Colas Breugnon: Récit bourguignon
Chapter 8
Nous étions là plantés, l'un en face de l'autre, elle avec ses bras mouillés, moi en manches de chemise, nous dandinant tous deux; et nous nous regardions, et nous n'avions même pas la force de nous voir. Au fond de la fontaine, le seau continuait de boire. Elle me dit:
--Entre donc, tu as bien un moment?
--Une minute ou deux. Je suis un peu pressé.
--On ne s'en douterait guère. Qu'est-ce donc qui t'amène?
--Moi? Rien, fis-je avec aplomb, rien, je me promène.
--Tu es donc bien riche, dit-elle.
--Riche, non de pécune, mais de ma fantaisie.
--Tu n'as pas changé, dit-elle, tu es toujours le même fou.
--Qui fol naquit jamais ne guérit.
Nous entrâmes dans la cour. Elle referma la porte. Nous étions seuls, au milieu des poules qui caquetaient. Tous les gens de la ferme étaient allés aux champs. Pour se donner une contenance, aussi par habitude, elle crut bon d'aller fermer, ou bien ouvrir (je ne sais plus au juste), la porte de la grange, en gourmandant Médor. Et moi, afin de prendre une mine dégagée, je parlais de sa maison, des poulets, des pigeons, du coq, du chien, du chat, des canards, du cochon. J'aurais énuméré, si elle m'eût laissé, toute l'arche de Noé! Soudain, elle dit:
--Breugnon!
J'eus le souffle coupé. Elle répéta:
--Breugnon!
Et nous nous regardions.
--Embrasse-moi, dit-elle.
Je ne me fis pas prier. Lorsqu'on est si vieux, ça ne fait de mal à personne, si ça ne fait plus grand bien. (Ça fait toujours du bien.) De sentir sur mes joues, sur mes vieilles joues râpeuses, ses vieilles joues fripées, cela me démangea les yeux d'une envie de pleurer. Mais je ne pleurai point, je ne suis pas si bête! Elle me dit:
--Tu piques.
--Ma foi, dis-je, ce matin, si l'on avait appris que je t'embrasserais, je me serais fait le menton. Ma barbe était plus douce, il y a trente-cinq années, quand je voulais, toi non, quand je voulais, ma bergère, et ron ron ron petit patapon, la frotter contre ton menton:
--Tu y penses donc toujours? dit-elle.
--Nenni, je n'y pense jamais.
Nous nous fixâmes en riant, à qui ferait des deux baisser les yeux de l'autre.
--Orgueilleux, entêté, caboche de mulet, comme tu me ressemblais! dit-elle. Mais toi, grison, tu ne veux point vieillir. Certes, Breugnon, mon ami, tu n'as point embelli, tu as les pattes d'oie, ton nez s'est élargi. Mais comme tu ne fus beau en aucun temps de ta vie, tu n'avais rien à perdre, et tu n'as rien perdu. Pas même un de tes cheveux, j'en jurerais, égoïste! C'est à peine si ton poil çà et là est plus gris.
Je dis:
--Tête de fou, tu le sais, ne blanchit.
--Vauriens d'hommes, vous autres, vous ne vous faites point de bile, vous prenez du bon temps. Mais nous, nous vieillissons, nous vieillissons pour deux. Vois cette ruine. Hélas! Hélas! ce corps si ferme et doux à regarder, plus doux à caresser, cette gorge, ces seins, ces reins, ce teint, cette chair savoureuse et dure comme un jeune fruit... où sont-ils, et où suis-je? où me suis-je perdue? M'aurais-tu reconnue seulement si tu m'avais rencontrée au marché?
--Entre toutes les femmes, je t'aurais reconnue, dis-je, les yeux fermés.
--Les yeux fermés, oui, mais ouverts? Regarde ces joues creusées, cette bouche édentée, ce long nez aminci en lame de couteau, ces yeux rougis, ce cou flétri, cette outre flasque, ce ventre déformé...
Je dis (j'avais bien vu tout ce qu'elle racontait):
--Petite brebiette toujours semble jeunette.
--Tu ne remarques donc rien?
--J'ai de bons yeux, Belette.
--Hélas! où a-t-elle passé, ta belette, ta belette?
Je dis:
--«Elle a passé par ici, le furet du bois joli.» Elle se cache, elle fuit, elle s'est retirée. Mais je la vois toujours, je vois son fin museau et ses yeux de malice, qui me guettent et m'attirent au fond de son terrier.
--Il n'y a point de risque, dit-elle, que tu y entres. Renard, que tu as pris de panse! Certes, chagrin d'amour ne t'a point fait maigrir.
--Je serais bien avancé! dis-je. Le chagrin, faut le nourrir.
--Viens donc faire boire l'enfant.
Nous entrâmes à la ferme et nous nous attablâmes. Je ne sais plus trop bien ce que je bus ou mangeai, j'avais l'âme occupée; mais je n'en perdis point un coup de dent ni de gosier. Les coudes sur la table elle me regardait faire: puis, elle dit en raillant:
--Es-tu moins affligé?
--Comme dit la chanson, fis-je: corps vide, âme désolée; et bien repu, âme consolée.
Sa grande bouche mince et moqueuse se taisait; et tandis que pour faire le faraud, je disais je ne sais quoi, des sornettes, nos yeux se regardaient et pensaient au passé. Soudain:
--Breugnon! dit-elle. Sais-tu? Je ne l'ai jamais dit. Je puis bien le faire maintenant que cela ne sert plus à rien. C'était toi que j'aimais.
Je dis:
--Je le savais bien.
--Tu le savais, vaurien! Eh! que ne me l'as-tu dit?
--Esprit de contradiction, il eût suffi que je le dise, pour que tu répondisses non.
--Qu'est-ce que cela pouvait te faire, si je pensais le contraire? Est-ce la bouche qu'on baise, ou bien ce qu'elle dit?
--C'est que la tienne, pardi, ne se contentait pas de dire. J'en ai su quelque chose, cette nuit que trouvai en ton four le meunier.
--C'est ta faute, dit-elle, le four ne chauffait pas pour lui. Certes, c'est la mienne aussi; mais je fus bien punie. Toi qui sais tout, Colas, tu ne sais pourtant pas que je l'ai pris par dépit de ce que tu es parti. Ah! comme je t'en ai voulu! Je t'en voulais déjà, ce soir (t'en souviens-tu?) que tu m'as dédaignée.
--Moi! dis-je.
--Toi, pendard, quand tu m'es venu cueillir dans mon jardin, un soir que j'étais endormie, et puis que tu m'as laissée à l'arbre, avec mépris.
Je poussai les hauts cris et je lui expliquai. Elle me dit:
--J'ai bien compris. Ne te donne pas tant de peine! Grande bête! Je suis sûre que si c'était à refaire...
Je dis:
--Je le referais.
--Imbécile! fit-elle. C'est pour cela que je t'aimais. Alors, pour te punir, je me suis amusée à te faire souffrir. Mais je ne pensais pas que tu serais assez sot pour t'enfuir de l'hameçon (que les hommes sont lâches!) au lieu de l'avaler.
--Grand merci! dis-je. Goujon aime l'appât, mais tient à ses boyaux.
Riant du coin de ses lèvres serrées, sans ciller:
--Quand j'ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal dont je ne sais plus le nom (j'étais en train de laver mon linge à la rivière, on me dit qu'il t'égorgeait), je lâchai mon battoir (eh! vogue la galère) qui alla au fil de l'eau, et piétinant mon linge, culbutant mes commères, je courus sans sabots, courus à perdre haleine, je voulais te crier: «Breugnon! tu n'es pas fou? tu ne vois donc pas que je t'aime? Tu seras bien avancé, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs morceaux par la gueule de ce loup! Je ne veux point d'un mari détrenché, disloqué. Je te veux tout entier...» Ah! landeridera, lanlaire, lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce maître hurluberlu lampait au cabaret, ne savait déjà plus pourquoi s'était battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s'enfuit (ah! le lâche! le lâche!), fuit devant la brebis!... Breugnon, que je t'ai haï!... Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd'hui, cela me paraît comique. Mais alors, mon ami, je t'aurais avec délices écorché, grillé vif; et, ne pouvant te punir, c'est moi, puisque je t'aimais, c'est moi que je punis. L'homme au moulin s'offrit. Dans ma rage, je le pris. Si ce n'eût été cet âne, j'en aurais pris un autre. Faute d'un Martin Bâton, l'abbaye n'eût point chômé. Ah! comme je me vengeai! Je ne pensais qu'à toi, tandis qu'il...
--Je t'entends!
--...tandis qu'il me vengeait. Je pensais: «Qu'il revienne à présent! Le chef te démange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte? Qu'il revienne! Qu'il revienne!»... Hélas! tu es revenu, plus tôt que je n'aurais voulu... Tu sais la suite. À mon sot je me trouvai attachée, pour la vie. Et l'âne (est-ce lui ou moi?) est resté au moulin.
Elle se tut. Je dis:
--Au moins, y es-tu bien?
Elle haussa les épaules et dit:
--Aussi bien que l'autre.
--Diable! fis-je, cette maison doit être un paradis?
Elle rit:
--Mon ami Carabi, tu l'as dit.
Nous parlâmes d'autre chose, de nos champs et de nos gens, de nos bêtes et de nos enfants, mais quoi que nous fissions, nous retournions au galop, retournions à nos moutons. Je pensais qu'elle serait bien aise de connaître les détails de ma vie, des miens, de ma maison; mais je vis (ô femelles curieuses) qu'elle en savait là-dessus presque aussi long que moi. Puis, de fil en aiguille, voilà que l'on babille, de-ci, de-çà, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, pour la joie de jaser, sans savoir où l'on va. Tous deux, à qui mieux mieux, de dire des calembredaines: c'était un feu roulant, on en perdait haleine. Et point n'était besoin d'insister sur les mots: devant qu'ils fussent sortis encore du fourneau, étaient happés tout chauds.
Après avoir bien ri, je m'essuyais les yeux, lorsque j'entends sonner six heures au clocher.
--Bon Dieu, dis-je, je m'en vas!
--Tu as le temps, dit-elle.
--Ton mari va rentrer. À le voir, je ne tiens pas.
--Et moi donc! répond-elle.
Par la fenêtre de la cuisine, on voyait la prairie, qui déjà commençait sa toilette du soir. Les rayons du soleil couchant frottaient de leur poussière d'or les milliers de brins d'herbe aux petits nez frémissants. Sur les galets polis un ruisselet sautait. Une vache léchait une branche de saule; deux chevaux immobiles, l'un noir une étoile au front, l'autre gris pommelé, l'un appuyant sa tête sur la croupe de l'autre, rêvaient dans la paix du jour, après avoir brouté. Entrait dans la maison fraîche une odeur de soleil, de lilas, d'herbe chaude et de crottin doré. Et dans l'ombre de la chambre, profonde, moelleuse, fleurant un peu le moisi, montait de la tasse de grès que je tenais au poing, l'arôme affectueux du cassis bourguignon. Je dis:
--Qu'on est bien, ici!
--Et c'eût été ainsi tous les jours de la vie!
Elle me saisit la main.
Je dis (cela m'ennuyait d'être venu la voir, pour lui faire des regrets):
--Oh! tu sais, ma Belette, c'est peut-être mieux, tout compte fait, c'est peut-être mieux comme ça est! Tu n'y as rien perdu. Pour un jour, ça va bien. Mais pour toute la vie, je te connais, je me connais, tu en aurais vite assez. Tu ne sais pas quel mauvais diable je fais, chenapan, fainéant, pochard, paillard, bavard, étourdi, entêté, goinfre, malicieux, querelleux, songe-creux, colérique, lunatique, diseur de billevesées. Tu aurais été, ma fille, malheureuse comme les pierres et tu te serais vengée. D'y penser seulement, mes cheveux se hérissent des deux côtés de mon front. Louange à Dieu qui sait tout! Tout est bien comme il est.
Son regard sérieux et madré m'écoutait. Elle hocha du nez et fit:
--Tu dis vrai, Jacquet. Je le sais, je le sais, tu es un grand vaurien. (Elle n'en pensait rien.) Sans doute, tu m'aurais battue; moi, je t'aurais fait cocu. Mais que veux-tu? puisque aussi bien faut être l'un et l'autre en ce monde (c'est écrit dans les cieux), n'eût-il pas mieux valu que ce fût l'un par l'autre?
--Sans doute, fis-je, sans doute...
--Tu n'as pas l'air convaincu.
--Je le suis, dis-je. Tout de même de ce double bonheur faut savoir se passer.
Et me levant, je conclus:
--Point de regrets, Belette! D'une façon ou de l'autre, à présent ce serait de même. Qu'on ne s'aime pas ou qu'on s'aime, quand on est comme nous au bout de son rouleau, c'est passé, c'est passé, c'est comme s'il n'y avait rien eu.
Elle me dit:
--Menteur!
(Et comme elle disait vrai!)
* * *
Je l'embrassai, je partis. Des yeux, elle me suivit, sur le seuil appuyée au chambranle de la porte. L'ombre du grand noyer s'allongeait devant nous. Je ne me retournai pas que je n'eusse tourné le coude du chemin, et que je ne fusse bien sûr que je ne verrais plus rien. Alors, je m'arrêtai pour reprendre mon souffle. L'air était embaumé d'un berceau de glycine. Et les boeufs blancs au loin mugissaient dans les prés.
Je me remis en marche; et, coupant au plus court, je laissai le chemin, je gravis le coteau, je partis à travers vignes, et m'enfonçai sous bois. Ce n'était pourtant pas afin de revenir plus vite. Car, une demi-heure après, je me trouvai toujours à la lisière du bois, sous les ramures d'un chêne, immobile, debout, et bayant aux corneilles. Je ne savais ce que je faisais. Je pensais, je pensais. Le ciel rouge s'éteignait. Je regardais mourir ses reflets sur les vignes aux petites feuilles nouvelles, brillantes, vernissées, vineuses et dorées. Un rossignol chantait... Au fond de ma mémoire, dans mon coeur attristé, un autre rossignol chantait. Un soir pareil à celui-ci. J'étais avec ma mie. Nous montions un coteau que tapissaient les vignes. Nous étions jeunes, joyeux, grands parleurs et rieurs. Soudain, je ne sais pas ce qui se passa dans l'air, le souffle de l'angélus, l'haleine de la terre, dans le soir, qui s'étire et soupire, et vous dit: «Viens à moi», la douce mélancolie qui tombe de la lune... Nous avons fait silence, tous deux, et tout d'un coup nous prîmes la main, et sans nous dire un mot, et sans nous regarder, nous restions immobiles. Alors monta des vignes, sur lesquelles la nuit de printemps s'était posée, la voix du rossignol. Pour ne pas s'endormir sur les ceps dont les vrilles traîtresses s'allongeaient, s'allongeaient, s'allongeaient, autour de ses petons à s'enrouler cherchaient, pour ne pas s'endormir chantait à perdre haleine sa vieille cantilène le rossignol d'amour:
_«La vigne pouss' pouss' pouss' pouss'_ _Je n'dors ni nuit ni jour...»_
Et je sentis la main de Belette qui disait:
--Je te prends et je suis prise. Vigne, pousse, pousse et nous lie!
Nous descendîmes la colline. Près de rentrer, nous nous déprîmes. Depuis lors, plus ne nous prîmes. Ah! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui ton chant? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour?...
Et la nuit était là. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuyé des fesses sur les mains, des mains sur mon bâton, comme un pic sur sa queue; je regardais toujours vers le faîte de l'arbre, où fleurissait la lune. J'essayai de m'arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans doute l'arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et le désir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour, je le refis; à chaque fois, je me revis, au même point, enchaîné.
Lors, j'en pris mon parti, et m'étendant sur l'herbe, je logeai, cette nuit, à l'enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette hôtellerie. Mélancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais à ce qu'elle aurait pu être, à ce qu'elle avait été, à mes rêves écroulés. Dieu! que de tristesses on trouve au fond de son passé, dans ces heures de la nuit où l'âme est affaiblie! Qu'on se voit pauvre et nu, quand se lève devant la vieillesse déçue l'image de la jeunesse d'espérance vêtue!... Je récapitulais mes comptes et mes mécomptes, et les maigres richesses que j'ai dans mon escarcelle: ma femme qui n'est point belle, et bonne tout autant; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien comme moi, n'ont de moi que l'étoffe; les trahisons d'amis et les folies des hommes; les religions meurtrières et les guerres civiles; ma France déchirée; les rêves de mon esprit, mes oeuvres d'art pillées; ma vie, une poignée de cendres, et le vent de la mort qui vient... Et pleurant doucement, mes lèvres appuyées contre le flanc de l'arbre, je lui confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d'un père. Et je sais qu'il m'écoutait. Et sans doute qu'après, à son tour, il parla et qu'il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je m'éveillai, nez en terre et ronflant, de ma mélancolie plus rien ne me restait, qu'un peu de courbature au coeur endolori et une crampe au mollet.
Le soleil s'éveillait. L'arbre, plein d'oiseaux, chantait. Il ruisselait de chants, comme une grappe de raisin qu'on presse entre ses mains. Guillaumet le pinson, Marie Godrée la rouge-gorge, et la limeuse de scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compère, celui que je préfère, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier à chanter dès l'aube, et le dernier, et parce qu'il a, comme moi, le pif enluminé. Ah! les bons petits gars, de quel coeur ils braillaient. Aux terreurs de la nuit ils venaient d'échapper. La nuit, grosse de pièges, qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Ténèbres étouffantes... qui de nous périra... Mais, _farirarira_!... aussitôt que se rouvre le rideau de la nuit, dès que le rire pâle de l'aurore lointaine commence à ranimer le visage glacé et les lèvres blanchies de la vie..., _oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla_..., de quels cris, mes amis, de quels transports d'amour ils célèbrent le jour! Tout ce qu'on a souffert, ce qu'on a redouté, l'épouvante muette et le sommeil glacé, la nuit, tout, _oy ty_, tout... _frrtt_... est oublié. Ô jour, ô jour nouveau!... Apprends-moi, mon Merlot, ton secret de renaître, à chaque aube nouvelle, avec la même foi inaltérable en elle!...
Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou..., «_cocu blanc, cocu noir, gris cocu nivernais»,_ jouait à cache-cache, au fond de la forêt.
«_Coucou, coucou, le diable te cass' le cou!»_
Avant de me relever, je fis une cabriole. Un lièvre qui passait, m'imita: il riait; sa lèvre était fendue, à force d'avoir ri. Je me remis en marche, chantai à pleins poumons:
--Tout est bon, tout est bon! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts à fenêtres larges, à pleins battants, entre, monde, coule en mon sang! Vais-je bouder la vie, ainsi qu'un grand niais, parce que je n'ai point d'elle tout ce que j'en voudrais? Quand on se met à vouloir, «Si j'avais... Quand j'aurai...», il n'y a plus moyen de jamais s'arrêter; on est toujours déçu, on souhaite toujours plus qu'il ne vous est donné! Même M. de Nevers. Même le Roi. Même Dieu le Père. Chacun a ses limites, chacun est dans sa sphère. Vais-je m'agiter, gémir, parce que je n'en puis sortir? Serais-je mieux, ailleurs? Je suis chez moi, j'y reste, et resterai, corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je? On ne me doit rien, en somme. J'aurais pu ne pas vivre... Bon Dieu! lorsque j'y pense, j'en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans Breugnon! Et Breugnon, sans la vie! Quel triste monde, ô mes amis!... Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n'ai point! Mais ce que j'ai, je le tiens...
* * *
Avec un jour de retard, je revins à Clamecy. Je vous laisse à penser comme j'y fus accueilli. Je ne m'en souciai guère; et montant au grenier, ainsi que vous le voyez, j'ai mis sur le papier, hochant du nez, parlant tout seul, tirant la langue de côté, mes peines et mes plaisirs, les plaisirs de mes peines...
_Ce qui est grief à supporter_ _Est, après, doux à raconter._
VI
LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SÉRÉNADE À ASNOIS
Juin.
Hier matin, nous apprîmes le passage à Clamecy de deux hôtes de marque, Mlle de Termes et le comte de Maillebois. Ils ne s'arrêtèrent point et continuèrent leur route jusqu'au château d'Asnois, où ils doivent séjourner trois ou quatre semaines. Le conseil des échevins décida, suivant l'usage, d'envoyer le lendemain aux deux nobles oiseaux une délégation, afin de leur présenter, au nom de la cité, nos congratulations pour leur heureux voyage. (On dirait que c'est miracle quand un de ces animaux s'en vient dans son carrosse rembourré, bien au chaud, de Paris à Nevers, sans se tromper d'ornière ou se casser les os!) Toujours suivant les us, le conseil décida d'y joindre, pour leur bec, quelques friands gâteaux, orgueil de la cité, de gros biscuits glacés, notre spécialité. (Mon gendre, pâtissier, Florimond Ravisé, en fit mettre trois douzaines. Ces messieurs du conseil se contentaient de deux; mais notre Florimond, qui est aussi échevin, fait tout avec largesse: à seize sols la pièce: c'est la ville qui paie.) Enfin, pour enchanter tous leurs sens à la fois, et parce que, paraît-il, on mange mieux en musique (je n'en ai cure, moi, si je mange et je bois), on chargea quatre maîtres croque-notes de choix, deux violes, deux hautbois, en plus un tambourin, d'aller sur leurs crincrins sonner la sérénade aux hôtes du château, en enfournant le gâteau.
Je me mis de la bande, avec mon flageolet, sans qu'on m'en eût prié. Je ne pouvais manquer une occasion de voir des figures nouvelles, surtout quand il s'agit de volailles de cour (non point de basse-cour; je vous prends à témoin que je n'ai rien dit de tel). J'aime leur fin plumage, leur babil et leurs mines, quand ils se lissent les plumes, ou vont se dandinant, tordant le cul, nez au vent, et décrivant des ronds avec leurs ailes, leurs pattes et leurs pilons. D'ailleurs, qu'il soit de cour ou d'ailleurs, d'où qu'il vienne, qui m'apporte du nouveau pour moi est toujours beau. Je suis fils de Pandore, j'aime lever le couvercle de toutes boîtes, de toutes âmes, blanches, crasseuses, grasses, maigres, nobles ou basses, fureter dans les coeurs, savoir ce qui s'y passe, m'enquérir des affaires qui ne me regardent pas, mettre mon nez partout, flairer, humer, goûter. Je me ferais fouetter, par curiosité. Mais je n'en oublie pas (vous pouvez être tranquilles) de mélanger toujours le plaisant à l'utile; et comme justement pour le sire d'Asnois j'avais en mon atelier deux grands panneaux sculptés, je trouvai bien commode de les faire porter, sans bourse délier, sur une des charrettes, avec les délégués, les violes, les hautbois et les biscuits glacés. Nous avions pris aussi avec nous ma Glodie, la fille de Florimond, pour profiter du char (c'était une occasion), sans qu'il en coûtât rien. Et un autre échevin emmenait son garçon. Enfin, l'apothicaire chargea sur la voiture des sirops, hypocras, hydromel, confitures, qu'il prétendait offrir, étant de ses produits, aux frais de Clamecy. Je note que mon gendre le trouvait fort mauvais, disant que ce n'était la coutume et que si chaque maître, boucher, boulanger, cordonnier, barbier, et cætera, en voulait faire ainsi, on ruinerait la ville et les particuliers. Il n'avait point si tort; mais l'autre était échevin, comme lui, Florimond: n'y avait rien à dire. Les petits sont sujets aux lois; et les autres les font.
On partit sur deux chars: le maire, les panneaux, les cadeaux, les marmots, les quatre musiciens et les quatre échevins. Mais moi, j'allais à pied. Bon pour les impotents de se faire charroyer, comme veaux à l'abattoir ou vieilles au marché! À vrai dire, le temps n'était pas des plus beaux. Le ciel était pesant, orageux, farineux. Phébus dardait son oeil rond et brûlant sur nos nuques. La poussière et les mouches s'élevaient de la route. Mais à part Florimond, qui craint pour son teint blanc, plus qu'une demoiselle, nous étions tous contents: un ennui partagé est un amusement.
Aussi longtemps qu'on vit la tour de Saint-Martin, chacun des beaux messieurs garda l'air compassé. Mais sitôt qu'on fut hors des yeux de la cité, tous les fronts s'éclaircirent, et les esprits se mirent, comme moi, en bras de chemise. On échangea d'abord quelques propos salés. (C'est la façon chez nous de se mettre en appétit.) Puis l'un chanta, puis l'autre; je crois, Dieu me pardonne, que ce fut le maire en personne qui entonna le couplet. Je jouai de mon flageolet. Tous les autres s'en mirent. Et, perçant le concert des voix et des hautbois, la petite voix grêle de ma Glodie montait, voletait et piaillait, piaillait comme un moineau.