Colas Breugnon: Récit bourguignon

Chapter 10

Chapter 103,931 wordsPublic domain

Je n'étais pas arrivé que je commençais de claquer du bec, comme un corbeau. La fièvre me brûlait, j'avais un point de côté, et le gésier tordu, comme s'il était retourné... Lors, que fis-je, braves gens? Que vais-je vous raconter? Quels actes héroïques, quel magnanime front opposé, à l'instar des grands messieurs de Rome, à la fortune ennemie et au mal de ventre?... Braves gens, j'étais seul, personne ne me voyait. Vous pensez si je me suis gêné, pour jouer devant les murs le Régulus romain! Je me jetai sur la paillasse, et je me mis à braire. N'en avez-vous rien ouï? Ma voix était fort claire. Elle aurait pu porter jusqu'à l'arbre de Sembert.

--Ah! geignais-je, Seigneur, se peut-il que vous persécutiez un si bon petit homme qui ne vous a rien fait... Ho! ma tête! Ho! mes flancs! Qu'il est dur de s'en aller, à la fleur de ses ans! Hélas! tenez-vous vraiment à me rappeler si tôt?... Ho! ho! mon dos!... Certes, je serai charmé--honoré, veux-je dire--de vous rendre visite; mais puisque nous devons toujours nous voir, un peu plus tard, un peu plus tôt, à quoi bon cette hâte?... Ha! ha! la rate!... Je ne suis pas pressé... Seigneur, je ne suis rien qu'un pauvre vermisseau. S'il n'est d'autre moyen, soit faite votre volonté! Vous le voyez, je suis humble et doux, résigné... Sacripant! Veux-tu bien lever le camp! Qu'a donc cet animal à me ronger le côté?...

Lorsque j'eus bien braillé, je n'en souffrais pas moins, mais j'avais dépensé ma vigueur pathétique. Je me dis:

--Tu perds ton temps. Ou Il n'a pas d'oreilles, ou ce sera tout comme. S'il est vrai, comme on dit, que tu es son image, Il n'en fera qu'à sa tête; tu t'égosilles en vain. Ménage ton haleine. Tu n'en as plus peut-être que pour une heure ou deux, et tu vas, imbécile, la gaspiller au vent! Jouissons de ce qui nous reste de cette belle vieille carcasse qu'il nous faudra quitter (las! mon amie, ce sera bien malgré moi!); On ne meurt qu'une fois. Au moins, satisfaisons notre curiosité. Voyons comment on fait pour sortir de sa peau. Lorsque j'étais enfant, personne ne savait mieux, avec des branches de saule, fabriquer de beaux flûtiaux. Du manche de mon couteau je cognais sur l'écorce, jusqu'à ce qu'elle se dépiautât. Je suppose que Celui qui me regarde, de là-haut, est en train de s'amuser de même avec la mienne. Hardi! s'en ira-t-elle... Aïe! le coup était bon!... Est-il permis qu'un homme de cet âge se plaise à des balivernes de petit garçon?... Çà, Breugnon, ne lâche point, et tandis que l'écorce tient encore, observons et notons ce qui se passe dessous. Examinons ce coffre, écumons nos pensées, étudions, ruminons, remâchons les humeurs, qui, dans mon pancréas, se remuent, font remous et querelles d'Allemands; savourons ces coliques, sondons et retâtons nos tripes et nos rognons[11]...

...Ainsi, je me contemple. De temps en temps, j'interromps, pour brailler, mes investigations. La nuit ne passait guère. J'allume ma chandelle, je la fiche dans le goulot d'une vieille bouteille (elle fleurait le cassis, mais le cassis était loin: image de ce que je promettais d'être avant le lendemain! Le corps était parti, il ne restait plus que l'âme). Tordu sur ma paillasse, je m'efforçais de lire. Les apophtegmes héroïques des Romains n'eurent aucun succès. Au diable ces hâbleurs! _«Chacun n'est né pour aller à Rome»_ Je hais le sot orgueil. Je veux avoir le droit de me plaindre, tout mon soûl, lorsque j'ai la colique... Oui, mais lorsqu'elle s'arrête, je veux rire, si je puis. Et j'ai ri... Vous ne me croirez pas? Mais alors que j'étais tout dolent, comme noix en un boisseau, que me claquaient les dents, en ouvrant au hasard le livre de _Facéties_ de ce bon monsieur Bouchet, j'en trouvai une si belle, croustillante et dorée... vingt bons Dieux! que je suis parti d'un éclat de rire. Je me disais:

--C'est trop bête. Ne ris donc pas. Tu vas te faire du mal.

Ah! bien, je n'arrêtais de rire que pour braire, de braire que pour rire. Et je brais, et je ris... La peste en riait aussi. Ah! mon pauvre petit gars, j'ai-t-y brait, j'ai-t-y ri!

Quand vint le point du jour, j'étais bon à mettre en terre. Je ne tenais plus debout. En me traînant à genoux, je parvins à l'unique lucarne qui donnait sur la route. Au premier qui passa, j'appelai, d'une voix de pot cassé. Il n'eut pas besoin, pour comprendre, d'entendre. Il me vit, il se sauva, avec des signes de croix. Moins d'un quart d'heure après, j'avais l'honneur d'avoir deux gardes devant ma maison; et défense me fut faite de franchir la porte d'icelle. Las! je n'y songeais guère. Je priai qu'on allât chercher mon vieil ami, maître Paillard, le notaire, à Dornecy, afin de rédiger mes dernières volontés. Mais ils avaient si peur qu'ils craignaient jusqu'au vent de mes mots; et je crois, ma parole, que, par peur de la peste, ils se bouchaient les oreilles!... Enfin, un brave petit champi, «gardeux d'oueilles» (bon petit coeur), qui me voulait du bien, parce que je l'avais surpris une fois picorant mes cerises et que lui avais dit: «Beau merle, pendant que tu y es, cueilles-en aussi pour moi», se faufila près de la fenêtre, écouta et cria:

--Monsieur Breugnon, j'y vas!

...Ce qui se passa ensuite, je serais bien en peine pour vous le raconter. Je sais que, de longues heures, vautré sur ma paillasse, de fièvre je tirais la langue comme un veau... Des claquements de fouet, des grelots sur la route, une grosse voix connue... Je pense: «Paillard est venu...» Je cherche à me relever... Ah! vertu de ma vie! Il me semblait que je portais saint Martin sur ma nuque, et Sembert sur mon croupion. Je me dis: «Quand il y aurait encore les roches de Basseville, il faut que tu y ailles...» Je tenais, voyez-vous, à faire enregistrer (j'avais eu le temps, la nuit, de ressasser ces pensées) certaine disposition, clause testamentaire, qui me permît d'avantager Martine et sa Glodie, sans contestation de mes quatre garçons. Je hisse à la lucarne ma tête qui pesait plus que Henriette, la grosse cloche. Elle tombait à droite, à gauche... J'aperçois sur la route deux bonnes grosses figures, qui écarquillaient les yeux, d'un air épouvanté. C'étaient Antoine Paillard et le curé Chamaille. Ces braves amis, pour me voir encore vivant, avaient brûlé le pavé. Je dois dire qu'après qu'ils m'eurent vu, leur feu se mit à fumer. Sans doute afin de mieux contempler le tableau, ils firent tous les deux trois pas en arrière. Et ce sacré Chamaille, pour me rendre du coeur, me répétait:

--Seigneur, que tu es vilain!... Ah! mon pauvre garçon! Tu es vilain, vilain... Vilain comme lard jaune...

Moi, je dis (de humer leur santé, par un effet contraire, cela ragaillardissait mes esprits animaux):

--Je ne vous offre pas d'entrer? Vous me semblez avoir chaud.

--Non, merci, non, merci! s'exclament-ils tous deux. Il fait très bon, ici.

Accentuant leur retraite, ils se retranchent auprès de la voiture; pour se donner une contenance, Paillard secouait le mors de son bidet, qui n'en pouvait mais.

--Et comment te trouves-tu? me demanda Chamaille, qui avait l'habitude de causer avec les défunts.

--Hé! mon ami, qui est malade, il n'est pas aise, répondais-je en branlant la tête.

--Ce que c'est que de nous. Tu vois, mon pauvre Colas, ce que je t'avais toujours dit. Dieu est le Tout-Puissant. Nous ne sommes que fumée, fumier. Aujourd'hui en chère, demain en bière. Aujourd'hui en fleur, demain en pleur. Tu ne voulais pas me croire, tu ne pensais qu'à te gaudir. Tu as bu le bon, tu bois la lie. Va, Breugnon, ne t'afflige point! Le bon Dieu te rappelle. Ah! quel honneur, mon fils! Mais il faut, pour le voir, t'habiller proprement. Çà, viens que je te lave. Préparons-nous, pécheur.

Je réponds:

--Tout à l'heure. Nous avons le temps, curé!

--Breugnon, mon ami, mon frère!... Ah! je vois bien que tu es toujours attaché aux faux biens de la terre. Qu'a-t-elle donc de si plaisant? Ce n'est qu'inanité, vanité, calamité, dol, cautelle et malice, nasse borgne, embuscade, douleur, décrépitude. Que faisons-nous ici?

Je réplique:

--Tu me navres. Jamais je n'aurais le courage, Chamaille, de t'y laisser.

--Nous nous reverrons, dit-il.

--Que n'allons-nous ensemble!... Enfin, je passe devant.» _La devise de M. de Guise: À chacun son tour!»_... Suivez-moi, gens de bien!

Ils n'eurent pas l'air d'entendre. Chamaille fit la grosse voix:

--Le temps passe, Breugnon, et tu passes avec lui. Le Malin, le _Maufait_ te guette. Veux-tu que la pute bête happe ton âme encrassée, pour son garde-manger? Allons, Colas, allons, dis ton _Confiteor_, prépare-toi, fais cela, fais cela, mon petit garçon, fais cela pour moi, compère!

--Je le ferai, dis-je, je le ferai, pour toi, pour moi, et pour Lui. Dieu me garde de manquer aux égards que je dois à toute la compagnie! Mais, s'il te plaît, je veux d'abord dire deux mots à monsieur mon notaire.

--Tu les diras après.

--Point. Maître Paillard, premier.

--Y penses-tu, Breugnon? Faire passer l'Éternel après le tabellion!

--L'Éternel peut attendre, ou se promener, s'il lui plaît: je le retrouverai bien. Mais la terre me quitte. La politesse veut que l'on fasse visite à qui vous a reçu, avant d'en faire à qui vous recevra... peut-être.

Il insista, pria, menaça, cria. Je n'en démordis point. Maître Antoine Paillard tira son écritoire, et, sur la borne assis, rédigea, dans un cercle de curieux et de chiens, mon testament public. Après quoi, je disposai de mon âme gentiment, comme j'avais fait de mon argent. Lorsque tout fut fini (Chamaille me continuait ses exhortations), je dis, d'une voix mourante:

--Baptiste, reprends haleine. C'est très beau, ce que tu dis. Mais pour homme altéré, conseil d'oreille ne vaut pas une groseille. À présent que mon âme est prête à monter en selle, je voudrais au moins boire le coup de l'étrier. Gens de biens une bouteille!

Ah! les braves garçons! Non moins que bons chrétiens, tous deux bons Bourguignons, comme ils ont bien compris ma dernière pensée! Au lieu d'une bouteille, ils m'en apportèrent trois: Chablis, Pouilly, Irancy. De la fenêtre de mon bateau qui allait vers l'ancre, je jetai une corde. Le champi y attacha un vieux panier d'osier, et de mes dernières forces, je hissai mes derniers amis.

À partir de ce moment, retombé sur ma paillasse, les autres étant partis, je me sentis moins seul. Mais je n'essaierai point de vous faire le récit des heures qui suivirent. Je ne sais comment il se fait que je n'en retrouve plus le compte. Il faut qu'on m'en ait volé huit ou dix dans ma poche. Je sais que j'étais enfoncé dans un vaste entretien avec la trinité des esprits en bouteille; mais de ce que nous disions, je ne me rappelle rien. Je perds Colas Breugnon: où diable est-il passé?...

Vers minuit, je le revois, assis dans son jardin, étalé des deux fesses sur une plate-bande de fraises grasses, moelleuses et fraîches, et contemplant le ciel au travers des rameaux d'un petit doyenné. Que de lumières là-haut, et que d'ombre ici-bas! La lune me faisait les cornes. À quelques pas de moi, un tas de vieux sarments noirs, tortus et griffus, avaient l'air de grouiller comme un nid de serpents, et me regardaient avec des grimaces diaboliques... Mais qui m'expliquera ce que je fais ici?... Il me semble (tout se mêle dans mon esprit trop riche) que je m'étais dit:

--Debout, chrétien! Un empereur romain ne meurt pas, mon Colas, le cul sur son matelas. _Sursum corda!_ Les bouteilles sont vides. _Consummatum est._ Plus rien à faire ici! Allons haranguer nos choux!

Et il me semble aussi que je voulais cueillir des aulx, parce qu'on les disait souverains contre la peste, ou parce que faute de vin, il faut se contenter d'aulx. Ce qui est sûr, c'est qu'à peine j'eus mis le pied (et le séant suivit) sur la terre nourricière, je me sentis saisi par l'enchantement de la nuit. Le ciel, comme un grand arbre rond et sombre, étendait sur moi sa coupole de noyer. À ses rameaux pendaient des fruits, par milliers. Mollement balancées et brillantes, comme des pommes, les étoiles mûrissaient dans les ténèbres tièdes. Les fruits de mon verger me semblaient des étoiles. Toutes se penchaient vers moi, afin de me regarder. Par des milliers d'yeux je me sentais épié. De petits rires couraient dans les plants de fraisiers. Dans l'arbre, au-dessus de moi, une petite poire, aux joues rouges et dorées, d'un filet de voix claire et sucrée, me chantait:

_Aubépine,_ _Prends racine._ _P'tit homme gris!_ _Comme les vrilles de la vigne,_ _Agripp'-toi à mon échine._ _Pour monter au Paradis,_ _Prends racine, prends racine,_ _P'tit homme gris!_

Et de toutes les branches du verger de la terre et de celui du ciel, un choeur de petites voix chuchotantes, chevrotantes et chantantes, répétait:

_Prends racine, prends racine!_

Lors, j'enfonçai mes bras dans ma terre, et je dis:

--Veux-tu de moi? Moi je veux bien.

Ma bonne terre grasse et molle, j'y entrai jusqu'aux coudes; elle fondait comme un sein, et je la fourrageais, des genoux et des mains. Je la pris à bras-le-corps, j'y marquai mon empreinte, de l'orteil jusqu'au front; j'y fis mon lit, je m'y carrai; étendu tout du long, je regardais le ciel et ses grappes d'étoiles, bouche bée, comme si j'attendais qu'une d'elles vînt me pleuvoir sous le nez. La nuit de juillet chantait un Cantique des Cantiques. Un grillon ivre criait, criait, criait, à s'en faire périr. La voix de Saint-Martin soudain sonna douze heures, ou bien quatorze, ou seize (sûrement, ce n'était pas une sonnerie ordinaire). Et voici que les étoiles, les étoiles d'en haut et celles de mon jardin se mettent à carillonner... Ô Dieu! quelle musique! Le coeur m'en éclatait, et mes oreilles grondaient, comme les vitres, quand il tonne. Et du fond de mon trou, je voyais s'ériger un arbre de Jessé: un cep de vigne, tout droit, tout empenné de pampres, qui me montait du ventre; je montais avec lui; et me faisait escorte tout mon verger, chantant; à la plus haute branche, une étoile suspendue dansait comme une perdue; et la tête renversée en arrière pour la voir, pour l'avoir je grimpais, bramant à pleins poumons:

_Grain d'chasselas,_ _Ne t'en va pas!_ _Hardi, Colas!_ _Colas t'aura,_ _Alléluia!_

J'ai dû grimper, je pense, une partie de la nuit. Car j'ai chanté, des heures, à ce qu'on m'a dit depuis. J'en chantai de toutes sauces, du sacré, du profane, et des _De Profundis_, et des épithalames, des Noëls, des _Laudate_, fanfares et rigaudons, des chansons édifiantes et d'autres qui étaient gaillardes, et je jouais de la vielle ou bien de la musette, je battais du tambour, je sonnais de la trompette. Les voisins ameutés se tenaient les côtes, et disaient:

--Quelle trompe!... c'est Colas qui s'en va. Il est fou, il est fou!...

Le lendemain, comme on dit, je fis honneur au soleil. Je ne lui disputai pas l'honneur de se lever! Il était bien midi, lorsque je m'éveillai. Ah! que j'eus de plaisir à me revoir, m'ami, au fond de mon fumier! Ce n'était pas que la couche fût douce, ni que je n'eusse, au vrai, diablement mal aux reins. Mais que c'est bon de se dire qu'on a encore des reins! Quoi! tu n'es pas parti, Breugnon, mon bon ami! Que je t'embrasse, mon fils! Que je tâte ce corps, ce brave petit museau! c'est bien toi. Que je suis aise! Si tu m'avais quitté, jamais je ne m'en serais, non, Colas, consolé. Salut, ô mon jardin! Mes melons me rient d'aise. Mûrissez, mes mignons... Mais je suis arraché à ma contemplation par deux Aliborons, qui, de l'autre côté du mur, braillent:

--Breugnon! Breugnon! Es-tu mort?

C'est Paillard et Chamaille, qui, n'entendant plus rien, se lamentent et déjà prônent mes vertus défuntes, sans doute, sur la route. Je me relève (Aïe! mes coquins de reins!), je vais tout doucement, soudain je sors ma tête du trou de la lucarne, et je crie:

--Coucou, le voilà!

Ils font un saut de carpe.

--Breugnon, tu n'es pas mort?

Ils riaient et pleuraient d'aise. Je leur tire la langue:

--Petit bonhomme vit encore...

Croiriez-vous que ces maudits m'ont laissé, quinze jours, enfermé dans ma tour, jusqu'à ce qu'ils fussent certains que je n'avais plus rien! Je dois à la vérité d'ajouter qu'ils ne me laissèrent manquer ni de manne, ni de l'eau du rocher (j'entends celle de Noé). Même, ils prirent l'habitude de venir, tour à tour, s'installer sous ma fenêtre, afin de m'apporter les nouvelles du jour.

Lorsque je pus sortir, le curé Chamaille me dit:

--Mon bon ami, le grand saint Roch t'a sauvé. Tu ne peux faire moins que d'aller le remercier. Fais cela, je te prie!

Je réponds:

--Je crois plutôt que c'est saint Irancy, saint Chablis, ou Pouilly.

--Eh bien, Colas, dit-il, nous y mettrons du nôtre; coupons la poire en deux. Viens à saint Roch, pour moi. Et moi, je rendrai grâce à sainte Bouteille, pour toi.

Comme nous faisions ensemble ce double pèlerinage (le fidèle Paillard complétait le trio), je dis:

--Avouez, mes amis, que vous eussiez moins volontiers trinqué, le jour que je vous demandai le coup de l'étrier? Vous ne paraissiez pas disposés à me suivre.

--Je t'aimais bien, dit Paillard, je te jure; mais, que veux-tu, je m'aime aussi. L'autre dit vrai: «_Ma chair m'est plus près que ma chemise.»_

--_Mea culpa, mea culpa_, grondait Chamaille, qui battait son poitrail comme une peau d'ânon, je suis poltron, c'est ma nature.

--Qu'avais-tu fait, Paillard, des leçons de Caton? Et toi, curé, à quoi te servait ta religion?

--Ah! mon ami, qu'il fait bon vivre! firent-ils tous les deux, avec un gros soupir.

Alors, nous nous embrassâmes, tous les trois, en riant, et nous dîmes:

--Un brave homme ne vaut pas cher. Il faut le prendre comme il est. Dieu l'a fait: il a bien fait.

VIII

LA MORT DE LA VIEILLE

Fin juillet.

J'étais en train de reprendre goût à la vie. Je n'y eus pas beaucoup de peine, comme vous pouvez m'en croire. Même, je ne sais comment, je la trouvais encore plus succulente qu'avant, tendre, moelleuse et dorée, cuite à point, croustillante, croquante sous la dent et fondant sur la langue. Appétit de ressuscité. Que Lazare dut bien manger!...

Un jour donc qu'après avoir joyeusement travaillé, j'étais à m'escrimer, avec mes compagnons, des armes de Samson, voilà qu'un paysan, qui venait du Morvan, entre:

--Maître Colas, dit-il, j'ai vu avant-hier votre dame.

--Mâtin! tu as de la chance, dis-je. Et comment va la vieille?

--Très bien. Elle s'en va.

--Où cela?

--À toutes jambes, monsieur, vers un monde meilleur.

--Il cessera de l'être, dit un mauvais plaisant.

Et un autre:

--Elle s'en va. Tu restes. À ta santé, Colas! Un bonheur ne vient jamais seul.

Moi, pour faire comme les autres (j_'_étais ému tout de même), je réplique:

--Trinquons! Dieu aime l'homme, compères, quand il lui ôte sa femme, ne sachant plus qu'en faire.

Mais le vin me parut subitement piquette, je ne pus finir mon verre; et, prenant mon bâton, je partis sans même saluer la compagnie. Ils criaient:

--Où vas-tu? Quelle mouche te pique?

J'étais bien loin déjà, je ne répondais pas, j'avais le coeur serré... Voyez-vous, on a beau de pas aimer sa vieille, s'être fait enrager l'un l'autre, jour et nuit, durant vingt-cinq années, à l'heure où la camarde est venue la chercher, celle qui, collée à vous dans le lit trop étroit, a mêlé si longtemps sa sueur à la vôtre, et qui dans ses flancs maigres fit lever la semence de la race que vous avez plantée, on sent là quelque chose qui vous étreint le gosier; c'est comme si un morceau de vous s'en allait; et quoi qu'il ne soit pas beau, qu'il vous ait bien gêné, on a pitié de lui, et de soi, on se plaint, on le plaint... Dieu me pardonne! on l'aime...

J'arrivai, le lendemain, à la tombée de la nuit. Dès le premier coup d'oeil, je vis que le grand sculpteur avait bien travaillé. Sous le rideau fripé de la chair craquelée, le visage de la mort, tragique, apparaissait. Mais ce qui me fut un signe plus certain de la fin, ce fut qu'en me voyant elle me dit:

--Mon pauvre homme, tu n'es pas trop fatigué?

À cet accent de bonté, dont je fus tout remué, je me dis:

--Pas de doute. La pauvre vieille est finie. Elle se rabonit. Je m'assis près du lit, et je lui pris la main. Trop faible pour parler, elle me remerciait, des yeux, d'être venu. Pour la ragaillardir, essayant de plaisanter, je racontais comment à la peste trop pressée je venais de faire la nique. Elle n'en savait rien. Elle en fut si émue (diantre de maladroit!) qu'elle eut une faiblesse, et faillit passer. Quand elle reprit ses sens, sa langue lui revint (Dieu soit loué! Dieu soit loué!) et sa méchanceté. La voilà qui se met, bredouillante et tremblante (les mots ne voulaient point sortir, ou ils sortaient tout autres qu'elle voulait: alors elle enrageait), la voilà qui se met à m'agonir d'injures, disant que c'était honteux que je ne lui eusse rien dit, que je n'avais pas de coeur, que j'étais pire qu'un chien, que comme le susdit j'eusse bien mérité de crever de colique tout seul, sur mon fumier. Elle me débita mainte autre gentillesse. On voulait la calmer. On me disait:

--Va-t'en! Tu vois, tu lui fais mal. Éloigne-toi, un moment!

Mais moi, je ris, me penchant sur son lit, et je dis:

--À la bonne heure! Je te reconnais donc! Il y a encore de l'espoir. Tu es aussi méchante...

Et lui prenant la tête, sa vieille tête branlante, entre mes grosses mains, je l'embrassai de grand coeur, deux fois sur les deux joues. Et la seconde fois, elle pleura.

Nous restâmes alors, tranquilles, sans parler, tous deux seuls dans la chambre, où dans la boiserie la vrillette frappait, à coups secs, le tic-tac de l'horloge funèbre. Les gens étaient allés dans la pièce à côté. Elle, péniblement, ahanait, et je vis qu'elle voulait parler.

Je dis:

--Ne te fatigue pas, ma vieille. On s'est tout dit, depuis vingt-cinq années. On se comprend sans parler.

Elle dit:

--On ne s'est rien dit. Faut que je parle, Colas; sans quoi le paradis... où je n'entrerai pas...

--Mais si, mais si, que je fis.

--... Sans quoi le paradis me serait plus amer que le fiel de l'enfer. Je fus pour toi, Colas, aigre et acariâtre...

--Mais non, mais non, que je fis. Un peu d'acidité, c'est bon pour la santé.

--... Jalouse, colérique, querelleuse, grondeuse. De ma mauvaise humeur j'emplissais la maison; et je t'en ai fait voir, de toutes les façons... je lui tapotai la main:

--Ça ne fait rien. J'ai le cuir bon. Elle reprit, sans souffle:

--Mais c'est que je t'aimais.

--Ça, si je m'en doutais! fis-je en riant. Après tout, chacun a sa manière. Mais que ne me l'as-tu dit! La tienne n'était pas claire.

--Je t'aimais; reprit-elle; et toi, tu ne m'aimais pas. C'est pourquoi tu étais bon, et moi j'étais mauvaise: car je te haïssais de ce que tu ne m'aimais; et toi, tu t'en souciais... Tu avais ton rire, Colas, ton rire comme aujourd'hui... Dieu! m'a-t-il fait souffrir! Tu t'encapuchonnais dedans, contre la pluie; et moi, je pouvais pleuvoir, jamais je ne parvenais, brigand, à t'arroser! Ah! que tu m'as fait de mal! Plus d'une fois, Colas, j'ai failli en crever.

--Ma pauvre femme, lui dis-je, c'est que je n'aime point l'eau.

--Tu ris encore, coquin!... Va, tu fais bien de rire. Le rire, ça vous tient chaud. À cette heure que le froid de la terre me monte aux jambes, je sens ce que vaut ton rire; prête-moi ton manteau. Ris tout ton soûl, mon homme; je ne t'en veux plus; et toi, Colas, pardonne-moi.