Part 4
C'est un des refuges de poésie et de recueillement, si fréquents et parfois si insoupçonnés dans ce grand et bruyant Paris, et quelle inoubliable impression que de quitter le quartier Latin résonnant de rires, de joies et de chansons, pour s'enfoncer dans le petit cloître désert, plein de rêve et de mélancolie, et si proche pourtant de la place du Panthéon, ensoleillée et bruyante où, le 27 juillet 1830, aux applaudissements du peuple et de l'armée, un comédien du théâtre de l'Odéon, Éric Besnard, replaçait l'inscription _Aux grands hommes la Patrie reconnaissante_ sur le beau temple édifié par Soufflot, que la Restauration avait voué au culte de Sainte-Geneviève.
Le Panthéon est certainement le monument parisien qui, le plus souvent, aura été baptisé, débaptisé et rebaptisé. Élevé, à la suite d'un vœu fait par Louis XV, malade à Metz, sur les jardins dépendant de l'antique abbaye de Sainte-Geneviève, il fut construit à l'aide d'une partie des fonds provenant des trois loteries qui, chaque mois, se tiraient à Paris.
Soufflot, dont les plans grandioses avaient été agréés, entreprit ses travaux en 1755; vers 1764, l'édifice commence à se dessiner, et les Parisiens enthousiasmés admirent ces somptueuses constructions qui modifient l'antique silhouette de leur cité. Mais des craquements, des fissures, des tassements se produisent; une folle terreur succède à l'émerveillement: «Le monument va s'écrouler et sa chute entraînera une partie du vieux quartier de la Sorbonne».--On étaye, on remblaie, on solidifie, Paris respire; mais le pauvre Soufflot, désespéré, ne peut survivre à tant de tragiques émotions, il meurt en 1781, sans avoir pu achever son œuvre.
En 1791, l'Assemblée constituante voue au «Culte des Grands Hommes» l'église primitivement dédiée à Sainte-Geneviève, et le corps de Mirabeau y est amené triomphalement «au son du trombone et du tam-tam, dont les notes, violemment détachées, arrachaient les entrailles et brisaient le cœur», dit une relation de l'époque.
Le Grand Tribun ne devait faire au Panthéon--c'était le nom nouveau de l'église désaffectée--qu'un court séjour, car le 27 novembre 1793, sur la proposition de Joseph Chénier, et après avoir étudié les pièces trouvées dans l'armoire de fer, pièces qui ne laissaient aucun doute sur la «grande trahison du comte de Mirabeau», la Convention, «considérant qu'il n'y a pas de grand homme sans vertu, décrète que le corps de Mirabeau sera retiré du Panthéon et que celui de Marat y sera inhumé.» La sentence fut exécutée nuitamment, et le «vertueux» Marat remplaça Mirabeau,--pas pour longtemps, toutefois,--car, quelques mois plus tard, le corps de Marat, «dépanthéonisé» à son tour, fut jeté à la fosse commune du petit cimetière Saint-Étienne-du-Mont. Voltaire et Rousseau connurent plus tard les honneurs du triomphe. Le corps de Voltaire, après avoir passé la nuit sur les ruines de la Bastille, avait été amené au Panthéon sur un char triomphal, escorté par cinquante jeunes filles, habillées à l'antique par les soins de David, et par les artistes du Théâtre-Français en costumes de scène. Les filles et la veuve de l'infortuné Calas marchaient derrière, près du drapeau déchiré de la Bastille. Pour faire de cet enterrement une fête inoubliable, on avait tout prévu, sauf le temps. Un affreux orage s'abattit sur le cortège: Mérope, Lusignan, les Vierges, Brutus et les délégations de la Politique, des Arts et de l'Agriculture, trempés jusqu'aux os, crottés et lamentables, durent s'empiler dans des fiacres ou s'abriter sous des parapluies.
C'est ainsi que, le 12 juillet 1791, Voltaire fit son entrée au Panthéon!
J.-J. Rousseau l'y suivit trois ans plus tard, le 11 octobre 1794; son corps ramené d'Ermenonville, sous un berceau d'arbustes en fleurs, aux sons aimables du «Devin du village», avait passé la nuit précédente sur le bassin des Tuileries, transformé pour la circonstance en «Ile des Peupliers». Sans être aussi pompeux que celui de Voltaire, son triomphe fut «celui des âmes sensibles», et «l'homme de la nature» fut inhumé suivant les rites qu'il avait lui-même prescrits. Plus tard, Napoléon peupla le Panthéon avec les mânes d'obscurs sénateurs et de quelques artistes, amiraux et généraux. La seconde République, enfin, a définitivement voué l'édifice au culte des grands hommes, c'est là que par une journée radieuse, le 3 mai 1885, le corps de Victor Hugo fut amené, dans l'humble corbillard des pauvres, aux acclamations d'un peuple immense, après avoir passé une nuit d'apothéose sous l'Arc de Triomphe qu'il avait si noblement chanté. Depuis, Baudin, le Président Carnot, La Tour-d'Auvergne, Émile Zola, y furent inhumés, une admirable décoration, œuvre de nos meilleurs artistes contemporains, garnit les vastes murailles de cette nécropole. Puvis de Chavannes, Humbert, Henri-Lévy, Cabanel, Jean-Paul Laurens y sont noblement représentés, enfin, Edouard Detaille, se surpassant lui-même, a, dans une admirable envolée d'art, évoqué, sur une toile immense, une foudroyante chevauchée des vieux cavaliers de la République et de l'Empire tendant vers l'image rayonnante de la Patrie les étendards ennemis, conquis par leur indomptable héroïsme.
Autour du Panthéon c'était, et c'est encore, un dédale de petites rues tassées et pauvres, peuplées jadis par la clientèle des collèges, si nombreux en ce quartier de la Sorbonne.
La rue des Carmes nous reste comme un parfait spécimen du passé, avec ses maisons dont les murs branlants s'étayent les uns contre les autres, ses façades qui tombent, ses escaliers délabrés; et puis, par-ci par-là, les restes d'une splendeur disparue, l'entrée de deux importants collèges, mués aujourd'hui en repaires de misère, en logis de pauvreté. Étroite et bossuée, la rue des Carmes monte péniblement entre des boutiques aux couleurs délavées par les orages, flétries par la poussière et le vent; et cependant elle reste pleine de charme et de poésie, cette rue minable, couronnée, dans le haut, par la masse auguste du Panthéon, et, dans le bas, encadrant de ses deux lignes de maisons noires, d'hôtels borgnes et de bals-musette, la flèche élégante et fine de Notre-Dame qui se profile à l'horizon sur le ciel clair.
Ce fut à l'angle de cette rue des Carmes et de la rue des Sept-Voies, non loin de l'église Sainte-Geneviève, que Georges Cadoudal sauta--à sept heures du soir, le 9 mars 1804--dans le cabriolet qui devait le conduire à la nouvelle «cache» que lui avaient préparée ses amis chez Caron, le parfumeur royaliste de la rue du Four-Saint-Germain. Georges était étroitement surveillé, toute la police de Paris était sur pied: il est reconnu, poursuivi par des inspecteurs de la Préfecture dont deux bondissent sur lui, à l'angle de la rue Monsieur-le-Prince et de la rue de l'Observance. Il en tue un d'un coup de pistolet au front et blesse le second. Mais la foule ameutée empêche toute fuite, un chapelier du quartier se saisit du proscrit qui est traîné chez le commissaire de police. Son calme, la dignité, l'esprit de ses réponses déconcertaient; comme on lui reprochait d'avoir tué un agent «homme marié, père de famille». «Faites-moi dorénavant arrêter par des célibataires», répliqua-t-il. Après qu'il eut reconnu le poignard saisi sur lui, on lui demanda si la marque gravée sur la lame n'était pas le contrôle anglais. «Je l'ignore, répondit-il, mais je puis assurer que je ne l'ai pas fait contrôler en France!»
Tout près, voici le Luxembourg, palais et prison, le Luxembourg, où Marie de Médicis donna de si belles fêtes, où Gaston d'Orléans bâilla si fort, où la Grande Mademoiselle fronda en soupirant pour le beau Lauzun; où le comte de Provence prépara si habilement, avec M. d'Avaray, sa sortie de France, le même soir que Louis XVI et Marie-Antoinette prenaient si mal leurs dispositions pour ce lugubre voyage qui devait les amener à Varennes, le Luxembourg dont la cour servit de préau aux prisonniers qu'y entassa la Terreur, le Luxembourg d'où Camille Desmoulins écrivit à sa Lucile ces lettres déchirantes où la trace des larmes est encore visible, le Luxembourg où, quelques semaines plus tard, Robespierre était amené comme prisonnier et où, «faute de place», le concierge Hally se refusait à le recevoir, le Luxembourg où le peintre David, après Thermidor, peignait, de son cachot, l'allée ombreuse où il pouvait apercevoir ses enfants jouant au ballon, le Luxembourg de Barras, de Bonaparte, des fêtes du Directoire, le Luxembourg aussi de Nodier, de Sainte-Beuve, de Murger, de Michelet, des étudiants, des travailleurs et de la bohème, des chansons du bon Nadaud et de Mimi Pinson, près de Bullier et de la Closerie des Lilas, et aussi de l'Observatoire et du sinistre mur «tigré de balles», où tomba le maréchal Ney. Partout, toujours ce mélange de gaieté et de douleur, de rires et de sang. C'est que chaque rue, chaque carrefour, chaque maison presque, a vu défiler quelque sombre cortège ou célébrer quelque fête de victoire.
Sur tous ces vieux murs noirs de Paris, des mains de femmes ou d'artistes ont su placer des fleurs ou des cages d'oiseaux, et il n'est si triste ruelle qui ne recèle un peu de poésie et de rêve, des giroflées et des chansons.
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La prison des Carmes est proche, rue de Vaugirard, à l'angle de la rue d'Assas, et le décor est resté intact qui servit à l'horrible drame des égorgements de 1792. On retrouve encore, au pied de l'escalier, le carrelage de la petite pièce où entre deux couloirs, Maillard plaça la chaise et la table qui constituèrent le tribunal sanglant des massacres de Septembre; le balcon, tapissé de plantes grimpantes, par où débouchèrent les malheureux qui tombaient assommés, lardés de coups de pique, ou que l'on «tirait» dans le grand jardin; et l'on peut lire, au premier étage, sur le mur qui porte l'empreinte rouge des sabres dégouttant de sang dont se servirent les tueurs, les signatures des belles prisonnières qui, pendant de longs jours, anxieuses, terrifiées, attendaient chaque soir le fatal bulletin de comparution au Tribunal: Mesdames d'Aiguillon, Terezia Cabarrus-Tallien, Joséphine de Beauharnais. A cette époque, Tallien, suspect lui-même, traînant après lui une meute d'espions, rôdait du soir au matin autour de cette sinistre prison où était enfermée la femme qu'il aimait. Un jour il trouva sur sa table, 17, rue de la Perle, un poignard qu'il reconnut, un bijou d'Espagne familier aux mains de Terezia. C'était un ordre impératif, et le 7 thermidor ce billet lui fut remis «de la Force»: «L'administrateur de police sort d'ici. Il est venu m'annoncer que demain je monterai au Tribunal, c'est-à-dire sur l'échafaud. Cela ressemble bien peu au rêve que j'ai fait cette nuit: Robespierre n'existait plus et les prisons étaient ouvertes... Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en France capable de le réaliser!»
En effet, la belle Terezia, visée particulièrement par le Comité, avait été mystérieusement transférée des Carmes à la Force, c'est de là qu'elle faisait parvenir ce testament de vengeance et de mort. Alors Tallien jura de sauver la Patrie; la Patrie, pour lui, c'était la femme qu'il adorait: fou d'amour et de rage, exploitant contre Robespierre toutes les rancunes, toutes les terreurs, toutes les haines, il passait la nuit et la journée du 8 à préparer cette terrible et tragique séance du 9 thermidor, ce duel à mort entre deux partis. Il en appelait à Fouché, à Collot d'Herbois, comme à Durand-Maillane et à Louchet, à Cambon comme à Vadier, à Thuriot comme à Legendre, à ce qui restait des Dantonistes comme aux éternels trembleurs du Marais, puis bondissait à la tribune un poignard à la main, menaçant Robespierre, nerveux, inquiet, affolé, sentant sa toute-puissance s'effondrer, et obtenait enfin, après une effroyable lutte de cinq heures, ce terrible décret de mise hors la loi qui jetait sous le couteau de Sanson ceux-là mêmes qui, depuis deux ans, avaient fauché la Convention.
En face du Luxembourg, la rue de Tournon où habitèrent Théroigne de Méricourt et Mlle Lenormand; la comtesse d'Houdetot logeait au nº 12, dont l'aspect s'est à peine modifié; s'il revenait errer dans ces parages, Jean-Jacques Rousseau retrouverait, presque intact, le logis de sa grande passion. Voici la rue Servandoni, une sombre et humide ruelle, cachée sous les murs de Saint-Sulpice, où Condorcet trouva pendant la Terreur, chez Mme Vernet, au nº 15, un refuge inaccessible. C'est là qu'il termina,--dans quelles horribles conditions,--son _Tableau des progrès de l'esprit humain_: Sa femme vivait à Auteuil, elle y faisait des portraits au pastel. Nulle industrie ne prospéra davantage sous la Terreur: «Chacun se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre», a dit Michelet. Le 6 avril 1794, son travail achevé, Condorcet, vêtu comme un ouvrier, la barbe longue, le bonnet enfoncé sur la tête, un «Horace» sous le bras et, dans sa poche, le poison libérateur que lui avait préparé Cabanis, s'échappa de chez Mme Vernet. Tout le jour il erra dans la campagne, du côté de Fontenay-aux-Roses; il espérait trouver chez des amis, M. et Mme Suard, un asile qui lui fut refusé. Il passa la nuit dans les bois, puis le lendemain, mourant de faim, l'air égaré, il entra dans un cabaret de Clamart. Il mangeait avidement en lisant son cher Horace. Interrogé, suspecté, il est traîné au district, on le hisse sur une haridelle, et c'est dans cet équipage que ce grand homme fut conduit à la maison d'arrêt de Bourg-la-Reine. Le lendemain, au petit jour, en pénétrant dans le cachot, les geôliers se heurtèrent à un cadavre. Le poison avait terminé cette noble existence de travail, de gloire et de misère.
Saint-Sulpice dresse au-dessus de ce quartier tranquille ses deux tours inégales sur lesquelles Chappe planta les grands bras de son télégraphe aérien. C'est dans la belle sacristie de cette imposante église, sacristie demeurée intacte avec ses admirables boiseries, que Camille Desmoulins signa au registre des mariages, lorsque, le 29 décembre 1790, il épousa son adorée Lucile Duplessis. Quel roman que ce mariage, aussi Paris s'écrasait-il aux grilles de Saint-Sulpice pour voir défiler le cortège; l'on félicitait les mariés, et l'on acclamait les témoins aux noms déjà populaires: Sillery, Pétion, Mercier et Robespierre. Puis, par la rue de Condé, on remonta déjeuner chez Camille, nº 1, rue du Théâtre-Français (aujourd'hui nº 38, rue de l'Odéon), au troisième étage. C'est là que, le 20 mars 1794, le jour de la mort de sa mère, il fut arrêté, lié comme un malfaiteur, et conduit tout près, au Luxembourg. Le 5 avril Camille était exécuté aux acclamations de ce peuple qui l'avait tant adulé. Lucile le suivit sur l'échafaud à huit jours de distance! Ils avaient juré de s'aimer à la vie, à la mort... L'idylle finit dans le sang.
Autour de Saint-Sulpice, se trouvent la rue Férou, la rue Cassette, la rue Garancière, la rue Monsieur-le-Prince, la rue Madame, aux noms antiques, à l'aspect provincial, muets et dévots quartiers aux allures monastiques et quasi mystérieuses et par cela même pleins d'un charme infini.
On y entend de tous côtés des cloches conventuelles, des sonneries liturgiques; les rares boutiques d'aspect sévère y sont vouées aux commerces religieux: on y trouve des chasubliers, des marchands d'images saintes, de livres et d'orfèvreries d'église. Derrière de longs murs sombres, la fusée de verdure, le panache d'un arbre débordant joyeusement fait songer à de grands jardins abandonnés, très sauvages, pleins de fleurs et d'oiseaux où de pieuses personnes et de vieilles gens se promènent en priant, en rêvant ou en regrettant les temps qui ne sont plus!
Dans cet immense Paris, bruyant, persifleur, affolé de bruit et de mouvement, de tramways et de «Métro», c'est le refuge du passé, le quartier de la prière, du silence et de l'oubli; là semblent vivre encore «quelques voix dolentes des regrets du passé, qui sonnent le couvre-feu», disait Chateaubriand dans ses _Mémoires d'Outre-Tombe_.
Les vieux hôtels y abandonnent.
Dans la seule rue de Varenne, chaque portail évoque les plus illustres noms de la noblesse de France: Broglie, Bourbon, Condé, Villeroy, Castries, Rohan-Chabot, Tessé, Béthune-Sully, Montmorency, Rougé, Ségur, Aubeterre, Narbonne-Pelet, etc... Quelques-uns des hôtes de ces aristocratiques demeures se retrouvèrent certainement déguisés, travestis en maquignons, en toucheurs de bœufs, en paysans, en manouvriers, dans cette auberge de la _Coupe d'Or_, à l'angle de la rue de Varenne, célèbre dans l'histoire de la Chouannerie. Les héros de _Tournebut_, l'œuvre charmante de mon cher ami Lenôtre, le plus passionné comme le plus passionnant des historiens y sont descendus. Ce fut l'un des rendez-vous des affidés de Georges Cadoudal, qui lui-même s'y cacha maintes fois; là également se réunirent les conspirateurs royalistes pour y préparer, en vendémiaire an IV, les dispositions relatives à l'enlèvement de la Convention.
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Tout près, rue des Cannettes, autre rendez-vous d'émigrés et de chouans, chez le parfumeur Caron, où se trouvait une «cache» fameuse. Hyde de Neuville, dans ses pittoresques mémoires, nous rapporte qu'il suffisait de se glisser derrière le tableau qui servait d'enseigne à la parfumerie, tableau qui surplombait la rue, puis de rabattre sur soi l'un des volets de la chambre contiguë, et toute la police de Fouché pouvait impunément fouiller la maison, ce dont d'ailleurs elle ne se fit pas faute.
Puis nous rencontrons l'Odéon, le vieil Odéon, toujours solide malgré les plaisanteries sans nombre dont il fut l'objet, avec ses galeries fameuses où, depuis bien des années, les flâneurs vont «consulter» les dernières productions de la littérature contemporaine. Que de longues stations devant tous ces bouquins feuilletés d'un doigt, parcourus de profil en entre-bâillant deux pages non encore coupées!
C'est sous _trois_ arcades de cette galerie Odéonesque qu'en 1873 s'installa bien modestement le très aimable éditeur Ernest Flammarion, associé avec Ch. Marpon. Travailleurs infatigables, bienveillants et spirituels, ils épuisaient des trésors d'ingéniosité pour faire tenir dans un trop petit espace tous les beaux et bons livres qu'ils aimaient si fort et qu'ils savaient si bien faire aimer.
Mais bientôt les trois arcades furent vraiment insuffisantes, et progressivement, l'infatigable Flammarion envahit deux des côtés du vaste monument, avant de conquérir Paris et d'y installer tant de librairies. Il avait ses fidèles: un vieil amateur peu fortuné lui a avoué avoir lu entièrement à l'étalage _L'Origine des Espèces_, de Darwin (450 pages)!
D'autres clients moins scrupuleux ont parfois emporté le volume commencé, mais le bon Flammarion a pour ces «distraits» des trésors d'indulgence: «Le désir de s'instruire l'emporte sur leur délicatesse!» murmure-t-il en manière d'excuse, et il passe philosophiquement, avec un sourire indulgent, ces modestes larcins aux profits et pertes!
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Par la rue de l'École-de-Médecine, en passant devant le Musée Dupuytren qui fut autrefois le réfectoire du couvent des Cordeliers, nous gagnons le boulevard Saint-Germain, dont la percée supprima tant de précieux souvenirs: le logis où fut assassiné Marat, le collège Mignon et l'abbaye de Saint-Germain, dont la façade s'ouvrait devant cette suite de vieilles maisons aux étranges pignons qui ont, jusqu'à présent, échappé aux ingénieurs. Ces maisons sinistres ont entendu les cris des victimes des massacres de Septembre; elles furent éclairées par le reflet des quatre-vingt-quatre pots à feu que fournit le sieur Bourgain, chandelier du quartier, afin que les familles des massacreurs et les amateurs de beaux spectacles pussent venir contempler l'ouvrage;--les boutiquiers du quartier, témoins bienveillants, donnaient des détails.--Elles ont vu Billaud-Varennes, féliciter les «travailleurs» et leur distribuer des bons de vin. Elles ont vu sortir Maillard, dit _Tape-Dur_, qui, sa besogne faite, les mains croisées derrière les pans de sa longue redingote grise, regagnait paisiblement sa demeure comme un bon employé sortant de son bureau, en toussant, car il avait la poitrine délicate.
Ce sont, avec le presbytère actuel, les seuls témoins qui restent de cette épouvantable tuerie.
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Tout près de là s'ouvrait autrefois le passage du Commerce, où retentirent les crosses de fusils des sectionnaires qui, au petit jour, vinrent arrêter Danton pour le conduire au Luxembourg; il est facile de s'imaginer ce que dut être cette heure de terreur, d'affolement, de stupéfaction. Arrêter Danton! le Titan de la Révolution, celui dont la formidable éloquence avait fait sortir de terre quatorze armées! le Danton du 10 août, Danton jusqu'alors intangible. Ce même matin, les porteurs d'ordre du tribunal avaient incarcéré Camille Desmoulins, si cruellement spirituel; le Camille du Palais-Royal, de la _Lanterne_, des _Révolutions de France et du Brabant_, du _Brissot dévoilé_; le Camille enfin du _Vieux Cordelier_, ce chef-d'œuvre d'esprit et de courage où il osa parler de clémence à Robespierre et de respect humain à l'ignoble Hébert! Sur l'emplacement de la maison de Danton s'élève aujourd'hui la statue du tribun; nous regrettons la maison[3].
[Note 3: Notre maître regretté, Victorien Sardou, avait acquis le fronton de bois sculpté qui surmontait la porte du logis de Danton. Madame Sardou et ses enfants ont bien voulu disposer de cette précieuse relique parisienne en faveur du Musée Carnavalet: grâces leur soient rendues.]
La cour de Rohan (qui devrait s'écrire _de Rouen_, car elle dépendait, au XVe siècle, de l'ancien hôtel possédé par le cardinal de Rouen) rejoint le passage du Commerce, à deux pas de la librairie où le philanthropique docteur Guillotin essaya sur un mouton le couperet de sa «machine à décapiter»; la cour de Rohan si pittoresque, si curieuse, où reste encore le puits de la maison qu'habita Coictier, le médecin de Louis XI; où l'on retrouve le «pas de mule» dont se servaient, pour descendre de leurs montures, les docteurs en Sorbonne qui fréquentaient en ce quartier, et qui gardait une très ancienne muraille supportant un jardin planté de lilas et de gazon--hélas disparu depuis l'an dernier.--Cette muraille était, comme celle de la rue Clovis, un fragment du mur d'enceinte de Philippe-Auguste dont la base d'une des tours se retrouve encore passage du Commerce, au nº 4, chez un serrurier qui y a installé sa forge!
Les maisons y sont vieilles, délabrées, sordides, mais d'un pittoresque achevé; les plus étranges industries y fleurissent, et l'on y pouvait dernièrement lire cette annonce bien parisienne: «On demande des petites mains pour fleurs et plumes», à côté de la plaque indicatrice du journal _le Ciel_, au quatrième, la porte à gauche!