Colas Breugnon: Récit bourguignon
Chapter 12
J'entrai dans le château. On m'y connaissait bien. Le maître n'était pas là; mais sous le faux prétexte de mesures à prendre pour de nouveaux travaux, j'allai où je savais que je trouverais mes enfants. Il y avait plusieurs ans que je ne les avais vus. Tant qu'un artiste se sent de la vigueur aux reins, il engendre, et ne pense plus à ce qu'il a engendré. D'ailleurs, la dernière fois que j'avais voulu entrer, M. de Cuncy, avec un rire bizarre, m'en avait empêché. Je me dis qu'il cachait sans doute quelque drôlesse, quelque femme mariée; et comme j'étais bien sûr que ce n'était pas la mienne, je n'en pris nul souci. Et puis, avec les lubies de ces grands animaux, on ne discute pas: c'est plus sage. À Cuncy, nul n'essaie de comprendre le maître: il est un peu timbré.
Je montai donc bravement par le grand escalier. Mais je n'avais pas fait dix pas, que, comme la femme de Loth, je restai pétrifié. Les grappes de raisins, les branches de pêchers, et les lianes fleuries, qui s'enroulaient autour de la rampe sculptée, étaient déchiquetées, à grands coups de couteau. Je doutai de mes yeux, j'empoignai à pleines paumes les pauvres mutilés; je sentis sous mes doigts leurs blessures écrites. Poussant un gémissement, et le souffle coupé, quatre à quatre, j'escaladai les marches: je tremblais maintenant de ce que j'allais trouver!... Mais cela dépassait ce que j'imaginais.
Dans la salle à manger, dans la salle des armures, dans la chambre à coucher, toutes les figurines des meubles et des boiseries avaient qui le nez coupé, qui le bras, qui la quille, qui la feuille de vigne. Sur les panses des bahuts, le long des cheminées, sur les cuisses effilées de colonnes sculptées, s'étalaient en balafres des inscriptions profondes au couteau, le nom du propriétaire, quelque pensée idiote, ou bien la date et l'heure de ce travail d'Hercule. Au fond de la grande galerie, ma jolie nymphe nue de l'Yonne, qui s'appuie du genou sur le cou d'une lionne velue, avait servi de cible; son ventre était troué par des coups d'arquebuse. Et partout, au hasard, des coups et des coupures, des copeaux rabotés, des taches d'encre ou de vin, des moustaches ajoutées ou de sales facéties. Enfin, tout ce que l'ennui, tout ce que la solitude, tout ce que la bouffonnerie et la stupidité peuvent souffler d'incongruités au cerveau d'un riche idiot, qui ne sait qu'inventer au fond de son château, et n'étant bon à rien, ne peut rien que détruire... S'il avait été là, je crois que je l'aurais tué. Je geignais, je soufflais du fond de mon gosier. Je fus un long moment à ne pouvoir parler. J'avais le cou rouge et les veines du front qui saillaient; je riboulais des yeux, ainsi qu'une écrevisse. Enfin, quelques jurons réussirent à passer. Il était temps! Un peu plus, et j'allais étouffer... La bonde une fois partie, bon sang! je m'en suis donné. Dix minutes d'affilée, et sans reprendre haleine, j'ai sacré tous les dieux et dégorgé ma haine:
--«Ah! chien, criais-je, fallait-il que j'amenasse dans ta bauge mes beaux enfants, afin que tu les torturasses, mutilasses, violasses, souillasses et compissasses! Hélas! mes doux petits, enfantés dans la joie, vous sur qui je comptais pour être mes héritiers, vous que j'avais faits sains, robustes et dodus, pourvus de membres bien charnus, sans qu'il y manquât rien, vous qui étiez fabriqués du bois dont on vit mille ans, dans quel état vous retrouvé-je, éclopés, estropiés, du haut, du bas, du mitan, de l'avant, de la proue et de la poupe, de la cave et du grenier, plus couturés de balafres qu'une bande de vieux pillards qui reviennent de la guerre! Faut-il que je sois le père de tout cet hôpital!... Grand Dieu, exauce-moi, accorde-moi la grâce (peut-être ma prière te semble superflue) de ne pas m'en aller, mort, en ton paradis, mais en enfer, près de la broche, où Lucifer rôtit les âmes des damnés, afin que de ma main je tourne et je retourne le bourreau de mes enfants, enfilé par le fondement!»
J'en étais là quand le vieil Andoche, un laquais que je connaissais, vint me prier de mettre un terme à mes mugissements... Tout en me poussant vers la porte, le brave homme essayait de me consoler:
--Est-il possible, disait-il, de se mettre en ces états, pour des morceaux de bois! Que dirais-tu s'il te fallait vivre, comme nous, avec ce fou? Vaut-il pas mieux qu'il se divertisse (c'est son droit) avec des planches qu'il t'a payées qu'aux dépens de bons chrétiens comme toi et moi?
--Eh! répliquai-je, qu'il te bâtonne! Crois-tu que je ne me ferais pas fesser pour un de ces morceaux de bois que mes doigts ont animés? L'homme n'est rien; c'est l'oeuvre qui est sacrée. Triple assassin, celui qui tue l'idée!...
J'en eusse dit bien d'autres, et de cette éloquence; mais je vis que mon public n'en avait rien compris et que j'étais pour Andoche presque aussi fou que l'autre. Et comme, en ce moment, je me retournais encore, sur le pas de la porte, pour, une dernière fois, embrasser le spectacle de ce champ de bataille, le burlesque des choses, de mes pauvres dieux sans nez et de leur Attila, d'Andoche aux yeux placides qui me prenaient en pitié, et de moi, grosse bête, qui perdais ma salive à geindre, soliloquer devant des soliveaux, me traversa la tête... frroutt... comme une fusée; si bien qu'oubliant du coup ma colère et ma peine, je ris au nez d'Andoche ahuri, et partis.
Je me retrouvai sur la route. Je disais:
--Cette fois, ils m'ont tout pris. Je suis bon à mettre en terre. Il ne me reste que ma peau... Oui, mais aussi, sangbleu, il reste ce qu'il y a dedans. Comme cet autre assiégé, répliquant à celui qui, s'il ne se rendait, le menaçait de tuer ses enfants: «Si tu veux! J'ai ici l'instrument pour en fabriquer d'autres», j'ai le mien, ventrebleu, ils ne me l'ont pas pris, ils ne peuvent me le prendre... Le monde est une plaine aride où, çà et là, poussent les champs de blé que nous, artistes, avons semés. Les bêtes de la terre et du ciel viennent les becqueter, mâcher et piétiner. Impuissants à créer, ils ne peuvent que tuer. Rongez et détruisez, animaux, foulez aux pieds mon blé, j'en ferai pousser d'autre. Épi mûr, épi mort, que m'importe la moisson? Dans le ventre de la terre fermentent les grains nouveaux. Je suis ce qui sera et non ce qui a été. Et lorsqu'un jour viendra où ma force s'éteindra, où je n'aurai plus mes yeux, mes narines charnues, et le goulot dessous où l'on descend le vin et où est bien pendue ma langue frétillarde, quand je n'aurai plus mes bras, l'adresse de mes mains et ma frisque vigueur, quand je serai très vieux, sans sang et sans bon sens..., ce jour-là, mon Breugnon, c'est que je ne serai plus là. Va, ne t'inquiète pas! Vous imaginez-vous un Breugnon qui ne sent plus, un Breugnon qui ne crée plus, un Breugnon qui ne rit plus, et qui ne fait plus feu des quatre fers à la fois? Non pas, c'est qu'il sera sorti de sa culotte. Vous pouvez la brûler. Je vous abandonne ma loque...
Là-dessus, je me remis en marche vers Clamecy. Et comme j'arrivais au haut de la montée, faisant le rodomont, et jouant du bâton (de vrai, je me sentais déjà réconforté), je vis venir à moi un petit homme blond, tout courant et pleurant, qui était Robinet dit Binet, mon petit apprenti. Un galopin de treize ans, qu'on voyait, au travail, plus attentif aux mouches qui volaient qu'aux leçons, et plus souvent dehors que dedans, à faire des ricochets ou lorgner les mollets des filles qui passaient. Je le calottais vingt fois dans sa sainte journée. Mais il était adroit comme un singe, futé; ses doigts étaient malins comme lui, bons ouvriers; et j'aimais, malgré tout, son bec toujours ouvert, ses dents de petit rongeur, ses joues maigres, ses yeux fins et son nez retroussé. Il le savait, le gueux! J'avais beau lever le poing et jouer de mon tonnerre: il voyait le rire au coin de l'oeil de Jupiter. Aussi, quand je l'avais calotté, il se secouait, tranquille comme un baudet, et puis, après, recommençait. C'était un vaurien parfait.
Je ne fus donc pas peu étonné de le voir, tout pareil à un triton de fontaine, de grosses larmes en poire coulant, dégoulinant de ses yeux et de son nez. Le voilà qui se jette sur moi et m'embrasse le corps, en m'inondant le giron de ses pleurs et meuglant. Je n'y comprenais rien, je disais:
--Eh! là donc! à qui est-ce que tu en as! Veux-tu bien me lâcher! On se mouche, sacré!... avant de vous embrasser.
Mais au lieu de cesser, me tenant enlacé, comme le long d'un prunier, il se laisse glisser à mes genoux, par terre, et pleure de plus belle. Je commence à m'inquiéter:
--Allons donc, mon petit gars! Relève-toi! Qu'est-ce que tu as?
Je le prends par les bras, je le soulève... houp, là!... et je vois qu'il avait une main emmaillotée, qui saignait au travers des chiffons, ses habits en guenilles et ses sourcils brûlés. Je dis (j'avais déjà oublié mon histoire):
--Drôle, tu as encore fait une sottise? Il gémit:
--Ah! maître, j'ai tant de peine!
Je l'assieds près de moi, sur un talus. Je dis:
--Parleras-tu?
Il crie:
--Tout est brûlé!
Et de nouveau, les grandes eaux se mettent à couler. Alors donc, je compris que tout ce gros chagrin, c'était à cause de moi, c'était pour l'incendie; et je ne peux pas dire le bien que cela me fit.
--Mon pauvre petit, je réplique, c'est pour cela que tu pleures?
Il reprit (il croyait que je n'avais pas saisi):
--L'atelier est brûlé!
--Bien oui, c'est du réchauffé; je la connais, ta nouvelle! Voilà dix fois, en une heure, qu'on me la corne aux oreilles. Que veux-tu? c'est un malheur!
Il me regarde, soulagé. Tout de même, il avait gros coeur.
--Tu tenais donc à ta cage, merle qui ne pensait qu'aux moyens d'en sortir? Va, dis-je, je te soupçonne d'avoir, friponneau, dansé comme les autres, autour des fagots.
(Je n'en pensais pas un mot.)
Il prend l'air indigné:
--Ça n'est pas vrai, crie-t-il, pas vrai! Je me suis battu. Tout ce que nous avons pu pour arrêter le feu, maître, nous l'avons fait; mais nous n'étions que deux. Et Cagnat, bien malade (c'est mon autre apprenti), avait sauté du lit, quoiqu'il tremblât de fièvre, et s'était mis devant la porte du logis. Allez donc arrêter un troupeau de gouris! Nous avons été balayés, roulés, foulés, boulés. Nous avions beau taper et ruer comme des sourds: ils ont passé sur nous, ainsi que la rivière, quand les vannes de l'écluse sont ouvertes. Cagnat s'est relevé, a couru après eux: ils l'ont presque assommé. Moi, tandis qu'ils luttaient, je me suis faufilé dans l'atelier en feu... Bon Dieu, quelle flambée! Tout avait pris, d'un coup, c'était comme une torche qui allongeait sa langue, blanche, rouge et sifflante, en vous crachant au nez flammèches et fumée. Je pleurais, je toussais, je commençais à cuire, je me disais: «Robin, tu vas faire du boudin!»... Tant pire, on verra bien! Hop là! je prends mon élan, je fais comme à la Saint-Jean, je saute, ma culotte brûle, et j'ai le poil grillé. Je tombe dans un tas de copeaux qui pétaient. J'en fis autant, je rebondis, je bute et je m'allonge, la tête contre l'établi. J'en restai étourdi. Pas longtemps. J'entendais, autour, le feu qui ronflait, et ces brutes, dehors, qui dansaient, qui dansaient. J'essaie de me relever, je retombe, j'étais meurtri; je m'arc-boute sur mes abattis, et je vois à dix pas votre petite sainte Madeleine, dont le menu corps tout nu, de ses cheveux vêtu, grassouillet, mignonnet, était déjà par le feu pourléché. Je criai: «Arrêtez!» Je courus, je la pris, dans mes mains j'éteignis ses beaux pieds qui flambaient, dans mes bras l'étreignis; ma foi, je ne sais plus, je ne sais plus ce que je fis; je l'embrassais, je pleurais, je disais: «Mon trésor, je te tiens, je te tiens, n'aie pas peur, je t'ai bien, tu ne brûleras pas, je t'en donne ma parole! Et toi aussi, aide-moi! Madelon, nous nous sauverons...» N'y avait plus de temps à perdre,... boum!... le plafond tombait! Impossible de revenir par où j'étais venu. Nous nous trouvions tout près de la lucarne ronde qui donne sur la rivière; j'enfonce du poing le verre, nous passons au travers, ainsi qu'en un cerceau: il y avait juste la place pour notre râble à tous deux. Je roule, je pique une tête jusqu'au fond du Beuvron. Heureusement que le fond est près de la surface; et comme il était bien gras et rembourré de moelle, Madeleine en tombant ne s'est pas fait une bosse. Moi, je fus moins heureux: je ne l'avais point lâchée, je barbotais, empêtré, le bec au fond du pot; j'en bus et j'en mangeai plus que je ne voulus. Enfin, j'en suis sorti; et, sans plus bavarder, nous voilà tous les deux! Maître, pardonnez-moi de n'avoir pas fait mieux.
Alors, démaillotant pieusement son balluchon, d'une veste roulée il tira Madelon, qui montrait, souriant de ses yeux innocents et coquets, ses brûlés petons. Et je fus si ému que (ce que n'avais fait pour la mort de ma vieille, le mal de ma Glodie, ma ruine et le massacre de mes oeuvres) je pleurai.
Et comme j'embrassais Madeleine et Robinet, je me souvins de l'autre, et je dis:
--Et Cagnat? Robinet répondit:
--Il est mort de chagrin.
Je m'agenouillai sur la route, je baisais la terre, je dis:
--Merci, mon gars.
Et regardant l'enfant, qui serrait la statue entre ses bras blessés, je dis au Ciel, en le montrant:
--Voilà mon plus beau travail: les âmes que j'ai sculptées. Ils ne me les prendront pas. Brûlez le bois! L'âme est à moi.
X
L'ÉMEUTE
Fin août.
Quand l'émotion fut digérée, je dis à Robinet:
--Assez! Ce qui est fait est fait. Voyons ce qui reste à faire.
Je lui fis raconter ce qui s'était passé dans la cité, depuis quinze ou vingt jours que je l'avais quittée, mais bref et clair, sans bavarder: car l'histoire d'hier est de l'histoire ancienne; et l'essentiel est de savoir où nous en sommes. J'appris que sur Clamecy régnaient la peste et la peur, la peur plus que la peste: car celle-ci déjà semblait chercher fortune ailleurs, laissant la place aux malandrins qui, de tous les côtés, attirés par l'odeur, venaient lui arracher des doigts sa proie. Ils étaient maîtres du terrain. Les flotteurs, affamés et rendus enragés par la terreur du fléau, laissaient faire, ou faisaient comme eux. Quant aux lois, elles gisaient. Qui en avait reçu la garde, était allé garder ses champs. De nos quatre échevins, l'un était mort, deux avaient fui; et le procureur avait pris la poudre d'escampette. Le capitaine du château, vieil homme brave, mais podagre, n'ayant qu'un bras, les pieds gonflés, et de cerveau pas plus qu'un veau, s'était fait mettre en six morceaux. Restait un échevin, Racquin, qui se trouvant seul en face de ces animaux déchaînés, par peur, par faiblesse, par ruse, au lieu de leur tenir tête, crut plus sage de céder, en faisant la part du feu. Du même coup, sans se l'avouer (je le connais, j'ai deviné), il s'arrangeait pour satisfaire à son âme rancunière, en lâchant sur tel ou tel dont le bonheur lui faisait mal, ou dont il voulait se venger, la meute incendiaire. Je m'explique à présent le choix de ma maison!... Mais je dis:
--Et les autres, les bourgeois, que font-ils donc?
--Ils font: «bée», dit Binet; eh! ce sont des moutons. Ils attendent chez eux qu'on vienne les saigner. Ils n'ont plus de berger, plus de chiens.
--Eh bien, Binet, et moi! Voyons un peu, mon gars, s'il me reste des crocs. Allons-y, mon petit.
--Maître, un seul ne peut rien.
--Peut toujours essayer.
--Et si ces gueux vous prennent?
--Je n'ai plus rien, je me moque d'eux. Va donc peigner un diable qui n'a plus de cheveux!
Il se mit à danser:
--Ce qu'on va s'amuser! Frelelefanfan, chipe, chope, torche, lorgne, tarirarirariran, boute avant, boute avant!
Et sur sa main brûlée, fit la roue sur la route, et faillit s'étaler. Je pris un air sévère:
--Eh! babouin, dis-je, est-ce une affaire à danser au bout d'un arbre, avec ta queue? Debout! Et soyons grave! Il s'agit d'écouter.
Il m'écouta, les yeux brillants.
--Tu ne riras pas longtemps. Voilà: je m'en vas, seul, à Clamecy, de ce pas.
--Et moi! Et moi!
--Toi, je t'envoie en ambassade à Dornecy, avertir Maistrat Nicole, notre échevin, l'homme prudent, qui a bon coeur, meilleures jambes, et s'aime mieux que ses concitoyens, mais mieux que soi aime son bien, que l'on doit demain matin boire son vin. De là, poussant jusqu'à Sardy, tu verras en sa tour à pigeons maître Guillaume Courtignon, le procureur, tu lui diras que sa maison à Clamecy sera sans faute, cette nuit, brûlée, pillée et cætera, s'il ne revient. Il reviendra. Je ne t'en dis pas plus. Tu sauras bien tout seul trouver ce qu'il faut dire, et tu n'as pas besoin de leçons pour mentir.
Le petit, se grattant l'oreille, dit:
--Ce n'est pas la difficulté. Mais je ne veux pas vous quitter.
Je réponds:
--T'ai-je demandé ce que tu veux ou ne veux pas? Moi, je veux. Tu obéiras.
Il discutait. Je dis:
--Assez!
Et comme il s'inquiétait, ce petit, de mon sort:
--Je ne te défends pas, lui dis-je, de courir. Quand tu auras fini, tu pourras me rejoindre. Le meilleur moyen de m'aider, c'est de m'amener du renfort.
--Ventre à terre dit-il, je les amènerai, suant, soufflant, sur leurs bedons, le Courtignon et le Nicole, quand je devrais leur attacher aux chausses une casserole!
Il partit comme un trait, puis s'arrêtant encore:
--Maître, au moins dites-moi ce que vous allez faire! L'air important, avec mystère, je répondis:
--On verra bien.
(Par ma foi, je n'en savais rien!)
* * *
Vers huit heures du soir, en ville j'arrivai. Sous des nuages d'or le soleil rouge était couché. La nuit commençait à peine. Quelle belle nuit d'été! Mais personne pour en jouir. Pas un badaud et pas un garde, à la porte du Marché. On entrait comme en un moulin. Dans la Grand-Rue, un chat maigre rongeait du pain; se hérissa, quand il me vit, puis détala. Les maisons, aux yeux clos, montraient face de bois. Pas une voix. Je dis:
--Ils sont tous morts. Je suis venu trop tard.
Mais voici, j'entendis que derrière les volets, on épiait, au bruit de mon pas qui sonnait. Je frappai, je criai:
--Ouvrez!
Nul ne bougea. J'allai à une autre maison. Je frappai de nouveau, du pied et du bâton. Nul n'ouvrit. J'entendis, dedans, _un frr frr_ de souris. Maintenant, j'avais compris.
--Ils se terrent, les marmiteux! Feste-Dieu, je m'en vais leur mordre les fesses!
Du poing et du talon, je battis le tambour sur la devanture du libraire, et je criai:
--Hé! vieux frère! Denis Saulsoy, nom de nom! Je vas tout casser. Ouvre donc! Ouvre, chapon, je suis Breugnon.
Aussitôt, comme par magie (on eût dit qu'une fée de sa baguette eût touché les croisées), tous les volets s'ouvrirent, et je vis, tout du long de la rue du Marché, au rebord des fenêtres, alignées tout du long ainsi que des oignons, des faces effarées, qui me dévisageaient. Elles me regardaient, regardaient, regardaient... Je ne me savais pas si beau: je me tâtai. Puis, leurs traits contractés soudain se détendirent. Ils avaient l'air contents.
--Braves gens, comme ils m'aiment! pensai-je, sans me dire que leur bonheur venait de ce que ma présence, à cette heure, en ce lieu, les rassurait un peu.
Lors, s'engagea la conversation entre Breugnon et les oignons. Tous parlaient à la fois; et tout seul contre tous, je donnais la réplique.
--D'où viens-tu? Que fis-tu? Que vis-tu? Que veux-tu? Comment pus-tu entrer? Par où pus-tu passer?
Je dis:
--Holà! Holà! Ne nous emportons pas. Je vois avec plaisir que la langue vous reste, si vous avez perdu le coeur et les jarrets. Çà, que faites-vous-là haut? Descendez, il fait bon humer le frais du soir. Vous a-t-on pris vos chausses, que vous restez chambrés?
Mais au lieu de répondre, ils demandaient:
--Breugnon, dans les rues, en venant, qui as-tu rencontré?
--Idiots, qui voulez-vous, dis-je, que je rencontre, puisque vous êtes tous au nid?
--Les brigands.
--Les brigands?
--Ils pillent, brûlent tout.
--Où cela?
--En Béyant.
--Allons les arrêter! Qu'avez-vous à rester dans votre poulailler?
--Nous gardons la maison.
--La meilleure façon de garder sa maison, c'est de défendre celle des autres.
--Le plus pressé d'abord. Chacun défend le sien.
--Je connais le refrain: «_J'aime bien mes voisins, mais je n'ai cure d'eux»..._ Malheureux! Les brigands, vous travaillez pour eux. Après les autres, vous. Chacun aura son tour.
--Monsieur Racquin a dit qu'en ce danger, le mieux était de rester coi, faire la part du feu, en attendant que l'ordre soit rétabli.
--Par qui?
--Par M. de Nevers.
--D'ici là, sous le pont il coulera de l'eau. M. de Nevers a ses affaires. Devant qu'il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons, enfants, venez! Il n'a droit à sa peau, qui ne la défend!
--Les autres sont nombreux, armés.
--On crie toujours le loup plus grand qu'il n'est.
--Nous n'avons plus de chefs.
--Soyez-les.
Ils continuaient de jaser, de l'une à l'autre fenêtre, comme des oiseaux perchés! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je m'impatientai:
--Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en l'air, à me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la sérénade, tandis qu'avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j'ai à vous dire ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s'il en reste là-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.
Moitié riant, moitié jurant, une porte s'entrebâilla, puis l'autre; un nez prudent s'aventura; suivit, la bête; et sitôt que l'on vit un mouton hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me regarder sous le nez:
--Et tu es bien guéri?
--Sain comme un chou cabus.
--Et nul ne t'a fait noise?
--Nul, hors un troupeau d'oies, qui sifflaient après moi. De me voir sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m'aimaient davantage. Je dis:
--Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont. Non, il n'y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... Çà, en voilà assez! Demain, vous verrez plus clair. L'heure nous presse, allons, laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer?
Gangnot dit:
--Dans ma forge.
Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la déchirure, le silence rentra. J'en profitai, je dis:
--Ménageons notre souffle. Je sais déjà l'histoire. Les brigands sont chez nous. Bien! Mettons-les dehors.
Ils dirent:
--Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.
Je dis:
--Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d'autres boire, ils n'aiment pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu, un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point que tel qui n'est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et des mauvais. Allons, comme le Maître, «_ab haedis scindere oves_».
--Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l'échevin, nous défend de bouger! C'est à lui qu'appartient, en l'absence des autres, lieutenant, procureur, d'assurer l'ordre en la cité.
--Le fait-il?
--Il prétend...
--Le fait-il, oui ou non?
--Cela se voit assez!
--Alors, nous, faisons-le.
--M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés. L'émeute restera cantonnée aux faubourgs.
--Et comment le sait-il?
--Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé!
--Mais ce pacte, c'est un crime!
--C'est, dit-il, pour les endormir.
--Les endormir, eux, ou bien vous?
Gangnot frappa de nouveau son enclume (c'était son geste à lui, sa façon pour parler de se claquer la cuisse), et dit:
--Il a raison.
Tous avaient l'air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant le nez:
--Si l'on disait tout ce qu'on pense, on aurait long à raconter.