Coins de Paris

Part 6

Chapter 63,530 wordsPublic domain

Les arbres sont séculaires, les décors des charmilles n'ont pas été modifiés; il est des coins de volières et de huttes à chèvres qui sont tels que Daubigny et Charles Jacques les dessinèrent en 1843, pour l'illustration du bel ouvrage édité par Curmer.

Les reptiles sont mieux logés que dans notre enfance, mais l'hippopotame se roule dans le même bassin, la girafe allonge son cou par-dessus les mêmes clôtures, et l'éléphant tend toujours à travers les mêmes grillages sa trompe engloutisseuse de petits pains.

La fosse aux ours n'a pas changé, et la foule des badauds continue à engager l'éternel «Martin» à refaire l'ascension du même tronc d'arbre. Le labyrinthe, le délicieux labyrinthe, offre toujours aux enfants criards ses capricieux méandres, et le cèdre du Liban _(Cedrus Lybani (Linnæus)_--que M. de Jussieu, assure la tradition, rapporta dans son chapeau--continue à abriter sous ses branches somptueuses les rêveurs, les flâneurs, les travailleurs et la grisette, la dernière grisette, qui vient, à l'abri de son ombre vénérable, lire l'émouvant roman-feuilleton qui remplit de douces émotions son cœur assoiffé d'idéal!

Est-il enfin rien de plus coquet que les petites pièces des anciens bâtiments de Louis XVI, qui constituèrent jadis le Cabinet d'histoire naturelle de Buffon, dont les fines boiseries grises servirent de cadres aux admirables collections des papillons de tous les pays.

Dans ces salles si délicatement décorées et d'une intimité si douce, c'était comme une idéale floraison, une féerie de couleurs exquises, la magie d'une éclatante palette.

Ils étaient tous là, les beaux papillons aux éclats métalliques des Indes et du Brésil, comme aussi les papillons aux mille couleurs de France, depuis le grand sphynx à tête de mort jusqu'au minuscule papillon bleu des prairies.

Peut-être le temps avait-il comme poudré et légèrement éteint l'éclat merveilleux de leurs colorations premières, mais cela valait mieux ainsi: trop éclatants, ils eussent détonné dans ce milieu un peu vieillot, et c'était un charme de plus de voir ces joyaux de l'air si légèrement recouverts d'un rien de la poussière du passé! Aujourd'hui, hélas! ces salles toutes fleuries de sculptures sont closes et abandonnées, une partie de leurs boiseries somptueuses a disparu... Où sont passées ces précieuses décorations? Pourquoi ces éternelles et coupables mutilations qui, je le sais, désolent M. Périer, l'éminent Directeur du Muséum?--Les collections de papillons sont maintenant transférées dans le vaste et somptueux hall central du nouveau pavillon consacré à l'Histoire naturelle, je les aimais davantage dans le cadre discret qui les enfermait autrefois et qui leur convenait si bien.

Les fleurs d'eau s'épanouissent, comme jadis, dans les mêmes serres étouffantes et basses, près des orchidées aux formes étranges, et dans le vieil amphithéâtre, où professèrent tant d'illustres savants, une noble artiste, Mme Madeleine Lemaire--le seul «professeur femme» qui ait enseigné au Muséum--initie un auditoire attentif et charmé à la divine beauté des fleurs!

De tout temps d'ailleurs, les artistes sont venus installer leur léger chevalet à peindre ou leurs selles à modeler devant les cages des lions ou dans le Jardin même, sur l'herbe, en face des antilopes, des biches, des échassiers ou des chèvres du Thibet.

Nous nous souvenons, mon frère et moi, d'y avoir, tout enfants, accompagné notre père qui travaillait d'après les tigres et les lions dans le corridor des animaux féroces. L'odeur était alcaline et violente, la chaleur lourde, on entendait le sifflement des fouines installées dans les rotondes d'entrée et de sortie; parfois encore un rugissement terrible, une plainte de colère, de douleur ou d'ennui, venait ébranler les vitres.

La plupart du temps les malheureux animaux privés d'air, de lumière, enfermés dans d'horribles cages étroites et puantes, se mouraient lentement de consomption; ils se familiarisaient très vite avec ceux qui passaient des semaines entières à les étudier et leurs grosses têtes se frottaient câlinement contre les épais barreaux des cages, pendant que leurs yeux lumineux se faisaient doux et presque tendres.

Souvent encore c'était à la ménagerie des reptiles, un vieux bâtiment croulant de vétusté, que nous allions, écoliers curieux et fureteurs, passer de longues heures, épiant les caméléons, contemplant les boas, essayant de faire tressaillir les crocodiles endormis, et qui paraissaient déjà empaillés! Que de souvenirs dans ce vieux et charmant Jardin des Plantes, un des rares «Coins de Paris» demeuré à peu près intact!

A côté, l'ancienne maison de Cuvier ne semble guère solide et s'effriterait peut-être sans le réseau de plantes qui l'enserre: les lierres, les aristoloches, les chèvrefeuilles, les lianes de toutes sortes l'ont comme caparaçonnée de verdure. Ce sont des nappes, des cascades d'un vert lustré et brillant à la fois: un bouquet de feuilles dans un jardin.

Derrière le Jardin des Plantes, voici la Salpêtrière, aux murs sinistres, la Salpêtrière des massacres de Septembre, la Salpêtrière d'où s'évada si facilement Mme de Lamotte après sa condamnation; avec ses grands jardins et ses affreux préaux entourés de grilles où l'on enferme «les femmes plus folles que les autres» disait de Goncourt; la Salpêtrière enfin, dont le dôme, visible de partout, domine comme un phare de misère tout ce quartier qu'empuantit la Bièvre, la triste Bièvre huileuse, striée par tous les acides des tanneries, ensanglantée par les peaux de moutons fraîchement écorchés qui y trempent; qui coule misérable et sordide, au milieu des échoppes, des amidonneries, des peausseries, après avoir traversé les jardinets de Gentilly, et s'être donné, dans le quartier de la Fontaine-à-Mulard, l'illusion de la vraie campagne.

Il est loin le temps où cette rivière infortunée baignait des prairies verdoyantes et voyait les saules se mirer dans ses eaux claires. Domptée, domestiquée, soumise à toutes les besognes, elle roule, puante et sale, accaparée sans trêve par les tanneurs, les corroyeurs, les mégissiers, les teinturiers! Pour la suivre dans ses détours, il faut monter rue du Moulin-des-Prés, puis s'engager rue de Tolbiac. Là, par une porte grillée elle pénètre dans un corridor sombre et lugubre, d'où elle ne sortira que pour glisser en une sorte de canal sinistre, entre de noires usines à l'aspect farouche. De place en place, le long des maigres berges, quelques blanchisseuses ont placé leurs tonneaux au ras de cette eau et chantent en battant le linge, ou de misérables gamins tentent la pêche illusoire de quelque poisson égaré dans ce ruisseau méphitique. Puis la Bièvre disparaît à nouveau sous terre pour ne reparaître qu'à la rue des Gobelins. Ici, tout au moins, se retrouvent quelques traces d'un glorieux passé. Les vieilles maisons d'autrefois sont restées debout. Mais combien transformées! Les usiniers et les commerçants, après avoir asservi la rivière, ont acquis les hôtels qui la bordent.

Des bureaux, des entrepôts, des resserres à cuir ont envahi les nobles logis du XVIe siècle, et la Bièvre circule comme honteuse au milieu de pauvres jardins déchus, comme elle, de leur antique splendeur.

Puis ce sont encore des usines, des corroiries, des peausseries, des coins noirs, toujours puants et sordides, où des milliers de peaux de lapins suspendues dans l'air, racornies et séchées, s'entrechoquent avec des claquements de bois. Jusqu'au bout, la malheureuse rivière, traquée, utilisée, torturée, nettoie des peaux sanglantes, meut de lourdes roues, ou lave d'étranges détritus, au milieu d'une odeur de barège. Enfin, elle vient s'ensevelir sous le boulevard de l'Hôpital, dans de nauséabonds trous noirs.

Mais avant la chute finale, la Bièvre voit le jour presque pour la dernière fois dans une ruelle bizarre, étonnante, l'une des plus étranges de cet étrange quartier: la ruelle des Gobelins. Elle coule, teinte en rouge, en vert, en jaune, au milieu de maisons rapiécées, lépreuses, misérables, hors d'aplomb, dans une odeur d'ammoniaque. Cependant, près de ces taudis, parmi des monceaux de tan, à côté de fosses où macèrent des peaux de bêtes écorchées, un bijou sculpté surgit comme un rappel de beauté, un vestige de splendeur passée: les restes sculptés d'un adorable pavillon Louis XV dont M. de Julienne avait fait un rendez-vous de chasse, et ce paradoxe charmant, cette fleur de pierre jetée au milieu de cet amas de hideurs n'est pas l'une des moindres surprises de ce stupéfiant quartier.

Cependant, à quelques mètres de cette sentine, les artistes de la Manufacture des Gobelins ont disposé leurs jardins de travail et d'études, où éclatent la pourpre, l'or et l'azur des plus jolies fleurs de France qui, habilement distribuées, jettent un tapis de couleurs exquises et fulgurantes dans ce triste et sombre pays de misère.

* * * * *

Aux confins de la ville se rencontre la Butte-aux-Cailles, un vaste terrain inculte, triste et morne qui, jusqu'en 1863, fut une sorte de fraîche campagne avec des moulins et des fermes. C'est aujourd'hui un quartier de dur labeur où des tribus de chiffonniers trient les épaves de Paris; à l'angle de la ruelle des Peupliers, des marchands de bûches ont établi leurs cabanes, et des masures se dressent dans des rues étranges construites avec des débris d'autres rues.

Jadis, ces vastes espaces n'étaient que jardins et cultures maraîchères arrosés par la Bièvre.

Dans un livre charmant, un peu oublié aujourd'hui, Alfred Delvau nous dit ce qu'étaient, sous Louis-Philippe, le faubourg Saint-Marceau, la Butte-aux-Cailles, la rue Croulebarbe et aussi la rue du Champ-de-l'Alouette où fut assassinée la «Bergère d'Ivry», un crime étrange qui bouleversa Paris en 1827: un garçon marchand de vin, Honoré Ulbach, y poignarda une jeune fille, Aimée Millot, gardeuse de chèvres, populaire à Ivry. On la voyait chaque jour avec un grand chapeau de paille sur la tête et un livre à la main surveillant les chèvres de sa maîtresse; on l'appelait la Bergère d'Ivry--en 1827, il y avait encore des bergères à Paris.

Le procès qui s'ensuivit et se termina par la condamnation à mort d'Ulbach--un malheureux fou--passionna la ville entière: il s'agissait d'amour et de jalousie; la victime avait dix-neuf ans, elle était sage et bergère; les femmes «maudissaient l'assassin tout en le plaignant peut-être», nous disent les journaux de l'époque, et du coup la girafe, récemment arrivée au Jardin du Roi, fut délaissée pour le drame d'Ivry.

Le 27 juillet, Ulbach était condamné à mort, et le 10 septembre 1827, à quatre heures du soir, il montait sur l'échafaud dressé place de Grève!

Une crèche municipale occupe rue des Gobelins, nº 3, un bel hôtel Louis XIII qu'habita le marquis de Saint-Mesme, lieutenant général, époux d'Élisabeth Gobelin, tout proche d'un beau bâtiment d'aspect seigneurial qui, dans le quartier, porte le nom d'«hôtel de la Reine Blanche».

La légende est fausse, assure le très érudit M. Beaurepaire, l'aimable bibliothécaire de la ville de Paris: «ce fut simplement le logis de Catherine d'Hausserville, où Charles VI faillit être brûlé vif dans la représentation d'un ballet; le feu prit à son travestissement». L'édifice est de noble allure et détonne un peu dans ce pauvre mais si pittoresque quartier.

Un autre bel hôtel encore, rue Scipion, hôtel bâti par Scipion Sardini, sous Henri III, avec des médaillons en terre cuite, rares spécimens parisiens de cette si jolie décoration qui nous charme tant à Florence, à Pise, à Vérone. Ce Scipion Sardini fut un homme étrange, dont l'histoire mérite d'être contée. D'origine toscane, il vint en France après la mort de Henri II, alors que Catherine de Médicis s'emparait du pouvoir. Aimable, spirituel, insinuant, grand manieur d'argent, habile dans ses entreprises, sans scrupules, il prend vite une place prépondérante dans cette cour frivole, dissolue, joyeuse. Il savait mener de front les affaires et les plaisirs: une illustre alliance lui semblant nécessaire pour faire oublier la bassesse de sa condition première et la rapidité de sa fortune: il épouse la «belle Limeuil»--une des plus séduisantes beautés de l'Escadron volant de la Reyne.--«Toutes bastantes pour mettre le feu par tout le Monde», disait Brantôme. Cette aimable personne avait été successivement adorée par les plus nobles Seigneurs de la Cour avant de faire, en 1563, la conquête de Condé, dont elle eut un enfant. A Dijon, pendant une réception de la Reine, la demoiselle de Limeuil se trouva mal et accoucha d'un garçon: «Pour une personne si avisée, écrit Mézeray, on ne s'explique pas trop comment elle prit si mal ses mesures»; scandale, indignation de la reine-mère; emprisonnement de la belle Isabelle, que Condé, toujours amoureux, réussit à faire évader. Mais les Protestants veillaient et réussirent à éloigner leur chef de sa compromettante amie. C'est alors que se présenta Scipion Sardini, le plus riche financier de l'époque, le banquier du roi, du clergé, des seigneurs. Il sut se faire agréer, se maria, et s'établit dans ce joli hôtel que nous admirons encore, cité par Sauval comme un des plus beaux de Paris, au milieu des vignes, des vergers et des champs que bordait la Bièvre. Il y vécut, entouré de luxe, d'œuvres d'art, de livres et de fleurs; il y mourut vers 1609, et dès 1636 l'hôtel était un hôpital qui, en 1742, fut transformé en boulangerie; et cette boulangerie dessert aujourd'hui les Hôpitaux de la ville de Paris.

Longeons la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et, avant de regagner la rive droite, arrêtons-nous respectueusement sur le pont de l'Estacade, tout près du petit monument élevé par ses admirateurs à l'illustre sculpteur Barye, le grand Barye qui, méconnu, bafoué, saisi par ses créanciers, venait souvent le soir, au sortir de son modeste atelier du quai des Célestins, oublier ses souffrances et rêver, à cette place même, devant le splendide panorama de Paris que couronne la noble silhouette du Panthéon. C'est l'un des plus admirables aspects de la grande Ville.

* * * * *

Rien n'est plus relatif qu'une impression ressentie; pour certains esprits amoureux du Passé, telle ruine est beaucoup plus impressionnante que le plus moderne des palais, et aussi les rues, les maisons, les pavés.

Il est une heure exquise pour évoquer l'âme du vieux Paris: c'est le crépuscule.

La couleur particulière à chaque chose s'est fondue dans les teintes générales que répandent le jour qui s'en va et la nuit qui commence.

De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s'éveille, les souvenirs s'animent, se précisent; on revit les scènes dont ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve. La vision est revenue!

Ce pont de l'Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme pour ainsi dire à l'est l'antique Paris, est une des meilleures places qu'il convient de choisir pour se donner cette fête intime.

La Ville s'endort dans le calme du soir; au loin sonnent des cloches; les hirondelles passent en criant dans l'air embaumé de la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble s'endormir, l'âme du passé s'éveille. C'est l'heure souhaitée.

LA RIVE DROITE

Le quartier de l'Arsenal,--construit sur l'emplacement de deux Palais Royaux, l'hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles, et le sol de l'île Louviers, réunie à la rive en 1843,--sert de transition naturelle entre le vieux Paris et le Paris moderne.

Malgré son nom guerrier, le quartier de l'Arsenal est l'un des plus paisibles de Paris. Depuis bien des siècles, les palais qui y apportaient la richesse, le mouvement, la vie ont disparu; sur leurs ruines, sur leurs immenses jardins, d'humbles rues paisibles ont été édifiées; la rue de la Cerisaie, où le maréchal de Villeroy reçut Pierre le Grand dans le somptueux hôtel Zamet; la rue Charles-V, où, dans ce qui fut l'élégant logis de la marquise de Brinvilliers, au numéro 12, une bonne sœur de charité en cornette blanche distribue aujourd'hui de l'huile de foie de morue et des chaussons de laine à des enfants pauvres et souffrants; la rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis, où naquit Victorien Sardou; c'est près de là que logea le grand Balzac: «Je demeurais alors, dit-il dans son admirable récit _Facino Cane_, dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières; elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de _Monsieur_. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon». Elle existe encore en partie cette modeste rue de Lesdiguières; sur l'emplacement qu'occupent les nos 8 et 10, on pouvait voir encore, il y a quelques années, un des murs de clôture de la Bastille; des maisons étroites y ont été plaquées, et, au nº 10, c'est le mur même de la vieille forteresse parisienne qui forme le fond de la loge de la concierge! Quelle destinée pour un mur de prison!

De ce qui fut l'Arsenal, l'hôtel du Grand Maître subsiste seulement, c'est aujourd'hui la «Bibliothèque de l'Arsenal» (ex-bibliothèque de _Monsieur_ dont parle Balzac), un fier logis qu'habita Sully, plein de livres sans prix, d'autographes, d'écrits rarissimes: Dans un coffret fleurdelisé, on y peut contempler le livre d'heures de saint Louis, à côté d'un fragment de son manteau royal, à la soie bleue usée par le temps, semée de fleurs de lis d'or, et le vieux livre porte cette inscription vénérable: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle. Voici la Bible de Charles V, avec cette note de la main même du Roi: «Ce livre à moy, Roy de France»; à côté, un missel dont chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore le nom. Les manuscrits précieux, les reliures merveilleuses, les éditions introuvables, les romans de Chevalerie, les classiques, les poètes de tous les temps se retrouvent au grand complet dans ce beau palais; les lettres de Latude, la boîte qui servit à son attentat ridicule contre Mme de Pompadour, y voisinent avec l'interrogatoire de la Brinvilliers et l'acte de décès de l'Homme au masque de fer; les lettres d'amour de Henri IV, embrassant «un mylyon de fois» la marquise de Verneuil, sont ici, comme aussi les pièces relatives à l'affaire du Collier. Que de choses encore...!

Ajoutons que le conservateur, l'érudit Henri Martin, ses adjoints, Funck-Brentano, l'historien de la Bastille, le pittoresque conteur de tous ses drames, Sheffer, poète charmant et artiste accompli, et Eugène Muller, sont non seulement des savants dont l'éloge n'est plus à faire, mais d'aimables gens accueillants et courtois, et vous comprendrez bien vite pourquoi l'Arsenal est un des coins rares de Paris où il est délicieux d'aller travailler ou flâner. C'est du reste une tradition dans la maison: Nodier, le bon Nodier, qui fut l'un des prédécesseurs de M. de Bornier et du maître J.-M. de Heredia, l'admirable auteur des _Trophées_, avait su faire de l'Arsenal le centre du Paris littéraire et artistique. Hugo, Lamartine, Musset, Balzac, Méry, de Vigny et Frédéric Soulié s'y réunissaient; l'on y disait de beaux vers en regardant le soleil s'irradier rouge et flambant derrière les tours de Notre-Dame!

Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!

a écrit Vacquerie, en parlant de Hugo!

De ce qui fut la Bastille, rien ne reste que quelques pierres qui formaient le soubassement d'une des fameuses tours. Elles ont d'ailleurs été soigneusement déplacées et transportées quai des Célestins, le long de la Seine, où elles sont visibles aujourd'hui. C'est donc en vain que l'on chercherait une trace quelconque de cette forteresse sombre sur laquelle planèrent tant de légendes. La grande ombre de Latude elle-même ne s'y reconnaîtrait plus; pourtant quelle place la légendaire Bastille ne tient-elle pas dans l'histoire de Paris: cette Bastille que le peuple stupéfié de sa si facile victoire, ne se laissait pas, dès le 15 juillet 1789, de venir visiter avec un tel empressement et une telle curiosité que le gouverneur Soulès, nommé par la municipalité parisienne, dut devoir suspendre les visites, sous le curieux prétexte «que de tels dégâts avaient été déjà faits à la forteresse par les visiteurs, qu'il en coûterait plus de 200.000 livres pour la réparer». Réparer la Bastille! Les souvenirs manuscrits de Paré nous disent les fureurs que cette étrange prétention excitèrent chez Danton, sergent d'une compagnie de la Garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à cette consigne.

Danton se fait conduire devant le maladroit Soulès, l'empoigne au collet et le traîne à l'Hôtel de Ville: la consigne est levée, les visites continuent, et le citoyen Palloy peut enfin mettre en coupe réglée la célèbre prison d'État; les pierres sont «taillées en images de la forteresse, et dédiées aux départements et aux assemblées» ou «en pierres commémoratives destinées à aiguiser les courages». Palloy découpe les plombs sous forme de médailles et fait des anneaux avec les chaînes de fer; avec les marbres, il confectionne des jeux de dominos et a la délicate pensée d'offrir l'un de ces jeux au jeune Dauphin, pour lui inspirer «l'horreur de la tyrannie.»

Des bals sont ouverts sur l'emplacement de la Bastille, le vin coule, les violons grincent, et les indiennes imprimées de l'époque nous représentent les ruines de la vieille citadelle parisienne surmontées de cette inscription: «Ici l'on danse».

Le vaste espace laissé vide par cette démolition était à combler. Napoléon Ier, dont les conceptions artistiques étaient parfois déconcertantes, y fit édifier, en 1811, par Alavoine, un projet de fontaine étrange et d'aspect bizarre: un éléphant colossal de vingt-quatre mètres de hauteur jetant l'eau par sa trompe.