Coins de Paris

Part 10

Chapter 102,146 wordsPublic domain

Napoléon III, l'œil bleu et rêveur, la traversera presque chaque jour, conduisant son phaéton, et celui que les Parisiens d'alors appelaient «le petit Prince» montrera sa jolie tête blonde à la portière de la berline escortée par l'escadron de service.

Les grilles des Tuileries s'ouvriront encore, le 4 septembre 1870, sous l'effort des envahisseurs, et les artilleurs, pendant le siège de Paris, camperont dans le grand jardin dévasté. Enfin, le palais des rois de France disparaîtra dans un nuage de feu, parmi les dernières convulsions de la Commune expirante, et un pauvre bonhomme, dans un manteau brûlé de soleil, déteint par les pluies, le chef couvert d'un vieux feutre fané, passera ses journées à distribuer du pain et des graines aux pigeons et aux moineaux de Paris, à la place même où s'éleva la tribune de la Convention, à quelques pas de l'endroit où se posèrent les quatre pieds du cheval blanc de l'empereur Napoléon passant la revue de la Garde, avant de lâcher ses aigles victorieuses sur Moscou, Madrid, Rome, Vienne ou Berlin!

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Les Champs-Élysées sont de création presque moderne. Il y a une dizaine d'années, les admirables avenues qui entourent l'Arc de l'Étoile, l'avenue Kléber, l'avenue de Wagram, l'avenue Niel, l'avenue de l'Alma offraient de bien pittoresques contrastes: à côté d'un hôtel somptueux surgissaient des échoppes lamentables, de sordides mastroquets, restes des anciens taudis qui peuplaient ce quartier si luxueux aujourd'hui où rien ne rappelle les terrains vagues et dangereux à traverser qu'ils étaient encore, il y a soixante ans. Sous le Directoire, la chaumière de Mme Tallien, «Notre-Dame de Thermidor», où les Incroyables et les Merveilleuses n'osaient se rendre sans escorte, s'élevait à la hauteur de l'avenue Montaigne. Des guinguettes, des vide-bouteilles en plein air occupaient l'emplacement actuel des restaurants et des cafés-concerts. Une gravure de Carle Vernet nous montre un campement de Cosaques autour d'une humble auberge aux allures campagnardes: c'est l'actuel restaurant Le Doyen!

Sous Louis-Philippe l'on commença à modifier les Champs-Élysées: des allées furent tracées, la grande avenue élargie, et Émile Augier racontait que c'était dans le creux d'un de ces arbres numérotés pour l'élagage (le 116, je crois), que le porteur de bulletins du théâtre du Gymnase déposait celui destiné à Balzac, lors des répétitions de _Mercadet_. Le grand romancier, pour dépister ses trop nombreux créanciers, logeait à cette époque rue Beaujon, sous le nom de Mme veuve Dupont... (née Balzac), ajoutait sur ses enveloppes de lettres Léon Gozlan, qui avait fini par découvrir l'adresse de son illustre ami.

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Les curieux mémoires de l'abbé de Salamon, internonce du Pape en 1793, nous donnent un saisissant tableau du Bois de Boulogne sous la Révolution: une sorte de forêt, de maquis, où se réfugiaient les malheureux suspects, traqués par les Comités et les policiers, les réfractaires, les insoumis, ceux enfin à qui la précieuse carte de civisme avait été refusée: «Je restais continuellement au plus épais du Bois de Boulogne; il me semblait que chacun de ceux que je rencontrais lisait sur mon visage que j'étais hors la loi et allait courir me livrer au bourreau. Je m'établissais dans la partie la plus écartée du bois; j'allumais du feu avec un briquet et des brindilles, je faisais cuire mes légumes et ma soupe était excellente... Je trouvai plus tard un autre endroit assez commode, du côté de la villa Bagatelle, tout près de la Pyramide, et non loin de Madrid.

«Une nuit, je fus réveillé au milieu de mes rêves par les cris perçants de deux femmes qui reculèrent épouvantées en m'apercevant à travers l'obscurité de la nuit.

«C'étaient la mère et la fille qui fuyaient elles aussi un mandat d'amener. Je leur criai: «Gardez le silence, qui que vous soyez! Vous n'avez rien à craindre.» Elles me demandèrent ce que je faisais dans le bois si tard: «La même chose que vous y faites sans doute vous-mêmes», leur répondis-je.»

Plus tard, ce fut le rendez-vous ordinaire des duellistes; déjà, sous Louis XV, des dames, la marquise de Nesles et la comtesse de Polignac, y avaient échangé des coups de pistolet pour les beaux yeux du duc de Richelieu. Sous la Révolution, en 1790, Cazalès et Barnave y vident une querelle politique: «Je serais désolé de vous tuer, fait Cazalès, mais vous nous gênez beaucoup et je voudrais vous éloigner pour quelque temps de la tribune.» «Je suis plus généreux, riposte Barnave, je désire à peine vous toucher, car vous êtes le seul orateur de votre côté, tandis que du mien on ne s'apercevrait même pas de mon absence.» Puis, c'est Elleviou et M. de Biéville; le général Foy et M. de Corday; le maréchal Soult et le colonel Briqueville; Benjamin Constant et Forbin des Essarts, avec cette particularité que les deux adversaires se battirent à dix pas, assis dans deux fauteuils, qui ne furent même pas touchés... et combien d'autres!...

Sous Louis-Philippe, le duc d'Orléans, le duc de Nemours, lord Seymour, le duc de Fitz-James, Ernest Le Roy--le Jockey-Club à sa formation--y organisent des courses. L'enjeu était modeste et le plus souvent il ne s'agissait alors que de quelques bouteilles de champagne. Puis, la vogue s'y met. Les courses prennent une extension considérable, c'est aujourd'hui la grande fête parisienne. Déjà, vers 1860, on avait, à l'Hippodrome de la place d'Eylau, évoqué le souvenir des anciennes courses de chars chères à l'antiquité.

Le Bois de Boulogne est devenu l'endroit à la mode. Le second Empire y étale son luxe. C'est le cadre exquis des élégances, des mondanités, et Émile Zola peut écrire dans _la Curée_: «Il était quatre heures. Le Bois s'éveillait des lourdeurs de la chaude après-midi. Le long de l'avenue de l'Impératrice, des fumées de poussières volaient, et l'on voyait au loin les nappes étalées des verdures que bornaient les coteaux de Saint-Cloud et de Suresnes, couronnés par la grisaille du Mont Valérien. Le soleil, haut sur l'horizon, coulait, emplissait d'une lumière d'or les creux des feuillages, allumait les branches hautes, changeait cet océan de feuilles en un océan de lumière... Les panneaux vernis des voitures, les éclairs des pièces de cuivre et d'acier, les couleurs vives des toilettes s'en allaient, au trot régulier des chevaux, mettaient sur les fonds du Bois une large barre mouvante, un rayon tombé du ciel, s'allongeant et suivant les courbes de la chaussée. Les rondeurs moirées des ombrelles miroitaient comme des lunes de métal.»

Le spectacle n'a pas changé. Le même défilé triomphal, chaque jour, rassemble dans ce cadre choisi les femmes les plus élégantes de Paris, les cavaliers à la mode, les chauffeurs aux trépidantes automobiles, les clubmen aussi bien que les artistes et les travailleurs qui viennent jouir de ce beau spectacle, de cette fête des yeux, de ce décor unique au monde: le Bois de Boulogne, l'avenue du Bois, les Champs-Élysées.

Du haut de l'Arc de Triomphe, aux crépuscules de mai, la vision est magique, les terrasses du portique dressé à la gloire de la Grande-Armée, dominant les plus somptueux quartiers du Paris moderne.

Il y a quelque soixante ans, Balzac montrait son héros rêvant sur la colline du Père-Lachaise et contemplant le Monstre qu'il voulait dompter. Aujourd'hui, pour menacer du poing Paris, c'est sur l'Arc de Triomphe que devrait se placer Rastignac. C'est de là qu'il pourrait lancer son fameux défi: «A nous deux maintenant!», car si l'aspect des choses a changé, l'impression qui se dégage de l'immense Cité est toujours la même: impression d'écrasement, de lutte impérieuse, de victoire difficile. C'est que nul n'aborde sans une sorte d'angoisse ce grand Paris, si redoutable aux vaillants qui tentent sa conquête, et si prodigue aux heureux qui ont su le séduire.

TABLE DES GRAVURES

Pages

Rue du Chaume. (Aujourd'hui rue des Archives.)--Hôtel de Soubise.--Tour de Clisson Frontispice

La place de la Bastille et l'Éléphant V

Démolition de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel, à la hauteur de la rue Soufflot XIII

Hôtel de Ville en 1838 XVII

Le Louvre vers 1785 XXIII

Le Jardin du Palais-Royal en 1791 XXIX

Place de la Concorde XXXIII

Chemin de ronde de la Barrière de l'Étoile en 1854. (Aujourd'hui avenue de Wagram) XLI

Le Musée Carnavalet 47

Le Pont-Royal, les Tuileries et le Louvre (XVIIIe siècle) 53

Vue du Pont-Neuf, prise d'un œil-de-bœuf de la colonnade du Louvre 57

Le petit bras de la Seine et le Pont-Neuf 59

Ateliers et travaux des fondations de la caserne de la Cité en 1864-1865 61

Vue de Notre-Dame 65

Le Petit-Pont et les tours de Notre-Dame 69

Ancienne Préfecture de Police. (Ancienne rue de Jérusalem) 71

L'église Saint-Barthélemy et la petite place en face le Palais de Justice 73

La Sainte-Chapelle en 1875 77

Dégagement du Palais de Justice 81

Le triomphe de Marat 85

Place Dauphine en 1780 89

La pompe Notre-Dame 93

Ile Saint-Louis 99

Construction du Panthéon. (Fragment d'une aquarelle de Saint-Aubin.) 99

Collège Louis-le-Grand 101

Cour intérieure de l'École polytechnique 103

Rue Clovis en 1867 105

Le Panthéon en construction 111

Procession devant Sainte-Geneviève 113

Le Luxembourg vers 1790 117

Billet d'entrée à l'Assemblée nationale 121

Soupers fraternels dans les Sections de Paris 125

Bassin du Luxembourg 129

Galerie de l'Odéon. (Rue Rotrou) 132

Rue de l'École-de-Médecine en 1866. (Maison où Marat fut assassiné) 133

Démolitions sur l'actuel emplacement du boulevard Saint-Germain 137

La cour de Rohan en 1901 139

Salle de l'ancien Théâtre-Français 141

La façade de l'Institut 145

Les cardeuses de matelas 148

Le Pont des Arts 149

Berges de la Seine 151

Entrée du guichet du Louvre 152

Paris vu de la pointe de la Cité 153

Une vue de Seine 155

Le Pont Neuf vers 1855 157

Le Pont Neuf vers 1889 161

La rue Galande 165

La place Maubert 168

Ancien amphithéâtre de chirurgie, à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert 169

L'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet et la rue Saint-Victor 173

La rue Saint-Julien-le-Pauvre 175

Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban et le labyrinthe 177

Jardin des Plantes.--Le cèdre du Liban 179

Jardin des Plantes.--Ancien amphithéâtre 180

Jardin des Plantes au XVIIIe siècle 181

Jardin des Plantes--Un observateur 183

Les tanneries sur la Bièvre 187

La Bièvre vers 1900--Bief de Valence 191

Le pont de Constantine et l'estacade 195

Le Pont-Royal en 1800 199

Hôtel de Lesdiguières 201

Bal commémoratif sur les ruines de la Bastille 203

L'hôtel de Sens vers 1835 207

Hôtel du prévôt Hugues Aubryot--Cour et passage Charlemagne en 1867 215

Place Royale vers 1651 (actuellement place des Vosges) 219

L'hôtel de Ville au XVIIe siècle 223

Rue Grenier-sur-l'Eau en 1866 225

Hôtel Barbette 227

Port Saint-Paul 229

La rue des Prouvaires et la rue Saint-Eustache vers 1850 237

Les Halles en 1822 238

Les Halles en 1828 239

Les Halles et la pointe Saint-Eustache 240

Le trottoir des Halles, près Saint-Eustache en 1867 241

Vieilles rues du quartier des Halles, vers 1865 243

L'ancien marché à la Vallée, quai des Grands-Augustins 245

Le marché des Innocents au XVIIIe siècle 249

Saint-Jacques-la-Boucherie, vers 1848 253

La maison de Beaumarchais 257

Vue de l'Ambigu-Comique sur le boulevard du Temple 261

Le boulevard du Temple vers 1860 265

Théâtre des Funambules, boulevard du Temple 269

Une cour de la prison Saint-Lazare 272

Rue Saint-Martin en 1866--La Tour du Vert-Bois 273

Rue de Cléry 275

La Porte Saint-Denis 279

Le boulevard des Italiens 283

Théâtre des Variétés vers 1810 287

Médaille commémorative du siège de Paris 289

Un épisode du siège de Paris 290

Les boulevards, l'Hôtel de Salm et les Moulins de Montmartre 291

Une plume estampillée de pigeon voyageur 293

La rue des Rosiers 294

Rue à Montmartre 295

Place de la Concorde en 1829 299

Place de la Concorde 301

Entrée des Tuileries par le pont tournant en 1788 303

Pavillon d'angle de la place Louis XV vers 1850 305

L'allée des Veuves et le cours la Reine, vers 1835 307

Le Château de Madrid 311

Pavillon de Bagatelle 314

Vue du Jardin des Tuileries en 1808 315

Une représentation à l'Hippodrome sous le second Empire 317

L'Arc de Triomphe de l'Étoile vers 1850 319

FIN DE LA TABLE DES FIGURES

LISTE DES OUVRAGES CITÉS OU CONSULTÉS

=Histoire et recherches des Antiquités de la Ville de Paris=, par H. Sauval (1724).

=Histoire de la Ville et du Diocèse de Paris=, par l'abbé Lebeuf (1883).

=Tableau de Paris=, par Mercier (1782).

=Histoire de Paris=, par Dulaure (1825).

=Tableau de Paris=, par Texier (1850).

=Paris démoli=, par E. Fournier (1855).

=Énigme des rues de Paris=, par E. Fournier (1860).

=Chronique des rues de Paris=, par E. Fournier (1864).

=Paris à travers les âges=, par E. Fournier (1875).

=Mon Vieux Paris=, par E. Drumont (1879).

=Paris=, par Auguste Vitu (1889).

=Paris= (=Histoire des vingt arrondissements=), par Labédollière.

=Paris Révolutionnaire=, par Lenôtre (1895).

=Vieux papiers, Vieilles maisons= (1900).

=La Bièvre et Saint-Séverin=, par Huysmans (1898).

=La Chronique des Rues=, par Beaurepaire (1900).

=Paris-Atlas=, par F. Bournon.

=Nouvel Itinéraire-Guide de Paris=, par Ch. Normand.

=A Travers le Vieux Paris=, par le marquis de Rochegude (1903).

=Procès-verbaux de la Commission municipale du Vieux Paris= (depuis 1898).

3047-1-24.--Paris.--Imp. HEMMERLÉ, PETIT et Cie

2, 4 et 4 _bis_, rue de Damiette.