Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 3

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C'est ici que l'on voit l'avantage, à se trouver en face de Français pour ennemis. D'autres lourdauds, Allemands, ou Suisses, ou Anglais, qui ont l'entendement aux mains et comprennent à Noël ce qu'on leur dit à la Toussaint, eussent cru qu'on raillait; et je n'aurais pas donné un radis de la peau du pauvre Pluviaut. Mais entre gens de chez nous, on s'entend à demi-mot: d'où qu'on vienne, de Lorraine, de Touraine, gens de Champagne ou de Bretagne, oies de Beauce, ânes de Beaune, ou lièvres de Vézelay, qu'on s'étrille, qu'on s'assomme, une bonne plaisanterie est bonne pour tout gaillard françois... En voyant notre Silène, tout le camp ennemi rit, de la bouche et du nez, de la gorge et du menton, du coeur et du bedon. Et, par saint Rigobert, de les voir qui riaient, nous en crevions de rire, le long de nos bastions. Ensuite, nous échangeâmes, par-dessus les fossés, des injures bien plaisantes, à la façon d'Ajax et d'Hector le Troyen. Mais les nôtres étaient de plus moelleuse graisse. Je voudrais les noter, je n'en ai pas le temps; je les noterai toutefois (patience!) dans un recueil que je fais depuis douze ans, des meilleures facéties, paillardises, gaillardises, que j'ai ouïes, dites ou lues (ce serait dommage, vraiment, qu'elles fussent perdues), au cours de mon pèlerinage en cette vallée de larmes. D'y penser seulement, j'ai le ventre secoué; je viens, en écrivant, de faire un gros pâté.

* * *

Quand nous eûmes bien crié, fallut agir (agir après parler, repose). Ni eux, ni nous n'y tenions guère. Le coup était manqué pour eux, nous étions à l'abri: ils n'avaient nulle envie d'escalader nos murs; on risque trop de se rompre les os. Cependant, s'agissait de faire, coûte que coûte, quelque chose, n'importe quoi. On brûla de la poudre, on déchargea des pétarades en veux-tu? eh! en voilà! Nul n'en souffrit, que les moineaux. Le dos au mur, au pied du parapet, assis en paix, nous attendions que les pruneaux eussent passé, pour décharger aussi les nôtres, mais sans viser (il ne faut pas trop s'exposer). On ne se risquait à regarder que lorsqu'on entendait brailler leurs prisonniers: ils étaient bien une douzaine, hommes et femmes de Béyant, tous alignés, non pas la face, mais la pile tournée aux murs à qui l'on donnait la fessée. Ils criaient plus fort que l'anguille, mais le mal n'était pas grand. Pour nous venger, bien abrités, nous défilâmes tout le long de nos courtines, brandissant au-dessus des murs, embrochés au bout de nos piques, jambons, cervelas et boudins. Nous entendions les cris de rage et de désir des assiégeants. Nous nous en fîmes une pinte de bon sang; et, pour n'en point perdre une goutte (lorsque tu tiens une bonne farce, jusqu'à la moelle ronge l'os!) le soir venu, nous installâmes sous le ciel clair, sur les talus, avec les murs pour paravent, tables chargées de victuailles et de flacons; nous banquetâmes, à grand fracas, chantant, trinquant, à la santé du Mardi gras. Du coup, les autres en faillirent crever de fureur dans leur peau. Ainsi la journée se passa gentiment, sans trop de dégât. Si ce n'est que l'un des nôtres, le gros Gueneau de Pousseaux, ayant voulu, dans sa ribote, se promener sur la muraille, le verre en main pour les narguer, eut d'une mousquetade sa cervelle et son verre mis en capilotade. Et de notre côté, nous en estropiâmes un ou deux, en échange. Mais notre bonne humeur n'en fut point altérée. Point de fête, on le sait, sans quelques pots cassés.

Chamaille attendait la nuit, pour sortir de la ville et pour rentrer chez lui. Nous avions beau lui dire:

--Ami, tu risques gros. Attends plutôt la fin. Dieu se chargera bien de tes paroissiens.

Il répondait:

--Ma place est parmi mes agneaux. Je suis le bras de Dieu; et si je fais défaut, Dieu restera manchot. Il ne le sera point où je serai, j'en jure.

--Je le crois, je le crois, dis-je, tu l'as prouvé, lorsque les huguenots assiégeaient ton clocher et que tu assommas d'un gros moellon leur capitaine Papiphage.

--Il fut bien étonné, dit-il, le mécréant! Et je le fus pareillement. Je suis bonhomme et n'aime point à voir couler le sang. C'est dégoûtant. Mais diable sait ce qui vous passe en la carcasse, quand on est parmi les fous! On devient loup.

Je dis:

--C'est vrai, il n'est rien de tel que d'être en foule pour n'avoir plus le sens commun. Cent sages font un fou, et cent moutons un loup... Mais dis-moi donc, curé, à ce propos, comment arranges-tu ensemble les deux morales--celle de l'homme seul qui vit en tête à tête avec sa conscience et demande la paix pour lui et pour les autres,--et la morale des troupeaux d'hommes, des États, qui font de la guerre et du crime une vertu? Laquelle vient de Dieu?

--Belle question, parbleu!... Toutes les deux. Tout vient de Dieu.

--Alors, il ne sait ce qu'il veut. Mais je crois bien plutôt qu'il le sait et ne peut. N'a-t-il affaire qu'à l'homme isolé, c'est facile: il lui est fort aisé de se faire obéir. Mais quand l'homme est en troupe, Dieu n'en mène pas large. Que peut un seul contre tous? Alors, l'homme est livré à la terre, sa mère, qui lui souffle son esprit carnassier... Tu te souviens du conte de chez nous, où des hommes, à certains jours, sont loups, et puis ils rentrent dans leur peau. Nos vieux contes en savent plus long que ton bréviaire, mon curé. Chaque homme dans l'État reprend sa peau de loup. Et les États, les rois, leurs ministres ont beau s'habiller en bergers, et, les fourbes, se dire cousins du grand berger, du tien, du Bon Pasteur, ils sont tous loups-cerviers, taureaux, gueules et ventres, que rien ne peut combler. Et pourquoi? Pour nourrir la faim immense de la terre.

--Tu divagues, païen, dit Chamaille. Les loups viennent de Dieu, comme le reste. Il a tout fait pour notre bien. Ne sais-tu pas que c'est Jésus qui, nous dit-on, créa le loup, afin de défendre les choux, qui poussaient dans le jardinet de la Vierge, sa sainte mère, contre les chèvres et les cabris? Il eut raison. Inclinons-nous. Nous nous plaignons toujours des forts. Mais, mon ami, si les faibles devenaient rois, ce serait encore bien pis. Conclusion: tout est bon, les loups et les moutons; les moutons ont besoin des loups, pour les garder; et les loups des moutons: car il faut bien manger... Là-dessus, mon Colas, je vas garder mes choux.

Sa soutane il troussa, son gourdin empoigna, et dans la nuit sans lune il partit, en m'ayant avec émotion confié Madelon.

Les jours suivants, ce fut moins gai. Nous avions sottement bâfré, le premier soir, sans compter, par goinfrerie, forfanterie, et par stupidité. Et nos provisions étaient plus qu'écornées. Il fallut se serrer le ventre; on le serra. Mais on crânait toujours. Quand les boudins furent mangés, on en fabriqua d'autres, des boyaux rembourrés de son, des cordes trempées de goudron, qu'on promenait sur des harpons, à la barbe de l'ennemi. Mais le drôle éventa la ruse. Une balle trancha l'un des boudins, au beau milieu. Et qui rit le plus fort, alors? Ce ne fut pas nous. Pour nous achever, ces brigands, nous voyant pêcher à la ligne, du haut des murs dans la rivière, imaginèrent, aux écluses amont, aval, de poser de grands filets pour intercepter la friture. En vain notre archiprêtre objurgua ces mauvais chrétiens de nous laisser faire carême. Faute de maigre, il fallut bien vivre sur notre lard.

Nous aurions pu, sans doute, implorer le secours de M. de Nevers. Mais, pour ne rien cacher, nous n'étions pas pressés d'héberger de nouveau ses troupes. Il nous en coûtait moins d'avoir les ennemis devant nos murs que, dedans, les amis. Aussi, tant qu'on pouvait se passer d'eux, on se taisait; c'était le mieux. Et l'ennemi, de son côté, était assez discret pour ne les point mander. On préférait s'entendre à deux, sans un troisième. On ouvrit donc, sans se presser, les pourparlers. Et cependant, dans les deux camps, on menait une vie très sage, se couchant tôt, se levant tard et tout le jour jouant aux boules, au bouchon, bâillant d'ennui plus que de faim, et sommeillant tant et si bien qu'en jeûnant nous engraissâmes. On remuait le moins possible. Mais il était bien difficile de tenir aussi les enfants. Ces garnements toujours courant, piaillant, riant, en mouvement, ne cessaient point de s'exposer, grimpant aux murs, tirant la langue à l'assiégeant, le bombardant à coups de pierres; ils avaient une artillerie de seringues en sureau, de frondes à ficelle, de bâtons refendus... attrape ci, attrape ça, vlan dans le tas!... Et nos singes hurlaient de rire; et furieux, les lapidés juraient de les exterminer. On nous cria que le premier des polissons qui sur les murs montrerait le bout de son nez serait arquebusé. Nous promîmes de les surveiller; mais nous avions beau leur allonger les oreilles et leur faire la grosse voix, ils nous filaient entre les doigts. Et le plus fort (j'en tremble encore) fut qu'un beau soir j'entends un cri: c'était Glodie (non! qui l'eût dit!), cette eau qui dort, sainte-nitouche, ah! la mâtine! mon trésor!... qui du talus dans le fossé venait de faire le plongeon... Dieu bon, je l'aurais fouettée!... Sur les murs je ne fis qu'un bond. Et tous, penchés, nous regardions... L'ennemi aurait eu beau jeu, s'il eût voulu de nous pour cibles; mais, comme nous, il regardait au fond du fossé ma chérie, qui (la Sainte Vierge soit bénie!) avait roulé douillettement comme un chaton, et, sans autrement s'effarer, assise dans l'herbe fleurie, levait la tête vers les têtes qui se penchaient des deux côtés, leur faisait la risette et cueillait un bouquet. Tous lui riaient aussi. Monseigneur de Ragny, le commandant de l'ennemi, défendit que l'on fît aucun mal à l'enfant, et même il lui jeta, brave homme, son drageoir.

Mais pendant qu'on était occupé de Glodie, Martine (on n'en finit jamais avec les femmes), pour sauver sa brebis, tout le long du talus dégringolait aussi, courant, glissant, roulant, la jupe jusqu'au cou retroussée et montrant à tous les assiégeants, fièrement, son orient, son occident, les quatre points du firmament, et l'autre au ciel resplendissant. Son succès fut éclatant. Elle n'en fut intimidée, prit sa Glodie, et l'embrassa, et la claqua.

Enthousiasmé par ses appâts, n'écoutant pas son capitaine, un grand soldat dans le fossé bondit et vint à elle, tout courant. Elle attendit. De nos remparts nous lui jetâmes un balai. Elle l'empoigna, et bravement sur l'ennemi elle marcha, et trique et traque, pati patac, le galant n'en menait pas large, et tue! et rue! il décampa, sonnez trompettes et clairons! On hissa la triomphatrice, avec l'enfant, parmi les rires des deux camps; et je tirais, fier comme un paon, la corde au bout de laquelle montait ma gaillarde, qui exposait à l'ennemi l'astre des nuits.

On mit une semaine encore à discuter. (Toutes les occasions sont bonnes pour causer.) Le faux bruit de l'approche de M. de Nevers nous mit enfin d'accord; et l'entente se fit, en somme, à bon marché: nous promîmes à ceux de Vézelay la dîme des vendanges prochaines. Fait bon promettre ce qu'on n'a, ce qu'on aura... On ne l'aura peut-être pas; dans tous les cas, sous les ponts l'eau passera, et du vin dans notre estomac.

Des deux côtés, nous étions donc bien satisfaits les uns des autres, et de nous beaucoup plus encore. Mais à peine sortis de l'averse, nous vint nouvelle pluie. Ce fut dans la nuit justement qui suivit le traité, qu'aux cieux parut un signe. Sur les dix heures, il sortit de derrière Sembert, où il était tapi, et, glissant dans le pré des étoiles, vers Saint-Pierre-du-Mont comme un serpent il s'allongea. Il semblait une épée dont la pointe était une torche, avec des langues de fumée. Et une main tenait le manche, dont les cinq doigts se terminaient par des têtes hurlantes. On distinguait à l'annulaire une femme dont les cheveux flottaient au vent. Et la largeur, à la poignée de l'épée, était d'un empan; sept à huit lignes, à la pointe; trois lignes et deux pouces, en son milieu, exactement. Et sa couleur était sanglante, violacée, tuméfiée, ainsi qu'une blessure au flanc. Toutes nos têtes, vers le ciel, la bouche bée, étaient levées; on entendait claquer les dents. Et les deux camps se demandaient lequel des deux était visé par le présage. Et nous étions bien convaincus que c'était l'autre. Mais tous avaient la chair de poule. Excepté moi. Je n'eus point peur. Il faut dire que je ne vis rien, j'étais couché depuis neuf heures. M'étais couché pour obéir à l'almanach: car c'était la date indiquée, afin de prendre médecine; et où qu'on soit, quand l'almanach commande, je m'exécute sans réplique: car c'est parole d'Évangile. Mais comme on m'a tout raconté, c'est comme si je l'avais vu. Je l'ai noté.

* * *

Après que la paix fut signée, ennemis et amis, ensemble on banqueta. Et comme était venue alors la Mi-Carême, jeûne rompu, on s'en donna. Des villages des environs nous arrivèrent à foison, pour fêter notre délivrance, les mangeailles et les mangeurs. Ce fut une belle journée. Tout le long des remparts, la table était dressée. On y servit trois marcassins, rôtis entiers, et rembourrés d'un hachis épicé d'abats de sangliers et de foie de héron, des jambons parfumés, fumés dans l'âtre avec des branches de genévrier; des pâtés de lièvre et de porc, embaumés d'ail et de laurier; des andouillettes et des tripes; des brochets et des escargots; du gras-double, de noirs civets, qui, devant qu'on en eût tâté, vous grisaient par le nez; et des têtes de veau qui fondaient sous la langue; et des buissons ardents d'écrevisses poivrées, qui vous embrasaient le gosier; et là-dessus, pour l'apaiser, des salades à l'échalote vinaigrées, et de fières lampées des crus de la Chapotte, de Mandre, de Vaufilloux; et, pour dessert, le blanc caillé, frais, granuleux, qui s'écrasait entre la langue et le palais; et des biscuits qui vous torchaient un verre plein comme une éponge, d'un seul coup.

Aucun de nous ne lâcha pied, tant qu'il resta de quoi bâfrer. Loué soit Dieu qui nous donna de pouvoir en si peu d'espace, dans le sac de notre estomac, empiler flacons et plats. Surtout la joute fut belle entre l'ermite Courte-Oreille de Saint-Martin-de-Vézelay, qui les Vézeliens escortait (ce grand observateur qui le premier, dit-on, nota qu'un âne ne peut braire s'il n'a la queue en l'air), et le nôtre (je ne dis âne), Dom Hennequin, qui prétendait qu'il avait dû jadis être carpe ou brochet, tant il avait dégoût de l'eau, pour en avoir trop bu sans doute, en l'autre vie. Bref, quand nous sortîmes de table, Vézeliens et Clamecycois, nous avions les uns pour les autres bien plus d'estime qu'au potage: c'est au manger que l'on apprend ce que vaut l'homme. Qui aime ce qui est bon, je l'aime: il est bon Bourguignon.

Enfin, pour achever de nous mettre d'accord, nous digérions notre dîner, lorsque parurent les renforts que M. de Nevers envoyait pour nous protéger. Nous rîmes bien; et nos deux camps, très poliment, les prièrent de s'en retourner. Ils n'osèrent pas insister, et s'en allèrent tout penauds, comme chiens que brebis font paître. Et nous disions, nous embrassant:--Étions-nous bêtes de nous battre pour le profit de nos gardiens! Si nous n'avions pas d'ennemis, ils en inventeraient, parbleu! pour nous défendre. Grand merci! Dieu nous sauve de nos sauveurs! Nous nous sauverons bien tout seuls. Pauvres moutons! Si nous n'avions à nous défendre que du loup, nous saurions bien nous en garder. Mais qui nous gardera du berger?

III

LE CURÉ DE BRÈVES

Prime avril.

Aussitôt que les chemins furent débarrassés de ces visiteurs importuns, je résolus de m'en aller, sans plus tarder, voir mon Chamaille en son village. Je n'étais pas bien inquiet de ce qu'il était devenu. Le gaillard sait se défendre! N'importe! l'on est plus tranquille, lorsqu'on a vu avec ses yeux l'ami lointain... Et puis, il me fallait me dégourdir les jambes.

Je partis donc sans en rien dire, et je suivais en sifflotant le long du bord de la rivière, qui s'étire au pied des collines boisées. Sur les feuilles nouvelettes s'égrenaient les gouttelettes d'une petite pluie bénie, pleurs du printemps, qui se taisait quelques moments, puis reprenait tranquillement. Dans les futaies, un écureuil amoureux miaulait. Dans les prés, les oies jabotaient. Les merles s'en donnaient à gorge que veux-tu et la petite serrurière faisait son: «_titiput_»...

Sur le chemin, je décidai de m'arrêter, pour aller prendre à Dorceny mon autre ami, le notaire, maître Paillard: de même que les Grâces, nous ne sommes au complet qu'à trois. Je le trouvai dans son étude, qui griffonnait sur ses minutes le temps qu'il faisait, les rêves qu'il avait eus et ses vues sur la politique. Auprès de lui était ouvert, à côté du _De Legibus_, le livre des _Prophéties de M. Nostradamus_. Quand on est, toute sa vie, calfeutré dans son logis, l'esprit prend sa revanche et ne s'en va que mieux dans les plaines du rêve et les taillis du souvenir; et, faute de pouvoir diriger la machine ronde, il lit dans l'avenir ce qu'il adviendra du monde. Tout est écrit, dit-on: je le crois, mais j'avoue que je n'ai jamais réussi à lire dans les _Centuries_ l'avenir que lorsqu'il était accompli.

En me voyant, le bon Paillard s'épanouit; et la maison, du haut en bas, retentit de nos éclats. Il me réjouit à regarder, le petit homme, bedonnant, face grêlée, de larges joues, nez coloré, les yeux plissés, vifs et rusés, l'air renfrogné, et bougonnant contre le temps, contre les gens, mais dans le fond très bon plaisant, toujours raillant, et beaucoup plus farceur que moi. C'est son bonheur de vous lâcher, d'un air sévère, une énorme calembredaine. Et grave, il est beau à voir, à table, avec la bouteille, invoquant Comus et Momus, et entonnant sa chansonnette. Tout content de m'avoir, il me tenait les mains dans ses mains grosses et gourdes, mais comme lui malignes, adroites diablement à tripoter les instruments, limer, rogner, relier, menuiser. Il a tout fait dans sa maison; et le tout n'est pas beau, mais le tout est de lui; et beau ou laid, c'est son portrait.

Pour n'en point perdre l'habitude, il se plaignit de ci de ça; et moi, par contradiction, je trouvais bon et ça et ci. Il est, lui, le docteur Tant-Pis, et moi, Tant-Mieux: c'est notre jeu. Il grogna contre ses clients; et sans doute il faut avouer qu'ils mettent peu d'empressement à le payer: car certaines de ses créances remontent à trente-cinq ans; et bien qu'intéressé, il ne se hâte point de les faire rentrer. Les autres, s'ils s'acquittent, c'est par hasard, quand ils y pensent; en nature: un panier d'oeufs, une paire de poulets. C'est la coutume; et l'on trouverait offensant qu'il réclamât son argent. Il grognait, mais il laissait faire; et je crois qu'à leur place, il en eût fait autant.

Heureusement pour lui, son bien lui suffisait. Une fortune rondelette et qui faisait des oeufs. Peu de besoins. Un vieux garçon; ne chassant pas les cotillons; et pour les plaisirs de la table, Nature y a pourvu chez nous, la table est mise dans nos champs. Nos vignes, nos vergers, nos viviers, nos clapiers sont d'abondants garde-manger. Sa plus grande dépense était pour ses bouquins, qu'il montrait, mais de loin (car l'animal n'est point prêteur), et pour une manie qu'il a de regarder la lune (polisson) avec ses lunettes qui sont nouvellement de Hollande venues. Il s'est dans son grenier, dessus son toit, parmi les cheminées, aménagé une plate-forme branlante, d'où il observe gravement le firmament tournant; il s'efforce d'y déchiffrer, sans y trop rien comprendre, l'alphabet de nos destinées. Au reste, il n'y croit pas, mais il aime à y croire. En quoi je le comprends: on a plaisir, de sa fenêtre, à voir passer les feux du ciel, comme, en la rue, les demoiselles; on leur prête des aventures, des intrigues, un roman; et vrai ou non, c'est amusant.

Nous discutâmes longuement sur le prodige, sur l'épée de feu sanglant dans la nuit brandie le mercredi d'avant. Et chacun expliquait le signe, à sa façon; bien entendu, chacun soutenait _mordicus_ que seul son sens était le bon. Mais à la fin, nous découvrîmes que lui ni moi n'avions rien vu. Car ce soir-là, mon astrologue, justement, avait fait un somme devant son instrument. Du moment que l'on n'est plus seul à avoir été sot, on en prend son parti. Nous le prîmes joyeusement.

Et nous sortîmes, bien décidés à n'en rien confesser au curé. Nous allâmes à travers champs, examinant les jeunes pousses, les fuseaux roses des buissons, les oiseaux qui faisaient leurs nids, et sur la plaine un épervier, comme une roue, aux cieux tournant. Nous nous contions en riant la bonne farce que naguère à Chamaille nous avions faite. Pendant des mois, Paillard et moi, nous avions sué sang et eau afin d'apprendre à un gros merle mis en cage un chant huguenot. Après quoi, nous l'avions lâché dans le jardin de mon curé. S'y trouvant bien, il s'était fait le magister des autres merles du village. Et Chamaille, que leur choral venait troubler, quand il lisait son bréviaire, se signait, sacrait, croyait que le diable était lâché dans son jardin, l'exorcisait et, de rage, embusqué derrière son volet, arquebusait l'Esprit Malin. Il n'en était point dupe d'ailleurs tout à fait. Car lorsqu'il avait tué le diable, il le mangeait.

* * *

Tout en causant nous arrivâmes.

Brèves semblait dormir. Les maisons sur la route bâillaient, portes ouvertes, au soleil du printemps, et au nez des passants. Aucun visage humain, qu'au rebord d'un fossé le derrière d'un marmot, qui se donnait de l'air et qui faisait de l'eau. Mais à mesure que Paillard et moi, nous tenant par le bras, avancions en devisant vers le centre du bourg, par le chemin jonché de pailles et de bouses, montait un ronflement d'abeilles irritées. Et quand nous débouchâmes sur la place de l'église, nous la trouvâmes pleine de gens gesticulant, pérorant et piaillant. Au milieu, sur le seuil de la porte entrouverte du jardin de la cure, Chamaille, cramoisi de colère, braillait, en montrant les deux poings à tous ses paroissiens. Nous tâchions de comprendre; mais nous n'entendions rien qu'un tumulte de voix:

«...Chenilles et chenillots... Hannetons et mulots... _Cum spiritu tuo...»_

Et Chamaille criait:

--Non! non! je n'irai pas!

Et la foule:

--Sacré nom! Es-tu notre curé? réponds-nous, oui ou non? Si tu l'es (et tu l'es), c'est pour que tu nous serves.

Et Chamaille:

--Faquins! Je sers Dieu, non pas vous...

Ce fut un beau tapage. Chamaille, pour en finir, plaqua l'huis au visage de ses administrés; au travers de la grille, on vit encore ses deux mains s'agiter, dont l'une par habitude répandait sur son peuple onctueusement la pluie de la bénédiction et dont l'autre levait sur la terre le tonnerre de la malédiction. Une dernière fois, à la fenêtre de la maison, parut son ventre rond et sa face carrée, qui, ne pouvant se faire entendre au milieu des huées, répliqua rageusement avec un pied de nez. Là-dessus, volets clos et visage de bois. Les crieurs se lassèrent; la place se vida; et, nous glissant derrière les badauds clairsemés, nous pûmes enfin à l'huis de Chamaille frapper.

Nous frappâmes longtemps. L'animal entêté ne voulait pas ouvrir.

--Hé! monsieur le curé!...

Nous avions beau héler (nous déguisions nos voix, afin de nous amuser):

--Maître Chamaille, êtes-vous là?

--Au diable! Je n'y suis pas.

Et comme nous insistions:

--Voulez-vous lever le camp! Si vous ne laissez ma porte, je vais, bougres de chiens, vous baptiser de belle sorte!

Il faillit sur nos dos verser son pot à eau. Nous criâmes:

--Chamaille, au moins verse du vin!

À ces mots, par miracle, l'orage s'apaisa. Rouge comme un soleil, la bonne figure réjouie de Chamaille se pencha:

--Nom d'un petit bonhomme! Breugnon, Paillard, c'est vous? J'allais en faire de belles! Ah! les sacrés farceurs! que ne le disiez-vous?

Notre homme quatre à quatre dégringole ses marches.