’ensemble de toute la grande machine dont ils faisoient partie. Si d’autres nous paroissent, et sont en effet barbares, concluons-en seulement que les Français, à peine délivrés des désordres qui avoient ruiné la famille de Clovis, formoient encore un peuple grossier, qui ne pouvoit ouvrir les yeux qu’à quelques vérités.
Les hommes ne changent pas d’idées en un jour; plus nos préjugés sont bizarres et absurdes, plus ils ont de force contre notre raison. Les passions ont leur habitude, qu’on ne détruit que très-lentement. Les progrès vers le bien doivent être souvent interrompus. Si Charlemagne eût voulu arracher brusquement les Français à leurs habitudes et à leurs préjugés, il n’eût fait que les révolter au lieu de les éclairer. Il ne s’agissoit pas de leur donner des lois parfaites en elles-mêmes, mais les meilleures qu’ils pussent exécuter. Voilà le chef-d’œuvre de la raison humaine, quand de la théorie elle passe à la pratique. Il faut louer dans le législateur des Français jusqu’aux efforts qu’il fit pour se rabaisser jusqu’à eux, et n’être sage qu’autant qu’il le falloit pour être utile.
CHAPITRE III.
_Réflexions sur le gouvernement établi par Charlemagne.--Des principes de décadence qu’il portoit en lui-même._
Charlemagne n’avoit fait que ramener les Français aux anciens principes du gouvernement que leurs pères avoient apportés de Germanie; et, s’il eût succédé à Clovis, il lui auroit été facile de les fixer et d’en prévenir la décadence, en établissant de sages proportions entre les différens ordres de l’état. Il auroit empêché que ses sujets n’usurpassent des droits qui devoient les diviser; et tous, aussi unis par l’amour de la liberté qu’ils devinrent ennemis par les injures qu’ils se firent et les prétentions qu’ils formèrent, auroient travaillé de concert à faire le bien général. Mais quand ce prince monta sur le trône, il ne trouva, comme on l’a vu, que des citoyens pleins de haine et de mépris les uns pour les autres et qui n’étoient occupés que de leurs avantages particuliers. La noblesse croyoit que tout devoit lui appartenir; avec le même projet d’accroître ses biens, le clergé aspiroit à tenir seul les rênes du gouvernement; le peuple opprimé ne pouvoit point avoir de patrie; et ces trois ordres, par la nature même de leur constitution actuelle, étoient, en un mot, incapables de se rapprocher, de se confondre, de consentir à n’avoir que les mêmes intérêts, et de former un seul corps.
Dans les circonstances même les plus favorables, les lois d’un gouvernement libre ne s’affermissent qu’avec une extrême difficulté; parce que la liberté, rendant les esprits plus fiers, plus courageux, plus entreprenans, excite toujours quelques orages dans le pays où elle s’établit. Il ne suffit pas d’ordonner à un peuple d’être libre, pour qu’il le soit; il ne suffit pas de porter des lois, il faut changer dans les citoyens la manière de voir, de sentir et de penser, ou leurs anciens préjugés triompheront de la sagesse des magistrats. Si quelques législateurs ont réussi à affermir un gouvernement libre en même temps qu’ils l’ont établi, ils ne donnoient sans doute des lois qu’à une poignée d’hommes renfermée dans une même ville; et Charlemagne gouvernoit une nation nombreuse, répandue dans toute l’étendue des Gaules, dans quelques provinces de Germanie, mêlée même avec plusieurs peuples qui avoient leurs coutumes particulières.
Charlemagne ne se flatta pas de porter à sa perfection l’ouvrage dont il jetoit les fondemens. En partageant l’autorité, en associant tous les citoyens au gouvernement, il ne voulut que les distraire de leurs intérêts personnels. Il espéra que la rivalité du clergé, de la noblesse et du peuple les forceroit d’abord à observer mutuellement, qu’ils s’imposeroient, se tiendroient en équilibre; que chaque ordre, gêné par les deux autres, apprendroit peu à peu à les craindre et les respecter; et que tous s’accoutumant enfin à avoir moins d’ambition, quelques idées communes sur le bien public les prépareroient à y travailler de concert. Pour que ce nouveau gouvernement pût s’affermir, il falloit que les Français en prissent l’esprit; et ce fut l’objet de la politique de Charlemagne pendant tout son règne. Tandis qu’il tendoit une main secourable au peuple, pour le tenir au-dessus de l’oppression et lui rendre quelque courage et ses droits, il appesentissoit l’autre sur les grands, pour les empêcher de s’élever trop haut, et leur apprendre qu’ils n’étoient placés au-dessus du peuple, qu’ils méprisoient, que pour être les artisans[63] de son bonheur.
Mais cet édifice devoit s’écrouler, si Charlemagne, qui étoit l’ame des Français sans le paroître, n’avoit pas un successeur capable d’en soutenir la masse. Son règne, quoique long, ne l’avoit pas été assez pour changer les préjugés et les passions de ses sujets, et son gouvernement, qui n’avoit pas encore pris une certaine consistance, devoit être détruit, si les rênes en étoient confiées à des mains ignorantes.
Dès que le peuple seroit privé de l’appui qui le soutenoit, il devoit retomber dans son néant: l’habitude ne lui avoit pas assez fait connoître ses forces. Les anciennes prérogatives du prince et des seigneurs n’étoient pas oubliées, et les nouvelles n’étoient pas marquées d’une manière assez fixe et assez constante, pour qu’ils ne cherchassent pas encore à les étendre. L’ambition assoupie devoit se réveiller; et les grands, trop puissans pour ne pas écraser le peuple que le prince cesseroit de protéger, devoient bientôt troubler l’état; si le prince de son côté étoit ambitieux, il lui restoit assez d’autorité pour reprendre celle que Charlemagne avoit restituée à la nation.
Le champ de Mai possédoit, il est vrai, la puissance législative; mais, si on y fait bien attention, ce n’étoit en quelque sorte que d’une manière précaire; parce que l’extrême ignorance et les vices des Français n’avoient pas permis à Charlemagne de se désaisir de quelques parties de la puissance exécutrice. Celles qu’il n’auroit pas retenues entre ses mains auroient été mal administrées, et seroient devenues un obstacle à ses desseins. Pour prévenir cet inconvénient, qui l’auroit empêché d’établir les principes de son gouvernement, il y laissoit un défaut qui pouvoit les renverser sous un prince moins sage que lui.