Chapter 9
D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et des journalistes.
--L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant d'obéir à un pékin.
Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent le dos.
C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député, son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.»
On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde trouve cela naturel.
Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je veux le consigner ici.
Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des Variétés. Il s'était conquis une personnalité.
Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les usuriers et les huissiers.
Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans la caisse paternelle.
Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent mille francs de dettes.
Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il n'avait que des amis.
Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,--une sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?
Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la douceur.
Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.
Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.
Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas d'envieux.
Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes les qualités auprès «du fils du père Poirier.»
Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.» En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.»
Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi, il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, disait-il en riant; en avant!»
A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me rappellent quelquefois.
--Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon; et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive.
XIX
C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant de moi.
--A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir?
Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient près de mon père.
--Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un poids à m'ôter de dessus la conscience.
--Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
--Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu, justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté; sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° 7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager. Viendrez-vous?
--Je tâcherai.
--Votre parole?
--Vous n'y croyez pas.
--Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.
--Je ferai tout ce que je pourrai.
Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain, assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette insistance.
Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins de l'aisance dorée.
--Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an; aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade, vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce pas?
Il me tendit la main, puis continuant:
--Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service, alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire profiter.
--Moi?
--Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une heure aux Champ-Élysées.
Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une altercation et d'une lutte.
Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte.
--Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.
--Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis pas invisible, répliqua Poirier.
--Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule. Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont déchiré, dépouillé.
--Ils ont eu grand tort, et je les blâme.
--Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je la connais, j'ai vu jouer le _Festin de Pierre_, arrêtez les frais, pas besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent. Oui ou non, en donnez-vous?
--Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce moment.
--Oui, il y a trois mois.
--Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
--Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou non, payez-vous?
--Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
--Donnez-vous un à-compte?
--Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais pas votre visite; mais demain...
--Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les débiteurs de votre genre ont fait leur éducation.
--Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
--Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous poursuis à outrance.
--Vous avez commencé.
--Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne faites donc pas le méchant.
--Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est vous.
--Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
--Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et il reprit d'une voix que la colère faisait trembler:
--Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous, et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise, j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000 francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur...
--Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
--Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en Afrique.
--Vous croyez?
--Vous parlez de vos ressources.
--Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer prochainement, très-prochainement.
--Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien, j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur? Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait vendre l'hôtel de M. de Morny?
--Il ne sera pas vendu.
--Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que ça, et pourtant on va le vendre.
--Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce que je vous dois.
--Vous me payez 12,545 francs?
--Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra vous coûter cher, très-cher.
Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit par partir et Poirier revint dans le cabinet.
--Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente; le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en suis un exemple.
--Je vous remercie...
--N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
--Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre proposition, mais je ne puis l'accepter.
--Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas profiter de l'occasion qui se présente.
--Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme vous.
--Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le clergé, l'armée sont pour le prince.
--Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le prince?
--Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en Kabylie?
--Une promenade militaire.
--Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène.
Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait invincible.
--Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard, je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer.
XX
Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles événements se sont passés,--terribles pour tous et pour moi particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est accomplie.
Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte.
J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.
Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé.
On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé, pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin, instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière, Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien, disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier.
Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le croire.
Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.
--Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle? Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates, vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant, on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier, et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr, ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?
Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant de ne pas inquiéter mon père.