Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 13

Chapter 133,670 wordsPublic domain

Quoique les Français n’eussent osé dépouiller les Mérovingiens, sans consulter le pape Zacharie, et qu’ils ne fussent guères capables de distinguer ce que Dieu fait par une volonté expresse, par une révélation marquée, comme dans le choix de Saül et de David, de ce qu’il permet et autorise seulement, comme protecteur général de l’ordre et des lois de la société; Pepin craignit que ses nouveaux sujets ne le détrônassent, s’il leur déplaisoit, ainsi qu’ils avoient détrôné Childéric, qui étoit aussi l’ouvrage de Dieu. Il ne compta pas sur la protection de Saint Pierre et de Saint Paul; et crut que, s’il étoit malheureux, un nouveau Zacharie pourroit faire changer de résolution aux deux apôtres, et leur apprendre à céder à la nécessité.

Quelque violente passion que Pepin eût eue de se faire roi, il comprit que le nouveau titre dont il étoit décoré, pouvoit affermir la fortune de sa famille, mais ne lui donnoit pas un pouvoir plus étendu que la mairie, dont le nom étoit odieux. Il ne se laissa point enivrer par la faveur inconstante de sa nation; pour la conserver, il voulut la mériter. Il falloit ne pas effaroucher des esprits fiers et hardis, que les dernières révolutions avoient rendus inquiets et soupçonneux. Les seigneurs avoient acquis le plus grand empire dans leurs terres, pendant la régence des premiers maires du palais; et après avoir éprouvé différentes vexations de la part du gouvernement, ils étoient d’autant plus jaloux de l’espèce de liberté qu’ils avoient recouvrée à la mort de Charles Martel, que commençant, à son exemple, à donner des bénéfices[43] et se faire des vassaux, ils avoient attaché à leurs intérêts toute la petite noblesse, que les malheurs du gouvernement avoient ruinée. Pepin s’écarta donc plus que jamais des principes despotiques de son père, pour gouverner avec la même modération que son aïeul. Il ne songea qu’à se rendre agréable à sa nation, et à la distraire de ses divisions intestines, en l’occupant au-dehors par de grandes entreprises. Il convoqua souvent les assemblées des évêques et des seigneurs, corrigea les abus qu’on lui permit de corriger, respecta ceux que la noblesse chérissoit, appliqua, en un mot, plus de palliatifs que de vrais remèdes, aux maux de l’état; et c’est de cette circonspection, ordinaire dans un gouvernement nouveau, que naquit une seconde nouveauté chez les Français.

Sous les premiers rois Mérovingiens, la couronne fut, en quelque sorte, patrimoniale, puisque le royaume se partagea, d’abord, en autant de parties différentes, qu’un prince laissoit d’enfans mâles. Les Français avoient apporté cette coutume de Germanie; et c’est, sans doute, ce qui les avoit divisés en plusieurs tribus, que Clovis réunit. Soit que les Français sentissent enfin, combien cet ordre de succession les affoiblissoit, et que des partages toujours nouveaux et arbitraires, n’étoient propres qu’à causer des troubles domestiques; soit qu’il faille, selon les apparences, l’attribuer à quelqu’événement, ou à quelqu’autre motif moins sage, que nous ignorons, les idées changèrent, à cet égard, après la mort de[44] Caribert; et à la place de ces royaumes de Metz, d’Orléans, de Paris, de Soissons, tout le pays de la domination française ne fut plus divisé qu’en trois parties, connues sous les noms de royaumes d’Austrasie, de Bourgogne et de Neustrie. Clotaire II, qui les avoit réunis, conféra l’Austrasie à son fils Dagobert; et l’exemple qu’il donna de retenir la Neustrie et la Bourgogne, fut suivi par ses successeurs, qui ne les séparèrent jamais. Ne subsistant, en quelque sorte, que deux royaumes, on oublia, peu à peu, que tout prince, par le droit de sa naissance, devoit être roi; et on ne fut point étonné que Thieri, le dernier des trois fils de Clovis II, n’eût d’abord aucune part à la succession de son père.

Il n’en falloit pas davantage chez un peuple à qui son indifférence pour les lois et son goût pour les nouveautés, n’avoient laissé aucune tenue dans le caractère, pour que les droits de la naissance fussent peu respectés. On y eut encore moins d’égard, après que l’Austrasie se fut mise sous la régence d’un duc, et que les maires, sans autre motif que leur intérêt particulier, élevèrent les princes sur le trône, ou les reléguèrent dans un cloître. Ce défaut de règle, en avilissant la race de Clovis, avoit, sans doute, contribué à l’élévation de Pepin; mais il pouvoit nuire à sa postérité. Ce prince ne s’en reposa point sur le serment des Français, la cérémonie du sacre, et les menaces du pape Etienne. Quand il sentit approcher sa fin, il assembla les grands à Saint Denis; et, en demandant leur[45] consentement, pour partager ses états entre ses fils Charles et Carloman, il sembla reconnoître que la naissance ne conféroit point le droit de régner. De ces exemples récens, joints au souvenir des coutumes anciennes, il se forma un nouvel ordre de succession: le trône fut héréditaire dans la famille de Pepin, mais électif par rapport aux princes de cette maison.

CHAPITRE II.

_Règne de Charlemagne.--De la forme de gouvernement établie par ce prince.--Réforme qu’il fait dans l’état.--Ses lois, ses mœurs._

Malgré les précautions que Pepin avoit prises pour assurer la tranquillité publique, sa mort fut suivie de quelques divisions au sujet du partage de son royaume entre Charles et Carloman. Mais celui-ci ne survécut pas long-temps à son père, et le premier se trouvant seul à la tête de la nation française, fut en état de former et d’exécuter les grands projets qui ont fait de son règne, le morceau le plus curieux, le plus intéressant et le plus instructif de l’histoire moderne. Du milieu de la barbarie où le royaume des Français étoit plongé, on va voir sortir un prince à la fois philosophe, législateur, patriote et conquérant. Que ne peut-on retrancher de sa vie quelques excès de cruauté où le porta un zèle indiscret, pour étendre la religion, qu’il n’est permis que de prêcher! Les mœurs publiques étoient atroces. Les Français, dans leur ignorance grossière, pensoient que Dieu avoit besoin de leur épée, pour étendre son culte, comme leur roi, pour agrandir son empire. Les évêques eux-mêmes, éloignés du chemin que leur avoient tracé les apôtres, sembloient avoir entièrement oublié qu’ils vivoient sous la loi de grâce, et que Dieu n’ordonnoit plus que les Saxons fussent traités comme les Philistins et les Amalécites. Tout autre prince, dans ces circonstances, seroit excusable d’avoir pensé que la violence peut être un instrument de la grâce, mais on ne pardonne point à un aussi grand homme que Charles, les erreurs de son siècle; et à cette faute près, sa politique doit servir de leçon aux rois qui règnent sur les peuples et dans les temps les plus éclairés.

Les Français étoient perdus, si Charles, que j’appellerai désormais Charlemagne, eût eu moins de vertu que de génie. Les peuples également opprimés par les seigneurs ecclésiastiques et laïcs, les détestoient également. Le clergé, dont les mœurs[46] scandalisoient tout le royaume, auroit voulu écraser la noblesse, qui n’étoit riche que de ses dépouilles; et la noblesse, pour se débarrasser des plaintes injurieuses et éternelles des évêques et des moines, vouloit achever de les ruiner. Les révolutions qui avoient fait oublier les lois, n’avoient pas même établi à leur place des coutumes fixes et uniformes. On n’avoit consulté que les conjonctures et les convenances, pour agir; et on ne savoit encore obéir que quand on étoit trop foible pour oser se révolter. En un mot, tous les ordres de l’état, sans patrie, sans se douter même qu’il y a un bien public, et ennemis les uns des autres, étoient dans cette situation déplorable que désire, que cherche, que fait naître l’ambition d’un prince assez peu instruit de ses intérêts, pour penser que le comble du bonheur consiste à jouir d’un pouvoir sans bornes.

Charlemagne n’avoit qu’à ne pas s’opposer au cours des événemens que devoient produire les vices des Français, et la nation alloit se trouver asservie au gouvernement le plus arbitraire. C’eût été un jeu pour un génie aussi grand et aussi fécond en ressources que le sien, que de tourner à son profit les divisions de ses sujets, d’humilier les différens ordres de l’état, les uns par les autres, et d’élever la prérogative royale sur la ruine commune de leurs priviléges.

Il n’est pas extrêmement difficile de remédier aux maux d’un peuple dont le gouvernement n’est pas altéré dans le principe fondamental de l’obéissance et de la subordination: quand il subsiste encore une puissance législative, ou qu’on en reconnoît du moins la nécessité, les esprits ont un point de réunion. Les désordres eux-mêmes, deviennent autant de leçons utiles, et il suffit alors de faire à propos quelques règlemens sages, on y obéira. Mais quand les troubles de l’état portent avec eux les simptômes d’une anarchie générale, qu’importe de faire des lois, que le foible se fait un art d’éluder, et le puissant, une gloire de violer? Quelque salutaires qu’elles soient en elles-mêmes, elles deviennent inutiles et augmentent souvent la confusion. C’est à la source du mal qu’il faut alors remonter; et avant que de recommander des choses justes, il faut avoir mis le citoyen dans la nécessité d’obéir.

Bien des princes, en pareil cas, ont cru qu’ils devoient se rendre tout-puissans pour donner de la force aux lois, mais souvent en aigrissant les esprits, ils n’ont éprouvé qu’une plus grande résistance. S’ils ont réussi, ils ont presque toujours abruti leurs sujets par la crainte; ou s’ils ont été assez éclairés, pour ne pas abuser du pouvoir qu’ils ont acquis, ils l’ont laissé à des successeurs indignes d’eux: et le bien passager qu’ils ont produit contre les règles et par force, est devenu l’instrument d’une longue calamité. Charlemagne, dont les vues embrassoient également l’avenir et le présent, ne voulut pas faire le bonheur de ses contemporains, aux dépens de la génération qui lui succéderoit: il apprit aux Français à obéir aux lois, en les rendant eux-mêmes leurs propres législateurs.

Pepin avoit commencé la réforme, en se faisant une règle de convoquer tous les ans, au mois de mai, les évêques, les abbés et les chefs de la noblesse, pour conférer sur la situation et les besoins de l’état. Charlemagne perfectionna cet établissement; il voulut que les assemblées fussent convoquées deux[47] fois l’an, au commencement de l’été et à la fin de l’automne; et la première loi qu’on publia, fut de s’y rendre avec exactitude. Ce prince ne crut pas qu’il suffît d’y appeler les grands; quelqu’humilié que fût le peuple depuis l’établissement des seigneuries et d’une noblesse héréditaire, il en connoissoit les droits imprescriptibles, et avoit pour lui cette compassion mêlée de respect avec laquelle les hommes ordinaires voient un prince fugitif et dépouillé de ses états. Ce ne fut point seulement par esprit de justice qu’il fit tous ses efforts pour lui faire restituer une partie de sa première dignité; il savoit encore que c’étoit le seul moyen de l’intéresser au bien public, de rapprocher la noblesse et le clergé du prince, et de les préparer sans effort à renoncer à la tyrannie qu’ils affectoient et qui faisoit le malheur du royaume. Enfin Charlemagne fut assez heureux pour que les grands consentissent à laisser entrer le peuple[48] dans le champ de Mars, qui par-là redevint véritablement l’assemblée de la nation.

Tant que le champ de Mars avoit subsisté sous les premiers successeurs de Clovis, tout homme libre qui vivoit sous la loi salique ou sous la loi ripuaire, avoit le privilége de s’y rendre, et y occupoit une place. Mais depuis que les Français possédoient un pays très-étendu, et s’étoient extrêmement multipliés par la naturalisation des étrangers, cette méthode n’auroit plus été praticable; et pour prévenir le trouble et la confusion d’une assemblée trop nombreuse, Charlemagne établit à cet égard un nouvel ordre. Il fut réglé que chaque comté députeroit au champ de Mars douze représentans, choisis dans la classe des rachinbourgs, ou, à leur défaut, parmi les citoyens les plus notables de la Cité, et que les avoués des églises, qui n’étoient encore alors que des hommes du peuple, les accompagneroient.

Je ne puis m’empêcher de copier Hincmar en cet endroit. L’assemblée, dit-il, qui se tenoit à la fin de l’automne, après que la campagne étoit finie, n’étoit composée que des seigneurs[49] les plus expérimentés dans les affaires. Elle régloit les gratifications qui devoient se distribuer; et jetant les yeux sur l’avenir, préparoit les matières qui devoient faire l’objet des délibérations dans l’assemblée suivante. On y discutoit les intérêts du royaume relativement aux puissances voisines; on revoyoit les traités; on examinoit avec attention s’il étoit à propos de les renouveler, ou s’il étoit plus avantageux de donner de l’inquiétude à quelque voisin. De-là on passoit à l’examen de l’intérieur de l’état; on cherchoit la cause des abus présens, et on travailloit à prévenir les maux dont on pouvoit être menacé. Jamais le public n’étoit instruit des vues, des débats, des projets, ni des résolutions de cette assemblée. Un secret inviolable empêchoit que les étrangers ne pussent se précautionner contre les entreprises dont ils étoient menacés, et que, dans l’intérieur même du royaume, des mécontens ou des esprits jaloux et inquiets ne s’opposassent par leurs intrigues au bien public.

C’étoit l’assemblée générale du mois de Mai suivant, composée des évêques, des abbés, des comtes, des seigneurs et des députés du peuple, qui recueilloit le fruit de cette première assemblée. C’est là que se régloit l’état de tout le royaume pour l’année courante; et ce qu’on y avoit une fois arrêté, n’étoit jamais changé, à moins de quelque événement imprévu, et qui, par son importance, auroit intéressé le sort général de la nation. Pendant que les trois ordres étoient occupés à régler les affaires, Charlemagne qui, par respect pour la liberté publique, n’assistoit pas à leurs délibérations, mais qui en étoit l’ame par le ministère de quelques prélats et de quelques seigneurs bien intentionnés, auxquels il avoit communiqué une partie de ses vues et de ses lumières, recevoit les présens qu’on lui apportoit, suivant l’usage ancien. Il saluoit les grands, dit Hincmar, que je copie toujours, conversoit avec ceux qu’il voyoit rarement, témoignoit de la bonté aux vieillards, et étoit gai et enjoué avec les jeunes gens.

Quelquefois les trois chambres, séparées du clergé, de la noblesse et du peuple se réunissoient, soit pour se communiquer les règlemens que chaque ordre avoit faits par rapport à sa police ou à ses intérêts particuliers, soit pour discuter les affaires mixtes, c’est-à-dire, qui tenoient à-la-fois au spirituel et au temporel, ou qui, par leur nature, étoient relatives à deux ou à tous les ordres de l’état. Le prince ne se rendoit à l’assemblée que quand il y étoit appelé, et c’étoit toujours pour y servir de médiateur, lorsque les contestations étoient trop animées, ou pour donner son consentement aux arrêtés de l’assemblée. Alors il proposoit quelquefois lui-même ce qu’il croyoit le plus avantageux à l’état; et, avant que de se séparer, on portoit enfin ces lois connues sous le nom de capitulaires, qui, soit qu’elles fussent l’ouvrage de la nation, soit qu’elle les eût simplement adoptées, conservèrent l’usage[50] nouvellement établi d’être publiées sous le nom du prince, qui y prend le titre de législateur suprême.

«Nous voulons, nous ordonnons, nous commandons,» dit Charlemagne dans ses capitulaires; mais ces expressions, qui ont fait croire à plusieurs écrivains que la puissance législative appartenoit toute entière au prince, ne présentoient point alors à l’esprit les mêmes idées que nous y avons attachées depuis; la forme seule du gouvernement les modifioit, et la conduite même de Charlemagne leur ôtoit cette âpreté despotique dont il étoit ennemi, et qui eût blessé des oreilles libres. C’est ainsi que les trois colléges de l’empire d’Allemagne ne sont point offensés aujourd’hui de ces mêmes expressions, dont la chancellerie impériale conserve l’usage, et ne se doutent pas qu’elles puissent être un titre contre la liberté Germanique. Charlemagne vouloit, ordonnoit, commandoit, parce que la nation avoit voulu, ordonné et commandé, et le chargeoit de publier ses lois, de les observer et d’en être le protecteur et le vengeur.

Il n’est pas permis en effet de douter que la puissance législative ne résidât dans le corps de la nation. Charlemagne et Louis le Débonnaire[51] en avertissent eux-mêmes; et les capitulaires disent positivement que la loi n’est autre chose que la volonté de la nation publiée sous le nom du prince. Si Charlemagne a le privilége de faire des règlemens provisoires dans les cas extraordinaires et urgens, sur lesquels la loi n’a rien prononcé, on les distingue[52] formellement des lois, et ils n’en acquièrent la force et l’autorité que quand le champ de Mai les a adoptés. Tel est la doctrine qu’enseignent par-tout les monumens les plus respectables de notre histoire.

Qu’on examine de près la conduite de Charlemagne, et on le verra toujours scrupuleusement attentif à respecter la liberté qu’il avoit rendue à sa nation, dans la vue d’y détruire l’esprit de servitude et de tyrannie, de l’intéresser au bien public et d’en faire l’instrument des grandes choses qu’il méditoit. Il ne se crut jamais exempt d’obéir au champ de Mai; il observa toujours les lois, parce qu’elles servoient de fondemens à sa grandeur, et pour apprendre à ses sujets à les respecter.

Si Tassilon, duc de Bavarois, est condamné à mort par la nation, à cause de ses infidélités, Charlemagne, qui est son parent, et qui, par son humanité, vouloit gagner le cœur des peuples tributaires des Français, ne lui accorde point la vie de son autorité privée, il demande sa grâce à l’assemblée, la sollicite, et l’obtient.[53] Veut-il retenir à sa cour l’évêque Hildebold, l’ecclésiastique qu’il jugeoit le plus propre à remplir dans son palais l’emploi important d’apocrisiaire, il s’adresse au pape pour faire exempter ce prélat des canons qui ordonnent la résidence, et à l’assemblée de la nation pour l’affranchir de la loi qui défendoit aux évêques d’être absens de leur diocèse pendant plus de trois semaines de suite. Ce prince ne commande jamais; il propose, il conseille, il insinue. «Je vous envoie, écrit-il aux évêques assemblés, des commissaires qui, en mon nom, concourront avec vous à corriger les abus qui méritent d’être réformés. Je les ai chargés de vous communiquer quelques projets de règlemens que je crois nécessaires. Mais, de grâce, ne prenez point en mauvaise part des conseils qui ne sont que le fruit de mon zèle pour tout ce qui vous touche. J’ai lu dans l’écriture que Josias, ce prince recommandable par sa piété, ne négligeoit rien pour établir le culte du vrai Dieu; et quoique je sente combien je suis inférieur à ce saint roi, je dois tâcher de suivre son exemple.»

Les Français étoient encore aussi barbares, mais plus vicieux que quand ils s’établirent dans les Gaules. Accoutumés à se laisser conduire au gré de leurs passions et des événemens, sans rien prévoir ni rien craindre, ils ignoroient par où devoit commencer la réforme, et par quels principes il falloit procéder dans cette entreprise importante. Les assemblées générales d’une nation qui possède plusieurs grandes provinces, sont peu propres à l’éclairer. On y voit tout nécessairement d’une manière trop vague, trop confuse, trop sommaire, trop indéterminée. Charlemagne craignoit avec raison que les lois ne fussent sans force à leur naissance même, ou ne tombassent bientôt dans l’oubli, s’il ne mettoit les Français dans la nécessité de connoître en détail par eux-mêmes tous leurs besoins. Il partagea donc tous les pays de sa domination en différens districts ou légations, dont chacun contenoit plusieurs comtés, et renonçant à l’usage ancien, il n’en confia point l’administration à un duc. Il sentoit qu’un magistrat unique, à la tête de chaque province, négligeroit ses devoirs ou abuseroit de son autorité. Des officiers, au nombre de trois ou quatre, choisis dans l’ordre des prélats et de la noblesse, et qu’on nomma envoyés royaux, furent chargés du gouvernement de chaque légation, et obligés de la visiter exactement de trois en trois mois.

Outre les assises, qui ne regardoient que l’administration de la justice entre les citoyens,[54] ces espèces de censeurs tenoient, tous les ans, dans leur province, des états particuliers où les évêques, les abbés, les comtes, les seigneurs, les avoués des églises, les vicaires des comtés, les centeniers et les rachinbourgs étoient obligés de se trouver en personne, ou par leurs représentans, si quelque cause légitime les retenoit ailleurs. On traitoit dans ces assemblées de toutes les affaires de la province; tous les objets y étoient vus dans leur juste proportion; on examinoit la conduite des magistrats et les besoins des particuliers. Quelque loi avoit-elle été violée ou négligée? on punissoit les coupables. Les abus en naissant étoient réprimés, ou du moins ils n’avoient jamais le temps d’acquérir assez de force pour lutter avec avantage contre les lois. Les envoyés faisant le rapport au prince et à l’assemblée générale, de tout ce qu’ils avoient vu, l’attention publique, quelque vaste que fût l’étendue de l’empire Français, se fixoit en quelque sorte sur chacune de ses parties. Rien n’étoit oublié, rien n’étoit négligé. La nation entière avoit les yeux continuellement ouverts sur chaque homme public. Les magistrats, qu’on observoit, apprirent à se respecter eux-mêmes. Les mœurs, sans lesquelles la liberté dégénère toujours en une licence dangereuse, se corrigèrent, et l’amour du bien public, uni à la liberté, la rendit de jour en jour plus agissante et plus salutaire.

Le champ de Mai apprit à se défier de la prospérité, à craindre pour l’avenir, à préparer des obstacles aux abus, à remonter à la source du mal, et fut en état de s’élever jusqu’aux principes d’un bon gouvernement, ou du moins de les connoître et de les saisir quand Charlemagne les lui présentoit. De-là cet amour de la patrie et de la gloire qui parut pour la première fois chez les Français, et en fit une nation toute nouvelle. A mesure que les différens ordres de l’état, traitant ensemble par la médiation de Charlemagne, se rapprochoient et oublioient leurs anciennes inimitiés, ils sentoient accroître leur bonheur particulier et leur attachement pour l’ordre. En divisant tout, dit un tyran, je me rendrai tout-puissant. Soyez unis, disoit Charlemagne à ses peuples, et nous serons tous heureux. Agissant enfin avec ce zèle que donne la liberté, et avec cette union qui multiplie les forces, rien ne put résister aux Français. Ils soumirent une partie de l’Espagne, l’Italie, toutes ces vastes contrées qui s’étendent jusqu’à la Vistule et à la mer Baltique; et la gloire du nom Français, pareille à celle des anciens Romains, passa jusqu’en Afrique et en Asie.