Part 24
L'épiphonème qui termine l'histoire des meurtres de Clovis est bien dans la tonalité de toute cette poésie populaire. On prétend, raconte Grégoire, qu'ayant rassemblé un jour les siens, il leur dit: «Malheur à moi, qui reste maintenant comme un étranger parmi les étrangers, et qui n'ai plus un seul parent pour venir à mon aide en cas d'adversité!» Mais, ajoute le narrateur, il disait cela par ruse et non par douleur, dans l'espoir de trouver encore quelque membre de sa famille qu'il pût tuer[417].
[Note 417: Grégoire de Tours, II, 42.]
La naïveté de ces paroles suffit pour en trahir la provenance populaire, et leur couleur toute particulière est un indice de leur origine germanique. Des barbares seuls, restés étrangers à l'immense mouvement qui, en une génération, avait fait du roitelet de Tournai le souverain de toute la Gaule, pouvaient mettre de telles paroles dans la bouche de Clovis. Et ce serait partager leur naïveté que de les lui faire prononcer au moment où il était devenu le plus puissant monarque de l'Occident.
Pour conclure cette aride discussion, nous nous résumerons en disant que ce qui reste d'historique dans la légende de Chararic et de Ragnacaire, c'est la défaite de ces rois francs et l'annexion de leurs royaumes par Clovis. Nous ne savons pas si les deux événements s'accomplirent à la fois, comme c'est vraisemblable, mais nous sommes portés à croire que le premier tout au moins se produisit en 491, c'est-à-dire, selon toute apparence, immédiatement après la conquête de l'Entre-Seine-et-Loire.
L'annexion des deux royaumes de Cambrai et de Tongres à la monarchie de Clovis ne fut pas chose indifférente pour les destinées ultérieures du peuple franc. La conquête de l'Entre-Seine-et-Loire avait presque romanisé le jeune roi, et imprimé à son royaume un cachet pour ainsi dire exclusivement romain. Les provinces romaines en étaient devenues le centre de gravité. Établi à Paris ou dans les nombreuses villas disséminées dans les environs, Clovis avait perdu à peu près tout contact avec son vrai peuple, avec les Francs de Belgique qui, depuis la soumission de la Gaule, rentrent dans la pénombre et sont oubliés de l'histoire. Il avait été conquis par sa conquête. S'il n'avait, par un énergique retour de ses armes vers les régions de ses ancêtres, rattaché à son royaume tous les centres germaniques de l'ancien domaine de Clodion, son royaume aurait sans doute partagé au bout de quelque temps les destinées de tant d'autres créations barbares en pays romain: il se serait étiolé sur le sol provincial, il n'aurait pas renouvelé les sources de sa vitalité. Il en fut autrement grâce à l'accession des provinces belges. Elle maintint le contact entre la monarchie mérovingienne et le monde germanique; elle versa dans cette monarchie le sang jeune et impétueux de tant de barbares faits pour de grandes entreprises. On ne devait pas s'apercevoir tout de suite des bienfaits de cette nouvelle conquête. Les Francs de Belgique continuèrent de dormir le pesant sommeil de la rusticité pendant le règne de Clovis, mais lorsque plus tard la monarchie périclita, ils la sauvèrent en lui envoyant les Carolingiens. A deux reprises, ces barbares sans culture tinrent dans leurs mains les destinées de la Gaule et de l'Europe. La réaction salutaire, tout comme l'impulsion conquérante, devait partir de ces masses profondes que le travail agricole courbait sur les sillons de la Flandre et de la Hesbaie.
IV
MARIAGE DE CLOVIS
Le nom et le prestige de Clovis avaient franchi rapidement les frontières de la Gaule. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur ce brillant météore qui venait d'apparaître dans le ciel septentrional. Ceux qui avaient l'intelligence des événements comprirent qu'il était né une force nouvelle, et que le monde civilisé allait peut-être trouver son arbitre dans le jeune barbare des bords de l'Escaut. Il y avait alors, en Occident, un homme qui se frayait sa voie vers la puissance et vers la gloire dans une lutte sanglante et souvent atroce: c'était le roi des Ostrogoths, Théodoric le Grand. Encore au fort de sa guerre contre Odoacre, qui tenait toujours à Ravenne, mais déjà solidement établi dans la haute Italie, Théodoric, inaugurant le système d'alliances politiques auquel il dut plus tard l'hégémonie du monde barbare, se tourna vers Clovis et lui demanda la main de sa sœur Aldoflède[418].
[Note 418: Jordanes, c. 57; Anonymus Valesianus 63; Grégoire de Tours, III, 31. Nous savons par le premier de ces auteurs que le mariage eut lieu la troisième année de l'entrée de Théodoric en Italie, donc en 492. Je ne sais sur quoi se fondent les historiens qui admettent une autre date, et il n'existe aucune raison pour nous écarter du témoignage formel de Jordanes.]
Nous ne connaissons de cette princesse que le nom. Lorsqu'en 492 elle fut recherchée par le héros, elle n'était probablement pas encore chrétienne; mais tout porte à croire qu'elle aura embrassé l'arianisme à l'occasion de son mariage. L'alliance proposée à la famille de Mérovée était trop flatteuse pour ne pas être accueillie: Aldoflède devint donc la femme de Théodoric. L'histoire la perd de vue aussitôt après: elle paraît être morte jeune et du vivant de son époux. Une tradition, colportée au sixième siècle par les Francs, voulait qu'après la mort de Théodoric elle eût été empoisonnée par sa propre fille, dont elle avait gêné les relations criminelles avec un esclave[419]: légende sinistre et mensongère qui montre avec quelle rapidité, dans la bouche du peuple, l'histoire se transformait alors en fiction! Ce qu'on peut affirmer, c'est que le rapprochement ménagé, à la faveur de ce mariage, entre les deux plus grands monarques barbares de ce temps fut un bienfait pour la civilisation. Pendant de longues années, les relations des deux puissances furent marquées au coin de la courtoisie et des égards mutuels, et lorsqu'enfin elles s'altérèrent sous la pression des circonstances, le conflit n'eut pas l'âpreté qu'il avait d'ordinaire, quand deux ambitions et deux intérêts se trouvaient aux prises à cette époque. Bien qu'elle passe inaperçue et silencieuse à travers la vie des deux illustres beaux-frères, Aldoflède a donc rempli d'une manière utile sa mission d'intermédiaire et de conciliatrice: il convient d'en faire la remarque avant que le voile de l'oubli, un moment levé devant sa figure, retombe sur elle à jamais.
[Note 419: Grégoire de Tours, III, 41.]
Un événement plus important va d'ailleurs solliciter notre attention.
Clovis venait d'atteindre sa vingt-cinquième année, et il y avait dix ans qu'il régnait avec gloire sur le peuple des Francs. Il n'était pas encore marié; mais d'une de ces unions inégales et temporaires qui ne répugnaient pas aux chefs barbares, il avait eu un fils nommé Théodoric. De la mère on ne sait rien; mais l'enfant resta cher au roi, qui, conformément aux usages de son peuple, ne cessa de le traiter en toute chose comme s'il était de naissance légitime. Théodoric fut admis plus tard à partager l'héritage paternel au même titre que les trois fils de Clotilde, et sa part ne fut inférieure à aucune autre. L'histoire a gardé son souvenir; mais c'est la poésie populaire surtout qui s'est montrée généreuse envers lui, car elle a tissé autour de son nom toute une couronne de fictions épiques. Sous le nom de Théodoric le Franc[420], qui lui a été donné pour le distinguer de Théodoric de Vérone, il est resté un des héros favoris de l'épopée allemande, et tout le moyen âge s'est passionné pour ses dramatiques aventures.
[Note 420: Hugdietrich. Sur le nom de Hug, porté par les Francs dans les chants populaires de leurs voisins, voir l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, p. 528.]
Devenu, par ses conquêtes, l'un des arbitres de l'Europe, Clovis voulut avoir pour épouse une personne de sang royal. Étant depuis quelque temps, à ce qu'il paraît, en relations assez suivies avec les Burgondes, et rêvant peut-être dès lors de se faire de ce peuple un allié contre les Visigoths, il arrêta son choix sur une jeune princesse de la cour de Genève, dont ses ambassadeurs lui avaient plus d'une fois vanté les charmes. Comme le mariage du roi franc avec Clotilde a pris, par ses conséquences, une place capitale dans la vie de Clovis et dans l'histoire des Francs, il importe d'en bien connaître les circonstances, d'autant plus que nul autre épisode de sa vie n'a été plus défiguré par la légende populaire.
Les Burgondes étaient alors partagés en deux royaumes sous l'autorité de deux frères, seuls survivants des quatre fils du roi Gundioch. L'aîné s'appelait Gondebaud et régnait à Vienne; l'autre, Godegisil, avait pour résidence Genève[421]. Un troisième frère, du nom de Godomar, était mort sans postérité; un quatrième, Chilpéric, qui avait été roi de Lyon, avait également disparu de la scène au moment où s'ouvre cette histoire. C'est ce dernier, père de la femme de Clovis, qui doit nous arrêter quelques instants.
[Note 421: Dès 494 nous trouvons Godegisil à Genève: Genovæ ubi Godigisclus germanus regis larem statuerat, dit le _Vita Epiphanii_ d'Ennodius. Dom Bouquet, III, p. 371.]
Chilpéric, roi de Lyon, et revêtu par l'Empire du vain et fastueux titre de maître des milices[422], n'a guère laissé de trace dans l'histoire de ces temps obscurs. Il sert de peu d'entendre des rhéteurs proclamer sa puissance et sa bonté[423], mais il est plus intéressant de voir l'ascendant qu'a sur lui sa femme Carétène[424]. Cette chrétienne accomplie, épouse catholique d'un monarque arien[425], donnait sur le trône l'exemple de toutes les vertus[426], et était auprès de son mari la patronne des opprimés[427]. Chilpéric lui permit d'élever selon le rite catholique les deux filles nées de leur alliance: Clotilde et Sædeleuba[428], qui porte aussi le nom de Chrona[429]. Lui-même, à partir de 480, on ne le voit plus participer à aucun acte public, ce qui permet de croire qu'il sera mort vers cette date[430].
[Note 422: Sidoine Apollinaire, Epist., V, 6.]
[Note 423: Virum non minus bonitate, quam potestate præstantem. _Id._, _ibid._, VII, 7.]
[Note 424: Fauriel, I, 318, l'appelle Agrippine, par une distraction pardonnable pour qui connaît le langage prétentieux et tourmenté de sa source, qui est Sidoine Apollinaire, _Epist._, V, 7, où la femme de Chilpéric est tour à tour la Tanaquil de ce Lucumon, l'Agrippine de ce Germanicus.]
[Note 425: Leblant, _Inscriptions chétiennes de la Gaule_, nº 31, t. I, p. 69.]
[Note 426: Sidoine Apollinaire, _Epist._, VI, 12, et Leblant, _l. c._]
[Note 427: Sidoine Apollinaire, _ibid._, v, 7.]
[Note 428: Frédégaire, III, 17.]
[Note 429: Grégoire de Tours, II, 28.]
[Note 430: Binding, p. 114.]
La veuve et les enfants de Chilpéric semblent avoir été recueillis par Godegisil à Genève. Du moins c'est là que nous retrouvons les deux princesses au moment du mariage de Clotilde. Sædeleuba prit le voile[431], et on ne sait rien d'elle, sinon qu'elle a fondé l'église Saint-Victor[432] dans un faubourg de la même ville. Quant à Clotilde, dont on célébrait la beauté et les vertus, elle ne quittait pas sa mère, adonnée comme elle aux pratiques pieuses qui ont rempli l'existence de toutes les deux. La mère vécut jusqu'en 506, sanctifiant son veuvage par un redoublement d'austérités et d'œuvres charitables, et ne dédaignant pas, dit le poète qui a fait son épitaphe, de porter le joug du Christ après le diadème royal[433]. Elle eut le bonheur de voir ses petits-enfants grandir dans la foi catholique, ajoute le poète, et ce fut sans contredit la plus grande joie que cette âme sainte éprouva ici-bas.
[Note 431: Grégoire de Tours, _l. c._ C'est à cette occasion qu'elle aura reçu le nom de Chrona; le texte de Grégoire l'insinue d'ailleurs: Quarum senior mutata veste Chrona... vocabatur.]
[Note 432: Frédégaire, IV, 22; Jahn, II, p. 163, conteste que Sædeleuba ait pu bâtir cette église à Genève, où elle était une pauvre exilée, mais il fournit par là une preuve de plus que cet exil n'est qu'une légende.]
[Note 433: Leblant, _Inscriptions chrétiennes de la Gaule_, t. I, nº 31, pp. 68-71.]
Les relations avaient toujours été bonnes entre les membres de la famille royale de Burgondie. Des légendes franques, inspirées par l'antipathie nationale et nées sur les lèvres des poètes populaires, ont représenté Gondebaud comme le meurtrier de son frère Chilpéric, dont il aurait encore fait périr la veuve et les fils, en même temps qu'il reléguait ses filles à Genève. L'histoire donne un éclatant démenti à ces traditions, si anciennes qu'elles soient. Chilpéric n'eut pas de fils, et ses filles ne furent pas reléguées en exil. Sa veuve Carétène, on vient de le voir, mourut dans une heureuse vieillesse en 506. Loin d'être le meurtrier de son frère, Gondebaud l'avait regretté sincèrement, et saint Avitus, le grand évêque de Vienne, atteste lui-même la piété fraternelle de ce prince hérétique mais digne de sympathie[434]. Ses relations avec son frère Godegisil paraissent avoir été satisfaisantes aussi; plus tard, il est vrai, elles furent troublées; mais ce fut Godegisil et non lui qui ouvrit la guerre fratricide, et l'on peut croire que c'est la jalousie qui en fut le principal mobile.
[Note 434: Flebatis quondam pietate ineffabili funera germanorum. S. Avitus, _Epistolæ ad Gundobadum_, 5.]
Gondebaud, en effet, avait sur son frère une supériorité qui n'était pas seulement due à l'aînesse. Longtemps avant que les événements eussent fait de lui le seul souverain de tous les Burgondes, il semble avoir déjà tenu cette place dans l'estime de ses voisins[435].
[Note 435: Cf. Ennodius, _Vita sancti Epiphanii_.]
Étant donnée cette espèce d'hégémonie de Gondebaud, il n'est pas impossible que, comme le disent les légendes, Clovis ait eu à négocier avec lui à l'occasion de son mariage: cela n'empêche aucunement qu'il ait dû demander la main de la jeune princesse à son tuteur, le roi de Genève. Tout permet de croire que la famille royale de Burgondie fut flattée d'une alliance qui la rattachait à un prince désormais puissant, et en qui elle trouvait un allié éventuel contre les Goths d'Italie et d'Espagne. Les seuls scrupules vinrent de la jeune fille, qui était catholique fervente, et qui tremblait devant les hasards d'un mariage avec un païen. Les unions de ce genre, sans être précisément défendues par l'Église, étaient généralement envisagées par elle avec une certaine défiance, et Clotilde ne pouvait pas l'ignorer. Sans doute, dans le trouble de sa conscience, elle se sera adressée aux pasteurs de l'église de Burgondie, et l'on aime à se persuader que de grands esprits comme saint Avitus ont participé à la solution du problème moral qui préoccupait la future reine des Francs. En considération des intérêts suprêmes qu'ils voyaient en jeu, ils auront rassuré cette âme craintive, et ils lui auront rappelé que plus d'une fois, selon la parole de l'Apôtre des nations, _l'homme infidèle a été sanctifié par la femme fidèle_[436]. Mais en même temps ils auront voulu que la vierge chrétienne ne fût pas exposée à devenir la mère d'une famille païenne, et ils auront stipulé, se conformant à l'esprit de l'Église catholique, que les enfants issus du mariage projeté recevraient le baptême[437].
[Note 436: S. Paul, I _Ad Corinth._, VII, 14.]
[Note 437: La conjecture est de Dubos, III, p. 78.]
L'union de Clovis et de Clotilde fut donc conclue en 492 ou 493. L'imagination populaire s'est singulièrement intéressée, chez les Francs, à cet événement de la vie privée du héros national. Elle en a fait l'objet d'une multitude de fictions poétiques, elle en a remanié le récit à diverses reprises, elle a fini par en faire un véritable poème nuptial. Ce poème a été pris longtemps pour de l'histoire: c'est l'étude des vieilles littératures germaniques et romanes du moyen âge qui a permis à la science de lui restituer sa vraie nature, et à l'histoire de le rayer de ses pages[438].
[Note 438: Je renvoie, pour la démonstration de ce point, au chapitre intitulé: _le Mariage de Clovis_, dans l'_Histoire poétique des Mérovingiens_, pp. 225 à 251.]
Nous ne reproduirons pas ici les naïves inventions de l'épopée populaire. Non que nous méconnaissions l'intérêt réel qu'elles présentent pour l'historien: au contraire, rien n'occupe une place plus légitime dans l'histoire des faits que l'impression qu'ils ont produite dès le premier jour sur les peuples. Mais, présentée à cette place, la légende, par l'intérêt même qui s'attache à ses fictions, attirerait seule les regards du lecteur et ne lui permettrait pas de voir la réalité. Et il se trouve que cette fois la réalité est bien plus belle que la fiction. L'épopée, en effet, ne grandit pas toujours les héros chrétiens; elle rabaisse les personnages que leurs vertus placent au-dessus de la foule, en leur attribuant les actions et les mobiles du vulgaire[439]. Nul n'a plus pâti de cette tendance que la figure de sainte Clotilde. En présentant ici son histoire dégagée de tous ses ornements poétiques, nous substituons à l'héroïne romanesque de la tradition la suave figure historique d'une sainte trop longtemps méconnue.
[Note 439: Léon Gautier, _les Épopées françaises_. 2e édit., t. III, pp. 785 et suiv.]
Une ambassade solennelle alla, selon l'usage, chercher la jeune fiancée et la ramena à son époux, qui était venu à sa rencontre à Villery, près de Troyes, aux confins des deux royaumes[440]. Il la conduisit lui-même à Soissons, où, selon toute apparence, eurent lieu les fêtes du mariage[441]. L'union fut heureuse. Dès les premiers jours le jeune roi barbare s'attacha d'un cœur sincère à l'épouse de son choix; il lui laissa prendre sur sa vie un grand et salutaire ascendant, et Clotilde devint le bon génie de ce héros sauvage. Il lui resta fidèle: nulle part on ne voit que, comme tant de ses successeurs, il lui ait infligé l'injurieux partage de son affection avec des rivales. Elle fut la reine de son cœur comme elle était la reine de son peuple.
[Note 440: Vilariaco in qua Chlodoveus residebat in territorio Trecassino. Frédégaire, III, 19. C'est Villery, (Aube), au sud de Troyes. V. Longnon, _Géographie de la Gaule au VIe siècle_, pp. 75, note 1 et 333. Cette indication, il est vrai, nous est fournie par la légende, qui a enchâssé cette fois un détail réel. Le village de Villery a été l'objet d'une intéressante délibération au congrès archéologique de Troyes en 1853; v. le compte rendu (Paris, 1854), pp. 118-179.]
[Note 441: Le _Chronicon sancti Benigni Divionensis_ (Dachéry, _Spicilegium_, t. II) dit à tort Chalon-sur-Saône. Sur les solennités d'un mariage royal chez les Francs, comparer celui de Sigebert d'Austrasie avec Brunehaut.]
Le rôle des femmes chrétiennes dans la conversion des peuples barbares est un des plus admirables aspects de l'histoire de la civilisation. Partout on les voit qui s'en vont seules, pleines d'une touchante confiance, à la cour de leurs époux barbares, apportant le parfum de l'Évangile dans les plis de leur voile nuptial. Leur amour, leur sourire, leurs vertus plaident avec une éloquence muette la cause de leur Dieu dans l'intimité de leur foyer domestique. Lorsque les missionnaires arrivent, ils trouvent la voie frayée et les obstacles aplanis. Une reine chrétienne va au-devant d'eux et leur enseigne le chemin du cœur du roi. Souvent elle en a fait d'avance un chrétien à son insu, en lui apprenant à admirer et à aimer, dans la compagne de sa vie, l'idéal de l'épouse et de la mère.
La conversion de Clovis, telle fut aussi la mission que s'attribua Clotilde. Dans cette œuvre, ce n'est pas sur les débats dogmatiques qu'elle compta; celui que Grégoire de Tours suppose entre elle et son mari n'eut probablement jamais lieu. Ce qui dut toucher bien plus le cœur de Clovis, c'est l'exemple de la piété et des vertus de sa femme, muette et persuasive prédication qui entrait à la longue dans son intelligence. Toutefois il était bien loin encore de la conversion, et la naissance de leur premier enfant Ingomir, vint donner quelque chose de plus poignant à la dissidence religieuse qui les séparait. Allait-on baptiser l'enfant? Cette question dépassait de beaucoup l'horizon du foyer royal. Si l'héritier du trône de Clovis devenait l'enfant de l'Église catholique, l'avènement d'une dynastie catholique au trône des Francs n'était plus qu'une question de temps, et le germe de la conversion du peuple tout entier était jeté. Clovis consentit au baptême de l'enfant. Qu'il s'y fût engagé lors de son mariage ou qu'il n'ait fait que céder, le moment venu, aux sollicitations de Clotilde, on peut voir dans cette concession la preuve du grand ascendant que la jeune reine avait déjà acquis sur son époux.
Clotilde ne négligea rien pour que la cérémonie, outre la majesté de ses rites, fût entourée de toute la pompe d'un baptême royal. L'église où eut lieu la solennité,--peut-être Notre-Dame de Soissons, alors cathédrale[442],--fut tendue de voiles et de tapis précieux: il s'agissait de trouver, dans l'éclat imposant de la fête, un moyen de frapper l'imagination du roi. Dans sa sainte ambition, la jeune femme voulait que le baptême du fils devint le salut du père. Une cruelle déception devait bientôt mettre à l'épreuve la foi de son âme: l'enfant n'avait pas encore déposé la robe blanche du baptême qu'il expirait. La douleur du père se traduisit par des paroles pleines d'amertume: «C'est votre baptême, dit-il, qui est la cause de sa mort; si je l'avais consacré à nos dieux, il serait encore vivant.» Mais Clotilde n'eut que des accents de soumission et de reconnaissance envers la volonté divine qui venait de briser ses jeunes espérances, et qui semblait donner un argument aux convictions païennes du roi. «Je rends grâces, dit-elle, au Dieu tout-puissant et créateur de toutes choses, qui ne m'a pas trouvée indigne d'être la mère d'un enfant admis dans son céleste royaume. La douleur de sa perte ne trouble pas mon âme; sorti de ce monde avec la robe blanche de son innocence, il se nourrira de la vue de Dieu pendant toute l'éternité[443].»
[Note 442: Elle fut construite, au IVe siècle, sur les ruines d'un temple d'Isis, en l'honneur des SS. Gervais et Protais, auxquels fut adjoint le patronage de la sainte Vierge. V. H. Martin et P.-L. Jacob, _Histoire de Soissons_, t. I; Leroux, _Histoire de Soissons_, t. I, pp. 135-137; Poquet et Daras, _Notice historique et archéologique de la cathédrale de Soissons_, p. 10.]
[Note 443: Grégoire de Tours, II, 29.]
L'année suivante, un autre fils, Clodomir, vint consoler les jeunes époux de la perte de leur aîné. Malgré la catastrophe de l'année précédente, le roi, par loyauté ou par tendresse, ne s'opposa point à ce que Clodomir fût baptisé aussi. Mais l'épreuve de Clotilde n'était pas terminée. Comme si tout se fût conjuré pour abattre le cœur de la courageuse chrétienne, l'enfant commença à languir peu après son baptême, et Clovis revint à ses raisons. «Pouvait-il lui arriver autre chose qu'à son frère? dit-il. Il a été baptisé au nom de votre Christ, il faut donc bien qu'il meure.» Cette sinistre prédiction ne se réalisa point. La foi de Clotilde triompha de la tentation, et le Ciel accorda la guérison de l'enfant à ses ferventes prières.