Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 12

Chapter 123,709 wordsPublic domain

Pepin, aussi ambitieux que son prédécesseur et ses collègues, mais sage et patient dans ses entreprises, se fit une politique bien extraordinaire, pour le siècle et la nation où il vivoit, et dont il étoit impossible que les Français, toujours aveugles dans leurs espérances, toujours dupes des événemens présens, et toujours emportés dans leur conduite, fussent capables de démêler les ressorts. Pepin jugea que si les premiers maires avoient pu se permettre les plus grandes injustices, pour se rendre puissans, il n’y avoit plus que la modération et la justice qui pussent justifier leur ambition, et affermir la haute fortune où il étoit élevé. Ce fut à force de prudence, de douceur, de courage et de ménagemens, qu’il tenta de gagner le clergé et la noblesse, qui, souffrant avec impatience, le gouvernement injuste des maires, auroient voulu rendre au prince l’autorité qu’il avoit perdue.

Rien n’est plus dangereux qu’un tyran qui a quelques vertus, ou qui sait en emprunter le masque: aussi, les Austrasiens tombèrent-ils grossièrement dans le piége que Pepin leur avoit tendu. Ils regardèrent comme solidement affermi, un bonheur qu’ils ne devoient qu’aux qualités personnelles de leur maire, et n’imaginèrent pas qu’il pouvoit avoir un successeur indigne de lui. Pepin eut un crédit sans bornes, et quand Thieri III fut tiré du monastère de Saint-Denis, pour succéder à ses frères Clotaire et Childeric, il refusa de le reconnoître. Il ne tenoit qu’à lui de se faire proclamer roi dans un des trois royaumes que comprenoit la domination française; mais il ne permit aux Français Austrasiens, que de lui donner le titre de duc dans leur royaume; et même, pour n’exciter aucune envie, ou du moins ne s’exposer qu’à une partie de ses traits, il voulut avoir un collègue.

La conduite toute différente des maires de Bourgogne et de Neustrie, annonçoit dans ces deux royaumes une révolution prochaine. Leur tyrannie étoit telle, que les grands désespérant de pouvoir défendre leur liberté, n’avoient plus que le choix des plus extrêmes résolutions. Tous les jours exposés à des injures et à des violences, les uns étoient chassés de leurs terres, les autres les abandonnoient pour prévenir l’oppression, et tous cherchoient un asyle en Austrasie; où, par leurs plaintes, ils fournirent à Pepin, un prétexte de satisfaire son ambition, en feignant de n’être que le vengeur des opprimés. Il assembla une armée, qu’il fit marcher contre Bertaire, qui se trouvoit à-la-fois maire de Bourgogne et de Neustrie. Si ce tyran eût été vainqueur, les Français auroient été traités comme les esclaves les plus vils; ou du moins il ne leur restoit d’autre ressource que ce désespoir subit et violent, que le sentiment de la liberté excite quelquefois dans un peuple qui n’est pas encore accoutumé au joug, ni familiarisé avec les affronts. Heureusement Bertaire fut défait, et il périt dans la déroute de ses troupes.

Pepin, qui s’étoit fait une habitude de sa modération, ne sentit peut-être pas, dans le moment qu’il en recueilloit le fruit, tout ce qu’il pouvoit se promettre de sa victoire, de l’attachement des Austrasiens, et de la reconnoissance inconsidérée des Français de Bourgogne et de Neustrie. Peut-être aussi jugea-t-il qu’il étoit égal pour ses intérêts que Thieri III fût roi ou moine. L’ambition éclairée se contente de l’autorité, et dédaigne des titres qui la rendent presque toujours odieuse ou suspecte; Pepin laissa à Thieri, son nom, ses palais et son oisiveté, et ne prit pour lui que la mairie des deux royaumes qu’il avoit délivrés de leur tyran.

Il étoit en état, s’il eût aimé véritablement le public, de corriger une partie des abus, et de donner, enfin, une forme constante à un gouvernement, dont toutes les parties avoient éprouvé de continuelles révolutions. Pepin avoit des lumières supérieures, on ne peut en douter; et une longue suite de malheurs avoit appris aux Français qu’on ne peut cesser d’être l’esclave des passions des hommes, qu’en se soumettant à l’autorité des lois. Mais on diroit que Pepin, plus jaloux de commander arbitrairement, que de mériter la gloire d’un législateur équitable, voulût qu’il subsistât des désordres, dans la vue, sans doute, de se rendre plus nécessaire, et d’occuper continuellement les esprits de ses entreprises. Il rendit une sorte de dignité aux grands qui avoient perdu leur crédit en cessant d’être unis. Il en convoqua, il est vrai, assez souvent les assemblées, pour faire croire qu’il en étoit autorisé, mais trop rarement pour qu’il en fût gêné. Il gouverna avec un pouvoir absolu, qu’on ne lui contesta point, parce qu’il sut le déguiser en politique, aussi adroit qu’ambitieux. Il eut l’art, enfin, de se rendre tellement propre l’autorité que les maires avoient usurpée, qu’il accoutuma les Français à regarder le duché d’Austrasie et les mairies de Bourgogne et de Neustrie, comme une portion de son patrimoine même; et sans le secours d’aucune loi, ses dignités devinrent héréditaires dans sa famille.

Tant de puissance devoit être le partage de Charles-Martel; mais soit que Pepin voulût punir, sur ce fils, les chagrins domestiques que sa mère lui avoit causés, soit que cet homme, qui gouvernoit arbitrairement les Français, fût lui-même gouverné plus arbitrairement par sa seconde femme, il revêtit de toutes ses dignités son petit-fils Théodebald; de sorte qu’à la honte de toute la nation, Dagobert III, encore enfant, eut pour maire un autre enfant, qui étoit sous la tutelle de Plectonde sa grand’mère et veuve de Pepin.

Cette régente se trouvoit dans la situation la plus critique. L’élévation de son petit-fils étoit, par sa bizarrerie même, une preuve certaine qu’il n’y avoit ni principe, ni règle dans le gouvernement; et que les seigneurs se conduisant au hasard, ne savoient plus ce qu’ils pensoient de la royauté, de la mairie, ni de leur propre état. Après toutes les révolutions que les Français avoient éprouvées, rien ne devoit paroître extraordinaire; mais au milieu des caprices de la fortune, dont le royaume étoit le jouet, si on pouvoit tout oser et tout entreprendre avec quelque espérance de succès, on devoit craindre aussi de trouver, à chaque pas, un écueil inconnu. Ne pouvant se tracer un plan fixe et suivi de conduite qui prévînt tous les dangers, le gouvernement se voyoit réduit à changer la politique, à mesure que les événemens changeroient, et couroit, par conséquent, à sa perte. Tout ce que put faire l’espèce de souveraine qui gouvernoit à-la-fois, l’Austrasie, la Neustrie et la Bourgogne, ce fut de faire arrêter Charles-Martel, dont elle craignoit l’esprit hardi, ambitieux et entreprenant; mais cette démarche ne procura qu’un calme bien court. Il se préparoit d’un autre côté, une révolution, et elle auroit coûté une guerre cruelle aux Français, si Plectonde avoit eu quelque demi-talent, pour défendre la dignité de son petit-fils, qui fut conférée à Rainfroi.

Charles-Martel, cependant, eut le bonheur de s’échapper de sa prison; et l’Austrasie, où il se réfugia, le reconnut aussitôt pour son duc. C’étoit un homme qui avoit toutes les qualités de l’esprit, dans le degré le plus éminent; son ambition brillante, audacieuse et sans bornes, ne craignoit aucun péril. Aussi dur et inflexible envers ses ennemis, que généreux et prodigue pour ses amis, il força tout le monde à rechercher sa protection. Il crut que Rainfroi occupoit une place qui lui appartenoit; il lui fit la guerre, le défit, et prit, comme son père, le titre de maire de Bourgogne et de Neustrie. Pepin avoit été un tyran adroit et rusé; Charles Martel ne voulut mériter que l’amitié de ses soldats, et se fit craindre de tout le reste. Il traita les Français avec une extrême dureté; il fit plus, il les méprisa. Ne trouvant par-tout que des lois oubliées ou violées, il mit à leur place, sa volonté. Sûr d’être le maître, tant qu’il auroit une armée affectionnée à son service, il l’enrichit, sans scrupule, des dépouilles du clergé, que ses mauvaises mœurs rendoient peu puissant, qui possédoit la plus grande partie des richesses de l’état, et qui fut alors traité comme les Gaulois l’avoient été dans le temps de la conquête.

Charles Martel n’ignoroit pas que les rois Mérovingiens avoient d’abord dû leur fortune, et ensuite, leur décadence à leurs bénéfices. Il en créa de nouveaux, pour se rendre aussi puissant qu’eux; mais il leur donna une forme toute nouvelle, pour empêcher qu’ils ne causassent la ruine de ses successeurs. Les dons que les fils de Clovis avoient faits de quelques portions de leurs domaines, n’étoient que de purs dons, qui n’imposoient aucun devoir particulier[37], et ne conféroient aucune qualité distinctive. Ceux qui les recevoient, n’étant obligés qu’à une reconnoissance générale et indéterminée, pouvoient aisément n’en avoir aucune, tandis que les bienfaiteurs en exigeoient une trop grande; et de-là devoient naître des plaintes, des reproches, des haines, des injustices et des révolutions.

Les bénéfices de Charles Martel furent, au contraire, ce qu’on appela depuis des fiefs, c’est-à-dire, des dons faits, à la charge de rendre au bienfaiteur, conjointement ou séparément, des services[38] militaires et domestiques. Par cette politique adroite, le maire s’acquit un empire plus ferme sur les bénéficiers; et leurs devoirs désignés les attachèrent plus étroitement à leur maître. Cette dernière expression paroîtra peut-être trop dure; c’est cependant l’expression propre; puisque ces nouveaux bénéficiers furent appelés du nom de vassaux, qui signifioit alors, et qui signifia encore pendant long-temps, des officiers domestiques.

Charles Martel, toujours victorieux et sûr de la fidélité de son armée, regarda les capitaines qui le suivoient, comme le corps entier de la nation. Il méprisa trop les rois Dagobert, Childéric et Thieri-de-Chelles, dont il avoit fait ses premiers sujets, pour leur envier leur titre. A la mort de ce dernier, il voulut que les Français se passassent d’un roi, et en mourant il n’appela pas les grands de la nation, mais ses[39] vassaux, c’est-à-dire, les capitaines de ses bandes et les officiers de son palais, pour être témoins du partage qu’il fit entre ses fils Carloman et Pepin, de toutes les provinces de la domination française, qu’il regardoit comme sa conquête et son patrimoine.

Un gouvernement aussi long et aussi arbitraire que celui de Charles Martel avoit effarouché tous les esprits; et c’est sans doute pour les calmer, que Pepin, moins hardi que Carloman, qui gouverna l’Austrasie en son nom, jusqu’au moment qu’il embrassa la vie monastique, fit proclamer Childéric III, roi de Bourgogne et de Neustrie; et cette vaine cérémonie produisit l’effet que le maire en attendoit. Parce qu’il n’avoit pas les vices de son père, on crut qu’il auroit les vertus de son aïeul. Le peuple qui, depuis long-temps, ne prenoit aucun intérêt à la chose publique, parce qu’il étoit trop éloigné de rien espérer de favorable, crut, sur la parole de Pepin, qu’il alloit être moins opprimé. La noblesse qui, en sentant sur elle, une main moins pesante que celle de Charles Martel, auroit été capable de se soulever, si Pepin ne l’eût flattée, ne fut qu’inquiète et orgueilleuse. Les uns étoient las de la mairie, dont les inconvéniens étoient présens, sans savoir ce qu’il falloit substituer à sa place; les autres regrettoient l’ancienne royauté, dont on n’avoit presqu’aucun souvenir; et personne ne songeoit que pour rétablir l’ordre, il falloit qu’il n’y eût que les lois qui eussent un pouvoir absolu.

Le clergé occupé de la restitution des biens qu’on lui avoit volés, rendoit la mémoire de Charles Martel odieuse, et publioit sa damnation, pour obliger son fils à réparer ses injustices. Mais Pepin se bornoit à croire qu’il lui suffisoit de désapprouver la conduite de son père, pour n’être pas son complice. Il étoit trop ambitieux et trop habile, pour ne pas ménager les soldats de Charles Martel, qui faisoient toute sa force, et qui, malgré les exhortations et les menaces des évêques et des moines, avoient pris le parti de ne point abandonner leurs usurpations. Le clergé voyant, enfin, que ses plaintes ne produisoient aucun effet salutaire sur la conscience endurcie des ravisseurs, se mit sous la protection spéciale de Pepin, qui le flatta, le consola, et, en lui donnant des espérances pour l’avenir, l’attacha à sa fortune.

Tout préparoit une révolution dans le gouvernement; les Français la désiroient, les uns, parce qu’ils étoient attachés à Pepin, les autres, par inconstance ou par lassitude de l’administration présente, et le maire profita de cette disposition des esprits, pour s’emparer de la couronne. Mais il voulut la recevoir comme un don de son peuple, et le peuple ne la donna qu’après avoir consulté le pape Zacharie sur les droits de Pepin et de Childéric. Le pontife, qui avoit tout à redouter de l’un, et rien à craindre de l’autre, décida que le maire pouvoit prendre le titre de roi, puisqu’il en faisoit les fonctions; et Childéric, dégradé par ce jugement, fut relégué avec son fils, dans un cloître. Ainsi finirent dans l’humiliation, les derniers princes d’une maison, dont le chef avoit fondé l’empire des Français dans les Gaules. Cette révolution ne changea rien à l’autorité réelle de Pepin, ni au sort de la nation; et la royauté, après avoir éprouvé les disgraces les plus entières, se trouva encore en possession de tous les droits qu’elle avoit eus, avant le règne de Clotaire II.

CHAPITRE VII.

_Pourquoi la nation française n’a pas été détruite sous la régence des rois Mérovingiens._

Pendant que les princes Mérovingiens regnèrent dans les Gaules, l’Europe fut accablée du poids des barbares qui la déchiroient. Ce que Tacite[40] avoit prévu, arriva; la ruine de l’Empire Romain avoit allumé des guerres civiles entre toutes les nations, et les barbares, avides de faire des conquêtes, mais gênés les uns par les autres, ne pouvoient prendre une assiette assurée dans le pays qu’ils avoient envahi. Les révolutions se succédèrent rapidement; des débris d’une puissance, il s’en formoit plusieurs; et si quelqu’une d’entre elles sembloit menacer les autres de les engloutir, elle s’affoiblissoit par ses propres victoires, et tomboit en décadence, dès qu’elle vouloit jouir de ses avantages.

Le royaume des Hérules, si fameux par la fin d’Augustule et de l’Empire d’Occident, ne subsista lui-même que quatorze ans, et fit place à la monarchie des Ostrogoths, que Théodoric fonda, et qui, bientôt après, fut détruite par Narsez. L’histoire ne parle plus des Huns, des Alains, des Suéves, etc. Les Vandales, qui ont traversé la Gaule et l’Espagne en conquérans, établissent leur domination en Afrique, et se voient enlever leur proie par Bélisaire. Le royaume de Bourgogne devient une province des Français. Les Lombards fondent, l’épée à la main, un nouvel empire en Italie, qui sera bientôt renversé par Charlemagne, après avoir été menacé de sa ruine par Pepin. Les Visigoths, chassés des terres qu’ils occupoient dans les Gaules, voient anéantir leur puissance en Espagne, par un peuple sorti de l’Arabie, qui combattoit pour conquérir des royaumes, et étendre sa religion. Les Sarrasins, ambitieux et fanatiques, avoient déjà changé la face de l’Asie et de l’Afrique, et se répandant des Pyrénées dans les Gaules, préparoient aux états des Mérovingiens, une servitude aussi prompte que funeste, tandis que la Germanie, si redoutable jusqu’alors, et si féconde en soldats, menaçoit encore tous ses voisins. Les Bavarois, les Allemands, les Turingiens et les Saxons, surtout, plus puissans que ne l’avoient été les Français, sous le règne de Clovis, étoient las d’habiter leurs forêts, et à l’exemple des peuples qui les avoient précédés, ne méditoient que des conquêtes. Chaque nation, en un mot, se trouvoit dans un état de crise, et il sembloit qu’un peuple ne pût subsister qu’en détruisant ses voisins.

Par quelle cause la nation française est-elle presque la seule qui n’ait pas subi le même sort qu’éprouvèrent ces tribus de barbares qui pénétrèrent dans les provinces de l’Empire Romain? Dire qu’elle fut, ou plus brave, ou plus sage, ce seroit lui donner un éloge qu’elle ne mérite pas. On sait que tous les peuples qui venoient de Germanie, avoient un courage égal; et ce que j’ai dit du gouvernement des Français, toujours conduits au hasard par les événemens, doit faire juger qu’il étoit bien difficile d’avoir plus de vices et moins de prudence qu’eux. Les Français, en effet, ne furent que plus heureux. Tout le malheur de quelques peuples, fut de paroître les premiers sur les terres de l’Empire. En subjuguant des provinces où ils n’étoient connus que par la terreur, que leurs courses et leurs ravages y avoient répandue, ils y inspirèrent une haine violente contre eux; de sorte que, se trouvant entourés d’ennemis, au milieu de leurs conquêtes, il leur fut d’autant moins facile d’y affermir leur puissance, qu’ils laissoient derrière eux, des peuples nombreux, à qui ils avoient ouvert le chemin, que leur exemple encourageoit, et qui étoient assez forts pour les chasser de leurs nouvelles possessions.

Quand les Français, au contraire, s’établirent en deçà du Rhin, les Gaulois commençoient à se familiariser avec les mœurs et les coutumes Germaniques. Le temps leur avoit appris à trouver, en quelque sorte, tolérable, ce qui leur avoit d’abord paru monstrueux. Clovis et ses sujets, quoique païens, étoient moins odieux que les Bourguignons et les Visigoths, qui avoient apporté les erreurs de l’arianisme dans les Gaules. Les Français abjurèrent sans peine, leur religion, pour prendre celle des vaincus, qui les regardèrent alors comme les protecteurs et les vengeurs de la foi.

Clovis, en s’établissant tard dans les Gaules, laissa derrière lui, des ennemis moins puissans et moins nombreux. Les premiers barbares étoient toujours allés en avant, sans songer à se faire des établissemens solides, parce qu’ils étoient poussés par d’autres barbares qui marchoient à leur suite, et qu’ils n’avoient à vaincre devant eux, que des Romains consternés, et qui ne savoient pas se défendre. Les Français, au contraire, bornés dans les provinces méridionales et occidentales des Gaules, par les Bourguignons, les Visigoths et les Bretons, aux dépens de qui il étoit beaucoup plus difficile de s’agrandir, conservèrent le pays qu’ils possédoient en Germanie. Ils y portèrent souvent la guerre, et, en soumettant les Allemands, les Bavarois et les Frisons, qui auroient pu les subjuguer, si on avoit négligé de les contenir au-delà du Rhin, ils s’en firent un rempart contre les autres peuples de Germanie.

Il est assez curieux d’observer que les vices mêmes de la constitution des Français contribuèrent au salut de leur empire. A ne considérer que la différence qu’il y avoit entre la férocité des Français et les mœurs plus douces et plus humaines des Gaulois, il n’est pas douteux que la conduite de la nation qui rédigea les lois Saliques et Ripuaires, ne paroisse d’abord moins sage que celle des Bourguignons et des Visigoths, qui ne composèrent qu’un même peuple avec les vaincus, en faisant des lois[41] communes, générales et impartiales, qui confondoient leurs droits. Mais c’étoit prendre en partie les mœurs des vaincus. Les Visigoths et les Bourguignons pouvoient emprunter plusieurs choses utiles des Gaulois, mais il leur étoit impossible de les estimer assez, pour se mêler et se confondre avec eux, sans qu’ils en fussent amollis, et sans perdre cette valeur, à laquelle ils avoient dû leurs premiers avantages.

Les Français, au contraire, en forçant leurs sujets de renoncer aux lois romaines, pour adopter les coutumes germaniques, s’ils vouloient participer aux priviléges de la nation conquérante, donnèrent aux Gaulois, les mœurs de leurs vainqueurs. On vit disparoître des Gaules cette paresse, ce découragement, cet affaissement des esprits qui avoient été nécessaires aux empereurs pour établir leur despotisme. Dans les circonstances où se trouvoient alors les barbares, un état devoit tirer bien moins d’avantages d’un commencement de police qui auroit été très-imparfait, que de cette férocité brutale qui conservoit la fierté de la valeur germanique, et préparoit les Gaulois à devenir des soldats aguerris.

Que les provinces de la domination française n’eussent pas d’abord été partagées en autant de royaumes qu’un roi laissoit de fils; que ces partages, au lieu d’être enclavés les uns dans les autres, et de donner souvent à deux princes différens, une même[42] ville, eussent été faits suivant les règles d’une sage politique; les Français moins divisés entre eux par des haines et des intérêts domestiques, auroient commencé à être plus citoyens que soldats; et n’auroient pas, cependant, été assez bons citoyens, pour mettre leur pays en sûreté contre les étrangers. Que dans leurs guerres, ils eussent cessé d’être des brigands, que tout ne fût pas devenu la proie et le butin du vainqueur; ils se seroient bientôt lassés de porter les armes, la guerre ne leur eût paru qu’un métier dur et pénible, il auroit fallu avoir une armée mercenaire, la payer des impôts levés sur les peuples; et les Français, amollis comme les Vandales, les Visigoths, &c. n’auroient plus été en état de contenir les Germains au-delà du Rhin, et les Sarrasins au-delà des Pyrénées. Le génie tout militaire que les Français répandirent dans les Gaules, leur conserva leur conquête; il les rendit plus forts que leurs ennemis, dont le gouvernement n’étoit pas moins vicieux que celui des rois Mérovingiens.

_Fin du livre premier._

OBSERVATIONS SUR L’HISTOIRE DE FRANCE.

LIVRE SECOND.

CHAPITRE PREMIER.

_Origine du sacre des rois de France.--Du gouvernement et de la politique de Pepin.--Il s’établit un nouvel ordre de succession au trône._

Jusqu’à Pepin, l’inauguration des rois de France n’avoit été qu’une cérémonie purement civile. Le prince, élevé sur un bouclier, recevoit l’hommage de son armée, et étoit ainsi revêtu de toute l’autorité de ses pères. Pepin, pour rendre son couronnement plus respectable aux yeux de ses sujets, y intéressa la religion, et transporta chez les Français, une coutume qui n’avoit été connue que chez les Juifs. Sacré d’abord par Boniface, évêque de Mayence, dont la sainteté étoit alors célèbre, il fit réitérer cette cérémonie par le pape Etienne III, qui vint implorer sa protection contre les Lombards.

Le pontife, qui sacra aussi les fils de Pepin, ne manqua point de les appeler, ainsi que leur père, les oints du Seigneur. Il confondit toutes les idées, et appliquant les principes du gouvernement tout divin, dont les ressorts étoient autant de miracles, au gouvernement des Français, que Dieu abandonnoit au droit naturel et commun à tous les hommes; Etienne compara la dignité de Pepin à la royauté de David, qui étoit une espèce de sacerdoce, et contre laquelle les Juifs ne pouvoient attenter, sans sacrilège. Les Français venoient d’élire Pepin librement, et sans qu’aucun prophète l’eût ordonné de la part de Dieu; le pontife leur dit cependant, que ce prince ne tenoit sa couronne que de Dieu seul, par l’intercession de Saint Pierre et de Saint Paul, et les menaça des censures de l’église, s’ils se départoient jamais de la fidélité et de l’obéissance qu’ils dévoient à Pepin et à sa postérité.