Part 7
Bâti provisoirement en plâtras et en torchis, cet éléphant s'effrita vite sous l'action du temps et de la pluie; ce fut bientôt une lamentable ruine entourée de planches disjointes. Les gamins du quartier s'y livraient à des luttes homériques, mais les vrais familiers de l'éléphant étaient les rats qui y avaient élu domicile, à ce point que, lorsque la démolition fut commencée, de véritables battues avec hommes et chiens durent être organisées, et pendant de longs mois ces affreux rongeurs envahirent le quartier terrorisé. En 1840, la colonne actuelle fut érigée; depuis, le génie de la Liberté pose sur Paris un pied léger et le beau lion de Barye veille sur le repos des victimes de 1830 inhumées dans la crypte du monument.
La rue Saint-Antoine renferme quelques beaux hôtels: l'hôtel Cossé, où mourut Quélus; l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson, construit par du Cerceau sur les restes de l'hôtel Saint-Paul et de l'atelier de Germain Pilon; l'hôtel Sully, dont la noble façade fut récemment mutilée. Tout à côté, à l'angle de la rue du Figuier et de la si pittoresque rue de l'Hôtel-de-Ville, qui fut autrefois la rue de la Mortellerie, s'élèvent les restes de l'hôtel de Sens, le seul spécimen, avec l'hôtel de Cluny, de ce que fut l'architecture privée au XVe siècle. Après avoir été habité par les Princes de l'Église, les Évêques, les Cardinaux, et aussi par Marguerite de Valois (la Reine Margot), l'hôtel de Sens connut la mauvaise fortune. Il devint «Bureau des coches», et les rouliers, les valets d'écurie, les ramasseurs de crottin succédèrent aux Princes de l'Église!
En ces derniers temps, on faisait des confitures en gros dans l'hôtel de Sens devenu officine de confiseurs!
Au nº 5 de la rue du Figuier, nous rencontrons un puits à margelle sculptée, d'un beau caractère, et nous ne saurions manquer d'évoquer le souvenir de Rabelais, l'admirable Rabelais, mort à côté, dans la rue des Jardins; au nº 15, rue de l'Ave-Maria, s'ouvrait la porte du XVIe siècle par laquelle les acteurs de l'Illustre Théâtre, installé dans l'ancien Jeu de Paume de la Croix-Noire, gagnaient leurs loges. C'est devant cette porte que Molière fut arrêté et conduit au Châtelet, parce qu'il devait «142 livres à Antoine Fausseur, maître chandelier, son fournisseur de luminaire»!
Traversons la place de la Bastille; descendons la rue du Faubourg-Saint-Antoine: c'est là, au nº 115, devant une vieille maison du XVIIIe siècle, que fut tué sur une barricade le député Baudin, le 3 décembre 1851. Au nº 303 s'élevait, sous Napoléon Ier, la maison de santé du Dr Dubuisson, où fut interné le général Mallet, c'est là qu'il combina le prodigieux complot dont bientôt nous évoquerons la déconcertante histoire. Plus loin, près la rue de Montreuil, nous passons devant les restes des magasins de papiers peints de Réveillon, saccagés le 17 avril 1789; leur pillage fut l'un des préludes de la Révolution.
Enfin, au nº 70 de la rue de Charonne, se trouvait la maison de santé du Dr Belhomme, qui servait de Prison spéciale sous la Révolution. Ceux-là seuls y étaient reçus qui pouvaient payer, et fort cher. Les irréfutables mémoires de M. de Saint-Aulaine nous montrent Belhomme familier, cynique, exigeant son salaire et tutoyant les duchesses à court d'argent qui lui marchandaient leur vie. Le plus aimable des historiens, mon excellent ami, G. Lenôtre, qu'il faut toujours citer quand il s'agit des faits de l'époque révolutionnaire, a reconstitué cette terrible et étonnante histoire de la maison Belhomme, où l'on riait, où l'on dansait, où l'on «flirtait» même sous l'œil effrayant de Fouquier-Tinville; il a raconté, avec son habituelle documentation, l'étonnante liaison de la duchesse d'Orléans, veuve de Louis-Philippe Égalité, avec le conventionnel Rouzet, enterré plus tard à Dreux, sous le nom du «Comte de Folmon», dans le caveau de famille des d'Orléans.
En poursuivant notre route et après avoir passé devant l'église Sainte-Marguerite, où fut inhumé Louis XVII..., ou son sosie, nous arrivons à la barrière du Trône (du Trône renversé, disait-on en 1793). L'échafaud, qui momentanément avait quitté la place de la Révolution, y fut dressé pendant la plus terrible époque de la Terreur. Les «grandes fournées» y furent exécutées. On y tua 1,300 victimes en six semaines, dont André Chénier, le baron de Trenck, l'abbesse de Montmorency, Cécile Renaud, Madame de Sainte-Amaranthe, le poète Roucher et bien d'autres! Les corps de ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements, étaient chargés chaque soir sur des tombereaux couverts, les têtes coupées entre les jambes, et l'horrible voiture, qui laissait derrière elle un sanglant sillage, était déversée dans quelque fossé creusé au fond des jardins du couvent de Picpus, où existe encore le cimetière des suppliciés de la Révolution.
En revenant sur nos pas, nous rencontrons, au nº 9 de la rue de Reuilly, les restes de ce qui fut la brasserie de l'Hortensia, tenue en 1789 par le fameux Santerre, commandant de la Garde nationale. La maison n'a pas beaucoup changé; toutefois, à l'heure actuelle, c'est un pensionnat de jeunes filles qui occupe les grandes pièces où le tonitruant Général organisa ces terribles descentes sur Paris et déchaîna ces effrayants bataillons du faubourg qui terrorisaient jusqu'à la Convention elle-même.
De l'autre côté de la place de la Bastille, rue Saint-Antoine, près de l'église Saint-Paul, s'ouvre le passage Charlemagne, pittoresque au possible par les vieux souvenirs qu'il renferme et l'étrange population qu'il abrite: rempailleurs de chaises, cardeurs de matelas, marchandes de lait, fleuristes en plein vent, se groupent autour des restes de l'hôtel charmant qui fut, sous Charles V, la somptueuse demeure du prévôt Hugues Aubryot.
La façade, encore remarquable et de belle allure, étonne et détonne dans ce fouillis de maisonnettes pauvres et basses qui l'enserrent. Des poules picorent au pied des tourelles du XVe siècle qui renferment encore un escalier de belle allure--et du linge rapiécé sèche sur des fils de fer entre les fenêtres à cariatides du XVIIe siècle remplaçant celles derrière lesquelles rêvèrent jadis le duc d'Orléans, le duc de Berri et, en 1409, Jean de Montaigu, décapité pour crime de sorcellerie!--qui furent les hôtes illustres de ce logis fastueux autrefois[7].
[Note 7: Pourquoi faut-il si souvent indiquer par une note que telle relique encore debout il y a quatre ans est--aujourd'hui--démolie, émiettée. Insoucieux de son histoire et de son glorieux passé, Paris laisse--sans une protestation--les vandales détruire ses plus vénérables souvenirs. Depuis six mois l'hôtel Aubriot n'existe plus. Il a fallu huit jours à des goujats pour faire disparaître un bijou de pierre que les Français admiraient depuis quatre siècles (août 1909)!]
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Et maintenant arrêtons-nous place des Vosges, de l'autre côté de la place de la Bastille. C'est l'un des rares coins de notre vieille Cité qui ont pu, à travers les siècles, conserver à peu près intact leur ancien caractère: les maisons de style Louis XIII n'ont pas changé. Le décor est resté le même, les Précieuses y pourraient refaire leurs promenades favorites et les raffinés d'honneur y dégaineraient comme au beau temps de Richelieu et des frondeurs d'édits, seul le public des spectateurs serait profondément modifié. Les belles dames du pays de Tendre, les Cydalises et les Aramynthes, les Seigneurs qui jadis habitèrent ces nobles logis, ceux qui, le 16 mars 1612, assistèrent au carrousel donné par la Reine régente Marie de Médicis, en l'honneur de la paix conclue avec l'Espagne, ou ceux qui se rendaient en grand carrosse chez la belle Marion de Lorme ou chez Madame de Sévigné, sont aujourd'hui remplacés par de petits rentiers, de modestes commerçants retirés des affaires et des officiers retraités. D'humbles ménagères travaillent à «leur ouvrage» aux places où reposaient les chaises à porteur des nièces de Mazarin, et la colonie nombreuse des Israélites qui habitent le quartier s'y donne rendez-vous le samedi. C'est un curieux spectacle que ces hommes et ces femmes, au type si fortement accusé, se rendant à la Synagogue, toute proche d'un reste d'hôtel du XVIIIe siècle, encore orné de délicates ornementations, occupé aujourd'hui par un boucher, rue du Pas-de-la-Mule. Beaucoup de vieillards portent encore la longue lévite, les boucles d'oreilles et les cheveux en tire-bouchon. Des jeunes filles à l'œil velouté, coiffées de bandeaux, et vêtues de façon spéciale, s'y rencontrent certains jours de fêtes religieuses. Étrange évocation: il semblerait que, dans ces quartiers paisibles, les traditions bibliques se fussent conservées dans quelques familles israélites.
Mais c'est une exception, et la place des Vosges, qui fut la place Royale, qu'habitèrent Richelieu, Fronsac, Chabannes, le maréchal de Chaulnes, Rohan-Chabot, Rotrou, Dangeau, Canillac, le prince de Talmont et Mademoiselle du Châtelet; où naquit Madame de Sévigné, où vécurent la tragédienne Rachel, Théophile Gautier et Victor Hugo, est aujourd'hui complètement délaissée. Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire, provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la loueuse de chaises et le théâtre de Guignol![8]
[Note 8: Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, la Ville de Paris a installé son «Musée Victor Hugo» dans le logis même qu'habita l'illustre poète.--G. C. (1909).]
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Dans l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine (qui s'appelle aujourd'hui rue de Sévigné), sur l'emplacement de l'actuel nº 11, s'élevait le théâtre du Marais, construit aux frais de Beaumarchais. En 1792, on y représenta la _Mère coupable_, au bénéfice, disait l'affiche, «du premier soldat qui enverra au citoyen Beaumarchais l'oreille d'un Autrichien». Ce n'est plus qu'un modeste établissement de bains chauds, précédé d'un petit jardinet, où, encadrées de caisses de fusains, reluisent des boules étamées. Le mur énorme, sombre et rébarbatif, sur lequel s'appuie le léger pavillon thermal, est l'ancien mur de la Prison de la Force, de sinistre mémoire, où fut égorgée sur une borne, au coin de la rue des Balais, Madame de Lamballe, où fut transférée Madame Tallien, où fut détenue la Princesse de Tarente, l'aïeule de l'aimable, accueillant et érudit Duc de la Trémoïlle, qui n'eut qu'à entr'ouvrir son incomparable Chartrier de famille pour nous donner ces passionnants et pittoresques «Souvenirs de Madame de Tarente», un des plus précieux documents sur la période révolutionnaire.
L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte, conservateur de ces belles collections. MM. Beaurepaire, Jacob, Jarach et Wilhem, à la Bibliothèque; MM. Pètre et Stirling aux Travaux Historiques, sont les hôtes avertis et accueillants de cette admirable Bibliothèque parisienne.
Tout ce quartier du Marais renferme, du reste, de somptueux hôtels dont aucun, hélas! ne fut respecté? Tous sont livrés au commerce et à l'industrie. L'hôtel Lamoignon est occupé par des polisseurs de glaces, des fabricants de sièges rustiques; l'hôtel d'Albret, par un marchand de bronzes d'éclairage; les hôtels de Tallard, de Maulevrier, de Sauvigny, de Brevannes, d'Épernon, etc., sont encore debout, mais en quel état! La rue des Nonnains-d'Hyères nous offre son curieux bas-relief de pierre peinte représentant un gagne-petit en costume du XVIIIe siècle. En 1748, une Mme de Pannelier tenait dans cette même rue «bureau d'esprit»; Lalande, Sautereau, Guichard, Leclerc de Merry y fréquentaient. Les séances, qui avaient lieu le mercredi, étaient précédées d'un excellent dîner. La tradition s'en est heureusement conservée à Paris.
Rue François-Miron, se rencontre un vaste et bel hôtel à fronton circulaire, avec écussons et guirlandes. C'est l'hôtel de Beauvais, bâti par Le Pautre en 1658.
On ne se douterait guère, aujourd'hui, à voir cette vieille maison dans cette triste rue, que les carrosses dorés du Roi Soleil ont passé sous la voûte obscure de la porte d'entrée, et que, du haut du balcon du pavillon central, la Reine Anne d'Autriche, accompagnée de la Reine d'Angleterre, du cardinal Mazarin, du maréchal de Turenne et d'autres illustres seigneurs, vit passer le cortège de son fils Louis XIV et de sa belle-fille, la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriche, faisant, par la porte Saint-Antoine, leur entrée solennelle dans Paris, le 26 août 1660!
Les propriétaires successifs ont tous plus ou moins dégradé cette noble demeure. Seul, le grand escalier est à peu près intact, et c'est une merveille. Les sculptures sont de Martin Desjardins et la cour ovale garde encore quelques traces de son élégance d'autrefois.
Par son aspect pittoresque et les beaux hôtels qu'elle contient, la rue Geoffroy-l'Asnier est l'une des plus curieuses de Paris. Au nº 26 se dresse l'hôtel de Châlons-Luxembourg, avec sa porte monumentale et son merveilleux heurtoir. Au fond de la cour s'élève un fort élégant pavillon Louis XIII, briques et pierres, aux proportions délicates; l'hôtel avait été bâti pour le deuxième Connétable de Montmorency, et tout perdu qu'il est dans ce triste quartier il garde encore fière allure.
Après la Révolution, cette rue dont presque tous les propriétaires avaient émigré ou avaient été guillotinés, se trouva complètement déchue de son ancienne splendeur. De petits rentiers, de modestes employés, de pauvres gens se fixèrent dans ces grandes maisons abandonnées; l'herbe poussait dans les rues, beaucoup d'hôtels avaient été vendus comme biens nationaux, et la rue Geoffroy-l'Asnier subit le sort commun, elle se démocratisa!
Entre cette rue et la rue des Barres, l'œil étonné perçoit une sorte de fissure à ce point étroite que deux personnes pourraient difficilement y passer de front, une manière de corridor où siffle le vent entre deux rangées de maisons délabrées et hors d'aplomb, c'est la rue Grenier-sur-l'Eau, pauvre et sale, mais pittoresque au possible avec, comme fond, la glorieuse tour de Saint-Gervais-Saint-Protais qui se détache en lumière sur le ciel.
C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir la sinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où il partit pour l'échafaud.
Dans cette pittoresque rue des Barres--qui descend jusqu'à la Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres ou de sable--s'ouvre l'une des sorties de la charmante église Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a quelque vingt ans par une explosion de dynamite.--Tout contre l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge, et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une «entreprise de déménagements»!
A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande--où «Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au bénéfice de cette œuvre que fut donnée la 50e représentation du _Mariage de Figaro_.--Plus loin, sur la droite, à l'angle de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble et vaste logis que l'élégant Cardinal s'était plu à orner somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas! condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît, hélas! chaque jour un peu plus!
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Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin), près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet, complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme, un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui avait assigné, du fond de la maison de santé du Dr Dubuisson, 303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était déshabillé dans la voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison de cette triste ruelle.
Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol ahuri et sortant de Bicêtre[9].
[Note 9: L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se joua la tragédie de 1812 (1909).]
C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot, avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme, d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés; le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de l'Empereur,--dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans les steppes glacés de la Russie!--Et ces calculs se trouvèrent justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses, et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieux mystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles, n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court, impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet lui mit la main au collet et la comédie finit en drame.
On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot, qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant de lâchetés, de mensonges et de compromissions.
Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet, Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement, sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si j'avais réussi!»
Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme au terrain de manœuvre, recommencer le mouvement _En joue!_ qui n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire. Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avait été l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive l'Empereur!»
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Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété des Carmes Billettes,--du nom d'un ornement que ces religieux portaient sur leur robe.--La Révolution supprima le couvent, mais le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale, l'église voisine fut affectée au culte protestant.
A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos par de lourdes portes hérissées de clous rouillés.
C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de Louis-Philippe.