Coins de Paris

Part 9

Chapter 93,420 wordsPublic domain

Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles, Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure, que, le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement devait supprimer Fieschi lui-même.

Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre, et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard, en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables de marbre du Café Turc, où les blessés et les morts avaient été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec ses complices, Pépin et Morey.

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C'est à l'angle du boulevard du Temple, à droite, devant la première maison du boulevard Voltaire, que tonnait la barricade où fut tué Delescluze, en mai 1871;--à cette place, s'élevait autrefois le Théâtre de la Gaîté,--le Théâtre Lyrique ouvrait ses portes sur l'emplacement actuel de la gare du Métropolitain, place de la République!

Le boulevard Saint-Martin, où Paul de Kock avait élu domicile pour y étudier de ses fenêtres, ouvertes à l'entresol, près la porte Saint-Martin, la vie frémissante de Paris, n'a maintenant d'animation réelle que le soir. Quatre théâtres; les Folies-Dramatiques, l'Ambigu, la Porte-Saint-Martin et la Renaissance, y apportent la vie et le mouvement, et rien n'est plus amusant que l'heure de la sortie: les cafés s'emplissent, les cigarettes s'allument, les crieurs de journaux hurlent les dernières nouvelles; on se bouscule, on se pousse; les camelots hèlent les voitures, où s'engouffrent de jolies femmes en claires toilettes et en manteaux de soirée; puis, ce sont les acteurs qui sortent, mentons bleus et cols relevés, l'air maussade souvent; enfin les jolies actrices, très attendues, qui, rapides, se glissent dans un coupé où se dissimule le plus souvent un cavalier que dénonce seul le point rouge d'une cigarette.

Près de la porte Saint-Denis, à la hauteur de l'étroite rue de Cléry, commençait autrefois une montée qui fut le théâtre d'une scène tragique. C'est là que, le 21 janvier 1793, l'intrépide de Batz avait donné rendez-vous à quelques camarades. On devait tenter une suprême folie, un dernier effort pour soustraire Louis XVI à la honte de l'échafaud: forcer la ligne des soldats, se jeter sur l'escorte qui entourait la voiture et enlever le Roi.

Mais, dès la veille au soir, le Comité de Sûreté générale avait été prévenu «par un particulier connu», disent les rapports de police, du complot fou qui se tramait et toutes les précautions avaient été prises. Pendant la nuit, les gendarmes mettaient en état d'arrestation les suspects dont la liste avait été jointe à la dénonciation. De Batz, au rendez-vous, croyait trouver cent cinquante complices, ils étaient sept. Malgré leur petit nombre, ils n'hésitèrent pas, se lancèrent à la tête des chevaux et furent sabrés. Trois restèrent sur la place, de Batz put s'échapper.

Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº 97. C'est là--croit-on--que, le 7 thermidor, il attendait,--avec quelle anxiété!--la mise en liberté de son fils André, depuis de longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois, ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier l'avait étrillé de main de maître; mais il ignorait en quelle prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès, faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même, qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André! «Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.» Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du Trône!

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Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles, de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy, la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse.

Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées à de petits commerces, à de pauvres industries. Le Consulat, après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies, aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil. Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc, surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche!

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Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il les succès qui l'y attendraient avec _les Ganaches_, _les Vieux Garçons_, _les Bons Villageois_, _Andréa_, _Féréol_, _Séraphine_, _Fernande_, etc.

Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne, Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à Paris.

Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier; leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...»

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A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans qualificatif, le _Boulevard_. Pour les flâneurs, les désœuvrés, les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey, Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'_Orphée aux Enfers_! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle; les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur protégeait.

«--De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc.

Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut:

«--Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.»

Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe--après les guerres du Hanovre--à l'angle du Boulevard et de la rue Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait joyeusement--à l'ombre des treilles--en regardant au loin tourner les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours--et l'on criait presque à l'innovation.--C'est une erreur de plus, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la plupart du temps la modification est regrettable!

Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant, original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de 1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard, suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte, par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les «Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient chaque soir, dans le grand foyer--orné des bustes des ancêtres de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la gloire de la maison--des habitués dont la présence seule était une protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson, Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique, G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac, Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!»

Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la _Butte Sacrée_; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis dans ses boniments du _Chat Noir_, est l'une des plus amusantes curiosités de Paris.

Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres, de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du _Moulin Rouge_ éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes, de filles et de souteneurs. Chaque cabaret--et il y en a beaucoup--recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques, mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy, un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou.

Montmartre, c'est le cabaret de Paris, c'est le rire bon enfant, c'est la blague. On s'y amuse la nuit et le jour on y travaille, car de tous temps les artistes y ont élu domicile: Henri Monnier, la duchesse d'Abrantès, Mme Haudebourg-Lescot, Mlle Mars, Horace Vernet, Berlioz, Ch. Jacque, Reyer, Victor Massé, Vollon, Manet, André Gill, Steinlen, Guillemet, Willette, Jules Jouy, Mac-Nab, Xanrof, Maurice Donnay. Leur souvenir y est vivant et respecté, la légende de leurs prouesses s'y est conservée. C'est l'_Iliade_ de Montmartre.

A quelques mètres de ces rues bruyantes, commence la butte, sur laquelle, à la fin du siège, en 1871, les Parisiens avaient hissé les canons de la Garde nationale. Le Gouvernement tenta vainement de les reprendre, et l'on sait le reste: la résistance, les troupes débandées, les généraux Clément Thomas et Lecomte arrêtés, traînés dans une petite maison de la rue des Rosiers et fusillés contre un mur de jardin.

Il existe encore en partie, ce mur sinistre, et, si la maison a disparu où s'est accompli ce drame du 18 mars, un peu du tragique jardin aux fleurs rares survit derrière les modernes bâtisses de l'_Abri Saint-Joseph_, vastes hangars servant de réfectoires aux troupes de pèlerins qu'attire la basilique du Sacré-Cœur.

Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux, vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires, de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique, près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette, rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux, de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier. L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret du _Lapin agile_, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides, bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère différente; rues étranges, comprises généralement entre une masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet, d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds» et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son «Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine». Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments, des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la débauche, le vice et le crime.

Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs, et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province, si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable, unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté!

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Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra...

Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui «les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris.

En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne finissait pas de bâtir.

C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue» (fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et «son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui, «par les accords de son piano, sollicitait la charité publique». La recette était déplorable et nos bons et braves artistes improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle!

«Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.»

a dit Coppée.

Par la rue Royale gagnons les Champs-Élysées, après nous être arrêtés un moment devant la cité Berryer, passage étrange où s'élevait autrefois l'hôtel des Mousquetaires du Roi. C'est une sorte de marché pauvre perdu dans ce riche quartier.

Place de la Concorde: la plus belle place qu'il y ait au monde, avec ses perspectives incomparables des Champs-Élysées, de la Seine, des Tuileries, du Garde-Meuble, de l'hôtel Crillon et du logis charmant de Grimod de la Reynière, aujourd'hui Cercle de l'Union artistique, à l'angle de la rue de «la Bonne-Morue»--aujourd'hui rue Boissy-d'Anglas--devant laquelle s'élevait encore, jusque sous le Second Empire, un des pavillons d'angle construits par Gabriel. Que de souvenirs: l'érection de la statue de Louis XV, les fêtes données en l'honneur du mariage du Dauphin et de Marie-Antoinette, si tragiquement terminées par l'écrasement, dans les fossés, de la foule attirée par le feu d'artifice, première cause de haine contre «l'Autrichienne»; les revues des gardes suisses, les charges de Lambesc, les ruées du peuple sur le pont tournant, les grilles forcées, les fossés franchis, et puis le sinistre échafaud, fumant devant la statue de la Liberté, et les conventionnels terrifiés, s'arrêtant avant d'entrer dans leur salle des séances et venant regarder de près cette mort qui, chaque jour, est suspendue sur eux. «Hier, me rendant à l'Assemblée avec Pénières, écrit Dulaure dans ses Mémoires, nous aperçûmes en passant sur la place de la Révolution, les préparatifs d'une exécution. «Arrêtons-nous, me dit mon collègue, accoutumons-nous à ce spectacle. Peut-être aurons-nous bientôt besoin de signaler notre courage en montant de sang-froid sur cet échafaud. Familiarisons-nous avec ce supplice.»

Des têtes coupées sont présentées par le bourreau aux quatre coins de l'immense place: Danton, Camille Desmoulins, Hérault de Séchelles, Charlotte Corday, Madame Roland, Louis XVI, Marie-Antoinette et Robespierre. Pêle-mêle effroyable, sinistre boucherie, le sol est rouge de sang; puis ce sont les soldats de l'Empire qui défilent en chantant pour entrer aux Tuileries et acclamer leur Empereur triomphant, au retour de quelque victorieuse campagne.

Une tête blanche, de grosses épaulettes d'or, un cordon bleu: c'est Louis XVIII impotent, les jambes mortes, qui, dans sa calèche qu'encadrent les Gardes du corps, passe comme un éclair au triple galop de ses chevaux.

A l'angle de cette place de la Concorde, le 28 février 1848, Louis-Philippe, brisé, vaincu, montera dans l'humble fiacre qui conduira le deuil de la Monarchie.