Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 6

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Ils étaient tous passés et rentrés au château, pour manger le dîner qu'ils avaient bien gagné; nous restions, grosses bêtes, à bâiller sur la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les plats. Nous étions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et Breugnon, ci-présent, qui nous regardions en riant, à chaque mets qu'on nommait, et nous nous donnions du coude dans les côtes. Nous approuvions ce plat, nous discutions cet autre: on eût pu faire mieux, si l'on eût consulté des gens d'expérience, comme nous; mais enfin, ni faute d'orthographe, ni péché capital; et le dîner en somme était fort honorable. À propos d'un civet, chacun dit sa recette; et ceux qui écoutaient ajoutèrent leur mot. Mais là-dessus bientôt un débat éclata (ces sujets sont brûlants; faut être un méchant homme, pour pouvoir en parler, de coeur et de sang-froid). Il fut surtout très vif entre dame Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dîners en ville. Chacune a son parti, chaque parti prétend éclipser l'autre, à table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce sont les joutes des bourgeois. Mais malgré que je sois friand des beaux débats, rien ne m'est fatigant comme d'ouïr conter les prouesses des autres, quand moi, je n'agis point; et je ne suis pas homme à me nourrir longtemps du jus de ma pensée et de l'ombre des plats que je ne mange pas. C'est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre aussi souffrait!):

--À parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un amant qui parle trop d'amour. Je n'en peux plus, holà, je suis dans un état à périr, mon ami, j'arde, je me consume, et mes entrailles fument. Allons les arroser et nourrir l'animal qui me ronge le ventre.

--Nous en viendrons à bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de la faim, la médecine la meilleure est de manger, dit un ancien.

Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l'hôtel des Écus de France et du Dauphin: car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n'y pensait; Tripet eût, comme moi, redouté d'y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C'était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l'aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux: ainsi, tout est toujours très bien.

Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n'est _in petto_, c'est-à-dire du coeur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j'avais sur les yeux: car manger et non boire, comme disent nos vieux, c'est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu'on a mangé.

À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond; elle s'inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l'écoutait de profil, affable, et sans l'entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire: «Allez, ma fille, _absolvo te_. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J'ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon.»

Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d'écus, de la vertu, d'argent, de politique, de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).

Puis, au fond, mon oeil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5] bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l'Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s'exclama, il se leva et m'appela. Je jurais qu'il m'avait vu, dès le début; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j'ai taillées. Il vint à moi, m'offrit un verre:

--Tout mon coeur, mon coeur vous salue[6]...

...M'en offrit deux:

--«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l'on doit...»

...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu'ayant dîné, je dirais non. Je l'attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris.

Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n'ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu'afin de se nourrir, avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d'âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l'air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d'un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement d'un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux boeufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J'aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l'on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.

La conversation s'établit entre tous, de table à table, tous unis, tous amis, tous frères: le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et l'hôtelière au nom si doux (c'est Baiselat: le nom promet; elle a tenu, et au-delà). Pour mieux causer, je m'en allais de l'un à l'autre, m'asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu d'affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si l'on n'en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte. Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui étaient le plus loin. Surtout, ils s'accordèrent contre les Italiens, Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine, apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l'un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l'autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu'il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux, qu'à ouïr les gens, il eût semblé qu'il ne fût de mal en France qu'italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d'autres maux, ni de coquins. À quoi tous, d'une seule voix, répondirent qu'un coquin italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le tiers d'un honnête François. Je répliquai qu'ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu'une bête en vaut une autre, qu'un bon homme, d'où qu'il soit, est bon à voir et à avoir; et quand je l'ai, je l'aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombèrent tous sur le dos, raillant, disant qu'on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l'errant, Breugnon frotteur de routes... c'est vrai que, dans le temps, j'en ai usé beaucoup. Lorsque notre bon duc, le père de celui d'aujourd'hui, m'envoya à Mantoue et à Albissola, afin d'étudier les émaux, les faïences et les industries d'art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous, je n'ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l'ai fait, le bâton au poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la terre qui s'allonge et pétrir la chair du monde... Mais n'y pensons pas trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l'univers. «Que diable as-tu pillé? me dit-on en riant, et qu'as-tu rapporté?»--«Autant qu'eux. Plein mes yeux. Les poches vides, c'est vrai. Mais la tête gavée.»... Dieu! que c'est bon de voir, d'entendre, de goûter, de se remémorer! Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce qu'on peut, au moins! Je suis comme une éponge qui tette l'océan. Ou bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l'allait presser! Pas si bête, mes fils, c'est moi qui la boirai! Car vous la dédaignez. Eh bien, tant mieux pour moi! Je n'insisterai pas. Autrefois, j'ai voulu partager avec vous les miettes du bonheur que j'avais ramassé, tous mes beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j'en vois autant. «Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent pis que devant.» Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque vous m'en voulez, je garde ce que j'ai vu, sous mes paupières, au fond des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il vaut bien mieux l'être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un bonheur vaut moins que deux.

C'est pourquoi, tout en dessinant, sans qu'il s'en doute, les naseaux de Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j'écoute et chante leur couplet, que je connais: «Quel orgueil, quelle joie d'être Clamecycois!» Et pardieu, je le pense. C'est une bonne ville. Une ville qui m'a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l'aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n'en va pas plus mal, on ne l'aime que mieux, et on ne lui ferait tort d'un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon refusant de s'unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se brisaient les flots... Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne peut en parler sans en être attendri! Comme nous nous aimions! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: «Nevers est encore vert!» ou: «L'année sera bonne. Nous ne manquerons pas d'enfants. Le vert-galant nous en fit un encore...» Ah! nous avons mangé notre pain blanc d'abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps. Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j'ai vu le roi Henri, et j'en profite: car, devant qu'ils m'en prient, je leur fais le récit, pour la centième fois (c'est toujours la première, pour moi, pour eux aussi, j'espère, s'ils sont de bons François), comment je le vis, le roi gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris, tout gris dehors, dedans tout or...

Par malheur, le premier clerc de mons notaire m'interrompt pour l'avertir qu'un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à regret,--non pas avant de nous avoir gratifiés d'une histoire qu'il préparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la retournait; mais moi d'abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était bonne, j'ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans égal.

* * *

Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du gosier au talon, nous sortîmes ensemble... (il devait être alors cinq heures moins un quart, ou cinq heures à peine... En trois petites heures, eh! j'avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs, une commande du notaire pour deux bahuts qu'il me fait faire)... La compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts de cassis, chez Rathery l'apothicaire. Delavau acheva d'y conter son histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu'à la Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.

Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron, qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s'enfuit. Et je notai l'image, afin de m'en servir.

Cependant, j'étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de Panteor[8] venir une procession, la croix en tête, que tenait, en l'appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut que ma jambe, et qui tirait la langue à l'autre enfant de choeur, en louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et gonflées, un endormi qui s'en allait, sous l'aileron de son curé, en terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu'au logis. C'est plus gai, quand on n'est pas seul. J'avoue aussi que je suivais un peu afin d'ouïr la veuve, qui, selon l'us, allait bramant, à côté de l'officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu'avait pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion, enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les chansons du curé. Nous suivions, intéressés: car je n'ai pas besoin de dire que, tout le long, nous récoltions de braves coeurs pour compatir et des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l'auberge du bon sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante; et comme un gueux n'a pas le droit d'emporter sa chemise de bois (on dort aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la boîte, on le vida au fond du trou.

Quand j'eus jeté dessus une pelletée de terre afin de lui border son lit, et fait le signe de la croix pour écarter les mauvais rêves, je m'en allai bien satisfait: j'avais tout vu, tout entendu, pris part aux joies, pris part aux peines; mon bissac était rempli.

Pour finir, je m'en revins, le long de l'eau. Je comptais prendre, au confluent des deux rivières, le Beuvron, pour retourner à ma maison; mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la ville, et je suivis l'Yonne enjôleuse qui m'entraîna jusqu'au pertuis de La Forêt. L'eau calme et lisse s'enfuyait, sans un pli à sa robe claire; on était pris par les prunelles, comme un poisson qui a gobé un hameçon; tout le ciel était comme moi pris au filet de la rivière; il s'y baignait avec ses nuages, qui s'accrochaient, flottant, aux herbes, aux roseaux; et le soleil lavait ses crins dorés dans l'eau. Près d'un vieux homme je m'assis, qui gardait, traînant la quille, deux vaches maigres; je m'enquis de sa santé, lui conseillai de se chausser la jambe d'un bas fourré d'orties piquantes (je fais le mire[9], à mes loisirs). Il me raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaieté, parut vexé que je le crusse de cinq ou six ans moins âgé (il en avait soixante et quinze); il y mettait sa vanité, il était fier d'avoir été celui qui, ayant plus vécu, avait plus enduré. Il trouvait naturel qu'on endurât, que les meilleurs pâtissent avec les méchants, puisqu'en revanche les faveurs du Ciel se répandent sans distinguer sur les méchants et les meilleurs: au bout du compte, ainsi tout est égal, c'est bien, riches et pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du même Père... Et ses pensées, sa voix cassée, comme dans l'herbe les grillons, le bouillonnement de l'écluse, l'odeur de bois et de goudron que le vent apportait du port, l'eau immobile qui fuyait, les beaux reflets, tout s'accordait et se fondait avec la paix de la soirée.

Le vieux partit, je rentrai seul, à petits pas, en regardant les ronds qui tournoyaient dans l'eau, et les bras derrière mon dos. Si absorbé par les images qui flottaient sur le Beuvron que j'oubliais de remarquer où j'allais, où j'étais: si bien que brusquement je tressautai, en m'entendant interpeller, de l'autre bord de la rivière, par une voix trop familière... J'étais, sans m'en être aperçu, revenu devant ma maison! À la fenêtre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je feignis de ne la voir point, les yeux fixés sur le courant; et cependant, me rigolant, je la voyais se démenant, gesticulant, la tête en bas, dans le miroir de la rivière. Je me taisais; mais en mon ventre je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indignée, elle plongeait dans le Beuvron; et plus elle y piquait la tête, plus je riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fenêtre, et sortit comme un ouragan pour me chercher... Oui, mais il lui fallut passer par-dessus l'eau. À gauche? À droite? Entre deux ponts, nous nous trouvions... Elle choisit la passerelle à droite. Et naturellement, quand je la vis en ce chemin, moi je pris l'autre et m'en revins par le grand pont où, seul, Gadin, comme un héron, restait planté, stoïque, depuis le matin.

Je me retrouvai au logis. C'était la nuit. Comment diable passent les jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain qui geignait toujours qu'il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je suis content de ma journée, je l'ai gagnée. Seulement, il m'en faudrait deux, deux chaque jour; je n'en ai pas pour mon argent. À peine je commence à boire, mon verre est vide; il est fêlé! Je connais d'autres gens qui sirotent le leur, ils n'en finissent point. Est-ce que par hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait là injustice criante. Hé! là-haut, l'aubergiste à l'enseigne du Soleil, toi qui verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, béni sois-tu, mon Dieu, qui m'a donné de m'en aller toujours de table avec la faim et d'aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l'une et de l'autre je n'ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tôt finie, journée!... N'importe! J'ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je vous ai tenus. Et j'ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette, fille gracile du printemps... Et maintenant, à toi! Bonjour, la nuit! Je te prends. Chacune à son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah! sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée... Ma vieille rentre...

V

BELETTE

Mai.

Depuis trois mois, j'avais reçu la commande d'un bahut avec un grand dressoir, pour le château d'Asnois; et j'attendais, pour commencer, d'être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un beau meuble est comme un fruit qu'on doit cueillir à l'espalier; il ne saurait pousser sans l'arbre; et tel est l'arbre, tel le fruit. Ne me parlez point d'une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s'ajuste à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C'est la Vénus des carrefours. L'art est pour nous quelqu'un de la famille, le génie du foyer, l'ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous sentons; l'art, c'est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut connaître sa maison. Le dieu est fait pour l'homme, et l'oeuvre pour le lieu qu'elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en sa place.

J'allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble; et j'y passai une partie de la journée, y compris le boire et manger: car l'esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux eurent satisfaction, je repris le chemin par où j'étais venu, et je m'en retournai gaillardement à la maison.

Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n'eusse aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l'autre chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies fleuries.

«Qu'il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté! Au diable les grandes routes, qui mènent au but tout droit! Le jour est beau et long. N'allons pas, mon ami, plus vite qu'Apollon. Nous arriverons toujours. Notre vieille n'aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder! Allons à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans l'air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d'oiseaux gazouillants! Ho! Ho! quel délice!... Et ce ruisseau qui glisse, en grommelant, sous l'herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d'arbres qui s'oppose à sa course. Il sera bien attrapé... Ah! le petit mâtin, par où est-il passé?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous l'effronté!... Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener?...»

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je feignais, hypocrite, d'ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait nous entraîner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingénieux qu'Ulysse, tu te bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas! Tu le savais, sournois, dès l'instant que tu sortais de la porte d'Asnois. À une heure, par là-bas, est la ferme de Céline, notre passion d'autrefois. Nous allons la surprendre... Mais qui d'elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant d'années ont passé depuis que je ne la vis! Que sera-t-il resté de son minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette? Je puis bien l'affronter; à présent, n'y a plus de risques qu'elle me grignote le coeur avec ses dents pointues. Mon coeur est desséché, ainsi qu'un vieux sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles savaient rire et mordre, tes quenottes! T'es-tu assez jouée de ce pauvre Breugnon! L'as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme un toton! Bah! si cela t'amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j'étais un grand veau!...