Colas Breugnon: Récit bourguignon
Chapter 5
--Hé! Hé! je n'en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah! mes amis! Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J'étais si bien, si confiant! Ah! rien n'est sûr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je suis pris. Ils me tiennent... Mon Héloïse, va, cours leur dire qu'ils s'arrêtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand, à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant _(Fiat voluntas...) c'est_ moi qui passe par leur trente-six volontés!... Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J'en ai bu d'autres!...
Il se leva. Nous demandâmes:
--Où vas-tu donc?
--À la croisade, répondit-il, des hannetons.
IV
LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS
Avril.
Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d'abricotier, la branche blanche dont les bourgeons pointus, rosés, sont caressés par le soleil du frais matin, à ma fenêtre, en mon jardin. Quelle belle matinée! Quelle félicité de penser qu'on verra, qu'on voit cette journée! Je me lève, j'étire mes vieux bras où je sens la bonne courbature du travail acharné. Les quinze jours derniers, mes apprentis et moi, afin de rattraper les chômages forcés, nous avons fait voler les copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est malheureusement plus vorace que n'est l'appétit du client. Eh! l'on n'achète guère, on se presse encore moins de payer ce qu'on a commandé; les bourses sont saignées à blanc; n'y a plus de sang au fond des escarcelles; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs; la terre est bonne, celle dont je suis fait et celle où je vis (c'est la même). «_Ara, ora et labora._ Roi tu seras.» Ils sont tous rois, les Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi: car j'entends, dès ce matin, bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la danse sur l'enclume des marteaux des maréchaux, le couperet sur le tranchoir hacher les os, les chevaux à l'abreuvoir renifler l'eau, le savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les sabots _pati-patoche_, les fouets claquants, les bavardages des passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville travaillant, qui fait _ahan: «Pater noster,_ nous pétrissons _panem nostrum_ quotidien, en attendant que tu le donnes: c'est plus prudent...» Et sur ma tête, le beau ciel du bleu printemps, où le vent passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l'air frisquet. Et l'on dirait... c'est la jeunesse qui renaît! Elle revient, à tire-d'aile, du fond des temps, refaire son nid d'hirondelle sous l'auvent de mon vieux coeur qui l'attend. La belle absente, comme on l'aime, à son retour! Bien plus, bien mieux qu'au premier jour...
À ce moment, j'entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille, dont la voix aigre criait je ne sais quoi à je ne sais pas qui, peut-être à moi. (N'écoutais pas.) Mais la jeunesse effarouchée était partie. Au diable soit la girouette!... Elle, enragée (je dis: ma vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant:
--Que fais-tu là, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant, la gueule ouverte comme le trou d'une citerne? Tu fais peur aux oiseaux du ciel. Qu'attends-tu? Qu'une alouette toute rôtie tombe dedans, ou bien le pleur d'une hirondelle? Pendant ce temps, moi, je me tue, je souffle, je sue, je m'évertue, je peine comme un vieux cheval, pour servir cet animal!... Va, faible femme, c'est ton lot!... Eh bien, non, non, car le Très-Haut n'a pas dit que nous aurions toute la peine, et que Adam irait de-ci, de-là, flânant, et les mains derrière le dos. Je veux qu'il souffre aussi, et je veux qu'il s'ennuie. Si c'était autrement, s'il s'amusait, le gueux, il y aurait de quoi désespérer de Dieu! Par bonheur, je suis là, moi, afin d'accomplir ses saintes volontés. As-tu fini de rire? Au travail, si tu veux faire bouillir le pot!... Eh! voyez s'il m'écoute! Grouilleras-tu bientôt?
Avec un doux sourire, je dis:
--Mais oui, ma belle. Ce serait un péché de rester au logis, par ce matin joli.
Je rentre à l'atelier, je crie aux apprentis:
--Il me faut, mes amis, une pièce de bois, liant, doux, et serré. Je vais voir chez Riou, s'il a dans l'entrepôt quelque beau madrier. Hop! Cagnat! Robinet! Allons faire notre choix.
Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis:
--Chante toujours!
Mais ce dernier conseil n'était pas nécessaire. Quelle musique! Je sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait:
--Eh! maîtresse, on croirait qu'on s'en va-t-en voyage. Dans un petit quart d'heure, on sera de retour.
--Avec ce brigand-là, dit-elle, sait-on jamais!
* * *
Neuf heures alors sonnaient. Nous allions en Béyant, le trajet n'est pas long. Mais au pont de Beuvron, on s'arrête en passant (il faut bien s'informer de la santé des gens), pour saluer Fétu, Gadin et Trinquet dit Beau-Jean, qui commencent leur journée, assis sur la chaussée, à regarder l'eau couler. On devise, un moment, de la pluie et du beau temps. Puis, nous nous remettons en route, sagement. On est hommes de conscience, on va par le plus droit, on ne cause avec personne (il est vrai que sur le chemin, nous ne rencontrons personne). Seulement (on est sensible aux beautés de la nature), on admire le ciel, les jeunes pousses du printemps, dans les fossés des murs un pommier fleurissant, on regarde l'hirondelle, on fait halte, on discute la direction du vent...
À mi-chemin, je songe que je n'ai d'aujourd'hui embrassé ma Glodie. Je dis:
--Allez toujours. Je fais les deux chemins. Chez Riou, je vous rejoins.
Quand j'arrivai, Martine, ma fille, était en train de laver sa boutique, à grande eau, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser, avec l'un, avec l'autre, son mari, ses garçons, l'apprenti, et Glodie, et deux ou trois commères en plus du voisinage, avec qui elle riait, à rate que veux-tu, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser. Et quand elle eut fini, non de jaser, mais de laver, elle sortit et vida le seau dans la rue, à toute volée. Moi, je m'étais arrêté, quelques pas avant d'entrer, afin de l'admirer (elle me réjouit les yeux et le coeur, quel morceau!) et je reçus la moitié du seau sur les mollets. Elle n'en rit que mieux, mais moi bien plus fort qu'elle. Ah! la belle Gauloise, qui me riait au nez, avec ses noirs cheveux qui lui mangent le front, ses forts sourcils, ses yeux qui brûlent, et ses lèvres encore plus, rouges comme des tisons et gonflées comme des prunes! Elle allait, gorge nue et bras nus, gaillardement troussée. Elle dit:
--À la bonne heure! Au moins, as-tu tout pris?
Je répondis:
--Il ne s'en faut guère; mais je ne me soucie de l'eau, pourvu que je ne sois pas obligé à la boire.
--Entre, dit-elle, Noé, du déluge sauvé, Noé le vigneron. J'entre, je vis Glodie, assise en court jupon, sous le comptoir tapie:
--Bonjour, petit mitron.
--Je parie, dit Martine, que je sais ce qui t'a fait sortir si tôt de la maison.
--Tu paries à coup sûr, tu connais la raison, tu as sucé son téton.
--C'est la mère?
--Pardine!
--Que les hommes sont poltrons!
Florimond, qui entrait, juste, reçut le paquet. Il prit un air piqué. Je lui dis:
--C'est pour moi. Ne t'offense pas, mon gars!
--Il y a part pour deux, dit-elle, ne sois pas si glouton. L'autre gardait toujours sa dignité froissée. Il est un vrai bourgeois. Il n'a jamais admis qu'on pût rire de lui; aussi, quand il nous voit tous deux, Martine et moi, il se méfie, il épie, d'un regard soupçonneux, les mots qui vont sortir de nos bouches qui rient! Eh! pauvres innocents! Quelle malice on nous prête!
Je dis ingénument:
--Tu plaisantes, Martine; je sais que Florimond est maître, en sa maison; il ne se laisse pas, comme moi, damer le pion. D'ailleurs sa Florimonde est douce, docile, discrète, n'a pas de volonté, obéit sans parler. La bonne fille, elle tient de moi qui ai toujours été un pauvre homme timide, soumis et écrasé!
--As-tu bientôt fini de te moquer du monde! fit Martine à genoux, qui frottait de nouveau (et je te frotte, et je te frotte) les carreaux, les croisées, d'une joie enragée.
Et tout en travaillant (moi, je la regardais faire), nous dégoisions ensemble de bons et drus propos. Au fond du magasin, que Martine remplissait de son mouvement, de son verbe, de sa robuste vie, se tenait rencogné Florimond, renfrogné, pincé, collet monté. Il n'est jamais à l'aise, dans notre société; les mots verts l'effarouchent, et les saines gauloiseries: ils choquent sa dignité; et puis, il ne comprend pas que l'on rie par santé. Il est petiot, pâlot, maigriot et morose; il aime à se plaindre de tout; il ne trouve rien de bien, sans doute, parce qu'il ne voit que lui. Une serviette enroulée autour de son cou de poulet, il avait l'air inquiet, et remuait, à droite, à gauche, les prunelles; enfin, il dit:
--On est à tous les vents, ici, comme sur une tour. Toutes les fenêtres sont ouvertes.
Martine, sans l'interrompre, dit:
--Eh! quoi, j'étouffe.
Quelques minutes, Florimond tenta de tenir bon... (Il soufflait, à dire vrai, un beau petit vent frais)... Et partit furibond. La gaillarde accroupie leva la tête, et dit, avec sa bonne humeur affectueuse et railleuse:
--Il va se remettre au four.
Narquois, je demandais si elle s'entendait toujours avec son pâtissier. Elle se garda bien de me dire que non. Ah! la sacrée mâtine, lorsqu'elle s'est trompée, on la couperait en quatre, plutôt qu'elle avouât.
--Et pourquoi donc, dit-elle, ne m'entendrais-je pas? Il est fort à mon goût.
--Oui-dà, j'en mangerais. Mais pour ta grande bouche, dis-je, un petit pâté est bien vite avalé.
--De ce qu'on a, dit-elle, il faut se contenter.
--C'est bien dit. Malgré tout, si j'étais à la place du petit pâté, je serais, je l'avoue, à moitié rassuré.
--Pourquoi? N'a rien à redouter, car je suis loyale en marché. Mais qu'il le soit pareillement! Car sinon, le garnement, s'il me trompe, est prévenu: le jour ne passera point qu'il ne soit coquericocu. Chacun son bien. À lui le sien. À moi le mien. Donc, qu'il fasse son devoir!
--Tout son devoir.
--Dame, il faudrait un peu voir qu'il se plaignît que la pucelle fût trop belle!
--Ah! diablesse, je ne m'abuse, c'est toi qui répondis à la buse, qui rapportait l'ordre du ciel.
--Je connais plus d'un busard, dit-elle, mais sans plumes. Duquel veux-tu parler?
--Connais-tu pas, dis-je, l'histoire de la buse que des commères envoyèrent à Notre Père, pour demander que les marmots, à peine éclos, pussent trotter sur leurs deux jambes? Le bon Dieu dit: «Je le veux bien.» (Il est galant avec les dames.) «Je ne demande en échange rien qu'une petite condition à mes aimables paroissiennes: que désormais, sous l'édredon, femmes, filles et fillettes couchent seulettes.» La buse emporta, fidèle, le message sous son aile; et je n'étais point là, le jour qu'il arriva; mais je sais que le messager en entendit de belles!
Martine s'arrêta, sur les talons assise, de frotter pour pousser de grands éclats de rire; et puis, me bouscula, en criant:
--Vieux bavard! plus qu'un pot à moutarde, bavard, baveux, bavant! Va-t'en de là, va-t'en! Conteur de balivernes! À quoi es-tu bon, dis? Faire perdre le temps! Çà, déguerpis. Et tiens, emmène-moi aussi ce petit chien sans queue, qui traîne dans mes jambes, ta Glodie, oui, qui vient de se faire chasser encore du fournil et de fourrer ses pattes, je gage, dans la pâte (elle en a sur le nez). Ouste, filez tous deux, laissez-nous, marmousets, laissez-nous travailler, ou je prends mon balai...
Elle nous mit dehors. Nous partîmes tous deux, bien contents; nous allâmes ensemble chez Riou. Mais nous nous arrêtâmes un peu, au bord de l'Yonne. Nous regardions pêcher. Nous donnions des conseils. Et nous avions grand-joie quand plongeait le bouchon, ou que du vert miroir l'ablette bondissait. Mais Glodie, en voyant à l'hameçon le ver, qui se tordait de rire, me dit, d'un petit air dégoûté:
--Père-grand, il a mal, il va être mangé.
--Eh! ma mignonne, dis-je, sans doute! Être mangé, c'est un petit désagrément. Il n'y faut pas penser. Pense plutôt à qui le mange, au beau poisson. Il dit: «c'est bon!»
--Mais si c'était toi pourtant que l'on mange, père-grand!
--Eh bien, je le dirais aussi: «Je suis-t-y bon! L'heureux coquin! Ah! quelle chance il a, le gaillard qui me mange!»
Voilà, ma fille, voilà comment père-grand est: toujours content! Mangeur, mangé, il n'est rien de tel que d'arranger la chose en sa cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.
En devisant ainsi, déjà nous nous trouvâmes (il n'était pas onze heures) arrivés chez Riou, sans y avoir pensé. Cagnat et Robinet m'attendaient, mais en paix, sur la berge vautrés; et Binet, qui avait pris ses précautions et sa canne à pêcher, taquinait le goujon.
J'entrai dans le chantier. À partir du moment où je suis au milieu des beaux arbres couchés, dévêtus et tout nus, et que la bonne odeur de sciure me monte au nez, dame, j'avoue, le temps et l'eau ont pu couler. Je ne puis me lasser de leur tâter les cuisses. J'aime un arbre plus qu'une femme. Chacun a sa folie. J'ai beau savoir celui que je veux et prendrai. Si j'étais chez le Grand Turc et que je visse, en un marché, celle que j'aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que m'empêcherait mon amour pour ma mie de savourer de l'oeil, en passant, les appâts du reste du troupeau? Je ne suis pas si sot! Pourquoi Dieu m'aurait-il donné des yeux avides de la beauté, si, quand elle apparaît, je devais les fermer? Non, les miens sont ouverts, comme des portes cochères. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais voir sous la peau des femelles rusées leurs désirs, leur malice et leur fourbe pensée, ainsi sous l'écorce rude ou lisse de mes arbres je sais lire l'âme enclose, qui sortira de l'oeuf,--si je veux le couver.
En attendant que je veuille, Cagnat, qui s'impatiente (c'est un avale-tout-cru, il n'y a que nous, les vieux, qui sachions savourer), converse à coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l'autre côté de l'Yonne, vont flânant, ou font le pied de grue sur le pont de Béyant. Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffèrent, leur coutume est la même: percher, pendant le jour, les fesses incrustées sur le rebord des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation, comme c'est l'habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethléem, consiste en quolibets. Ces messieurs de Judée nous traitent de paysans, d'escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous répliquons à leurs aménités, en les nommant «guernouilles» et gueules de brochets... Je dis: nous, car ne puis, quand j'entends chanter les litanies, me dispenser de dire mon: _Ora pro nobis!_ C'est pour être poli. À qui vous parle, on doit répondre. Après que nous eûmes honnêtement échangé quelques propos jolis (voilà-t-il pas que sonne l'_angelus_ de midi! J'en sursaute, ébaubi... Hohé! le Temps, hohé! Mais ton sablier fuit!...) je prie premièrement nos bons flotteurs d'aider Cagnat et Robinet à charger ma charrette, et de la charrier, _secundo_, à Beuvron, avec le bois que j'ai choisi. Ils crient beaucoup:
--Sacré Breugnon! Tu ne te gênes pas!
Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m'aiment, au fond.
Nous revînmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zèle, on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de Beuvron et qu'on trouva, fidèles, les trois autres moineaux, Fétu, Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l'eau, les jambes s'arrêtèrent, et les langues, _presto_, se remirent en marche. Les uns méprisaient les autres, parce qu'ils faisaient quelque chose. Les autres méprisaient les uns, parce qu'ils ne faisaient rien. Tout le répertoire des chanteurs y passa. Sur la borne du coin, moi, je m'étais assis, et j'attendais la fin, pour décerner le prix. Lorsqu'une voix me crie à l'oreille:
--Brigand! Te voilà revenu! Enfin, me diras-tu comment, depuis neuf heures, de Beuvron à Béyant, tu as passé le temps? Le feignant! Quel malheur! Quand serais-tu rentré, si je ne t'avais pris? Au logis, scélérat! Mon dîner est brûlé.
Je dis:
--Le prix, tu l'as. Mes amis, vous aurez beau faire: pour ce qui est du chant, auprès de celle-là, vous êtes de petits enfants.
Mon éloge ne fit que la rendre plus vaine. Elle nous régala encore d'un morceau. Nous criâmes:
--Bravo!... Et maintenant, rentrons. Va devant. Je te suis.
Ma femme rentrait donc, en tenant par la main ma Glodie, et suivie par les deux apprentis. Docile, mais sans hâte, j'allais en faire autant, quand de la ville haute un bruit joyeux de voix, des sonneries de cors, et le gai carillon de la tour Saint-Martin me firent, vieux flaireur, renifler l'air, en quête d'un spectacle nouveau. C'était le mariage de M. d'Amazy avec Mlle Lucrèce de Champeaux, fille du receveur des tailles et taillon.
Pour voir entrer la noce, les voilà tous qui prennent leurs jambes à leur cou, et grimpent quatre à quatre vers la place du château. Vous pensez si je fus le dernier à courir! Ce sont là des aubaines qu'on n'a point tous les jours. Seuls, Trinquet et Gadin et Fétu, les flâneurs, ne daignèrent lever leur derrière vissé au bord de la rivière, disant que ce n'était à eux, gens du faubourg, d'aller faire visite aux bourgeois de la tour. Certes, j'aime l'orgueil, et l'amour-propre est beau. Mais lui sacrifier mon divertissement..., serviteur, mon amour! Ta façon de m'aimer vaut celle du curé qui me fouettait gamin, disait-il, pour mon bien...
Bien que j'eusse avalé d'un seul trait l'escalier de trente et six degrés qui monte à Saint-Martin, j'arrivai (quel malheur!) sur la place trop tard pour voir la noce entrer. Fallut donc (c'était de toute nécessité) que j'attendisse qu'elle sortît. Mais ces sacrés curés n'en ont jamais assez de s'entendre chanter. Pour occuper le temps, je parvins à entrer, à grand-sueur, dans l'église, en foulant gentiment les bedons complaisants et les coussins charnus; mais je me trouvai pris, à l'entrée du parvis, sous l'édredon humain, ainsi que dans un lit, bien au chaud, sous la plume. N'eût été l'endroit saint, j'avoue que j'aurais eu quelques pensées folâtres. Mais il faut être grave, il y a temps et lieu; et quand je dois, je puis l'être comme un baudet. Mais il arrive aussi que le bout de l'oreille reparaît quelquefois, et que le baudet brait. Il arriva ce jour: car, tandis que, dévot et discret, je suivais, en bâillant pour mieux voir, le joyeux sacrifice de la chaste Lucrèce à M. d'Amazy, quatre trompes de chasse, par saint Hubert, sonnèrent, accompagnant l'office, en l'honneur du chasseur; la meute seule manquait: on le regrettait bien. Moi, j'avalai mon rire; et naturellement, je ne pus m'empêcher de siffler (mais tout bas) la fanfare. Seulement lorsque vint le moment fatidique, où à la question du curé curieux la mariée répond: «Oui», et que, gaillardement, les joues gonflées sonnèrent la prise, c'en fut trop, je criai:
--Hallali!
Vous pensez si l'on rit! Mais le suisse arriva, en fronçant le sourcil. Je me fis tout petit, et me glissant le long des croupes, je sortis.
Sur la place je me trouvai. La compagnie n'y manquait point. Tous, comme moi, hommes de bien, sachant user des yeux pour voir, des oreilles pour croire et boire ce qu'ont happé les autres yeux, et de la langue pour conter ce qu'on n'est pas forcé d'avoir vu pour en parler. Dieu sait si je m'en suis donné!... Pour beau mentir n'est pas besoin venir de loin. Aussi, le temps passa très vite, pour moi du moins, jusqu'au moment où se rouvrit la grande porte de l'église, au bruit des orgues. Parut la chasse. Glorieux, marchait en tête l'Amazy, tenant au bras la bête prise, qui roulait ses beaux yeux de biche, à droite, à gauche, en minaudant... Eh! j'aime mieux n'être chargé de la garder, la belle enfant! À qui la débobinera, donnera du fil à retordre. Qui prend la bête, il prend les cornes...
Mais je n'en vis pas davantage de la chasse et de la curée, du piqueur et de la piquée, et ne saurais même décrire (ce n'est pas pour m'en vanter) la couleur des habits du sire et la robe de la mariée. Car juste à ce moment, nos esprits furent pris et notre attention par la grave question de l'ordre et de la marche et de la préséance de messieurs du cortège. Déjà, me conta-t-on, quand ils étaient entrés (ah! que n'étais-je là!) le juge et procureur de la châtellenie et monsieur l'échevin, maire en titre d'office, ainsi que deux béliers, au seuil, s'étaient heurtés. Mais le maire, plus gros, plus fort, avait passé. S'agissait de savoir à présent qui des deux sortirait le premier et montrerait son nez sur le sacré parvis. Nous faisions des paris. Mais il ne sortait rien: comme un serpent coupé, la tête de la noce poursuivait son chemin; le corps ne suivait point. Enfin, nous rapprochant de l'église, nous vîmes, dedans, près de l'entrée, de chacun des côtés, nos animaux furieux, dont chacun empêchait le rival de passer. Comme, dans le saint lieu, ils n'osaient pas crier, on les voyait remuer le nez et les babines, ouvrir des yeux énormes, faire le dos en boule, froncer le front, souffler, gonfler les joues, le tout sans qu'il sortît un son. Nous nous tenions les côtes; et tout en pariant et riant, nous aussi, nous avions pris parti. Les hommes d'âge, pour le juge, représentant du seigneur duc (qui voudrait le respect pour soi, le prêche aux autres); les jeunes coqs, pour notre maire, champion de nos libertés. Moi, j'étais pour celui des deux qui l'autre rosserait le mieux. Et l'on criait, pour exciter chacun le sien:
--Cz! Cz! vas-y, monsieur Grasset! Mords-lui la crête, mons Pétaud! Çà, çà, rabats-lui le caquet! Aïe donc! hardi, bourriquet!...
Mais ces rossards se contentaient de se cracher leur rage au nez, sans s'empoigner, par peur sans doute de gâter leurs beaux effets. À ce compte, la discussion eût risqué de s'éterniser (car n'était pas à craindre que le bec leur gelât), sans M. le curé, inquiet d'arriver en retard à dîner. Il dit:
--Mes chers enfants, le bon Dieu vous entend, le repas vous attend; ne faut en aucun cas faire attendre un repas, faire entendre au Seigneur, notre mauvaise humeur, en son temple. Lavons le linge à la maison...
S'il ne le dit du moins (car je n'entendais rien), ce dut être le sens: car je vis à la fin que ses deux grosses mains empoignaient par la nuque et rapprochaient leurs mufles pour un baiser de paix. Après quoi, ils sortirent, mais sur la même ligne, ainsi que deux piliers encadrant au milieu le ventre du curé. Au lieu d'un maître, trois. À disputes de maîtres, peuple ne perd jamais.
* * *