Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 10

Chapter 103,720 wordsPublic domain

Il est vraisemblable cependant que les successeurs de Clovis n’auroient attaqué, ni si promptement ni si hardiment les libertés de la nation, si les grands, qu’on appeloit Leudes[17], fidelles, ou Antrustions, eussent encore été tels dans les Gaules qu’ils avoient été en Germanie. Ce n’étoit qu’après s’être distingué par quelqu’acte éclatant de courage, qu’un Français étoit autrefois admis à prêter le serment de fidélité au prince. Par cette cérémonie, on étoit tiré de la classe commune des citoyens, pour entrer dans un ordre supérieur, dont tous les membres, revêtus d’une noblesse personnelle, avoient des priviléges particuliers, tels que d’occuper dans les assemblées générales une place distinguée, de posséder seuls les places publiques, de former le conseil toujours subsistant de la nation, ou cette cour de justice dont le roi étoit président, et qui réformoit les jugemens rendus par les ducs et les comtes. Les Leudes ne pouvoient être jugés dans leurs différends que par le prince, et ils exigeoient une composition plus considérable que les simples citoyens, quand on les avoit offensés.

Après la conquête des Gaules, la fortune commença à tenir lieu de mérite. Ce ne furent plus les citoyens les plus dignes de l’estime publique, qui composèrent seuls l’ordre des Leudes; les plus riches ou les plus adroits à plaire y furent associés: c’étoit accréditer l’avarice et la flatterie. Les princes admirent au serment des Gaulois qui s’étoient naturalisés Français, et ces nouveaux Leudes ne furent pas moins indifférens sur la liberté, ni moins courtisans que les évêques. Toute émulation fut éteinte, quand des esclaves même que leurs maîtres venoient d’affranchir, furent scandaleusement élevés aux dignités dont on récompensoit autrefois les services et les talens les plus distingués.

Les prédécesseurs de Clovis, et vraisemblablement ce prince lui-même, s’étoient fait respecter des grands, en ne leur donnant que quelque présent médiocre, tel qu’un cheval de bataille[18], un javelot, une francisque ou une épée. Ces récompenses, alors si précieuses, parurent viles après les changemens survenus dans la fortune des Français et les mœurs des Leudes. Les rois Mérovingiens, toujours intéressés à ménager ces derniers, pour agrandir la prérogative royale sans soulever le reste de la nation, imaginèrent donc un nouveau genre de libéralités plus propre à leur plaire; ils donnèrent quelque portion de leur domaine même; et c’est ce que nos anciens monumens appellent indifféremment bénéfice ou fisc, et que quelques écrivains modernes ont eu tort de confondre avec les possessions qu’on a appellées depuis des fiefs.

Soit par défaut de connoissances ou d’économie, soit par une suite des partages survenus dans les successions, les Français voyoient diminuer de jour en jour la fortune que leurs pères avoient acquise. Le prince, qui réparoit ces disgraces, ne parut plus le simple ministre des lois. Sous une vaine apparence d’aristocratie, les fils de Clovis, qui avoient subjugué le conseil de la nation par leurs bienfaits, s’en trouvèrent les maîtres; ils s’emparèrent d’autant plus aisément de toute la puissance publique, que, pour s’assurer de la reconnoissance des courtisans, et s’attacher par l’espérance ceux-mêmes à qui ils n’accordoient aucune grâce, ils avoient eu la précaution de se réserver le droit de reprendre à leur gré les bénéfices qu’ils avoient accordés.

Rien ne pouvoit résister à des princes qui savoient si bien user de leur fortune. Loin de s’opposer à leurs injustices, des Leudes qui vouloient les enrichir pour les piller, et les rendre puissans pour abuser de leur puissance, les encourageoient à mépriser les lois, et leur apprenoient l’art de se faire de nouvelles prérogatives. Je ne crois pas qu’il soit impossible de distinguer les entreprises inspirées par les Leudes Gaulois d’origine, de celles qui étoient l’ouvrage des Français. L’établissement des douanes, des capitations, et des impôts sur les terres; ces préceptions odieuses, ou ces diplômes par lesquels le prince accordoit des priviléges particuliers, dispensoit de la loi, et ordonnoit même quelquefois de la violer de la manière la plus criminelle, ont une analogie évidente avec l’ancien gouvernement des empereurs, et supposent des connoissances et un raffinement que les Français n’avoient pas. S’emparer, au préjudice des héritiers légitimes, de la succession de ceux qui mouroient sans testament; autoriser les fermiers des domaines royaux à faire paître leurs troupeaux sur les terres de leurs voisins; se croire le maître de tout, parce qu’on est le plus fort et le plus injuste: tout cela ne demande que l’insolence et la brutalité que les Français avoient apportées de Germanie.

Cependant les rois Mérovingiens ne sachant point agrandir leur autorité avec méthode, et forcer toutes les parties de l’état à se courber à la fois sous le poids de leur sceptre; plusieurs grands, qui conservoient encore l’ancien esprit de la nation, ou qui étoient les plus riches et les plus puissans, eurent le courage et le bonheur d’échapper au joug qu’on leur avoit préparé. Soit qu’ils craignissent les forces de la cour et fussent intimidés par l’indifférence avec laquelle le peuple voyoit la décadence du gouvernement, soit qu’ils aimassent moins la liberté publique que leur propre élévation, ils n’entreprirent rien en faveur des lois, et profitèrent au contraire des exemples d’injustice qu’on leur donnoit. Les nouveautés, avec lesquelles les Français commençoient à se familiariser, et les désordres qui en résultoient, sembloient autoriser toutes les violences; on essaya ses forces; on tenta des entreprises, et dès que quelques grands espérèrent de pouvoir devenir impunément des tyrans, ils se firent des droits sur leurs voisins qui possédoient des terres avec la même indépendance qu’eux, et donnèrent ainsi naissance à nos seigneuries[19] patrimoniales.

Quoique la plupart des premières seigneuries doivent vraisemblablement leur origine à l’injustice des Leudes qui, abusant de leur crédit ou de leurs forces, exigèrent des corvées et des redevances de leurs voisins, les gênèrent par des péages, et se rendirent les arbitres de leurs querelles, pour percevoir à leur profit les mêmes droits que les plaideurs devoient à leurs juges naturels: je ne doute pas cependant que d’autres n’aient été le fruit d’une protection justement accordée, et de la reconnoissance qu’elle méritoit.

En effet, les différens princes qui, après le règne de Clovis, partagèrent entre eux les provinces de la domination Française, étoient continuellement en guerre les uns contre les autres, ou contre leurs voisins. Tandis que leurs armées, sans discipline, traversoient les Gaules en ravageant tout sur leur passage, ne distinguoient point si elles étoient en pays ami ou ennemi, et regardoient les hommes mêmes comme une partie du butin; les habitans de la campagne, pour se mettre à l’abri du pillage, et même de la servitude, se réfugioient avec leurs effets les plus précieux, dans les châteaux de quelques Leudes puissans, ou dans les églises, dont le patron, célèbre par ses miracles, avoit sur-tout la réputation d’être peu patient[20] et fort vindicatif. Ils s’ouvroient ces asyles par des présens; et ce qui ne fut d’abord que le gage de la reconnoissance envers leurs protecteurs, devint, avec le temps, la dette d’un sujet à son seigneur.

Les ducs, les comtes et les centeniers avoient tous acheté leur emploi, ou s’en étoient rendus dignes par quelque lâcheté, depuis que le prince s’étoit attribué le pouvoir d’en disposer sans consulter le champ de Mars; et ses magistrats, chargés de toutes les parties du gouvernement dans leurs provinces, faisoient un commerce scandaleux de l’administration de la justice. Après avoir violé toutes les lois, dont les préceptions ou les ordres particuliers du roi tenoient la place, on en étoit venu jusqu’à ne plus daigner s’en tenir aux formalités ordinaires. Pour se soustraire à la tyrannie de ces tribunaux iniques, de malheureux citoyens se soumirent dans leurs différends, à l’arbitrage de ceux qui les avoient protégés contre l’avarice et la cruauté des soldats. Bientôt ils ne reconnurent plus d’autre juge. Malgré les efforts des comtes et des ducs, la nouvelle juridiction des seigneurs fit chaque jour des progrès, et quand cette coutume eut acquis une certaine force, et fut assez étendue pour qu’on n’osât plus tenter de la détruire, l’assemblée des Leudes défendit expressément aux magistrats publics d’exercer aucun acte de[21] juridiction dans les terres des seigneurs.

Je ne m’arrêterai pas à faire le tableau des maux que produisirent les nouveautés dont je viens de parler; les plaintes de nos anciens historiens ne sont point exagérées à cet égard. A quel excès ne doivent pas se livrer les Français, puisqu’ils avoient joint aux vices féroces qu’ils apportèrent de Germanie, les vices lâches qu’ils avoient trouvés dans les Gaules? Effarouchés par les obstacles, enhardis par les succès, ils s’accoutumèrent à commetre de sang froid des actions atroces, que l’emportement le plus furieux ne pourroit justifier. Les lois de l’humanité, les droits du sang furent violés sans remords; aucune bienséance ne suppléoit aux règles inconnues de la morale; la perfidie étoit respectée; et les rois, comme leurs sujets, ne mettoient aucun art à déguiser leurs plus grands attentats. Si Childebert II veut se défaire de Magnovalde, il le flatte, le caresse, l’attire à sa cour sous prétexte d’une fête, et le fait assassiner au milieu du spectacle. On jette son cadavre par les fenêtres du palais; et en se saisissant de ses biens, le prince ne daigne pas même faire connoître les motifs d’un forfait qui rompt tous les liens de la société. Marculfe nous a conservé le modèle des lettres par lesquelles les Mérovingiens mettoient sous leur sauvegarde un assassin qu’ils avoient chargé du soin de les servir.

Je dois le remarquer avec soin, ces attentats infâmes dont nos chroniques sont souillées, sont devenus entre les mains de quelques écrivains modernes autant d’argumens pour prouver que le gouvernement des Français étoit et devoit être purement arbitraire: ils ont conclu du fait au droit; ils ont pris l’abus des mœurs pour la loi politique, et pour la constitution naturelle de l’état, la contorsion forcée dans laquelle la violence d’une part, et la foiblesse de l’autre, tenoient le corps entier de la nation. Mais les faits ne supposent, ni ne donnent aucun droit, s’ils ne sont reconnus pour les actes d’une autorité légitime. La loi qui les condamne est violée, et non pas détruite; et cette loi, qui n’a pas été la règle de quelques princes ou de quelques citoyens avares, sanguinaires et ambitieux, doit au moins en servir aux philosophes qui jugent leurs actions. Qui veut peindre avec fidélité les révolutions de notre gouvernement sous la première race, doit dire que dans l’anarchie où le mépris des lois fit tomber les Français, la nation fut au pillage. Les Leudes, les princes, chacun usurpa de nouveaux droits, et l’empire de la force subsista jusqu’à ce qu’enfin les évènemens ramenèrent des lois sous le règne de Pepin.

CHAPITRE IV.

_De la conduite et des intérêts des différens ordres de l’état.--Comment les bénéfices conférés par les rois Mérovingiens deviennent héréditaires.--Atteinte que cette nouveauté porte à l’autorité que ces princes avoient acquise._

Si les fils de Clovis avoient été les seuls maîtres de l’état, il est vraisemblable que les Français, quoiqu’ils regardassent chaque violence en particulier comme un événement commun, ordinaire et analogue à la férocité des mœurs publiques, n’auroient pas souffert patiemment cette longue suite d’injustices et de vexations, qui, en menaçant également tous les ordres du royaume, devoit faire craindre à chaque citoyen en particulier d’être la victime du mépris des lois. La multitude ne se souleva pas, parce qu’elle ne connoissoit plus ses forces depuis la cessation des assemblées du champ de Mars; d’ailleurs, elle n’eut ni ne put espérer aucun chef. On a vu que la plupart des Leudes tenoient de la libéralité du prince, des bénéfices amovibles qu’ils craignoient de perdre, ou ne cherchoient qu’à s’en rendre dignes par des complaisances. Les grands qui n’étoient pas courtisans, s’occupoient à se faire des seigneuries particulières, et croyoient qu’il étoit de leur intérêt d’humilier le peuple et de l’accoutumer à la patience; tandis que ceux à qui on avoit donné des duchés, et des comtés, ne pouvant en sous-ordre exercer un pouvoir arbitraire dans leurs provinces, qu’autant qu’ils favoriseroient l’ambition du prince, étoient eux-mêmes les plus grands ennemis des lois.

Les nouveaux seigneurs, qui se faisoient des principautés, en quelque sorte indépendantes, dans le cœur de l’état, ne pouvoient affermir leur autorité qu’en prescrivant des bornes à l’autorité royale. Si on laissoit le temps au prince d’acquérir de trop grandes forces et d’accoutumer ses courtisans et le peuple à regarder ses prétentions comme autant de droits, il étoit naturel qu’il tournât toute sa puissance contre les seigneurs, et qu’en les forçant de renoncer à leurs usurpations, il les mît dans la nécessité d’obéir. Cet intérêt étoit facile à démêler; et si ces seigneurs l’avoient connu, sans doute que leur inquiétude et leurs révoltes, en divisant l’état, auroient ouvert l’entrée des Gaules aux barbares de la Germanie, et causé la ruine entière du nom Français. Heureusement ils se croyoient trop puissans pour avoir quelque crainte. Ils ne prévirent rien; l’inconsidération fut toujours le vice fondamental de notre nation; et ils auroient été bientôt punis de leur imprudence et de leur tyrannie, si les Mérovingiens, aussi inconsidérés qu’eux, n’avoient fait une faute encore plus grande, et qui devint le principe de la décadence de leur autorité, avant qu’ils eussent atteint le but qu’ils se proposoient.

Je ne sais par quelle fatalité les hommes injustes nuisent presque toujours à leurs intérêts, en multipliant sans besoin les moyens de réussir. Tout favorisoit les entreprises des rois de France; et le temps seul auroit affermi le gouvernement monarchique, s’ils n’avoient admis à l’honneur de leur prêter le serment que les Français, dont le crédit et les talens pouvoient servir à l’agrandissement et au maintien de leur pouvoir; ils reçurent, au contraire, comme Leudes, tous ceux qui, pour échapper à l’oppression publique, ou se mettre à portée d’obtenir des bénéfices, voulurent se faire courtisans. Ils crurent augmenter par cette politique le nombre de leurs créatures et devenir plus puissans, et ils se trompèrent. Plus les Leudes se multiplioient, moins leur état étoit avantageux. Tous ne purent pas obtenir des bénéfices ou des emplois publics, et les produits de l’injustice furent enfin trop petits pour le nombre des tyrans; des espérances trompées firent naître des plaintes et des murmures; et pour les étouffer, le prince, qui n’avoit été jusques-là que libéral, fut obligé d’être prodigue.

Tandis que les Leudes mettoient impitoyablement à contribution l’orgueil des Mérovingiens et leur envie de dominer, les ecclésiastiques, qui songeoient de leur côté à tirer parti des autres passions de ces princes, avoient soin de leur mettre sous les yeux toute la rigueur des jugemens de Dieu, et par je ne sais quelle inconséquence, pensoient cependant qu’on peut désarmer sa colère à force de fondations pieuses. On croyoit en quelque sorte dans ces siècles grossiers, que l’avarice étoit le premier attribut de Dieu, et que les saints faisoient un commerce de leur crédit et de leur protection. De là les richesses immenses données aux églises par des hommes dont les mœurs déshonoroient la religion; et de là le bon mot de Clovis, «que Saint-Martin ne servoit pas mal ses amis, mais qu’il se faisoit payer trop cher de ses peines.» Les richesses de la couronne ainsi mises au pillage,[22] furent bientôt épuisées; et les rois, dégradés par leur pauvreté, n’auroient plus été que d’odieux prête-noms d’une injustice dont les Leudes et le clergé auroient retiré tout l’avantage, s’ils n’eussent eu recours à l’artifice pour se soutenir.

Ils opposèrent les partis les uns aux autres, devinrent chefs de cabales, et par leurs intrigues fournissent une pâture à l’inquiétude de leur cour. Avoit-on quelque raison de moins ménager un grand, on lui enlevoit ses bénéfices, son comté ou son duché, pour les donner à celui qui, lassé d’attendre inutilement des faveurs, commençoit à se faire craindre. C’est en cela que Gontran[23] apprit à son neveu, Childebert II, que consistoit principalement l’art de régner. On fit quelquefois périr un Leude riche, pour donner ses dépouilles à deux ou trois autres. Il dut être bien dangereux d’avoir une grande fortune, sans être assez fort pour la défendre; puisque les princes, pressés par la nécessité des circonstances, en vinrent souvent jusqu’à piller les monastères, et redemander aux églises les domaines qu’ils leur avoient donnés.

Cette odieuse politique réussit jusqu’à ce que tous les grands en eussent été successivement les dupes; mais, indignés enfin de la manière arbitraire dont le prince donnoit, retiroit, rendoit et reprenoit ses bénéfices, ce qui ne leur donnoit que des espérances et des craintes, jamais une fortune solide, ils songèrent à remédier à cet abus. Nous ignorons tous les détails de leur conduite; mais quelle qu’elle ait été, il est sûr que, s’étant rendus les maîtres du roi par ses propres bienfaits, ils réussirent à s’en faire craindre; et qu’étant assemblés à Andely pour traiter de la paix entre Gontran et Childebert, ils forcèrent ces princes à convenir dans leur traité, qu’ils ne seroient plus libres de retirer à leur gré les bénéfices qu’ils avoient conférés, ou qu’ils conféreroient dans la suite aux églises et aux Leudes. On rendit les bénéfices à ceux qui en avoient été dépouillés à la mort des derniers rois; il est très-vraisemblable que les grands qui avoient négocié les articles de la paix, crurent même avoir rendu les bénéfices[24] héréditaires dans les familles qui les possédoient.

Ce traité, en établissant une espèce de règle, n’étoit propre qu’à perpétuer les désordres et aigrir les esprits. Il dut avoir pour ennemis les deux princes qui l’avoient contracté, et tous les Leudes qui, dans le moment de sa conclusion, ne possédoient aucun bénéfice, ou qui en furent dépouillés. Un intérêt commun les réunit sans doute contre ceux qui s’étoient emparés de la plupart des domaines de la couronne, et qui de leur côté durent se lier, et furent plus attentifs que jamais à défendre leurs nouveaux droits; de sorte que l’hérédité, ou du moins la possession assurée des bénéfices, toujours attaquée par une cabale considérable, et toujours défendue par un parti puissant, devint le principal mobile de tous les mouvemens des Français. Le traité d’Andely, violé quand les circonstances le permirent, et exécuté quand il fut impossible de le violer, ne causa pas une révolution subite dans l’état, mais la rendit nécessaire, en ne laissant aucune voie d’accommodement entre les grands.

Telle étoit la situation des Français, lorsque Brunehaud se vit à la tête des affaires des royaumes d’Austrasie et de Bourgogne, dont Théodebert II et Thieri II, ses petits-fils, étoient rois. Cette princesse, fière, hardie, avare, ambitieuse, qui avoit des talens pour commander, et à qui d’ailleurs un crime ne coûtoit rien pour trancher les difficultés qui l’arrêtoient, fut incapable de se prêter aux ménagemens sans lesquels son ambition ne pouvoit réussir. Elle se comporta comme si le traité d’Andely eut été oublié; et soit qu’elle ne tentât pas de persuader aux royalistes qu’elle ne vouloit rentrer dans les domaines de la couronne, et n’être encore maîtresse d’en disposer que pour les enrichir; soit que le parti opposé fût plus fort que le sien; il éclata une révolte contre elle en Austrasie; et elle n’échappa au danger qui la menaçoit, qu’en se retirant avec précipitation à la cour de Thieri.

Sa disgrace irrita ses passions au lieu de les modérer, et continuant à gouverner la Bourgogne comme elle avoit gouverné l’Austrasie, elle eut pour ministre et pour amant, Protadius[25], homme avare, qui élevoit sa fortune sur les ruines de celle des grands, dont il partageoit les dépouilles avec Brunehaud. Cette conduite souleva à un tel point les Leudes bénéficiers d’Austrasie et de Bourgogne, qu’après la mort de Thieri, ils refusèrent d’élever sur le trône les fils de ce prince, dans la crainte que Brunehaud n’exerçât encore leur autorité. Ils déférèrent la couronne à Clotaire II, déjà roi de Neustrie, qui, pour marquer sa reconnoissance aux conjurés, poursuivit Brunehaud leur ennemi, se rendit son accusateur, et donna à son armée le spectacle d’une reine condamnée à périr par le supplice le plus cruel et le plus ignominieux.

La mort de Brunehaud étoit l’ouvrage des partisans du traité d’Andely; et ils furent sans doute secondés dans cette entreprise par les possesseurs des seigneuries, qui craignoient que leurs droits encore équivoques ne fussent détruits, et n’attendoient qu’une révolution pour les faire autoriser. Ils comprirent que par la condamnation d’une reine puissante au dernier supplice, ils avoient dégradé la royauté, et que le prince ne pourroit plus leur résister. Ils profitèrent de leur avantage, et Clotaire II se sentant en quelque sorte frappé du coup qu’il avoit porté à Brunehaud, fut obligé d’obéir à des hommes dont il avoit trop bien servi la vengeance.

La célèbre assemblée que les évêques et les Leudes ennemis de Brunehaud tinrent à Paris en 615, décida irrévocablement[26] la question de l’hérédité des bénéfices, et légitima les droits que les seigneurs avoient acquis dans leurs terres. C’étoit l’avarice des grands, et non l’amour du bien public, qui dicta les lois portées dans cette assemblée; ainsi ils ne songèrent point à donner une forme constante et durable au gouvernement, et s’ils l’avoient tenté, il est vraisemblable qu’ils n’auroient pris que des mesures fausses et inutiles.

Satisfaits d’avoir fait décider en leur faveur une question d’où dépendoit leur fortune, les bénéficiers et les seigneurs n’ôtèrent à Clotaire que les droits nouvellement établis sous les régences de Frédégonde et de Brunehaud, et lui laissèrent la jouissance de tous ceux que ses prédécesseurs s’étoient faits jusqu’à la fin des règnes de Gontran, de Chilpéric et de Childebert. L’usage funeste des préceptions fut conservé; et les évêques exigèrent seulement que les rois s’engageassent à ne plus donner de ces rescrits pour autoriser quelques-uns de leurs courtisans à enlever des religieuses de leurs monastères, et à les épouser. Il n’est point parlé de la nomination aux duchés et aux comtés dans l’ordonnance que l’assemblée de Paris publia. Peut-être que cette importante matière étoit réglée dans les articles qui ne sont pas venus jusqu’à nous. Il est cependant plus vraisemblable que les grands ne réclamèrent pas le privilége[27] de les conférer; puisque Clotaire, de son autorité privée et sans le consentement des évêques ni des Leudes, éleva à la dignité de maire du palais de Bourgogne, Varnachaire, qui avoit été le chef de la conjuration contre Brunehaud, et que ce ministre disposa à son gré des premières dignités. Le clergé consentit que l’abus par lequel les prédécesseurs de Clotaire s’étoient souvent arrogé le droit de nommer aux prélatures vacantes, et d’en faire la récompense des vices de leurs courtisans, devînt une loi du royaume. Quelque jaloux que fussent les évêques du pouvoir arbitraire qu’ils affectoient sur le clergé du second ordre, ils le déposèrent en quelque sorte entre les mains du prince, en s’engageant à ne point punir un ecclésiastique, quelle que fût sa faute, quand il reviendroit avec une lettre de recommandation de la part du roi.