Code galant, ou, Art de Conter fleurette
Part 2
Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se perd là par son excès.
ART. 3.
Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
ART. 4.
Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître, attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus simple et la plus sûre des rendez-vous.
ART. 5.
L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence, de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé, interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
ART. 6.
Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul, la passion et l'esprit.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE IV.=
+Promesses et Sermens.+
ARTICLE PREMIER.
Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre, quitte à tenir si l'on peut.
ART. 2.
Ainsi, entre gens de coeur, les protestations, les sermens, _à jamais_, _pour la vie_, doivent aller, venir, s'échanger comme les boulets sur un champ de bataille.
ART. 3.
Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
ART. 4.
Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de fidélité, et d'en exiger.
ART. 5.
Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler, d'offrir ses voeux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on obtient par la pique le prix refusé à l'amour.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE V.=
+L'Accord parfait.+
ARTICLE PREMIER.
Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
[7] Je viens de voir cette après-midi une cérémonie de famille, comme on dit, c'est-à-dire des hommes réputés honnêtes, une société respectable, applaudir au bonheur de mademoiselle de Marille, jeune personne belle, spirituelle, vertueuse, qui obtient l'avantage de devenir l'épouse de M. B., vieillard malsain, repoussant, malhonnête, imbécile, mais riche, et qu'elle a vu pour la troisième fois aujourd'hui, en signant le contrat.
Si quelque chose caractérise un siècle infâme, c'est un pareil sujet de triomphe, c'est le ridicule d'une telle joie; et dans la perspective, la cruauté prude avec laquelle la même société versera le ridicule à pleines mains sur la moindre imprudence d'une pauvre jeune femme amoureuse.
CHAMPFORT, 4. 155.
ART. 2.
Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit admettre la possibilité d'un rival favorisé.
ART. 3.
L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
[8] L'abolition du divorce est un des plus grands maux dont notre pays ait été affligé depuis vingt ans. La seule manière d'assurer la fidélité des femmes c'est de donner la liberté aux jeunes filles et le divorce aux gens mariés. Nos lois abolissent les voeux perpétuels et la servitude: qu'est-ce autre chose que le mariage sans divorce? Les prêtres nous disent: «Il ne faut pas de divorce, parce que le mariage est un _mystère_;» et quel mystère! l'emblème de l'union de Jésus-Christ avec son église, «_Tu es Petrus et super hanc petram ædificabo ecclesiam meam_.» Mais que devenait ce mystère si l'_Église_ se fût trouvée un nom du genre masculin. D'ailleurs ces mêmes prêtres qui ne veulent pas tolérer le divorce en 1829, ne montaient-ils pas en chaire, il y a une trentaine d'années, pour en faire l'apologie! et ceux qui se montrent si hostilement soumis à Rome ignorent-ils que Rome est la ville d'Europe où chaque année il se fasse le plus de divorces?
Le vieux Milton, qui, pour beaucoup de gens, est une toute aussi bonne autorité que le _Tu es Petrus_, s'exprime ainsi dans son Traité du Divorce: «Le mariage n'a pas été institué pour la seule procréation de l'homme, mais aussi pour sa consolation; et comme il est rare que l'on puisse voir avant l'union si les caractères ne sont pas inconciliables, il est injuste d'exiger qu'on reste enchaîné; car si le mariage prévient des désordres, c'est seulement lorsque l'affection est réciproque. Il en est tout autrement lorsqu'on ne peut regarder ce lien que comme un joug.
ART. 4.
«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»
TITRE TROISIÈME.
+Après.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+De la Jalousie.+
ARTICLE PREMIER.
C'est une sotte chose que la jalousie, et qui fait perdre la tête le plus souvent. Si nous la faisons figurer ici, c'est dans l'espérance que les conseils que nous donnons à froid seront utiles à quelque pauvre jaloux privé du loisir ou de la faculté de penser lui-même aux moyens de s'en guérir.
ART. 2.
«La jalousie est de toutes les maladies d'esprit celle à qui le plus de choses servent d'aliment et moins de choses de remède.» (Montaigne.)
ART. 3.
Dans l'amour on embellit sa maîtresse de toutes les perfections; chaque pas de l'imagination est payé par un moment de délire. A l'instant où naît la jalousie, la même habitude de l'ame reste, mais pour produire un effet contraire. Chaque perfection que vous ajoutez à votre idole vous blesse, vous tue: c'est pour un rival que vous la faites belle.
ART. 4.
Quel remède à cela? peut-être d'observer le bonheur de son rival, de le voir s'endormir philosophiquement dans le même salon où se trouve cette femme dont la vue seule arrête le battement de votre coeur.
ART. 5.
Ce qui rend la douleur de la jalousie si aiguë, c'est que la vanité ne peut aider à la supporter.
ART. 6.
Très souvent le meilleur parti à prendre est d'attendre sans sourciller que le rival, s'il vous est inférieur en mérite, se perde lui-même auprès de l'objet aimé. A moins d'une grande et première passion, une femme d'esprit n'aime pas long-temps un homme commun.
ART. 7.
Pour qu'une telle tactique réussisse, il faut surtout cacher son amour à son rival. En lui montrant votre jalousie, vous auriez l'avantage de lui apprendre le prix de la femme qui le préfère, et il vous devrait l'amour qu'il prendrait pour elle.
ART. 8.
Dans le cas où la jalousie naît après l'intimité, il faut user de l'indifférence apparente et de l'inconstance réelle, car beaucoup de femmes offensées par un amant qu'elles aiment encore s'attachent à l'homme pour lequel il a la maladresse de montrer de la jalousie. Le jeu alors devient réalité.
ART. 9.
On ne saurait définir les effets de la jalousie d'un homme sur le coeur de la femme qui l'aime; mais de la part d'un amoureux qui ennuie, la jalousie doit inspirer un souverain dégoût, qui peut se changer en haine si le jalousé est plus aimable que le jaloux.
ART. 10.
«On ne veut de la jalousie que de ceux dont on pourrait être jalouse,» disait madame de Coulanges.
ART. 11.
La jalousie peut plaire aux femmes qui ont de la fierté comme une manière nouvelle de leur montrer leur pouvoir; mais si le jaloux est aimé, sans cependant avoir de droits, il risque fort de blesser cet orgueil féminin, si difficile à ménager et à reconnaître.
ART. 12.
Une femme se sent avilie par la jalousie, elle a l'air de courir après son amant: ce doit donc être pour les femmes un mal encore plus affreux que pour les hommes; il doit y avoir un mélange de rage impuissante et de mépris de soi-même.
ART. 13.
La Rochefoucauld dit: «On a honte d'avouer que l'on a de la jalousie, et l'on se fait honneur d'en avoir eu et d'être capable d'en avoir.»
ART. 14.
«Donner des conseils aux femmes pour les dégoûter de la jalousie, ce serait temps perdu: leur essence est si confite en soupçons, en vanité, en curiosité, que de les guérir par voie légitime il ne faut pas l'espérer.» (Montaigne.)
ART. 15.
Quant à la jalousie conjugale, la plus respectable de toutes, nous ne saurions quels remèdes lui opposer. Un malencontreux époux cependant peut s'amuser à chercher du soulagement en lisant _Othello_. Il y apprendra à douter des apparences les plus concluantes, et c'est avec délices qu'il arrêtera les yeux sur ces paroles.
Trifles light as air Seem to the jealous, confirmations strong As proofs from holy writ.
OTHELLO, Acte 3[9].
[9] Des bagatelles légères comme l'air semblent à un jaloux des preuves aussi fortes que celles que l'on puise dans les promesses du saint Evangile.
=CHAPITRE II.=
+Brouille.+
ARTICLE PREMIER.
La brouille est un éperon qui avive et stimule l'amour.
ART. 2.
Elle se divise en une infinité de nuances, et rien ne se ressemble moins que la brouille de jalousie et celle de vivacité, d'intérêt, de pique, de désoeuvrement, de calcul, d'incompatibilité.
ART. 3.
La brouille vient presque toujours du côté de la femme. Elle se fâche d'abord contre elle-même, ou parce que l'habitude commence à produire l'ennui, ou parce qu'elle est trop sûre de vous. Au lieu de rendre brouille pour brouille, il suffit, dans ce cas, d'occuper son imagination, d'inquiéter son coeur, d'y faire naître les soupçons et tous les petits doutes de l'amour heureux.
ART. 4.
Quand le sujet de brouille vient de la part de l'homme, et dans ce cas il est en général plus grave, le raccommodement est toujours facile: la différence de l'infidélité dans les deux sexes est si réelle qu'une femme passionnée peut pardonner une infidélité et être encore heureuse, ce qui est impossible à un homme.
ART. 5.
Pour la brouille d'amour-propre, le remède est assez difficile, car alors la vanité de l'homme s'indigne de penser que l'on puisse lui préférer quelqu'un; et la crainte d'être pris pour dupe met toutes les passions en mouvement: le raccommodement en est plus doux.
ART. 6.
La brouille d'amour-propre fait le lien de beaucoup de mariages, et ce sont les plus heureux, après ceux que l'amour a formés. Un mari s'assure pour de longues années la fidélité de sa femme en lui donnant une rivale dès le premier mois du mariage.
ART. 7.
La différence entre la brouille d'amour-propre et la brouille de jalousie c'est que l'une veut la mort de l'objet qu'elle craint, tandis que l'autre veut que le rival vive et soit témoin de son triomphe.
ART. 8.
En principe, dans une brouillerie, on ne doit jamais craindre de paraître impétueux, véhément. On excuse même des injures lorsqu'elles semblent dictées par un sentiment passionné; mais le ton calme, dans une brouille, donnerait à croire que vous pensez tout ce que vous dites, vous blesseriez l'amour-propre, et tout raccommodement deviendrait impossible.
=CHAPITRE III.=
+Du Raccommodement.+
ARTICLE PREMIER.
«On pardonne, tant que l'on aime.» (La Rochefoucauld.)
ART. 2.
C'est une délicieuse chose que le raccommodement: il rend la fraîcheur et l'attrait de la nouveauté, non seulement aux idées et aux sensations, mais encore aux réalités.
ART. 3.
Aussi l'amour à querelles est-il le plus durable des amours[10].
[10] Voir Duclos. Anecdotes relatives à la duchesse de Berry.
ART. 4.
C'est surtout lorsque l'on s'est brouillé, séparé, quitté _pour la vie_, qu'il est doux de se raccommoder. Il faut alors recommencer le roman de l'amour, chapitre par chapitre, et surtout fermer les yeux de peur de voir trop tôt le dénoûment.
ART. 5.
Dans le raccommodement, l'homme fait les trois-quarts des frais, mais il faut que la femme ait préparé les voies dès le moment de la brouille. Ainsi une femme ne doit jamais dire _oui_ à l'amant qu'elle a trompé.[11]
[11] On connaît l'anecdote de mademoiselle de Sommery, qui; surprise en flagrant délit par son amant, lui nia hardiment le fait; et comme celui-ci se récriait: «Ah! je vois bien, lui dit-elle, que vous ne m'aimez plus: vous croyez plus ce que vous voyez que ce que je vous dis.»
=CHAPITRE IV.=
+De la Séparation.+
ARTICLE PREMIER.
Se réconcilier avec une maîtresse adorée qui vous a fait une infidélité, c'est trop présumer de sa force: il faut que l'amour meure. Certes, c'est une des combinaisons les plus malheureuses de cette passion et de la vie; mais, réconcilié, on n'aurait pas un jour de calme ni de plaisir; il ne faut pas penser à ne se voir que comme amis: la séparation est le seul recours d'un coeur trahi.
ART. 2.
Une fois qu'on est bien convenu avec soi-même de la nécessité de la séparation, c'est une lâcheté d'en différer le moment.
ART. 3.
Ce qui distingue la séparation de la brouille, ce qui la rend durable, c'est la nécessité où l'on est d'oublier l'objet aimé et la facilité avec laquelle on se résout à former un autre attachement.
ART. 4.
On vante à tort et à travers les charmes du premier amour; l'homme cependant qui a été trompé une fois, et qui trouve dans une nouvelle liaison tout le charme, toute l'idéalité qu'il n'avait pas rencontrés, qu'il n'osait même plus espérer, cet homme nous semble bien plus heureux et bien plus fait pour donner le bonheur.
+Applications.+
LA DÉCLARATION.
La charmante vignette de M. Alfred Johannot placée au frontispice de ce volume expose, mieux que tout ce que nous pourrions dire, l'attitude et l'effet de la déclaration. L'artiste a reproduit, avec cette élégance spirituelle qui caractérise ses moindres ouvrages, le timide embarras de la jeune fille, la modeste insistance de l'amant: on voit qu'il enveloppe sous tout ce qu'il y a de formes délicates l'aveu d'un amour vrai; qu'il attend un regard où son sort soit écrit. Elle, tremblante, interdite, le front couvert d'une tendre rougeur, flotte incertaine entre l'espérance et la crainte; le sentiment qui l'agite semble mélangé de plaisir, de peine et d'anxiété.
Une déclaration peut être élégante, passionnée, spirituelle: elle doit avant tout être vraie. Il y a dans la voix, dans le geste, dans l'action de l'homme profondément épris un caractère et un attrait que tout l'art du monde ne saurait imiter; et la plus simple jeune fille semble douée d'une rectitude de jugement, d'une délicatesse de tact qui ne lui permettent pas de se méprendre entre l'expression d'un amour vrai et la feinte d'une grande passion.
Souvent une surveillance rigoureuse, des obstacles imprévus, une invincible timidité, s'opposent à ce que l'on puisse déclarer son amour à celle qui en est l'objet, et l'on a recours à une lettre pour lui peindre l'état de son coeur.
Une lettre, en effet, écrite avec sentiment, avec adresse, avec ame, exerce une telle puissance sur un coeur de femme que souvent elle parvient à fléchir une longue rigueur, à triompher de cruelles préventions.
Constance, sermens, promesses, rien ne saurait attendrir une femme capricieuse et légère. Qu'elle lise une lettre: les pleurs d'un amant l'ont baignée, la douleur et la tendresse en dictent les plaintes touchantes, l'espérance a répandu son gracieux coloris sur le style, et le respect s'unit au plus vif sentiment pour arriver jusqu'au coeur: un changement soudain s'opérera en elle, et la légère feuille azurée versera dans son ame cette vive passion dont l'esprit l'a en quelque sorte imprégnée.
Une lettre d'amour est le complice le plus adroit que l'on puisse placer entre ses sentimens et celle qui en est l'objet. Une femme la consulte sans cesse, la lit, la relit en secret. Votre lettre vous rend l'office d'un habile avocat, et, à chaque instant du jour, plaide éloquemment votre cause.
Nous ne tenterons pas ici de tracer les règles de ce genre de lettres: dictées par le coeur, elles semblent toujours éloquentes; imitées par l'esprit, elles manqueraient de ce charme, de ce naturel qui en fait tout le prix. Il faudrait la plume brûlante de Jean-Jacques pour écrire des lettres amoureuses.
Quant à ceux qui empruntent leurs déclarations à M. Ducray-Duminil ou au secrétaire des amans, qu'en dire? La plus charmante femme du monde est exposée à recevoir de telles épîtres, si, à son insu, elle encourage chez quelque sot une timidité qu'elle ne prend que pour de l'embarras. Ce qu'elle a de mieux à faire en tel cas, c'est de remettre à sa femme de chambre la galante missive: il y a nécessairement eu erreur dans l'adresse.
On rencontre souvent aussi par le monde d'innocens Lovelaces ayant toujours un compliment à la bouche et une déclaration en poche; cette _classe_ tout aimable s'adresse indistinctement à l'innocente jeune fille, à la douairière émérite, à la sémillante veuve; le mal n'est pas grand jusque là; mais, pour se consoler de leurs constans revers, de telles gens se vantent parfois des conquêtes qu'ils rêvent. Les femmes d'esprit ne font justice de cet odieux travers que par le ridicule et le mépris.
En général, les femmes répondent à la déclaration de l'homme qu'elles détestent par une _déclaration de principes_; à celle de l'indifférent, par une _déclaration de neutralité_; c'est pour l'homme qu'elles aiment qu'elles réservent _la déclaration de guerre_.
[Cul-de-lampe]
DES FEMMES, FILLES ET VEUVES.
Jean-Jacques Rousseau, qui certes n'était pas un aigle en amour, était du moins profond théoricien, et ses ouvrages sont aujourd'hui l'arsenal où tout ce qu'il y a d'amans vulgaires puise de l'éloquence pour séduire les pauvres femmes assez sottes pour se laisser prendre aux faux semblans des grandes passions. La Nouvelle Héloïse présente une sorte de cours de l'art de conter fleurette, et ceux que le ciel, à défaut d'esprit, a du moins gratifiés de mémoire, y trouvent encore des élémens de succès. Attaquent-ils une femme à grands sentimens: «Femmes! femmes! objets chers et funestes que la nature orna pour notre suplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont l'amour et la haine sont également nuisibles, et que l'on ne peut rechercher ni fuir impunément; beauté, attraits, sympathie, charme inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés, beauté plus terrible aux mortels que l'élément où on l'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur: c'est toi qui produis les tempêtes qui tourmentent le genre humain.» Avec tout ce pathos, sur lequel enchérissent encore la voix et le geste, on peut tromper un faible esprit; près d'une femme fine et sémillante, on ne serait que ridicule; on est touchant près d'une romanesque.
Avec la jeune fille, la tactique doit être différente; mais Jean-Jacques vient encore au secours de l'imagination en défaut: «L'accord de l'amour et de l'innocence semble être le paradis sur la terre: c'est le bonheur le plus doux et l'état le plus délicieux de la vie!» Que cette phrase ou quelque autre lieu commun aussi bien exprimé retentisse à l'oreille de la jeune fille, aussitôt une teinte de pourpre se répand sur ses joues timides, son coeur tressaille, ses longues paupières se baissent lentement vers la terre, comme inclinées par un sentiment de honte; un léger frémissement agite sa poitrine; il semble qu'alors son esprit cherche à expliquer ce qu'éprouve son ame, qu'elle veuille analyser un sentiment nouveau. Une jeune fille, en effet, tente toujours d'étouffer cette voix intime qui la tourmente et qui a pour elle un charme si puissant.
Mais si l'on fait habilement germer dans son coeur une tendre confiance; si, moins timide, son oeil ose interroger le regard de celui dont les paroles la torturent si doucement, l'amour viendra bientôt, pour l'éclairer, se mettre de la partie.
Mais que de précautions minutieuses, quelle prudence extrême, sont nécessaires à celui qui veut plaire à l'innocente jeune fille! Les émotions naissent si faciles, si nombreuses dans un coeur novice! L'homme qui cherche là le bonheur doit se garder de les hâter, de les rendre trop vives. Le germe de la tendresse doit se développer lentement, et c'est un faux calcul que d'anticiper sur le moment où il doit éclore: près d'une jeune fille, l'homme même de vingt ans doit être précepteur, plutôt qu'amant, et laisser à la nature, à l'imagination le soin d'expliquer ses regards, de commenter ses vagues discours.
L'éducation que l'on donne par le temps qui court aux jeunes filles les prédispose à recevoir toutes les impressions de l'amour; sous un vain prétexte de décence, on ne leur apprend rien qui puisse les guider dans des circonstances qui s'offrent à elles dès leur premier pas dans le monde; on fait plus, on leur nie ces circonstances et l'on ajoute ainsi à leur force. Espère-t-on donc qu'une fille de seize ans ignore l'existence de l'amour? la plus indifférente circonstance ne lui en révèle-t-elle pas le pouvoir? Avec une éducation forte, élevée, les femmes seraient exposées à moins de fautes et d'erreurs; le charme naturel de leur esprit prendrait plus de solidité, sans rien perdre de son brillant, et les rapports sociaux deviendraient plus sûrs et plus agréables. Depuis un siècle on réclame contre l'éducation actuelle des femmes; mais une puissance suprême s'oppose à toute amélioration: c'est la puissance des sots, des ignorans surtout. Ces messieurs sont naturellement ennemis de l'éducation des femmes. Maintenant encore, en effet, ils passent le temps avec elles et en sont même assez bien traités. Que deviendraient-ils si les femmes s'avisaient d'apprendre quelque chose? ils seraient ruinés de fond en comble.
Le pire de l'éducation actuelle, c'est qu'on n'apprend rien aux jeunes filles qu'elles ne doivent oublier bien vite aussitôt qu'elles sont mariées; avec leurs maîtres de harpe, d'aquarelle et de chant, elles arrivent bien rarement à la médiocrité, et de là le proverbe si vrai: «Qui dit amateur, dit ignorant.»
Ce qui est fait pour étonner, c'est qu'un mari qui a épousé une belle demoiselle élevée dans un pensionnat, envoie plus tard, à son tour, ses filles dans un pensionnat pour recevoir cette même plate éducation qui a dérangé toute l'utopie de sa vie. Ignore-t-il donc, par exemple, que le plus commun des hommes, s'il a vingt ans et des joues couleur de rose, est dangereux pour une femme qui ne sait rien (car elle est toute à l'instinct), tandis que le même homme, aux yeux d'une femme d'esprit, fera juste autant d'effet qu'un beau laquais? Ignore-t-il aussi que les intérêts domestiques, le bonheur de la famille, reposent sur les idées inculquées dès la jeunesse?