Collection complète des oeuvres de l'Abbé de Mably, Volume 1 (of 15)

Part 1

Chapter 13,871 wordsPublic domain

Au lecteur.

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COLLECTION _COMPLETE_ DES ŒUVRES DE L’ABBÉ DE MABLY.

TOME PREMIER.

COLLECTION

_COMPLETE_

DES ŒUVRES

DE

L’ABBÉ DE MABLY.

TOME PREMIER,

Contenant les Observations sur l’histoire de France.

A PARIS,

De l’imprimerie de Ch. DESBRIERE, rue et place _Croix_, chaussée du _Montblanc_, ci-devant d’_Antin_.

_L’An III de la République_, (1794 à 1795.)

AVIS SUR CETTE ÉDITION.

Voici enfin tous les ouvrages de Mably, tels qu’ils sont sortis de sa plume. L’éditeur ne s’est pas permis d’y rien ajouter, ni d’en rien retrancher. Il en est un auquel il mettoit la dernière main, quand la mort vint l’enlever à ses amis, aux lettres, à la philosophie et à toutes les sociétés politiques; c’est _le Cours et la Marche des passions dans la société_. Le lecteur n’oubliera pas cette circonstance, en lisant ce traité.

Les lumières répandues dans ces ouvrages sur les gouvernemens, sur les lois, sur la morale, en rendent la lecture nécessaire à tous ceux qui sont appelés à l’administration des affaires publiques.

Pour gouverner les hommes, et les conduire au bonheur que leur nature comporte, il faut les connoître, il faut avoir porté le flambeau dans les profondeurs du cœur humain; il faut des talens, des connoissances et des vertus. Mably nous présente cette heureuse réunion; il a médité pour nous, il a écrit pour nous; ses écrits sont l’héritage qu’il nous a légué, c’est à nous à le faire valoir. Notre félicité a été l’objet de ses longs travaux; il nous a tracé la marche qui y conduit, c’est à nous à la suivre; pour parvenir à ce but, garantissons-nous de l’erreur et du vice qui nous en éloigneroient. Quand les destinées d’une nation sont entre les mains de l’ignorance et de la corruption, le peuple est en proie à tous les maux; il n’a alors d’autre ressource que d’appeler à son secours, la sagesse du philosophe, les lumières du législateur, la prudence et la vertu de l’administrateur. Les maladies politiques ne sont pas l’ouvrage de la nature ni du peuple, elles sont celui des législateurs et des administrateurs; leur guérison demande des remèdes efficaces; des palliatifs ne feroient qu’empirer le mal. Les ouvrages de Mably contiennent ces remèdes. Heureux les peuples, dont les gouverneurs auront la prudence, la sagesse et le courage de les employer!

Les peuples aiment autant la vérité, que les gouverneurs la craignent; la cacher, est une trahison, la crainte de la dire, une lâcheté. Les révolutions qui entraînent tant de maux après elles, ne sont que l’effet d’une injuste et odieuse administration. Quand les peuples sont gouvernés avec justice, ils sont tranquilles et heureux; ils aiment le gouvernement, ils aiment les lois, ils respectent les magistrats, ils leur obéissent, et les magistrats obéissent aux lois.

Si les magistrats flattent le peuple, c’est qu’ils veulent le corrompre et l’asservir. Un peuple trompé, peut tout bouleverser, et du sein de la liberté, il passe aux horreurs du despotisme. Toutes ces tristes vérités se trouvent consignées, avec une effrayante évidence, dans les ouvrages de Mably. Que les magistrats en fassent le sujet de leurs sérieuses méditations; le bonheur ou le malheur des peuples sont dans leurs mains, ils répondent au temps présent et à la postérité, de tous les maux qu’ils auroient pu éviter.

La nature a donné à l’homme, des besoins, le sentiment du juste et de l’injuste, le désir du bonheur; ces premiers élémens de la société, mis en œuvre par les lumières et la sagesse, feront la gloire des magistrats et la félicité publique, qui est le but de toute bonne politique.

Je devois à la mémoire de Mably, je devois à l’amitié qu’il avoit pour moi, et comme un de ses exécuteurs testamentaires, je devois à toutes les sociétés politiques, la publication de tous ses ouvrages; en remplissant ce devoir, j’ai encore versé des larmes sur la perte de ce grand homme.

ARNOUX.

ÉLOGE HISTORIQUE DE L’ABBÉ DE MABLY,

_Discours qui a partagé le prix au jugement de l’Académie des inscriptions et belles lettres, en 1787._

PAR L’ABBÉ BRIZARD.

_Non ego, Te, meis Chartis, inornatum silebo._

HORACE, lib. IV, Ode VIII.

Les anciens croyoient que la politique n’étoit que l’art de rendre les peuples heureux, et qu’un peuple ne peut être heureux qu’autant qu’il a des mœurs: ils n’ont jamais séparé la morale de la politique, et leurs législateurs croyoient assez faire pour le bonheur des hommes, que de les former libres et vertueux. Voilà ce qui a rendu la Grèce si florissante, et Rome maîtresse du monde. Platon, Cicéron, tous ceux qui se sont occupés des lois et de la félicité publique, ont tenu le même langage: cette doctrine respire dans tous leurs écrits; la Grèce et Rome ne sont tombées que pour s’en être écartées: avec les mœurs a péri la liberté. Le débordement et les ravages des barbares nous avoient fait perdre jusqu’à la trace de cette grande vérité. Pendant quinze siècles une épaisse nuit étendit son voile sur la nature entière; toutes les lumières furent éteintes: on corrompit les sources de la morale; on honora du nom de politique l’art d’asservir et de tromper les hommes; on réduisit en maximes cet art funeste, et des écrivains pervers enseignèrent aux ambitieux à être injustes par principe, et perfides avec méthode. Si quelques hommes, par la force de leur génie, s’élevèrent au-dessus de la corruption générale, ils ne purent réformer leur siècle, et tous leurs projets périrent avec eux. L’ambition continua de nous égarer. La découverte d’un nouveau monde, le commerce, les arts nous donnèrent, avec de nouvelles richesses, de plus grands besoins et des vices nouveaux. Les peuples, après avoir placé leur gloire dans l’ambition et dans les conquêtes, mirent leur félicité dans l’avarice et dans les jouissances du luxe: on ne connut plus de frein; l’or devint le dieu de l’Europe; la vertu ne fut plus qu’un vain nom, et les mœurs, tombées dans l’oubli, parurent un sujet de mépris et de ridicule. Un homme est venu, qui, nourri de la lecture des anciens, retrouva dans leurs écrits les traces de ce type céleste, de ce beau dont nous avions perdu tout sentiment: il en étudia les élémens, et l’un des premiers parmi les modernes, nous dévoila l’alliance intime de la morale et de la politique, et démontra que les mœurs sont la source et la base de la félicité publique: il rappela tous les hommes et toutes les sociétés à cette idée simple et sublime par sa simplicité même. Toute sa vie, tous ses écrits, publiés dans l’espace de quarante ans, furent employés à développer cette utile et féconde vérité. L’exemple de tous les âges et de tous les peuples vint sous sa plume à l’appui de ses maximes: il y a dans tout ce qu’il a écrit une unité, je ne dirai pas de systême, mais de doctrine, dont il ne s’est jamais écarté. Ses principes étoient sûrs; il s’y tint opiniâtrément attaché: on ne le vit jamais ni varier ni flotter au gré des opinions vulgaires. Il dit des vérités sévères; il les dit avec force, avec énergie, et quelquefois avec une certaine brusquerie, qui n’est que l’indignation de la vertu qu’irrite l’aspect du vice et de l’injustice; et dans un siècle essentiellement frivole et corrompu, il trouva pourtant des amis et des lecteurs.

Tel fut l’homme sage et vertueux que nous regrettons: son éloge est le premier qui se fasse entendre dans ce Lycée, sans que l’écrivain y ait pris place pendant sa vie, et peut-être on devoit cet honorable exemple aux lettres, aux mœurs et à la vertu. L’auteur de tant d’écrits profonds et lumineux appartenoit naturellement à cette académie, et étoit digne d’y recevoir le premier, le prix public de ses travaux et l’hommage de la nation. Il s’y étoit dérobé pendant sa vie; il étoit juste du moins qu’après sa mort son nom retentît dans ces murs, au milieu de ceux qui furent les émules de ses travaux et de sa gloire: recevoir un laurier de leurs mains, c’est être couronné par ses pairs.

Puisqu’on a choisi cette compagnie savante pour juge, on a voulu sans doute écarter de cet éloge l’exagération, les faux ornemens, et tout cet échafaudage d’éloquence qui a un peu décrédité ce genre d’écrire. Pour moi, interprête de la voix publique, mes paroles seront simples et modestes, comme celui qui en est le sujet; l’austère vérité formera toute mon éloquence, comme elle formoit son caractère; et dans cet examen que je vais faire de sa personne et de ses écrits, je n’oublierai pas que c’est un sage que je loue, et que c’est devant des sages que je parle.

_Gabriel Bonnot de Mably_ naquit vers le commencement du siècle.[1] Le vœu de sa famille le portoit à la fortune; on lui fit prendre des engagemens qui, pour l’ordinaire, y mènent. Un parent, cardinal et ministre, sembloit lui ouvrir et lui tracer sa carrière; il y fit un premier pas, et ce fut un sacrifice; mais bientôt, impatient du joug, il dédaigna cette brillante servitude; il ne savoit ni flatter, ni ramper, ni fléchir; il se dégagea de tous ces liens importuns, et reprit sa liberté. Les lettres lui offroient un asyle, il se réfugia dans leur sein; il préféra l’étude, son cabinet, ses livres, une pauvreté noble et libre, à toutes les séductions de la fortune, et aussi tôt qu’il eut pris son parti, on ne le vit jamais jeter un regard en arrière. N’ayant rien à prétendre ni rien à perdre, ses sentimens étoient à lui: il ne fut point obligé d’enchaîner ses idées aux idées des autres, d’adopter leurs opinions, et de recevoir, pour ainsi dire, ses pensées toutes façonnées de leurs mains: il crut qu’il falloit être soi. Il se sépara de la multitude, et marcha presque seul dans l’étroit sentier qu’il s’étoit tracé. Ses principes et son caractère, ses écrits et sa conduite tranchèrent toujours avec le goût dominant et le ton général de son siècle.

Dans ses principes austères, il ne regardoit point les lettres comme un simple amusement, mais comme un instrument donné à l’homme pour perfectionner sa raison et contribuer à son bonheur. Aussi rechercha-t-il moins, dans la culture des lettres, ce qu’elles offrent d’agréable et de séduisant, que ce qu’elles ont de solide et d’utile. Il y cherchoit, non pas seulement des modèles de style et de langage, mais des leçons et des exemples de morale et de vertu. En se pénétrant des beautés mâles des anciens et des grands modèles,[2] il passoit des mots aux choses, et, suivant l’expression de Montaigne, de l’écorce à la moelle, et se nourrissoit de vérités plus substantielles, et de ces sentimens sublimes qui échauffent leurs écrits. Il ne croyoit pas que les rares talens, l’éloquence, les beaux vers fussent uniquement destinés à flatter l’oreille par des sons harmonieux, mais à parler au cœur, à éclairer l’esprit, à faire passer dans l’ame le sentiment du beau, l’amour du juste et du vrai, à y graver les grandes vérités de la morale et les leçons de la vertu. Par ce noble emploi des lettres, il sembloit qu’il voulût les venger du reproche qu’on leur a fait d’avoir accéléré la décadence des mœurs, et certes, si tous les écrivains en avoient fait un pareil usage, jamais le philosophe de Genève n’eût pensé à les flétrir de ce reproche, et jamais leur histoire ne seroit venue prêter des armes à son éloquence.

La plus noble des études, et la plus nécessaire au bonheur, celle de l’homme, de sa nature, de sa destination, de ses droits et de ses devoirs; tous les grands objets qui intéressent la félicité publique, la politique, la morale, la législation, ont été constamment le sujet de ses méditations, le but de ses veilles et de ses travaux: mais il ne se pressa point d’écrire. Peu jaloux d’une gloire facile et précoce, il ne fatiguoit point le public de productions éphémères; il laissa mûrir son talent. Long-temps renfermé dans le silence et la retraite, où s’alimentent les ames fières et fortes, il interrogea les sages de tous les siècles, les lois de tous les peuples, l’histoire de tous les pays; il recueillit ses propres idées, et se repliant sur lui-même, il sonda les abîmes du cœur humain, étudia la nature et la marche des passions dans chaque individu, et leur développement dans la société: de ces méditations combinées, il a tiré un petit nombre de résultats, de principes éternels et constans, qui lui ont donné les bases de la morale et la clef de toutes les associations politiques; et de ces principes, dont il ne s’est jamais écarté, découlent toutes ces vérités lumineuses qu’il a jettées dans ses écrits.

Il a vu que la destination de l’homme et son premier besoin est d’être heureux; que l’établissement des sociétés n’a d’autre but que de remplir ce vœu de la nature; mais il crut que l’homme ne pouvoit être heureux sans mœurs, qu’il ne pouvoit avoir de mœurs sans un bon gouvernement, ni un bon gouvernement sans lois justes et impartiales: il puisa ces principes dans la nature même des choses; mais il en chercha la preuve et l’application dans l’histoire, et sur-tout dans celle des anciens, dont il fit sa principale étude.

Mais quand de ces contemplations il descendit aux constitutions modernes, quand il voulut connoître sur quelles bases les états de l’Europe avoient appuyé le bonheur des peuples, et quelles étoient les lois politiques et les intérêts des diverses sociétés qui composent cette grande famille du genre humain, il ne trouva qu’un chaos. Il fut étonné de cet amas de volumes; et manquant de fil pour se conduire dans ce dédale, il conçut le projet de renverser ce monument gothique, afin d’édifier sur un nouveau plan: il tira la vérité de dessous ces décombres, fouilla dans les archives de toutes les nations, étudia les grandes transactions passées entre les peuples, forma un corps régulier de tous ces membres épars, et donna son _Droit public de l’Europe, fondé sur des traités_.[a]

[a] Voy. pour cet ouvrage et les suivans, la _notice des ouvrages de l’abbé Mably_, dans les notes historiques sur cet éloge Nº. III[3].

Tant que l’anarchie féodale avoit embrassé de ses chaînes d’airain tous les états de l’Europe, il n’y eut entre ces états de relation que celle que nécessite le vol, la guerre, et le brigandage. Chaque état, concentré en lui-même, n’avoit de rapport avec ses voisins que par le mal qu’il en craignoit, ou qu’il pouvoit lui faire. Ils ne connoissoient d’autre droit que les armes, d’autre loi que la force; tout leur code étoit dans la tête du despote, et leurs expéditions lointaines, sans but comme sans politique, n’étoient que des incursions de barbares. Aux convulsions du régime féodal succédèrent les guerres plus atroces de la religion, et l’Europe fut long-temps un vaste cimetière où se promena le glaive du fanatisme. Affoiblis encore plus que lassés, les états prirent enfin une assiette plus tranquille. Quelques génies bienfaisans vinrent consoler la terre. Henri IV eut le premier des idées de balance et d’équilibre; il vouloit fixer la paix, trop long-temps exilée de ce triste univers: mais enlevé trop tôt au monde, c’est au règne de Richelieu, ou plutôt au traité de Westphalie, qu’on posa les fondemens de la politique qui enchaîne encore aujourd’hui tous les états de l’Europe. Toutes les sociétés partielles de cette grande république se trouvèrent liées entr’elles, et dès-lors tous leurs mouvemens et leurs intérêts particuliers se trouvèrent subordonnés aux intérêts et aux mouvemens de la confédération générale.

C’est à ce premier anneau que _Mably_ attacha cette longue chaîne de traités dont il a suivi les variations et le développement jusqu’à nos jours, et qui servent de base aux intérêts si compliqués de l’Europe. Chaque nation y put lire ses titres écrits, ses droits discutés, les conventions qui fondent sa sécurité, et toutes, la réunion des lois politiques qui entretiennent l’harmonie générale. Débrouiller ce chaos, c’étoit rendre un vrai service à l’humanité; car il en est des grandes querelles qui déchirent l’Europe, comme des procès qui ruinent les particuliers; c’est le plus souvent faute de s’entendre qu’on devient ennemis. C’est bien moins le véritable intérêt des états, que des prétentions mal fondées ou de vains prétextes qui font entreprendre les guerres: éclaircir ces prétentions, ou détruire ces prétextes, c’est ôter un grand aliment à l’injustice et à l’ambition des hommes; c’est apprendre aux états jusqu’où s’étendent leurs droits et leurs devoirs réciproques; c’est poser les limites au-delà desquelles les prétentions seroient des injustices, et les entreprises des crimes; c’est les avertir, sous peine d’être odieux, de ne pas franchir ces limites; c’est les prémunir contre le délire des conquêtes: en les rappelant à la justice, à la modération, à la foi due à des engagemens sacrés, c’est leur crier d’épargner le sang humain. On dira que les cabinets des rois ne se décident pas d’après les maximes de la froide raison, de l’exacte probité, et les écrits des philosophes: sans doute, il est trop vrai que l’on consulte rarement les leçons de la sagesse et les droits de l’humanité; mais est-ce aux sages à flatter les passions des princes et des peuples? Au lieu de s’en rendre complices, ne doivent-ils pas plutôt tonner contre ces crimes publics, jusqu’à ce qu’on les entende? S’ils éclairoient l’Europe sur les démarches d’un ambitieux, peut-être il craindroit de s’attirer la haine et les reproches de l’univers, peut-être il s’arrêteroit sur le point de commettre une injustice bien manifeste. Si l’écrivain retenoit César sur les bords du Rubicon, s’il faisoit naître des scrupules au fond de son cœur, s’il prévenoit une seule guerre injuste, ne seroit-ce pas le plus grand bienfait qu’un simple citoyen pût exercer envers sa patrie et envers l’humanité?

C’est la conséquence et la morale qui résultent du droit public de l’Europe. L’auteur y démontre la nécessité de garder la foi des traités, les dangers qu’il y a toujours à les enfreindre; il y prouve que, pour leur propre sûreté, les princes devroient être justes et religieux observateurs de leurs sermens. Il montre, par l’exemple de tous les siècles et de tous les peuples, qu’au bout des conquêtes il se trouve un abîme; que le véritable intérêt des états est de se conserver, et jamais de s’agrandir. C’est à inspirer cet esprit de modération et de concorde, qu’il borne tous les secrets de la politique; et ses principes des négociations ne sont que la démonstration de cette vérité, et pour ainsi dire, l’art d’entretenir la paix et l’union parmi les hommes.

La politique, il faut l’avouer, n’a que trop souvent dégénéré de cette noble et sainte origine; trop souvent elle n’a été que la science de tromper les mortels, le secret d’envelopper dans ses pièges la bonne foi, la candeur et la vertu, l’art odieux de mettre le crime en pratique lorsqu’il est utile: telle étoit la politique des Borgia, des Ferdinand, dont Machiavel avoit tracé les funestes leçons, et dont Philippe II, Médicis et les Ultramontains avoient si long-temps effrayé l’Europe.

Porter toujours un double masque, se tendre des pièges, chercher à s’enlacer mutuellement, à tromper, à embarrasser ses rivaux, s’envelopper de mystère, d’astuce et de mensonge; se jouer et se déjouer tour-à-tour; opposer sans cesse le manége à la ruse, et la ruse au manége, c’étoit toute la science de ces négociateurs impies. _Mably_ s’indigne avec raison qu’on ait prostitué le nom de politique à ce tissu de fourberies, plus dignes de brigands que d’hommes d’état; ce n’est que l’art usé des foibles et la ressource des lâches. Pour lui, il professe hautement une doctrine différente; il est persuadé qu’une conduite noble, franche et loyale peut applanir plus de difficultés dans une négociation épineuse, que tous les détours de la finesse et de la ruse.

Il trace les qualités que doit avoir un grand ministre de la paix et sur-tout le ministre d’une puissance prépondérante. C’est à lui de surveiller l’Europe entière: il doit être attentif à tous les mouvemens, pour les prévenir, connoître toutes les passions, pour les enchaîner; tenir dans ses mains tous les fils de la politique, sans qu’ils se mêlent ou qu’ils se brisent; être le lien commun de tous les intérêts divers: mais envain espère-t-il de réussir, s’il n’inspire la confiance, qui est la première des négociatrices. S’il donne de sa modération et de sa franchise une idée égale à celle de ses talens et de ses lumières, alors toutes les voies de conciliation s’applaniront devant lui; on ne craindra point de pièges cachés sous des propositions modérées, ni de trames de la perfidie sous les apparences de la bonne foi; on le choisira pour juge des différends, les ennemis même s’en remettront à son arbitrage; il sera le modérateur de l’Europe: son influence se fera sentir, sans qu’on apperçoive ses ressorts, comme la providence qui gouverne le monde en nous cachant ses moyens. Il ne se servira de son ascendant que pour entretenir la paix, éteindre les haines nationales, rapprocher les peuples rivaux, faire des traités d’union et de commerce, appaiser les troubles, prévenir les ruptures, éloigner le fléau de la guerre, et toutes les nations, en jouissant des douceurs de la paix, le nommeront leur bienfaiteur et leur ange tutélaire. Voilà l’homme habile et vertueux dont _Mably_ nous a tracé l’image.

L’auteur ne se contente pas de déconseiller les haines, la vengeance, l’ambition, les conquêtes; il prouve combien elles sont funestes aux États, et qu’il n’est pour eux de solide bonheur que dans la modération; que chercher à s’agrandir, c’est hâter sa ruine; que le véritable moyen de se faire respecter de ses voisins, est de se rendre invulnérable chez soi, d’augmenter sa force intérieure, de travailler à se donner un bon gouvernement, à perfectionner ses lois; d’établir par-tout l’ordre et l’économie, de n’être point écrasé de dettes et d’impôts, de se ménager des ressources dans la confiance et dans l’amour des peuples, de se faire un rempart du patriotisme, et d’être plus jaloux d’avoir des citoyens que de commander à des esclaves. Plût à Dieu que toutes les puissances fussent convaincues de ces vérités, et que, lassées de leurs brillantes chimères, elles connussent enfin le secret de leurs forces et leurs vrais intérêts!

Le droit public de l’Europe étoit le premier ouvrage de _Mably_, car nous ne comptons pas celui que, malgré les éloges, il a lui-même rayé du nombre de ses productions. Il avoit alors près de quarante ans; c’est l’âge auquel Rousseau donna son premier chef-d’œuvre! On sait que Montesquieu passa vingt années à méditer l’esprit des lois: ce n’est qu’aux travaux opiniâtres et aux longues méditations que sont attachés les succès durables. _Mably_ se montra le rival des Grotius et des Puffendorf, et vainquit ses rivaux; son livre fit époque dans la science du droit public; le grand Fréderic l’honora de son suffrage; des hommes d’état l’appelèrent le Manuel des politiques; ce livre devint classique d’un bout de l’Europe à l’autre, et la France put dès-lors s’enorgueillir d’un écrivain de plus.

Il avoit ouvert les portes du temple, il voulut pénétrer jusques dans le sanctuaire. Pour mieux apprécier les gouvernemens d’Europe, il se transporte chez les anciens; c’est là qu’il va chercher ses objets de comparaison, et c’est à l’école d’Athènes, de Sparte et de Rome qu’il étudie les causes auxquelles les états doivent leur grandeur et leur décadence.