Part 3
Avant de décrire la Conciergerie, traversons la Cour du Mai; là, devant le perron du Palais de Justice, à droite, chaque jour les sinistres charrettes venaient pendant la Terreur charger «à 4 heures de relevée» leur lugubre fournée de condamnés à mort, sous l'œil vigilant de Fouquier-Tinville qui, de la fenêtre de son bureau, comptait froidement, en se curant les dents, le nombre des victimes qui «allaient là-bas».
C'est de cette cour sinistre que, par un jour brumeux de novembre 1793, partit pour l'échafaud, les cheveux coupés et les mains liées, la pauvre Manon Roland, dont la joyeuse enfance s'était écoulée dans la maison de briques roses et blanches qui faisait l'angle du quai de l'Horloge et du terre-plein du Pont-Neuf, à quelques mètres de la Conciergerie!
Ce paysage charmant où elle avait fait de si beaux rêves de gloire et de liberté, elle le revit une dernière fois, alors que, sous les huées des aboyeurs et des furies de guillotine, on la menait à l'échafaud. Sanson avait fait suivre à son horrible cortège le chemin accoutumé: le Pont-au-Change, le quai de la Mégisserie, la place des Trois-Marie; de là, tournant ses yeux vers l'autre rive de la Seine, la pauvre femme qui allait mourir put contempler une dernière fois le décor de ses années heureuses, que dominait la masse imposante du Panthéon français, c'était le nom nouveau de l'église Sainte-Geneviève, que la Convention venait de débaptiser et de vouer au culte de nos gloires nationales.....
La Conciergerie ouvrait sa porte cintrée, défendue par un triple guichet, au fond de l'étroite et sinistre petite cour aux pavés verdis par l'humidité, qui s'étend à droite du grand escalier du Palais de Justice.
Les neuf marches qui la mettent au niveau de la Cour du Mai furent gravies par tous les condamnés de la Révolution. La Reine et Charlotte Corday, Madame Élisabeth et la veuve d'Hébert, le vertueux Bailly et Madame du Barry, Fouquier-Tinville et M. de Malesherbes, Danton, Robespierre, Camille Desmoulins, l'abbesse de Montmartre, Madame de Monaco et Anacharsis Clootz: les princesses et les conventionnels, les ducs et les hébertistes, les généraux de la République et les «moutons de Fouquier», les plus nobles, les plus purs, les plus braves, les plus fous et les plus misérables franchirent ce seuil sinistre.
Sanson, ses listes de mort en main, attendait en haut de cet escalier, devant les charrettes.
Les tricoteuses et les aboyeurs de guillotine garnissaient les hauts degrés du Palais et se penchaient, hurlant, vomissant l'injure, et souvent jetant des ordures sur ces pauvres gens qui allaient mourir. La lugubre toilette des condamnés avait été faite dans la rotonde où était installé le concierge, près de la petite salle aux murs blanchis à la chaux où le greffier enregistrait l'arrivée des nouveaux venus; là Sanson venait donner décharge des malheureux qu'on lui livrait.
Le fauteuil du greffier et sa table chargée de registres occupaient environ la moitié de cette pièce étroite. Des tablettes placées le long du mur supportaient les hardes laissées par les condamnés, leurs pauvres souvenirs, les cheveux qui leur avaient été coupés; une grille en bois séparait cette chambre de l'arrière-greffe, où les moribonds attendaient pendant les longues heures qui séparaient la condamnation de l'exécution; si bien que les entrants pouvaient causer avec ceux dont le bourreau allait prendre possession. Des chiens féroces venaient flairer et reconnaître les détenus, pendant que des amis, des parents, tâchaient d'obtenir de la pitié des geôliers quelques nouvelles des êtres chers que renfermait la sinistre prison.
«Le jour de mon entrée, écrivait Beugnot dans ses Mémoires, deux hommes attendaient l'arrivée du bourreau. Ils étaient dépouillés de leurs habits et avaient déjà les cheveux épars et le col préparé. Leurs traits n'étaient pas altérés. Soit avec ou sans dessein, ils tenaient leurs mains dans la posture où ils allaient être attachés et s'essayaient en des attitudes fermes et dédaigneuses. Des matelas étendus sur le plancher indiquaient qu'ils y avaient passé la nuit, qu'ils avaient déjà subi ce long supplice.
«On voyait, à côté, les restes du dernier repas qu'ils avaient pris. Leurs habits étaient jetés çà et là, et deux chandelles qu'ils avaient négligé d'éteindre repoussaient le jour pour n'éclairer cette scène que d'une lueur funèbre.»
Il faut lire, dans les centaines de «Souvenirs de prison» qui parurent dès la chute de Robespierre, ce qu'était l'existence des prisonniers, manquant de tout, dévorés de vermine, brutalisés par les gardiens ivres ou féroces, et il faut voir la sinistre cour où ils venaient respirer, étroit triangle de terrain compris entre les murs de la prison et la Cour des femmes; mais, avantage inappréciable, une simple grille de fer séparait ces deux cours. On pouvait se «regarder», se parler, échanger le suprême baiser d'adieu, les dernières tendresses.
Elle existe encore cette grille noire, sinistre, rouillée, grinçante comme autrefois, et il est facile d'évoquer les fantômes qui la franchirent. Madame Élisabeth, Madame Roland, Cécile Renaud, Lucile Desmoulins, Madame de Montmorency et Charlotte Corday l'ont frôlée de leurs robes, la Du Barry, une des rares femmes qui aient tremblé devant la mort--«Encore une minute, monsieur le Bourreau»--s'y est cramponnée!
Cette grille, la chapelle dite des Girondins, le couloir appelé «la rue de Paris», la petite infirmerie et le cachot de la Reine sont, avec la cellule grillagée où les femmes attendaient leur exécution, les seuls vestiges de l'ancienne prison; plus loin, un gros mur nouvellement élevé ne permet plus de suivre le lugubre parcours des condamnés, et ferme l'ancienne entrée du greffe de la Conciergerie.
Parcourons rapidement la Prison, hélas! modifiée et remaniée; arrêtons-nous toutefois devant la porte du cachot où, pendant les trente-cinq derniers jours qu'elle avait à vivre, fut enfermée Marie-Antoinette.
La Restauration, qui avait pris à tâche de faire disparaître bien des choses, a commencé par ce triste lieu. D'abominables verrières colorées (et de quel coloris!) ont remplacé la fenêtre aux trois quarts obstruée et soigneusement grillagée derrière laquelle la Reine, à qui l'humidité de la prison et le manque de soins avaient abîmé la vue, allait quêter un peu d'air et de jour.
Le carrelage seul subsiste de cette pièce de trois mètres sur cinq, qu'un bas paravent séparait de la chambre où se tenaient en permanence deux gendarmes geôliers; c'est là qu'agonisa lentement cette malheureuse femme, manquant du nécessaire, dévorée d'inquiétude, sans nouvelles des siens, réduite à emprunter à la charité de la concierge Richard le linge indispensable, et dont la dernière dame d'atours fut l'humble servante Rosalie Lamorlière, qui «sans oser lui faire une seule révérence, de peur de la compromettre ou de l'affliger», lui jeta sur les épaules un mouchoir de toile blanche, une heure avant le départ pour l'échafaud.
Contraste saisissant: ce cachot lugubre n'est séparé que par une mince cloison de la salle de pharmacie où Robespierre, la mâchoire fracassée, pendante, les bas rabattus sur les chevilles à cause de ses plaies variqueuses, encore vêtu de ce bel habit bleu qui faisait tant de jaloux, quelques semaines plus tôt, lors de la fête de l'Être suprême, souillé de sang et de boue, fut jeté comme un hideux paquet.
Sinistre, muet, ne donnant d'autre signe de vie que les soubresauts de douleur que lui arrachaient ses souffrances, impassible devant les insultes des lâches qui l'acclamaient la veille, l'Incorruptible y attendit qu'on vînt le prendre pour l'attacher, pantelant, aux ridelles de la charrette qui, sous les huées de tout un peuple, le traîna jusqu'à l'échafaud.
Au-dessus de ces cachots et reliée à eux par un étroit escalier en pas de vis, se tenait l'audience publique du terrible Tribunal révolutionnaire. Chose bizarre, les documents manquent presque totalement sur ce coin passionnant du Palais, où de si grands drames se jouèrent.
Seul tableau de Boilly--_Le Triomphe de Marat_--figurant au musée de Lille, nous montre l'entrée du Tribunal Révolutionnaire.
«L'Ami du peuple», après son acquittement, sort triomphalement de la salle, frénétiquement acclamé par son escorte habituelle d'aboyeurs et de fidèles!
Dans le fond, entre deux piliers, au-dessous d'un bas-relief représentant la Loi, s'ouvre une sorte d'avant-corps en planches, avec cette inscription: «Tribunal Révolutionnaire!»--C'est là!
La salle où furent jugés la Reine, les Girondins et Madame Roland s'appelait _salle de la Liberté_. Dans l'autre salle, dite _salle de l'Égalité_, comparurent Danton, Camille Desmoulins, Westermann, Hébert et Charlotte Corday. Les fenêtres donnaient sur le quai de l'Horloge, et la tradition rapporte que les éclats de la puissante voix de Danton parvenaient durant son procès par les croisées ouvertes jusqu'à la foule anxieuse massée de l'autre côté de la Seine.
Les derniers travaux exécutés dans cette partie du Palais de Justice ont, hélas! tout bouleversé, tout modifié, et du greffe de Richard et de Bault, qui aurait dû rester à jamais sacré, de cette unique issue de la Prison où il se fit de si terribles et déchirants adieux, de cette antichambre de la Mort dont tous les condamnés de tous les partis foulèrent les dalles, rien ne subsiste aujourd'hui!
Les vandales administratifs en ont fait la «Buvette du Palais». On y débite de la viande froide, de la bière et de la limonade. On y a installé un téléphone et un «percolateur à café»! De maigres fusains s'étiolent dans la petite cour étroite et sombre qui a vu tant d'illustres agonies! _Immane nefas_, répétait Paul-Louis Courier.
Derrière le Palais de Justice s'élevait autrefois la délicieuse place Dauphine, où se firent les premières «Expositions publiques de la Jeunesse», composées d'œuvres d'artistes n'appartenant pas aux Académies officielles.--Le Musée Carnavalet possède un bien amusant dessin au crayon signé «Duché de Vancy» et daté de mai 1783, qui porte cette inscription manuscrite: «Vue pittoresque de l'Exposition des tableaux et dessins, place Dauphine, le jour de la petite Fête-Dieu». Le dimanche de la Fête-Dieu, en effet, «lorsqu'il ne pleuvait pas», les artistes avaient licence--dans la matinée--de soumettre leurs ouvrages au public; s'il pleuvait--et c'était le cas en 1783--la fête était remise au jeudi suivant: les tableaux étaient exposés dans l'angle nord de la place, sur des tentures blanches apposées par les soins des commerçants sur la façade de leurs boutiques, et l'exposition se prolongeait jusque sur le pont, face à la statue du bon Henri IV. Oudry, Restout, de Troy, Grimoud, Boucher, Nattier, Louis Tocqué et enfin Chardin y ont accroché leurs œuvres. Dans une excellente étude consacrée aux Expositions de la Jeunesse, M. Prosper Dorbec précise l'apport de Chardin à cet éphémère «Salon» de la place Dauphine; en 1728, Chardin, âgé de vingt-neuf ans, y figure avec deux chefs-d'œuvre, _la Raie_ et _le Buffet_, qui sont aujourd'hui deux des gloires de l'École française au Musée du Louvre.
Jusqu'à la Révolution, cette petite manifestation artistique passionna Paris. Quel joli spectacle devaient offrir la place Dauphine, les façades roses des deux maisons d'angle et le vieux Pont-Neuf--décor exquis, pittoresque et charmeur--encombrés d'amateurs, de badauds, de critiques, de belles dames, d'artistes, d'aimables modèles en claire toilette, se pressant affairés, babillards, enthousiastes, joyeux, par une douce matinée de mai, devant les toiles fraîches écloses des «Petits Exposants de la place Dauphine!»
L'ILE SAINT-LOUIS
L'Ile Saint-Louis est en quelque sorte le prolongement de la Cité. C'est une manière de province dans Paris. Les rues y sont silencieuses et désertes; pas de boutiques, pas de promeneurs, pas de commerce; quelques vieux hôtels aristocratiques avec leurs hautes façades, leurs frontons blasonnés et leur architecture sévère disent seuls le glorieux passé de ce noble quartier.
La flèche ajourée de l'église Saint-Louis-en-l'Ile met sa note élégante dans cet ensemble un peu triste. Les quais d'Orléans et de Béthune contiennent de vastes logis de fière allure. Rue Saint-Louis, se dresse l'admirable hôtel Lambert, ce chef-d'œuvre de l'architecte Le Vau, que perdit au jeu, en une nuit, M. Dupin de Chenonceaux, cet élève ingrat de J.-J. Rousseau. Le Brun y peignit la galerie des Fêtes et Le Sueur le salon des Muses.
C'était alors le rendez-vous de tous les beaux esprits: Madame du Châtelet y trônait. Voltaire y habitait, et l'hôtel Lambert rayonnait sur Paris ébloui.
Puis vinrent les mauvais jours, les chefs-d'œuvre de Le Sueur furent vendus, la plupart émigrèrent au Louvre, et de l'œuvre de ce grand peintre il ne reste guère à l'hôtel Lambert qu'une grisaille placée sous un escalier et quelques rares panneaux répartis çà et là.
Enfin--déchéance suprême--l'hôtel fut occupé par des fournisseurs de lits militaires: les fines sculptures, les peintures somptueuses, les arabesques dorées, disparurent sous une épaisse poussière blanchâtre provenant des cardes de laine. Dans la grande galerie que décorèrent si somptueusement Le Brun et van Opstaël, des matelassières installèrent leurs tréteaux et des équipes de femmes se mirent à coudre des toiles grossières.
Plus tard le prince Czartorisky acquit cette noble demeure et la sauva de la ruine.
En aval de l'hôtel Lambert, s'élève le pont Marie, au pied duquel atterrissait le fameux coche d'eau d'où descendit pour la première fois à Paris, le 19 octobre 1784, un tout jeune homme pâle, au front volontaire et qui ouvrait de grands yeux profonds sur l'horizon de l'immense Ville: c'était Bonaparte, élève de l'école de Brienne, qui venait continuer ses études à l'École militaire, et la première vision que le futur César eut de ce grand Paris qui devait l'acclamer, fut le chevet de Notre-Dame, la vieille et admirable Notre-Dame, la Notre-Dame du sacre de Napoléon, qui dut, ce jour-là, 2 décembre 1804, faire abattre dix-huit maisons, afin que la pompe de son Couronnement pût s'y déployer sans obstacle et dans toute sa magnificence!
On rencontre enfin, quai d'Anjou, un des plus beaux hôtels de l'ancien Paris, l'hôtel Lauzun, que la généreuse initiative du Conseil municipal sauva de la destruction, l'hôtel Lauzun avec ses incomparables boiseries, ses vieilles dorures, son glorieux passé, et qui est destiné à devenir le musée du XVIIe siècle[2].
[Note 2: Ce beau projet n'a pu être réalisé. La ville de Paris a renoncé à son acquisition et a rétrocédé l'hôtel au baron Pichon, fils du collectionneur célèbre.]
Dans ce vieux quartier de l'île Saint-Louis, au confluent des deux bras de la Seine, les peintres, les écrivains, les poètes ont de tout temps élu domicile: George Sand, Baudelaire, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Méry, Daubigny, Corot, Barye, Daumier, y firent de longs séjours. Le club des fumeurs de haschich tint ses séances à l'hôtel Lauzun, et la Vierge mutilée qui, du fond de sa niche, à l'angle de la rue Le-Regrattier,--jadis rue de la Femme-sans-Tête,--a vu défiler toute la Pléiade romantique, continuera longtemps encore à recevoir la visite de tous les amoureux du Paris d'autrefois.
C'est enfin du quai Bourbon qu'il faut se donner la joie de contempler l'un des plus beaux spectacles du monde: un coucher de soleil sur Paris.
La grande masse violacée de Notre-Dame profile son imposante et superbe silhouette sur l'or empourpré du ciel en feu. Toute la ville disparaît sous un poudroiement de lumière rose, pendant que les grands toits du Louvre, la flèche de la Sainte-Chapelle, les poivrières de la Conciergerie, la tour Saint-Jacques et les campaniles de l'Hôtel de Ville, tout ce paysage chargé d'histoire, s'illumine des derniers éclats du soleil à son déclin: La Seine charrie de l'or en fusion.
C'est une sublime apparition.
LA RIVE GAUCHE
Non moins que la Cité, la rive gauche est riche de souvenirs. C'est là que l'occupation romaine a laissé les traces les plus profondes. On y trouve les arènes de Lutèce, et surtout les Thermes de Julien, sauvés de la destruction par le goût et l'initiative de Du Sommerard, alors que ces ruines grandioses, servant de magasins à des tonneliers, allaient être abattues, entraînant dans leur chute le merveilleux hôtel de Cluny, ce bijou du XVe siècle. Des restes de substructions romaines ont été, tout récemment, signalés par la Commission du Vieux Paris, près du Collège de France, rue Saint-Jacques et boulevard Saint-Michel, mais la gloire de la rive gauche, c'était surtout l'Université et la Sorbonne.
Il en reste peu de choses aujourd'hui, de ces vieux murs, mais, il y a quelque dix ans, la montagne Sainte-Geneviève gardait encore beaucoup du pittoresque de jadis.
Ici la rue Saint-Jacques, avec ses bouquinistes et ses maisons du XVIIe siècle, et surtout--terrible souvenir--la porte aux lourds battants du lycée Louis-le-Grand, où Robespierre, Camille Desmoulins et le futur maréchal Brune avaient fait leurs études sous la direction du bon abbé Berardier. Il était bien noir, bien triste aussi, j'en conviens, le Louis-le-Grand de notre jeunesse avec ses cours verdâtres, ses salles enfumées, ses chambres d'arrêts, perchées sous les toits, où l'on gelait si fort en hiver, et où l'on étouffait si bien en été, ces arrêts où la tradition rapporte que fut enfermé Saint-Huruge; tout près du cul-de-sac Saint-Jacques où des Auvergnats vendaient de si beaux bibelots, et de la petite rue Cujas remplie du bruit--qui nous rendait rêveurs--fait par les étudiants tapageurs.
Plus loin la Sorbonne, avec sa cour dallée, où nous attendions pâles, fiévreux, anxieux, l'apparition de la petite affiche blanche portant les noms de «ceux de MM. les aspirants au baccalauréat admis à subir leurs épreuves orales», et l'on mourait de peur à l'idée de comparoir devant le terrible M. Bernès, comme on bénissait les dieux d'avoir pour examinateur l'indulgent et spirituel M. Mézières, qui, lui du moins, n'a pas vieilli.
A quelques mètres, derrière Sainte-Barbe, se rencontre la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, si vivante, si grouillante avec ses vieux hôtels convertis en dispensaires ou en locaux industriels, ses petits métiers, ses bals-musette et enfin sa célèbre École polytechnique, chère à tous les Parisiens, et qui met dans ce quartier un peu sombre sa note de joyeuse gaieté.
* * * * *
Tout proche, voici la rue Clovis, où s'élevait autrefois l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont la tour carrée existe encore et fait regretter le reste; la rue Clovis où l'on retrouve décrépit, tombant de vétusté, comme enseveli sous les plantes grimpantes, les lichens, les lierres, les sauges et les mousses, un gros pan de mur d'aspect sauvage, un reste de l'enceinte de Philippe-Auguste, cette ceinture de pierres, de grosses tours hautes et solides, derrière laquelle, pendant des siècles, les maisons, les palais, les collèges, les églises, les abbayes s'entassèrent, se serrant les unes contre les autres. L'église Saint-Étienne-du-Mont ouvre son élégant portail, à quelques mètres de la rue Clovis. D'illustres morts y furent inhumés: Pascal, Racine, Boileau. Un crime s'y commit:
Le 3 janvier 1858, le premier jour de la neuvaine de Sainte-Geneviève, dont les reliques reposent dans une des chapelles latérales de l'église, des cris affreux retentirent. «On vient d'assassiner Monseigneur», et bientôt un homme pâle, vêtu de noir, les mains rouges de sang, apparut sur la place, traîné par des agents qui venaient de l'arrêter. Il se nommait Verger; la juridiction épiscopale lui avait interdit d'exercer plus longtemps son ministère sacerdotal et, pour se venger, le détraqué avait planté son couteau dans le cœur de Monseigneur Sibour, archevêque de Paris!
C'est aux premiers jours de janvier qu'il faut venir voir cette charmante église:
Une sorte de petite foire religieuse se tient devant le porche.--Toute une librairie liturgique se débite sous des parapluies semblables à ceux qui, jadis, abritaient les marchands d'oranges,--Rosiers de Marie, Miracles de Lourdes, Précis des Neuvaines, Actes de foi, Actes de contrition, Vie des Saints, Glorifications de Bienheureux; on y vend des chapelets, des images saintes, des cartes postales dévotes, des rituels orthodoxes, des médailles, des scapulaires--malheureusement ces objets valent plus par le sentiment qui s'y rattache que par leur valeur artistique.--Cela forme un délicieux tableau parisien dans un des plus jolis décors de la grande Ville.
Au bout de la rue Clovis, se rencontre la rue du Cardinal-Lemoine où le peintre Le Brun possédait une ravissante demeure, encore debout au nº 49, tapissée de lierre et de chèvrefeuille, à deux pas du collège des Écossais,--actuellement «Institution Chevallier»,--converti, comme la plupart des maisons d'éducation, en prison pendant la Terreur. Saint-Just y fut amené, après avoir été mis hors la loi, le 9 thermidor, et ses amis vinrent l'y chercher à huit heures du soir, ainsi que son collègue Couthon, enfermé au Port-Libre (l'ancien couvent de Port-Royal). L'on se représente facilement, sur ces pentes raides de la rue Saint-Jacques, les gendarmes courant autour du siège mécanique que faisait mouvoir fiévreusement, à l'aide de manivelles, l'impotent Couthon, se rendant à l'Hôtel de Ville, lancé à toute vitesse sur ces durs pavés, entouré de sectionnaires affolés, parmi les clameurs, l'appel aux armes et le bruit du tocsin, sous des trombes d'eau, en plein orage,--cet orage qui, dispersant les bandes Robespierristes campées autour de l'Hôtel de Ville, permit aux troupes de la Convention d'envahir sans résistance la Maison Commune.
Une heure plus tard, Robespierre avait la mâchoire fracassée par la balle de Merda, son frère se jetait par la fenêtre, Lebas se suicidait, Saint-Just, hautain et impassible, se laissait arrêter sans mot dire, Couthon, aux jambes mortes, était lancé sur un tas d'ordures, puis, inerte et sanglant, tiré par les pieds jusqu'au parapet du quai, «il faisait le mort». «--Jetons-le à l'eau, hurlèrent des voix féroces.--Pardon, citoyens, murmura Couthon, mais je vis encore». Alors on le réserva pour l'échafaud.
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Derrière Saint-Étienne-du-Mont, il est un coin presque ignoré des Parisiens: un petit cloître tapi tout contre l'abside de l'église et qui renferme d'admirables vitraux de Pinaigrier, ce grand artiste, qui faisait payer, en 1568, la «Parabole des Conviés», vitrail à trois compartiments, un chef-d'œuvre, qui décore la chapelle du Crucifix, «92 livres 10 sous, y compris l'armature et le treillage en fer».