Code galant, ou, Art de Conter fleurette
Part 1
Note de transcription:
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CODE GALANT, OU ART DE CONTER FLEURETTE.
DU MÊME AUTEUR.
Code civil. Code épicurien. Code conjugal. Code de la toilette. Code des honnêtes gens.
Histoire populaire de Napoléon, 10 vol. ---- de la Révolution française, 8 vol. ---- de la Garde Nationale, 1 v. in-8º.
Marie Stuart, roman historique, 4 v. in-12. Une Blonde, 1 vol. in-8º. Vie et Aventures de Pigault-Lebrun, 1 vol. in-8º.
SOUS PRESSE.
Histoire pittoresque, anecdotique et biographique de la Police de Paris, 1 vol. in-8º. Procès historiques, 2 vol. in-8º.
PARIS.--Imprimerie de GREGOIRE et Compagnie, rue du Croissant, n. 16.
[Gravure par Alfred Johannot]
CODE GALANT,
OU
ART DE CONTER FLEURETTE.
PAR HORACE RAISSON,
AUTEUR DU CODE CIVIL, DU CODE CONJUGAL, ETC.
Nouvelle édition.
Dans cette courte vie, tout est compte et mécompte. CHARRON. _De la Sagesse._
[Vignette]
PARIS. OLLIVIER, ÉDITEUR, QUAI DES AUGUSTINS, N. 37. DELAUNAY, AU PALAIS-ROYAL.
1837.
PROLÉGOMÈNES.
Jeune ou vieux, bien ou mal, sot ou sage, une fois au moins l'homme doit aimer; et du hasard d'un premier amour dépend trop souvent la somme de bonheur de la vie entière.
Ce serait un livre précieux que celui où seraient enseignées toutes les délicates théories de l'amour, où l'art de plaire se trouverait réduit en principes: la jeunesse, l'inexpérience, y puiseraient de précieuses leçons; malheureusement un tel ouvrage est impossible.
Un livre ne saurait donner qu'une idée bien pauvre de l'amour, de cet amour qui occupe toute l'ame, la remplit d'images tour-à-tour heureuses ou désespérantes, mais toujours sublimes, l'isole et la concentre dans une série d'idées où se rattache le malheur ou la félicité. Comment pouvoir rendre sensibles la simplicité de geste et de caractère, le regard, peignant si juste et avec tant de candeur la nuance de chaque sensation? Comment surtout exprimer cette aimable non-curance pour tout ce qui n'est pas la personne aimée? Aussi, que de romans, que d'histoires amoureuses, et combien peu d'observations simples et vraies sur l'amour!
Au reste, par le temps qui court, l'amour n'est pas une des affaires graves de la vie, et contre un fou qui se brûle la cervelle à Montmorency, on compte vingt étourdis qui se ruinent dans les coulisses de l'Opéra; notre temps est plutôt celui de la galanterie que celui de l'amour, et l'on ne saurait, au vrai, trop dire s'il faut l'en féliciter ou l'en plaindre.
_Le Code Galant_ que nous publions aujourd'hui est donc en quelque sorte un livre de circonstance, et à ce titre du moins nous espérons pour lui, de la part du lecteur, un bienveillant accueil: quant à son contenu, nous avouons en toute humilité n'en être en quelque sorte que le compilateur; un petit ouvrage de ce genre s'écrit beaucoup plus avec la mémoire qu'avec l'esprit, et nous nous sommes avant tout appliqué à y rassembler surtout ce qui se rattache _à l'art de conter fleurette_, les idées vives, les aperçus ingénieux, les observations délicates, épars dans une foule de bons ouvrages, et qui, ainsi réunis, forment en quelque sorte un corps complet de doctrine, d'où l'on peut, à son gré, déduire de faciles et précieux enseignemens.
Dans quelques parties de ce _Code_ nous avons eu à aborder de délicates matières: nous nous sommes appliqué à les traiter avec beaucoup de ménagemens, nous avons même parfois mieux aimé passer à côté de la difficulté que de heurter de front les idées enracinées de l'usage reçu; aussi espérons-nous que la pruderie nous saura gré de notre retenue. Quant aux lecteurs dont les idées sympathisent avec les nôtres, nous sommes assuré d'avance d'être compris par eux.
Peut-être nous reprochera-t-on, comme on a déjà fait pour quelques bagatelles publiées antécédemment[1], la futilité de ce petit livre: mais est-ce donc une obligation invariable d'employer un _style mâle_, et n'est-il permis d'écrire que sur des sujets _collets-montés_? Il y a cent façons de réformer et d'instruire, et les heures n'appartiennent pas toutes aux pensers graves. On parle, à tout propos, du _positif_ de la génération nouvelle et de la tendance sérieuse des esprits de la _jeune France_. Grace au ciel, maintes gens, nos amis, qui ne sont pas tombés encore à l'état caduc, aiment toujours la liberté, le plaisir, peut-être un peu même la licence; mais leur gaîté, bien qu'elle ne se pince pas les lèvres, est tout autant dans les moeurs constitutionnelles que le _sérieux_ de nos philosophes frais émoulus du collége.
[1] Code gourmand, Code civil, etc.
Il nous reste, en lançant ce livret dans le monde, à faire des voeux pour sa fortune et à le recommander surtout à l'indulgence du lecteur. Nous eussions dû sans doute le faire meilleur et plus hardi: nous n'osons dire ce qui nous en a empêché. S'il ennuie, l'excuse ne serait pas admise; s'il fait passer gaîment une heure, il est pardonné.
H. R.
En commençant ce petit livre, il y aurait, ce semble, ingratitude à ne pas consacrer quelques pages à raconter l'histoire touchante de la gentille enfant dont le nom a fourni à-la-fois le titre et le sujet.
L'origine et l'étymologie du vieux dicton _conter fleurette_ sont d'ailleurs bien plus authentiques que celles consacrées chaque jour par la docte Académie, et ce n'est pas sans quelque plaisir que l'on relit la peinture naïve des premières amours de ce roi dont le nom seul réveille déjà des souvenirs de noblesse et de galanterie.
Henri IV avait à peine quinze ans lorsque Charles IX vint à Nérac pour visiter la cour de Navarre[2]. Le court séjour du roi fut marqué par des jeux et des fêtes où le jeune Henri se fit surtout remarquer par son élégance, son ardeur et sa dextérité.
[2] En 1566.
Charles aimait à tirer de l'arc; on s'empressa de lui en donner le divertissement, et l'on pense bien qu'aucun des courtisans, pas même le duc de Guise, qui excellait à cet exercice, n'eut la maladresse de se montrer plus adroit que le roi. Mais le tour d'Henri (que l'on appelait encore Henriot) vient de tirer: il s'avance, et du premier coup enlève avec sa flèche l'orange qui servait de but. Les lois de ce noble jeu veulent qu'un second but soit immédiatement placé et que le vainqueur le tire le premier: Henri s'apprête donc à tirer sa seconde flèche; mais Charles s'y oppose et le repousse avec humeur; Henri s'indigne, recule quelques pas, et, bandant son arc, dirige la pointe acérée contre la poitrine de Charles. Le prudent monarque se mit bien vite à l'abri derrière le plus gros des courtisans d'alors, et donna l'ordre qu'on éloignât de sa personne ce dangereux petit-cousin.
La paix se fit: le tir de l'arc recommença le lendemain, mais Charles trouva un prétexte pour n'y point paraître. Cette fois, le duc de Guise enleva tout d'abord l'orange, qui se fendit en deux. On n'en trouvait pas d'autre pour replacer au but; le jeune prince voit briller une rose sur le sein d'une des jeunes filles qui entourent la barrière, il s'en saisit et court la placer. Le duc tire le premier: son adresse est en défaut, il n'atteint pas; Henri, qui lui succède, lance sa flèche au milieu de la fleur, dont il se saisit galamment, puis il court la rendre à la jolie villageoise, sans la détacher de la flèche qui lui sert de tige.
Un trouble naïf et touchant se peint sur les traits charmans de la jeune fille. Henri sent s'arrêter le battement de son coeur, un doux regard s'échange rapidement entre eux.
Henri, en retournant au château, apprend que cette aimable enfant s'appelle Fleurette et qu'elle habite avec son père, jardinier du château, un petit pavillon qui se trouve à l'extrémité du bâtiment des écuries[3].
[3] Ce pavillon existe encore; il sert à renfermer des instrumens aratoires.
Dès le lendemain, le jardinage est devenu la passion dominante de Henri; il choisit un terrain de quelques toises aux environs de la fontaine de la Garenne, où il sait que Fleurette se rend plusieurs fois chaque jour; il l'entoure d'un treillage, y fait des plantations et travaille avec d'autant plus d'ardeur qu'il est aidé par le père de Fleurette et qu'il a vingt fois par jour l'occasion ou le prétexte de la voir.
Si, comme madame de Genlis, j'écrivais un roman historique, j'aurais beau jeu à arranger une série d'insignifians détails; mais je raconte une anecdote, et, pour établir l'étymologie de mon vieux dicton, il suffit, je pense, de rapporter les simples traditions du fait touchant sur lesquelles elle repose.
Depuis près d'un mois, le sensible _Henriot en contait à Fleurette_; tous deux s'aimaient éperdument, sans trop savoir encore ce qu'ils se voulaient: ils l'apprirent un soir à la fontaine.
Fleurette s'y était rendue un peu tard; l'air était pur; le murmure de la source, le chant plaintif du rossignol, enchantaient le silence de la feuillée, et la lune éclairait de son jour touchant cette retraite où la nature est déjà la volupté. Que se passa-t-il dans cette soirée à la fontaine de la Garenne, entre le petit prince de quinze ans et la bergerette de quatorze! plus est aisé de l'imaginer que de le dire; toujours est-il qu'au retour de la fontaine, Fleurette avait pris le bras du prince de Béarn et que celui-ci portait allègrement la cruche sur sa tête. Ils se séparèrent à l'entrée du parc; l'un retourna gaîment au château, l'autre pleurait en rentrant dans son modeste réduit.
Le père de Fleurette ne s'aperçut pas que sa fille, depuis ce jour, allait plus tard à la fontaine; mais le précepteur du prince, le vertueux Lagaucherie, remarqua que son royal élève avait toujours un prétexte pour s'échapper durant la soirée, et que, par le plus beau temps du monde, la forme de son chapeau se trouvait mouillée au retour. Une fois sa prudence éveillée, il suivit de loin le jeune prince; et, sans être vu, arriva assez tôt et assez près pour s'apercevoir qu'il était venu trop tard. Convaincu de cette vérité que la fuite est le seul remède à l'amour, il annonça au prince que le lendemain ils se mettraient en route vers Pau, pour, de là, se rendre à l'_entrevue de Baïonne_[4].
[4] Où fut résolu le massacre des protestans.
L'instinct de la gloire, peut-être aussi celui de l'inconstance, parlaient déjà au coeur de Henri; cette nécessité d'une première séparation, qu'il courut en larmes annoncer à Fleurette, trouvait à son insu quelque adoucissement au fond de son ame; mais comment peindre le désespoir de la naïve et sensible Fleurette: dans les derniers instans d'un bonheur près de lui échapper, elle pressentait tous les maux de l'avenir.
«Vous me quittez, Henri, disait la tendre enfant, étouffée par ses pleurs, vous me quittez, vous m'oublierez, et je n'aurai plus qu'à mourir!» Henri la rassurait et lui faisait le serment d'un amour éternel que Fleurette seule devait acquitter.
«Voyez-vous cette fontaine de la Garenne,» disait-elle au moment où la cloche du château rappelait le prince pour le signal du départ: «absent, présent, vous me trouverez là!....... toujours là!.......[5]»
[5] Notice sur Nérac, par M. le comte de Villeneuve-Bargemont.
Les quinze mois qui s'écoulèrent jusqu'au retour d'Henri au château d'Agen, avaient développé dans l'ame du jeune prince des vertus incompatibles avec l'innocence des premières amours, et les filles d'honneur de Catherine de Médicis s'étaient chargées du soin d'effacer de son souvenir l'image de la pauvre petite Fleurette. Elle, plus affligée que surprise d'un changement dont sa raison précoce l'avait dès long-temps avertie, ne lutta pas contre un malheur prévu, et ne songea qu'à s'y soustraire.
Plusieurs fois elle avait vu le prince de Béarn se promener dans les bosquets de la Garenne avec mademoiselle d'Ayelle: elle n'avait pu résister au désir de se trouver un jour sur leurs pas. La vue de Fleurette, plus belle encore de sa tristesse et de sa pâleur, réveilla dans le coeur du jeune Henri un tendre et cruel souvenir: il courut le lendemain matin au pavillon, et la pria de se trouver encore une fois du moins à la fontaine de la Garenne. «J'y serai à huit heures,» répondit la jeune fille sans lever les yeux. Henri s'éloigna plein d'espoir, et attendit avec cette impatience du premier amour, que Fleurette d'un regard avait ranimée dans son sein, l'heure qui devait la lui rendre. Huit heures sonnent: il s'esquive du château, il traverse le taillis du parc et arrive à la fontaine. Fleurette ne s'y trouvait pas. Il attend quelques minutes: le plus léger bruissement des feuilles fait tressaillir son coeur; il va, vient, s'arrête..... Mais il aperçoit près de la fontaine une petite baguette fichée sur l'endroit même où tant de fois il s'est assis près de Fleurette. C'est une flèche: il la reconnaît: la rose fanée y tient encore; un papier est attaché à la pointe; il le prend, essaie de le lire; mais le jour s'est éteint. Palpitant, troublé, il vole au château, ouvre le fatal billet... le voici: «Je vous ai dit que vous me trouveriez à la fontaine: j'y suis. Peut-être êtes-vous passé bien près de moi. Retournez-y, cherchez mieux... Vous ne m'aimiez plus... il le fallait bien..... Mon Dieu! pardonnez-moi!...»
Henri a compris le sens cruel de ce billet: des valets munis de flambeaux courent sur ses pas à la Garenne.....
Le corps de l'adorable enfant fut retiré du fond du bassin où s'épanchent les eaux de la fontaine, et déposé entre les deux arbres que l'on y voit encore. Des regrets déchirans, une douleur poignante, furent du moins la punition de Henri.
Fleurette fut, de toutes les maîtresses du _Béarnais_, la seule qui l'ait aimé sincèrement, la seule qui lui resta fidèle. Mais la pauvre petite ne fit pas des ministres, ne travailla pas avec des confesseurs, ne donna à la France ni bâtards, ni légitimés; aussi l'histoire ne fait-elle aucune mention de Fleurette, et nul éditeur ne s'avise d'annoncer pompeusement ses Mémoires. Par une heureuse compensation toutefois, la galanterie a pris son joli nom sous ses auspices et s'est chargée de perpétuer la gracieuse mémoire de la jolie et tendre enfant, à qui l'on ne saurait se défendre de donner un doux souvenir, chaque fois que l'on tente de _conter fleurette_.
+Code Galant.+
TITRE PREMIER.
+Avant.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+De l'Amour.+
ARTICLE PREMIER.
L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs, l'admiration et l'espérance[6].
[6] Qui s'avise de devenir amoureux d'une reine, à moins qu'elle ne fasse des avances?
ART. 2.
Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
ART. 3.
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
ART. 4.
Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules, l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
ART. 5.
L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a cru voir.
ART. 6.
Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir.
ART. 7.
Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
ART. 8.
L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
ART. 9.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.
ART. 10.
L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections, même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
ART. 11.
Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir, donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd enfin le sentiment de la probabilité.
ART. 12.
Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent _un manque de délicatesse_. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter.
[Cul-de-lampe]
=CHAPITRE II.=
+De l'Attachement.+
ARTICLE PREMIER.
L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
ART. 2.
Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
ART. 3.
Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y est privé des douces compensations de l'amour-propre.
ART. 4.
Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que celle qui inspire un violent amour.
ART. 5.
Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désoeuvrement: c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!» disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
=CHAPITRE III.=
+Du Goût.+
ARTICLE PREMIER.
Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte, moins la couleur.
ART. 2.
L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y montre constamment aimable.
ART. 3.
Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
ART. 4.
Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de ne pouvoir trouver mieux.
ART. 5.
Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la manière dont on la voit soi-même.
ART. 6.
La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais.
ART. 7.
Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
=CHAPITRE IV.=
+Du Caprice.+
ARTICLE PREMIER.
Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
ART. 2.
Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
ART. 3.
On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du coeur, l'autre un calcul de l'esprit.
ART. 4.
Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai. Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs, il laisse encore plus de regrets.
ART. 5.
«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»
TITRE DEUXIÈME.
+Pendant.+
=CHAPITRE PREMIER.=
+Des Regards.+
ARTICLE PREMIER.
Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus fine et plus vive.
ART. 2.
Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'oeil a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
ART. 3.
L'oeil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du coeur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
ART. 4.
Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel. L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient trouver la passion.
=CHAPITRE II.=
+Des Lettres.+
ARTICLE PREMIER.
C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre dans notre langue, si féconde en écrits.
ART. 2.
Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au moyen d'une lettre.
ART. 3.
«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de mystère.
ART. 4.
«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre, en répétitions. Son coeur, plein d'un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le coeur sait parler au coeur.»
(J.-J. Rousseau.)
ART. 5.
Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi: Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que l'on a dit.
=CHAPITRE III.=
+Des Rendez-vous.+
ARTICLE PREMIER.
Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un, brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre, démoralisé, interdit, reste court.
ART. 2.