Coins de Paris

Part 2

Chapter 23,613 wordsPublic domain

_J'ai vu la place de la Concorde sans ses fontaines & ses statues, sauf les quatre chevaux de Marly: ceux de Coysevox à la grille des Tuileries, ceux de Coustou à l'entrée des Champs-Élysées. On travaillait dans mon enfance, à restaurer les socles des futures villes de France. Ils étaient, depuis Louis XV, coiffés de calottes de plâtre, pareils à des couvercles de marmites, & dédaignés au point que celui qui porte la ville de Strasbourg était flanqué d'un ignoble tuyau de poêle... Du moins, était-il le seul qui choquât la vue. Comptez ceux qui couronnent aujourd'hui les monuments de Gabriel! On s'obstinait encore à conserver autour de la place les fossés qui avaient fait tant de victimes en s'opposant, les jours de fête, à l'écoulement de la foule. Un soir qu'on tirait un feu d'artifice pour la fête du Roi sur le pont de la Concorde, je n'eus que le temps de me réfugier sur une de leurs balustrades, d'où je faillis être jeté dans le fossé par ceux qui suivaient mon exemple._

_L'obélisque, lui, venait d'être érigé au centre de la place, où il n'avait pas d'autre raison d'être que de tirer d'embarras la Monarchie de Juillet. Elle ne savait qu'y mettre pour ménager toutes les opinions. Cette vieille pierre, indifférente à tous les partis, symbolisait bien leur Concorde._

_Pour qui a vu les Champs-Élysées sous Louis-Philippe, ils sont méconnaissables! Ils n'étaient pas, en ce temps-là, comme le boulevard des Italiens, le rendez-vous de ce qu'on appelait, avec la sotte mode de l'anglomanie, la «Fashion». On n'y prenait pas des glaces comme au perron de Tortoni. Les mondains & mondaines n'y passaient qu'à cheval ou en voiture, abandonnant dédaigneusement les contre-allées à des promeneurs plus modestes, aux petites gens qui s'y bousculaient dans la poussière, aux flâneurs, aux désœuvrés, aux étrangers, aux convalescents, aux écoliers en promenade, aux nourrices, aux bonnes d'enfants & aux tourlourous; aux joueurs de barres, de boules & de ballon du carré Marigny, & à l'innombrable marmaille qui se ruait sur la voiture aux chèvres & poussait des cris de joie devant les guignols!_

_On n'y voyait pour tous cafés, que trois pavillons indignes de ce nom, des petites buvettes ambulantes sur tréteaux, avec carafes de limonade et d'orgeat, & les marchands de coco secouant leur clochette; pour tous restaurants, deux infimes traiteurs, les marchands de gâteaux de Nanterre, de pain d'épices, de gaufres, et les «oublieux» faisant grincer leur crécelle; pour concerts, les râcleurs de violon, de guitare & de harpe, les chansonniers populaires & l'homme-orchestre; pour spectacles et réjouissance avant l'ouverture du jardin Mabille, le cirque d'été de Franconi, le Panorama du colonel Langlois, les balançoires, les chevaux de bois, le tir à l'arbalète, la toupie hollandaise & le jeu de Siam; pour luminaire, quelques becs de gaz, les chandelles des petits débitants & les lanternes rouges des marchandes d'oranges. Et pas une pelouse, pas un massif d'arbustes, pas une corbeille de fleurs!--Rien, absolument rien de ce qui fait aujourd'hui le charme de cette exquise promenade!_

_Au Rond-Point finissait Paris!_

_Au delà, ce n'était qu'une sorte de faubourg, avec, de loin en loin, quelque bel hôtel du dernier siècle: un grand jardin, des terrains à vendre, non bâtis, des maisons de rapport assez minables, de grands dépôts de meubles, des remises, des manèges & des carrossiers, surtout des carrossiers! Aux abords de la rue de Chaillot, l'avenue était bordée à gauche par un grand talus gazonné. J'y ai vu, dans la belle saison, des dîneurs découper leur melon & leur gigot, avec la joie naïve de citadins respirant le bon air des champs._

_Aux abords de l'Arc de Triomphe, l'avenue était de plus en plus déserte & mal habitée, & quand on avait franchi la barrière de l'Étoile, ce n'était plus le faubourg, mais la banlieue. Là où l'on a tracé les belles avenues du Bois & Victor-Hugo, on ne voyait que terrains vagues, cultures maraîchères, carrières & masures inquiétantes. Quant au bois de Boulogne, il était si laid le jour & si dangereux la nuit, qu'il vaut mieux n'en rien dire._

_A droite de l'avenue, le Roule était plus civilisé, mais au delà, vers Mousseaux, il n'en était pas de même. Un soir, j'eus la curiosité de voir la maison que Balzac venait de faire construire dans la rue qui porte son nom... Après quoi je m'engageai au hasard dans ce quartier des Ternes qui m'était inconnu. La nuit survint & je ne tardai pas à m'égarer. Je longeais sur ma gauche un grand coquin de mur qui n'en finissait plus, &, à la lueur de pâles réverbères, très espacés, je ne voyais à ma droite que des écuries, des chantiers, des étables de nourrisseurs, de laitiers, exhalant des odeurs de poulaille & de fumier, & des gargotes à rideaux rouges qui me rappelaient que, dans ces mêmes parages, à la même heure, un professeur de mes amis avait été pris au collet par un grand diable lui criant: «Ton argent, faquin!» Mon ami fumait un cigare. Rusé comme le sage Ulysse, il fait mine de s'exécuter en plongeant sa main gauche dans le gousset de son gilet, tandis que, de la droite, il retire le cigare de sa bouche, du petit doigt fait tomber la cendre & le plante dans l'œil du malandrin qui lâche prise en hurlant comme Polyphème! Ce souvenir m'obsédait, & après avoir traversé un misérable hameau où je n'étais guidé vers Paris que par la pente du terrain, je respirai enfin aux abords de la Pépinière, jurant bien qu'on ne me rattraperait plus dans ce coupe-gorge!_

_Or, j'y demeure!_

_Ce coupe-gorge est aujourd'hui le quartier Monceau, l'avenue Hoche, l'avenue de Messine, les boulevards de Courcelles, Malesherbes, Haussmann; ce que l'on appelait autrefois la «Pologne», où le général Lagrange me disait avoir chassé la perdrix dans sa jeunesse._

_Et la conclusion de ce bavardage,--car il faut bien conclure,--c'est que je regrette l'ancien Paris, mais que j'aime bien le nouveau._

VICTORIEN SARDOU.

AVANT-PROPOS

Paris! Que de visions évoque ce mot magique: le Paris historique, avec ses palais, ses églises, ses monuments, ses rues et ses places publiques; le Paris littéraire et son admirable défilé d'écrivains, de poètes, de penseurs, de dramaturges, de philosophes et d'humoristes: le Paris mondain, ses fêtes, ses réceptions, ses modes, ses élégances et son snobisme; le Paris des politiciens, le Paris des journalistes, le Paris religieux, le Paris policier, le Paris bohème, le Paris industriel. Combien d'autres encore!

Tant de passions, tant d'événements, tant d'intérêts s'y heurtent, s'y enchevêtrent, s'y renouvellent, qu'une étude sur cette ville admirable et si complexe n'est pas plutôt achevée qu'il convient presque de l'écrire à nouveau: la vérité de la veille n'étant plus celle du lendemain, le document exact hier se trouvant infirmé ce matin.

Notre ambition est plus modeste et notre titre est un programme: _Coins de Paris_.

Négligeant de parti pris le trop connu, le trop décrit, n'ayant surtout ni le désir, ni la prétention de refaire un «Guide de l'Étranger dans Paris», ne recherchant que le rare, sinon l'inédit, nous voudrions simplement donner à ceux qui, comme nous, adorent notre vieille Cité, un peu de la joie que nous avons chaque jour à «flâner» dans cette incomparable Ville. Notre but serait de continuer, par des promenades dans ce qui nous reste du précieux Paris d'autrefois, la série des documents peints, dessinés ou gravés que renferme le Musée Carnavalet.

La maison qu'aima tant Madame de Sévigné est, en effet, devenue le musée des Collections Historiques de Paris.

C'est un coin délicieux où palpite encore un peu de l'âme ancienne de la grande Ville! Nos prédécesseurs et nous-même nous sommes efforcés de réunir les documents de tout ordre qui retracent la vie de Paris. Chartes, plans, gravures, tableaux, autographes, placards jaunis et pierres commémoratives; enseignes de fer forgé qui guidaient aux cabarets les buveurs du XVIe siècle; costumes de soies changeantes que portaient les jolies Parisiennes de Louis XV; bonnets rouges de la Terreur; ceintures dont se paraient les jeunes filles autour du char funèbre de Voltaire; souliers aux bouffettes tricolores qui foulèrent le sol du Champ-de-Mars lors de la Fête de la Fédération; cravate légère de tulle noir que portait Marie-Antoinette, allant poser pour son portrait chez Dumont, le miniaturiste; pique de citoyenne ou sabre d'honneur; pierre commémorative de la Bastille; bonnets de grisettes 1830 ou cothurnes de Merveilleuses; ordre de comparution de la «veuve Capet» devant le Tribunal Révolutionnaire; affiche du spectacle des grands danseurs du Roy et convocations aux séances de la Convention: les grandes époques de la Royauté, les glorieuses journées de la Révolution, les tragédies de la Terreur; les proclamations de l'Empire, les bulletins de victoires, les messes de _Requiem_, les joies, les douleurs, la vie enfin du peuple le plus impressionnable, le plus nerveux, le plus enthousiaste et le plus artiste qui ait jamais existé,--tout se trouve à Carnavalet, et le même carton rassemblant avec un effrayant éclectisme la succession foudroyante des événements qui se sont passés au même endroit nous montre, pour une période d'à peine vingt années et dans les mêmes Tuileries, par exemple: l'arrivée de Louis XVI, la prise du château le 10 août, l'exécution du Roi et celle de la Reine, la fête de l'Être suprême, Thermidor, Prairial et l'invasion de la Convention, les sections foudroyées à Saint-Roch par Bonaparte, les revues du Carrousel, l'apothéose du Roi de Rome, le départ de l'Empereur, l'arrivée de Louis XVIII, sa fuite, le retour de Napoléon, la rentrée de Louis XVIII, etc.

Voilà, j'imagine, une sérieuse leçon d'histoire... et de philosophie.

Notre but, je le répète, serait donc simplement de continuer dans quelques promenades, que nous nous efforcerons de rendre aussi attrayantes que possible, la recherche de documents qui disparaissent, hélas! un peu tous les jours.

Nous diviserons Paris en trois grandes sections: la Cité et l'Ile Saint-Louis, la Rive gauche, la Rive droite.

Après le document écrit ou dessiné, le document vivant, ou tout au moins ce qu'il en survit.

Ce volume «_Coins de Paris_» est en grande partie la réédition d'un ouvrage «_Croquis du Vieux-Paris_» tiré à très petit nombre et publié en 1904 avec autant de luxe que de goût à la Librairie Conard.

Depuis, non seulement ce volume fut revu et considérablement augmenté, mais encore toute une illustration nouvelle fut choisie. Un artiste de grand talent, M. Tony Beltrand, mort hélas trop tôt, avait orné les «_Croquis du Vieux-Paris_» d'admirables compositions dont il avait été, de plus, l'habile graveur. Nous avons dû remplacer cette illustration par une série de reproductions de tableaux, de dessins, d'eaux-fortes, de lithographies empruntées à des collections particulières, à des Musées, à des Bibliothèques,--et c'est, pour nous, un devoir très doux que de dire publiquement l'infinie bonne grâce avec laquelle on a bien voulu nous venir en aide. Qu'il soit permis à notre profonde reconnaissance de citer les noms de MM. Sardou, Claretie, Detaille, Lavedan, Lenôtre, Bouchot, H. Martin, Funck-Brentano, A. Maignan, Massenet, Pigoreau, Ch. Drouet, de Rochegude, Beaurepaire, Ch. Sellier, L.-P. Aubey, le Dr Bach, J. Robiquet, nos maîtres ou nos amis, qui nous ont prêté le plus précieux concours. D'ailleurs, quand il s'agit de Paris, toutes les portes s'ouvrent et tous les cœurs battent.

Notre tâche fut facile; si nous n'avons pas su mieux la remplir, la faute en est à nous seul; il convient donc de terminer cet avant-propos par la vieille formule... plus que jamais de circonstance: «Excusez les fautes de l'auteur».

Coins de Paris

LA CITÉ

Paris est né dans cette île de la Seine qui a la forme d'un berceau et dont Sauval parle de si pittoresque façon: «L'île de la Cité est faite comme un grand navire enfoncé dans la vase et échoué au fil de l'eau, au milieu de la Seine.»

Cette particularité a certainement frappé les héraldistes de tout temps, et c'est de là que nous vient la nef qui blasonne le vieil écusson de Paris.

La Cité s'offre donc avec sa proue au couchant et sa poupe au levant.

La poupe, c'est Notre-Dame, et la proue reliée aux deux rives par deux cordages de pierres, c'est le vieux Pont-Neuf, élevé sur cette pointe extrême qui fut autrefois l'îlot du Passeur-aux-Vaches, ou, le 11 mars 1314, furent brûlés Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, et Guy, prieur de Normandie; le Pont-Neuf, dont Henri III, le 31 mai 1578, posa la pierre de dédicace,--décorée des armes du Roi, de la Reine Mère et de la Ville de Paris.--Lorsque la première pile émergea de l'eau, du côté du quai des Augustins, le roi s'y rendit du Louvre dans une magnifique barque, accompagné de la Reine Mère Catherine de Médicis, et de la Reine Louise de Vaudémont, sa femme. Henri III avait l'air lugubre; le matin même il avait enterré, à l'église Saint-Paul, Quélus, le plus cher de ses favoris, mort des blessures reçues quelques semaines auparavant, lors du fameux duel des Mignons.

Les Parisiens, irrévérencieux, n'hésitaient pas à déclarer que, par respect pour la tristesse Royale, le nouveau pont devrait s'appeler «le Pont des Pleurs»,--mais cette opinion ne dura pas!--et, dès que Henri IV l'eût inauguré, en juin 1603, «encore mal asseuré» et inachevé, le Pont-Neuf devint l'endroit le plus gai de Paris: Mondor y vend son baume et Tabarin y débite ses sornettes, le singe de Brioché y récrée les passants; on y fredonne les mazarinades, les duellistes y dégainent et les bandes de Cartouche et de Mandrin y détroussent galamment les passants. Sur ce joyeux Pont-Neuf tout Paris se promène, s'amuse, se donne rendez-vous; Loret y va faire sa cueillette d'informations pour la _Gazette rimée_:

Si j'eusse été cette semaine Visiter la Samaritaine, J'eusse appris parmi les badauds Tout ce qui se passe...

Dès le XVIIe siècle, on assure qu'il est impossible de traverser les douze arches de ce pont si populaire sans croiser un moine, un cheval blanc et deux femmes aimables; c'est le passage officiel des processions Royales se rendant au Parlement, et c'est également le Pont-Neuf qu'envahissent en hurlant les émeutes populaires allant brûler en effigie, place Dauphine, les Présidents suspectés de rendre plus de services que d'arrêts; c'est enfin sur ce pont que le peuple contraint, en 1789, ceux qui mènent carrosses à s'arrêter et à saluer bien bas l'effigie du bon Roy Henri dont la statue, soutenue aux quatre angles par les quatre figures d'esclaves qu'y fit placer Richelieu, se dresse au milieu du terre-plein, ce terre-plein où se signeront, en 1792, les enrôlements volontaires, où retentira le canon d'alarme aux heures tragiques de la Révolution! Toute l'histoire de Paris est mêlée à ce vieux et admirable Pont-Neuf, célèbre dans le monde entier, le chef-d'œuvre d'Androuet du Cerceau et de Germain Pilon; le Pont-Neuf, qui fut la principale artère du vieux Paris.

C'est donc par la Cité qu'il convient de commencer nos promenades: nous y rencontrerons quelques rares vestiges de la vieille Lutèce; on y retrouva, à maintes reprises, des restes de remparts, derrière le chevet de Notre-Dame et quelques-unes des pierres qui formaient cette antique défense provenaient des arènes construites par les Romains. Les gradins du cirque avaient contribué à arrêter l'invasion normande; le mur de Périclès à l'Acropole ne renferme-t-il pas des fragments brisés d'antiques statues de marbre!...

Mais la gloire de la Cité: c'est Notre-Dame! Suivons la tortueuse et si pittoresque rue Chanoinesse où le grand Balzac logeait Mme de la Chanterie, et, au nº 18, gravissons l'escalier branlant de la Tour Dagobert, vieux et précieux débris des constructions canoniales qui jadis enserraient la cathédrale de Paris: quelques dizaines de marches usées nous amèneront à une étroite plate-forme, d'où nous découvrirons un admirable spectacle[1]:

[Note 1: Cette pauvre Tour Dagobert fut hélas démolie l'an passé...

G. C. (1909).]

Notre-Dame, radieusement belle, émerge comme une grande fleur de pierre, d'une masse de toits plats, noirs, gris ou bleus, et les majestueuses silhouettes de ses tours se détachent immenses sur l'horizon. Sous tous les caprices de l'heure ou de la lumière; que le soleil dore cette splendeur ou que la neige, ouatant les sculptures, étende sous ses pieds un tapis immaculé; que le ciel en feu mette derrière sa masse violacée un cadre d'or en fusion, ou que l'orage l'enveloppe de ses nuages cuivrés, toujours la noble cathédrale apparaîtra dans son éclatante beauté, dans son incomparable splendeur. L'élégante flèche qui la termine se découpe nette et fière dans les airs, et des vols de corneilles tournent en poussant des cris stridents autour des toits fleuris de la Basilique parisienne. Là-bas, au-dessus d'un éblouissement de sculptures, de cheminées, de pignons, de ponts, de clochers, de rues, les lointains bleus se fondent en teintes douces et finissent par se confondre à l'horizon dans une note imprécise; les bêtes d'Apocalypse, que les géniaux artistes des temps passés ont accoudées aux balustrades des tours, se penchent grimaçantes et narquoises sur ce grand Paris qui s'agite fiévreusement au-dessous d'elles! C'est un des plus nobles aspects de la Ville que viennent de refléter nos yeux enchantés.

De l'autre côté, c'est la Seine, traînée d'argent que sillonnent les bateaux et les barques; puis, plus loin, les nobles lignes du vieux Paris et, se profilant sur les nuages bas, au premier plan, Saint-Gervais et Saint-Protais, antique et précieux sanctuaire du XVIe siècle, un des seuls qui gardent le charme intime de ces églises de province, où l'âme se sent, dans la pénombre des chapelles, plus recueillie, plus émue, plus rapprochée de l'infini, à l'ombre des vitraux obscurcis par la poussière des siècles et la fumée des encens.

Dans le prolongement de Notre-Dame et derrière l'Hôtel-Dieu, on rencontrait autrefois, un peu avant d'arriver au Palais de Justice, un dédale de ruelles sinueuses, étroites et malodorantes: la rue de la Juiverie, la rue aux Fèves, la rue de la Calandre, la rue des Marmousets; la plus basse prostitution y tenait ses assises depuis des siècles; des teinturiers y avaient installé leurs baquets multicolores, et des ruisseaux bleus, rouges ou verts coulaient au milieu de ces rues aux vieux noms parisiens. D'humbles petites chapelles étaient tapies contre Notre-Dame: Sainte-Marine, Saint-Pierre-aux-Bœufs et Saint-Jean-le-Rond où fut déposé d'Alembert.--L'Hôtel-Dieu s'ouvrait à droite de la cathédrale et formait avec le parvis Notre-Dame un cadre vraiment imposant à cette admirable église. Sur leur emplacement, le Second Empire a édifié le nouvel Hôtel-Dieu et la Préfecture de Police, et ces deux immeubles, tristes et laids, semblent être les repoussoirs naturels de cette gloire française: Notre-Dame-de-Paris.

Rue Massillon, derrière un porche de pierres que le temps a verdies, s'ouvre, au nº 6, une petite cour aux pavés suintants où passe parfois la cornette blanche d'une sœur de charité; un vieil et monumental escalier de bois, contemporain de Henri IV, dessert en un arrière bâtiment quelques pauvres logis. Dans cette humble et provinciale maison, d'un aspect quasi monastique, qui se croirait au cœur de Paris, à deux pas de l'Hôtel de Ville et de la Préfecture de Police! Disparu le «Cloître» dont les jardins en contre-bas existaient encore, il y a sept ans. Une énorme et hideuse bâtisse, aux allures de brasserie, cache aujourd'hui tout le chevet de Notre-Dame, et l'antique «Motte-aux-Papelards», rendez-vous habituel du personnel de la Métropole, est remplacée par un square, sorte de petit musée à ciel ouvert, où sont rangés les débris de pierres sculptées que le temps ou de regrettables--mais nécessaires--restaurations ont arrachés de la cathédrale.

Rue de la Colombe passait l'enceinte gallo-romaine de la Cité, près de la maison qu'habita Fulbert, l'oncle aux féroces arguments de l'infortunée Héloïse, l'amie d'Abélard. Rue des Ursins on retrouve encore, au nº 19, les restes d'une chapelle du XIIe siècle, la chapelle Saint-Aignan; saint Bernard y prêcha, dit-on. Ce fut un des nombreux sanctuaires où, pendant la Terreur, des prêtres réfractaires, sous les plus bizarres déguisements: porteurs d'eau, gardes nationaux, conducteurs de chariots, maçons, parcourant la ville, venaient dire presque régulièrement la messe aux fidèles que n'effrayèrent jamais ni la guillotine, ni les rabatteurs de Fouquier, ni les porteurs d'ordres des Comités révolutionnaires. Chose étonnante, pas un jour, pas une heure, même aux plus terribles époques de la Terreur, les secours religieux ne firent défaut à ceux qui les invoquaient. C'était le temps où l'évêque d'Agde, déguisé en marchand des quatre-saisons, la barbe longue, portant les sacrements sous sa carmagnole, courait Paris, officiant et confessant dans les greniers, dans les soupentes, dans les arrière-boutiques; rue Neuve-des-Capucins, on disait la messe dans une chambre, au-dessus même du logis qu'habitait le terrible conventionnel Babœuf!

Du fond de son cachot, où il relevait le courage des détenus--(«Il les empêche de crier», disait Fouquier-Tinville)--l'abbé Emery, supérieur de Saint-Sulpice, n'avait-il pas organisé dans les prisons de Paris un service de religieux desservant toutes les sinistres geôles, déguisés en commissionnaires, en marchands d'habits, en blanchisseurs, en commis marchands de vins? Jusque sur le chemin de l'échafaud, les malheureux que l'on menait au supplice rencontraient les secours de la religion. Sur le sinistre parcours des charrettes, à certaines fenêtres indiquées par avance, des prêtres apostés envoyaient aux condamnés l'absolution _in extremis_.

Traversons la place du Parvis-Notre-Dame, où s'élevaient autrefois l'Hôtel-Dieu et ses dépendances: là se trouvait le Tour aux enfants trouvés et les Cagnards, cet ancien repaire de débauche, dont Meryon nous a laissé de si impressionnantes eaux-fortes, et devant lesquels, tout enfant, nous nous arrêtions plein d'effroi, en suivant de l'œil les énormes rats qui y logeaient et y déambulaient en plein jour, mangeant les ordures accumulées.

Entre Notre-Dame et le Palais de Justice, un lacis de petites rues enserrait jadis la Sainte-Chapelle et la Préfecture de Police, dont les jardins s'avançaient presque jusqu'au bord de l'eau. A la hauteur du Pont Saint-Michel quelques vieilles bicoques subsistent encore qui virent passer les émeutes de 1793, de 1830 et de 1848; une entre autres est encore debout quai des Orfèvres, où travaillait le célèbre Sabra, dentiste populaire, qui modestement s'intitulait le «quenotier du peuple». C'est aujourd'hui un des coins bénis des bouquinistes en plein air et aussi des pêcheurs à la ligne qui peuvent, au soleil et loin des bateaux-mouches, s'y livrer à leur impassible sacerdoce.

Ce vieux «Coin de Paris» a été jeté bas il y a quelques mois, on édifie actuellement sur ses ruines les annexes du Palais de Justice (1909).