Coins de Paris

Part 5

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La rue de l'Ancienne-Comédie (jadis rue des Fossés-Saint-Germain), est toute proche; là Marat avait installé dans une cave ses presses et son imprimerie. Au nº 14, dans la cour d'un vieil hôtel occupé par un marchand de papiers peints, s'élevait jadis la salle même du Théâtre-Français. La grande porte d'entrée, les escaliers desservant les loges d'artistes, les coulisses, le plancher incliné de la salle, les frises mêmes subsistent encore. Les «comédiens du Roi» y jouèrent, le 18 avril 1689, _Phèdre_ et le _Médecin malgré lui_, et y donnèrent leurs représentations jusqu'en 1770.

Les encyclopédistes, d'Alembert, Diderot et ses amis, se réunissaient en face, au café Procope, dont subsiste encore un beau balcon de fer, d'où il était charmant de voisiner avec le balcon de la Comédie. Le café Procope, célèbre au XVIIIe siècle, le fut encore sous le second Empire: Gambetta, en 1867, à la veille du procès Baudin, y lançait devant la jeunesse des Écoles, vibrante d'enthousiasme, les éclairs et les tonnerres de son admirable éloquence. Le grand tribun habitait, en 1859, nº 7, rue de Tournon, l'hôtel du Sénat et des Nations, qui existe encore. Sa petite chambre avait une admirable vue sur les toits de Paris. Elle n'a pas été modifiée.

Tout près de là, rue Bourbon-le-Château, nº 1, le 23 décembre 1850, deux malheureuses femmes furent assassinées. L'une d'elles, Mlle Ribault, dessinatrice au _Petit Courrier des Dames_, dirigé par M. Thiéry, eut la force d'écrire sur un paravent avec son doigt trempé dans son sang: «L'assassin, c'est le commis de M. Thi...». Ce commis, Laforcade, fut arrêté le lendemain.

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Que de coins délicieux, presque ignorés des Parisiens, renferme encore cette Rive gauche.

Ils ne sont pas à jamais disparus, ces grands jardins mélancoliques, ces hôtels séculaires enfouis dans des rues où l'herbe pousse et dont les nobles mais tristes façades ne laisseraient jamais deviner les richesses qu'ils contiennent. Beaucoup se rencontrent aux alentours de l'hôtel des Invalides. D'autres existent rue Vaneau, rue Bellechasse, rue de Varenne, rue Saint-Guillaume, rue Bonaparte; on en rencontre encore rue Visconti, et cette ruelle étroite et sombre compte d'illustres souvenirs. La Champmeslé, la Clairon et Adrienne Lecouvreur habitèrent l'hôtel de Ranes, bâti sur l'emplacement du Petit-Pré-aux-Clercs, et J. Racine y mourut en 1697; cette maison qui porte le nº 21, est aujourd'hui une pension de jeunes filles!--Enfin, au nº 17, le grand Balzac fonda l'imprimerie où il se ruina et dont plus tard Paul Delaroche fit son atelier. C'est là que se passa le drame sentimental et commercial dont MM. Hanoteaux et Vicaire nous ont conté, d'éloquente façon, l'inoubliable et poignante histoire.

Toutes ces maisons évocatrices, tous ces souvenirs sont encore visibles mais combien peu de Parisiens les connaissent!

Quai Voltaire--ex-quai des Théatins--habitèrent Vivant-Denon, Ingres, Alfred de Musset, le président Perrault, Chamillard, Gluck, et Voltaire... qui y mourut et dont le cadavre, revêtu d'une robe de chambre, soutenu par des courroies, comme un voyageur endormi, partit nuitamment, dans le fond d'une berline de voyage, le 30 mai 1778, de la cour de l'hôtel de M. de Villette, (dont l'entrée se trouve toujours rue de Beaune), pour être inhumé hors Paris, à l'abbaye de Scellières, en Champagne.

L'appartement où s'éteignit Voltaire n'a pas été modifié, la décoration est restée presque intacte avec ses trumeaux, ses plafonds peints et ses petits salons de glaces pris dans l'épaisseur des murs.

L'Institut est tout proche, mais ce n'est pas un jour ordinaire qu'il convient de tenter la silhouette de l'ancien Collège des Quatre-Nations; c'est un jour de grande séance, un jour de réception sensationnelle, alors que les jolies toilettes des plus élégantes Parisiennes y frôlent les habits verts des Académiciens. D'un côté, la beauté, le charme, la grâce; de l'autre, les plus nobles intelligences, les plus illustres noms de la Littérature, des Arts, des Sciences. C'est la grande fête intellectuelle de la France dans l'un des plus jolis décors de Paris.

Mais le document presque inconnu c'est en haut des interminables escaliers de l'Institut qu'il faut aller le chercher, dans les combles mêmes du palais, en visitant les étroites logettes où l'on renfermait jadis les candidats au prix de Rome pour le concours de musique.

Dans ces chambrettes, que refuseraient les somptueux prisonniers de Fresnes-les-Rungis, sur ces tristes murs décrépits, les plus beaux talents de notre école moderne ont laissé trace de leurs passages: musique, vers, dessins, pensées d'ordres variés. Je n'oserais, je l'avoue, reproduire, même expurgés, les _grafiti_ que la rage d'être enfermés sous clef, loin du pavé de Paris, loin des amis... et des amies, ont inspiré à ces charmants artistes. Saint-Saëns rougirait certainement, la grande ombre de Bizet serait troublée, notre illustre et spirituel Massenet renierait sûrement ses vigoureuses apostrophes, et je serai discret,--n'importe..., c'est bien amusant, bien drôle, bien gaulois.

Entre l'hôtel des Monnaies et le lion-caniche de l'Institut (à l'abri duquel, si nous en croyons ses joyeux mémoires, Alexandre Dumas contribua si vaillamment au triomphe de la Révolution de 1830), s'enfonce une petite place d'aspect provincial; Madame Permon, mère de la future Madame Junot, Duchesse d'Abrantès, y habita jusqu'à la Révolution. C'est dans cet hôtel, à l'angle de gauche, au troisième étage, dans une petite pièce mansardée, que logeait--s'il faut en croire ses mémoires--Bonaparte pendant ses très rares sorties de l'École militaire. Les belles boiseries sculptées sont encore aux murs du salon situé au rez-de-chaussée et donnant sur la Seine, où le futur César venait conter ses espoirs; et la cheminée de marbre est toujours à la même place, il y faisait sécher ses grosses bottes rapiécées et qui «fumaient beaucoup», nous apprend cette bavarde Madame d'Abrantès. Ainsi, tout en rêvant, le petit sous-lieutenant pouvait de la fenêtre voir en face de lui le palais d'où, pendant tant d'années, il devait régler en conquérant les destins du monde ébloui.

Devant l'Institut s'ouvre le Pont des Arts. La vision y est féerique: c'est la Seine, le plus gai, le plus mouvementé des fleuves, encombrée par l'incessant va-et-vient des bateaux-mouches, des remorqueurs, des chalands, des barques; le ciel gris ou bleu s'y reflète et ses eaux coulent majestueusement entre deux quais verdoyants, couronnés par les boîtes des bouquinistes et habités par la plus pittoresque des populations.

Que d'étranges métiers sur ces berges! Barbiers pour mariniers et tondeurs pour chiens, déchargeurs de bateaux et tireurs de sable, douaniers et cardeurs de matelas, pêcheurs à la ligne, amateurs de bains froids, blanchisseuses de bateaux-lavoirs, c'est une population à part ayant ses mœurs, ses habitudes, son langage particulier; et dans quel cadre merveilleux vit ce petit monde bizarre entrevu du Pont des Arts!

D'un côté on découvre le Louvre et les frondaisons vertes des Tuileries et des Champs-Élysées, avec, à l'horizon, les minarets du Trocadéro et les hauteurs de Chaillot; de l'autre, c'est tout l'ancien Paris, une suite de monuments auréolés de souvenirs: le Palais de Justice, la Conciergerie, la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, Saint-Germain-l'Auxerrois, Saint-Gervais, Saint-Paul, la Pointe de la Cité.

La nuit, ces nobles silhouettes évocatrices prennent une majesté plus imposante encore: les tares modernes, les badigeons criards, les annonces éhontées, s'effacent.

La lune étend sur ces vieux murs sa délicate lumière blanche, et un Paris d'argent surgit dans la nuit noire. Parfois encore, sous le ciel rougi par l'orage, se dresse une ville toute sombre dont les coups de foudre découpent seuls l'immense et tragique vision!

C'est Paris qui rit au soleil ou Paris qui surgit dans la nuit!

En redescendant du côté de la Seine, par ces rues si pittoresques qui entourent l'Institut, la rue Dauphine, la rue de Nesles, la rue Mazarine, nous rencontrons, rue Contrescarpe-Dauphine,--actuellement rue Mazet,--les restes de l'ancienne auberge du _Cheval-Blanc_. Les écuries y existent encore avec leurs vieilles mangeoires et leurs pittoresques auvents. Elles datent de Louis XIV; alors, chaque semaine, cette vaste cour s'emplissait de voyageurs qui se rendaient à Orléans et à Blois, et la lourde voiture s'ébranlait dans un nuage de poussière, au milieu de claquements de fouet, d'appels de cornet, de cris d'adieux, de mouchoirs agités; les chevaux piaffaient, les femmes pleuraient, les chiens aboyaient, les postillons juraient... Aujourd'hui, la vie s'est éteinte, mais le décor est demeuré, vieillot, impressionnant, toujours charmant, à ce point que le maître Massenet, tout ému, y murmurait un matin: «C'est sûrement ici que Manon a dû descendre du coche[5]!»

[Note 5: Hélas, cette indication n'est plus exacte: depuis le jour où nous écrivions ces lignes, la cour du Cheval Blanc--si délicieusement évocatrice--n'existe plus... Le pic du démolisseur a émietté tous ces jolis souvenirs et une maison moderne--immense, confortable et hideuse--a remplacé l'ancienne auberge du XVIe siècle!]

La maison voisine fut autrefois le restaurant Magny, chez qui se donnèrent ces célèbres dîners dont Goncourt parla si souvent dans ses Mémoires et qui réunissaient Renan, Sainte-Beuve, George Sand, Flaubert, Théophile Gautier, Gavarni et tant d'autres.

Tout proche et faisant communiquer la rue Mazarine, où jouèrent Molière et sa troupe, avec la rue de Seine, traversons le passage du Pont-Neuf, élevé sur l'ancienne entrée du théâtre, et où Zola plaça son terrifiant roman _Thérèse Raquin_.

Que voici donc un coin typique, sordide, noir et puant, mais étrangement pittoresque, avec ses marchands de pommes de terre frites et ses mouleurs italiens. Les boutiques qu'il contient semblent dater d'un autre âge; une seule était encore achalandée il y a quelques mois, celle du marchand de papier à dessin. Le maître Bonnat nous racontait y avoir acheté son «papier Ingres», alors qu'il était élève dans cette École des Beaux-Arts dont il est aujourd'hui le très éminent Directeur. La boutique était restée la même depuis soixante ans et la marchande assurait que les «tortillons à estomper, qu'elle y débitait, étaient identiquement ceux dont se servait Monsieur Flandrin». Devant nous, l'Institut, dont il nous est impossible de longer l'interminable mur noir qui le ferme du côté de la rue Mazarine, sans songer à ce douloureux passage de la préface du _Fils Naturel_, où Dumas fils, racontant son enfance, évoque le souvenir du retour de la première représentation, à l'Odéon, de _Charles VII chez ses grands vassaux_, le 20 octobre 1831.

La soirée avait été houleuse et le succès plus que douteux. C'était donc la continuation de la misère. Alexandre Dumas avait de lourdes charges à supporter: sa mère, un ménage, un enfant; il fallait vivre et faire vivre les autres avec les modestes appointements que lui rapportait sa place d'employé à la liste civile de M. le duc d'Orléans. Il doutait non pas de lui, mais de son étoile; et Dumas fils revoyait toujours la grande ombre de son père se profilant sous un coup de lune sur ce mur humide et mélancolique de l'Institut, et lui, craintif, devinant les angoisses paternelles et s'efforçant de suivre, avec ses petites jambes de huit ans, les grandes enjambées du bon géant!

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En 1791, Madame Roland logeait à l'hôtel Britannique, rue Guénégaud; elle y tenait «salon politique»! Quel plaisir pour la petite Manon de montrer à tout ce quartier du Pont-Neuf où s'était écoulée son enfance, qu'elle était devenue une «dame» et recevait des gens en vue. Brissot, Buzot, Pétion, Robespierre, Danton lui-même, prenaient plaisir à venir entre deux séances causer chez cette aimable femme; et j'imagine que ce qui les attirait, c'était le charme de cette jolie Parisienne plus que les vertus de l'austère Roland qui devait être bien ennuyeux! C'est là que, le 21 mars 1792, Dumouriez vint sonner à la porte de Roland pour lui annoncer: «Vous êtes Ministre», et quelques jours plus tard la petite Manon du quai des Lunettes s'installait triomphalement à l'hôtel de Calonne: c'était hélas pour elle le chemin de l'échafaud!

En longeant les quais, nous rencontrons la place Saint-Michel, puis la rue Galande. Malgré ses récentes démolitions, cette vieille rue renferme encore quelques anciennes demeures; mais elle a perdu la si bizarre maison dite _le Château Rouge_, ou plus prosaïquement «la Guillotine».

Dans ce qui fut, au XVIIe siècle, une somptueuse demeure--l'hôtel, dit-on, de Gabrielle d'Estrées--derrière le haut et vaste perron qui occupait le fond de la cour, le logis s'ouvrait enfumé, sordide, puant le vin, la crasse, la débauche et le vice.

Il fallait passer par-dessus des corps d'ivrognes et d'ivrognesses pour pénétrer dans les bouges où ces malheureux venaient chercher une façon de gîte, une heure d'oubli. C'était hideux et lugubre. Les amateurs de vilains spectacles pouvaient continuer leurs études tout près, chez le père Lunette, rue des Anglais. Le personnel était le même, un monde de bagne, «la bestialité dans toute son horreur» comme chante Méphistophélès dans la _Damnation de Faust_. De récents travaux d'édilité et d'assainissement ont fait disparaître le Château-Rouge.

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Rue Saint-Séverin, un pittoresque enchevêtrement de vieilles maisons étale autour de l'antique église gothique cette «flore de pierres», l'une des plus curieuses peut-être de Paris; l'une de celles qui gardent le mieux les traces d'un passé d'art, de recueillement et de prière.

Les sublimes artistes qui, en plusieurs siècles, surent créer cette forêt de fines sculptures dont est décorée l'abside, ont, hélas, laissé d'insuffisants successeurs.--A côté d'anciens vitraux provenant de Saint-Germain-des-Prés, de froides et modernes verrières, au ton criard, ont enlevé à Saint-Séverin le mystère religieux et poétique, le demi-jour discret où se complaisaient les âmes des fidèles; et leur lumière crue ne laisse que trop voir les traces de mutilations successives dont fut victime cette belle église. Dans la rue avoisinante, le presbytère actuel est construit sur l'ancien cimetière où, en 1461,--nous apprend l'érudit M. de Rochegude,--fut publiquement tentée la première opération de la pierre sur un condamné à mort..., qui guérit, l'heureux homme! et fut gracié par Louis XI. Tout ce quartier est l'un des plus grouillants de Paris, et parfois c'est une véritable cour des Miracles. Il semblerait que les malandrins, les ribauds et leurs compagnes, les penailleux des siècles passés aient laissé là leurs descendants les plus directs.--On y vit dans la rue, on y mange des rogatons dans des bibines abominables; une odeur d'alcool flotte dans l'air au coin de chaque carrefour, les mastroquets, les bars, regorgent de clients.--Une partie de l'argent mendié ou volé à Paris se dépense ici!

Saint-Médard est tout proche, avec son petit square poussiéreux, vieillot, et sa tour carrée, à l'extrémité de la rue Monge, au coin de la rue Mouffetard. C'est une église lugubre et pauvre, comme usée, où les rats ont élu domicile, enclavée dans de vieilles maisons couvertes de réclames au badigeon criard. Il est loin le temps où le tombeau du diacre Pâris y faisait ses miracles, où la Cour et la ville s'étouffaient dans le petit cimetière dont une porte subsiste encore, celle-là peut-être sur laquelle on inscrivit le fameux distique:

De par le Roi, défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.

La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard. Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale, peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs d'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le chou-fleur!

La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges; maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette «plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée, étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté, impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de faire disparaître ses sœurs et son mari.

En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert. Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée rétrospectif de chirurgie[6].

[Note 6: L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la «_Maison des Étudiants_».]

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Tout près, la rue Maître-Albert,--qui, jusqu'en 1844, s'appela «rue Perdue»,--doit son nom actuel au dominicain Maître Albert, lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd'hui repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV, Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine. De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le 7 février 1820.

Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Julien-le-Pauvre sont les deux églises les plus proches; l'une, Saint-Nicolas-du-Chardonnet, a pour annexe un triste et sombre petit séminaire où, sous la direction de l'abbé Dupanloup, l'éminent philosophe E. Renan fit une partie de ses études théologiques. Il faut lire dans les _Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse_ les pages admirables que ce merveilleux écrivain a consacrées à son séjour dans cette studieuse maison! «Cette paroisse qui tirait son nom du champ de chardons bien connu des étudiants de l'Université de Paris au Moyen Age, était alors le centre d'un quartier riche, habité surtout par la magistrature... L'internat me tuait... Je n'étais pas le seul à souffrir... Mon meilleur ami, un jeune homme de Coutances, je crois, transporté comme moi, excellent cœur, s'isola, ne voulut rien voir, mourut. Les Savoisiens se montraient bien moins acclimatables encore. Un d'eux, plus âgé que moi, m'avouait que chaque soir il mesurait la hauteur du dortoir du troisième étage au-dessus du pavé de la rue Saint-Victor. Je tombai malade, selon toutes les apparences, j'étais perdu. Le Breton qui est au fond de moi s'égarait en des mélancolies infinies. Le dernier angélus du soir que j'avais entendu rouler sur nos chères collines et le dernier soleil que j'avais vu se coucher sur ces tranquilles campagnes me revenaient en mémoire comme des flèches aiguës. Selon les règles ordinaires, j'aurais dû mourir; j'aurais peut-être mieux fait...»

La mère du peintre Le Brun fut enterrée dans la chapelle Saint-Charles, de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et aussi Pierre de Chamousset, l'inventeur de la petite Poste aux lettres... Parisiennes, bénissez sa mémoire!

L'église Saint-Julien-le-Pauvre est affectée au culte grec. Elle tombe en ruine, cette triste chapelle enclavée dans les anciens bâtiments de l'Hôtel-Dieu; une margelle bouchée de puits d'où sortent quelques pauvres herbes, semble en garder la porte, qui s'ouvre sur une cour sale, encombrée de détritus, où picorent quelques maigres poules. En ce coin de misère et de souffrances, les murs sont humides et noirâtres; dans ces cours sombres, poussent difficilement quelques arbres rachitiques. Il y a trois ans encore, de temps en temps, s'y arrêtaient des civières ou des voitures d'ambulances: on en descendait les malheureux qu'un accident, un crime ou la maladie avaient frappés brusquement dans la rue. Dans ce grand Paris indifférent, affairé, partagé entre ses plaisirs ou ses affaires, l'épave humaine était apportée à l'Assistance publique, dans cette triste rue Saint-Julien-le-Pauvre, au nom suggestif. Là, ces vaincus de la vie achevaient leur misérable existence, à l'ombre de la vieille église, contemporaine au moins de Notre-Dame, où Grégoire de Tours dit avoir logé, où Dante a longuement prié, et dont la sombre silhouette semble tout indiquée pour abriter de son ombre les pires misères du pauvre peuple parisien.

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Pour nous reposer de ce pénible spectacle, reprenons les admirables quais parisiens, suivons ce beau fleuve, si vivant sous les jeux de lumière du jour et les coups de lune de la nuit, longeons la Seine, le plus gai, le plus merveilleux spectacle que nous offre Paris; passons devant les beaux hôtels des Miramionnes, de Nesmond, du président Rolland, devant la Halle aux Vins, ces «catacombes de la soif», et arrêtons-nous au vieux Jardin des Plantes, cher à Buffon; un reste du charme des choses passées et non encore abolies y subsiste encore!