Chapter 8
--Je sais que nous ne commandons pas à la maladie, seulement je vous prie de nous revenir aussitôt que possible, et, bien que votre permission soit de vingt jours, vous me ferez plaisir si vous pouvez ne pas aller jusqu'à la fin. Prenez cette recommandation en bonne part, mon cher capitaine; elle n'a point pour but de vous tourmenter. Mais nous sommes dans des circonstances où un colonel tient à avoir ses bons officiers sous la main. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et s'il arrive quelque chose, vous êtes un homme sur lequel on peut compter. Vous-même d'ailleurs seriez fâché de n'être pas à votre poste s'il fallait agir.
Je n'étais pas dans des dispositions à soutenir une conversation politique, et j'avais autre chose en tête que de répondre à ces prévisions pessimistes du colonel. Je me retirai et partis immédiatement pour Cassis. Je voulais faire mes adieux à Clotilde et ne pas m'éloigner de Marseille sans l'avoir vue.
--Quel malheur que vous ne soyez pas parti hier, dit le général quand je lui annonçai mon voyage, vous auriez fait route avec Solignac. Voyez-le à Paris, où il restera peu de temps, et vous pourrez peut-être revenir ensemble: pour tous deux ce sera un plaisir; la route est longue de Paris à Marseille.
Je pus, à un moment donné, me trouver seul avec Clotilde pendant quelques minutes dans le jardin.
--Je ne sais pour combien de temps je vais être séparé de vous, lui dis-je, car si mon père est en danger, je ne le quitterai pas.
N'osant pas continuer, je la regardai, et nous restâmes pendant assez longtemps les yeux dans les yeux. Il me sembla qu'elle m'encourageait à parler. Je repris donc:
--Depuis trois mois, j'ai pris la douce habitude de vous voir deux fois par semaine et de vivre de votre vie pour ainsi dire; car le temps que je passe loin de vous, je le passe en réalité près de vous par la pensée... par le coeur.
Elle fit un geste de la main pour m'arrêter, mais je continuai:
--Ne craignez pas, je ne dirai rien de ce que vous ne voulez pas entendre. C'est une prière que j'ai à vous adresser, et il me semble que, si vous pensez à ce que va être ma situation auprès de mon père malade, mourant peut-être, vous ne pourrez pas me refuser. Permettez-moi de vous écrire.
Elle recula vivement.
--Ce n'est pas tout... promettez-moi de m'écrire.
--Mais c'est impossible!
--Il m'est impossible, à moi, de vivre loin de vous sans savoir ce que vous faites, sans vous dire que je pense à vous. Ah! chère Clotilde....
Elle m'imposa silence de la main. Puis comme je voulais continuer, elle prit la parole:
--Vous savez bien que je ne peux pas recevoir vos lettres et que je ne peux pas vous écrire ostensiblement.
--Qui vous empêche de jeter une lettre à la poste, soit ici, soit à Marseille? personne ne le saura.
--Cela, jamais.
--Cependant....
--Laissez-moi chercher, car Dieu m'est témoin que je voudrais trouver un moyen de ne pas ajouter un chagrin ou un tourment à ceux que vous allez endurer.
Pendant quelques secondes elle resta le front appuyé dans ses mains, puis laissant tomber son bras:
--S'il vous est possible de sortir quand vous serez à Paris, dit-elle, choisissez-moi une babiole, un rien, un souvenir, ce qui vous passera par l'idée, et envoyez-le-moi ici très-franchement, en vous servant des Messageries. J'ouvrirai moi-même votre envoi, qui me sera adressé personnellement, et s'il y a une lettre dedans, je la trouverai.
--Ah! Clotilde, Clotilde!
--J'espère que je pourrai vous répondre pour vous remercier de votre envoi.
--Vous êtes un ange.
--Non, et ce que je fais là est mal, mais je ne peux pas, je ne veux pas être pour vous une cause de chagrin. Si je ne fais pas tout ce que vous désirez, je fais au moins plus que je ne devrais, plus qu'il n'est possible, et vous ne pourrez pas m'accuser.
Je voulus m'avancer vers elle, mais elle recula, et, se tournant vers un grand laurier rose dont quelques rameaux étaient encore fleuris, elle en cassa une branche et me la tendant:
--Si, en arrivant à Paris, vous mettez ce rameau dans un vase, dit-elle, il se ranimera et restera longtemps vert, c'est mon souvenir que je vous donne d'avance.
Puis vivement et sans attendre ma réponse, elle rentra dans le salon où je la suivis.
L'heure me pressait; il fallut se séparer; le dernier mot du général fut une recommandation d'aller voir M. de Solignac; le mien fut une répétition de mon adresse ou plutôt de celle de mon père, n° 50, rue de l'Université; le dernier regard de Clotilde fut une promesse. Et je m'éloignai plein de foi; elle penserait à moi.
Mon voyage fut triste et de plus en plus lugubre à mesure que j'approchais de Paris. En partant de Marseille, je me demandais avec inquiétude en quel état j'allais trouver mon père; en arrivant aux portes de Paris, je me demandais si j'allais le trouver vivant encore.
Bien que séparé depuis longtemps de mon père, par mon métier de soldat, j'ai pour lui la tendresse la plus grande, une tendresse qui s'est développée dans une vie commune de quinze années pendant lesquelles nous ne nous sommes pas quittés un seul jour.
Après la mort de ma mère que je perdis dans ma cinquième année, mon père prit seul en main le soin de mon éducation et de mon instruction. Bien qu'à cette époque il fût préfet à Marseille, il trouvait chaque matin un quart d'heure pour venir surveiller mon lever, et dans la journée, après le déjeuner, il prenait encore une heure sur ses occupations et ses travaux pour m'apprendre à lire. Jamais la femme de chambre qui m'a élevé, ne m'a fait répéter une leçon.
Convaincu que c'est notre première éducation qui fait notre vie, mon père n'a jamais voulu qu'une volonté autre que la sienne pesât sur mon caractère; et ce que je sais, ce que je suis, c'est à lui que je le dois. Bien véritablement, dans toute l'acception du mot, je suis deux fois son fils.
La Révolution de juillet lui ayant fait des loisirs forcés, il se donna à moi tout entier, et nous vînmes habiter cette même rue de l'Université, dans la maison où il demeure encore en ce moment.
Mon père était un révolutionnaire en matière d'éducation et il se permettait de croire que les méthodes en usage dans les classes étaient le plus souvent faites pour la commodité des maîtres et non pour celle des élèves. Il se donna la peine d'en inventer de nouvelles à mon usage, soit qu'il les trouvât dans ses réflexions, soit qu'il les prît dans les ouvrages pédagogiques dont il fit à cette époque une étude approfondie.
Ce fut ainsi qu'au lieu de me mettre aux mains un abrégé de géographie dont je devrais lui répéter quinze ou vingt lignes tous les jours, il me conduisit un matin sur le Mont-Valérien, d'où nous vîmes le soleil se lever au delà de Paris. Sans définition, je compris ce que c'était que le Levant. Puis, la leçon continuant tout naturellement, je compris aussi comment la Seine, gênée tantôt à droite, tantôt à gauche par les collines, avait été obligée de s'infléchir de côté et d'autre pour chercher un terrain bas dans lequel elle avait creusé son lit. Et sans que les jolis mots de cosmographie, d'orographie, d'hydrographie eussent été prononcés, j'eus une idée intelligente des sciences qu'ils désignent.
Plus tard, ce fut le cours lui-même de la Seine que nous suivîmes jusqu'au Havre. A Conflans, je vis ce qu'était un confluent et je pris en même temps une leçon d'étymologie; à Pont-de-l'Arche, j'appris ce que c'est que le flux et le reflux; à Rouen, je visitai des filatures de coton et des fabriques d'indiennes; au Havre, du bout de la jetée, à l'endroit même où cette Seine se perd dans la mer, je vis entrer les navires qui apportaient ce coton brut qu'ils avaient été chercher à la Nouvelle-Orléans ou à Charlestown, et je vis sortir ceux qui portaient ce coton travaillé aux peuples sauvages de la côte d'Afrique.
Ce qu'il fit pour la géographie, il le fit pour tout; et quand, à quatorze ans, je commençai à suivre les classes du collège Saint-Louis, il ne m'abandonna pas. En sortant après chaque classe, je le trouvais devant la porte, m'attendant patiemment.
Quel contraste, n'est-ce pas, entre cette éducation paternelle, si douce, si attentive, et celle que le hasard, à la main rude, donna au général Martory?
Je ne sais si elle fera de moi un général comme elle en a fait un du contrebandier des Pyrénées, mais ce qu'elle a fait jusqu'à présent, ç'a a été de me pénétrer pour mon père d'une reconnaissance profonde, d'une ardente amitié.
Aussi, dans ce long trajet de Marseille, me suis-je plus d'une fois fâché contre la pesanteur de la diligence, et, à partir de Châlon, contre la lenteur du chemin de fer.
Pauvre père!
XVII
Nous entrâmes dans la gare du chemin de fer de Lyon à dix heures vingt-cinq minutes du soir; à onze heures j'étais rue de l'Université.
L'appartement de mon père donne sur la rue. Dès que je pus apercevoir la maison, je regardai les fenêtres. Toutes les persiennes étaient fermées et sombres. Nulle part je ne vis de lumière. Cela m'effraya, car mon père a toujours eu l'habitude de veiller tard dans la nuit.
Je descendis vivement de voiture.
Sous la porte cochère je me trouvai nez à nez avec Félix, le valet de chambre de mon père.
--Mon père?
--Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer.
Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était point si mal que j'avais craint.
Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée semblait transparente.
--J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'_Indicateur des chemins de fer_, et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou si tu continuerais en diligence.
Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi complètement supprimées.
Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit en moi, et, me tendant affectueusement la main:
--Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.
Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il ne croyait pas lui-même à ses propres paroles.
--Maintenant, dit-il, tu vas souper.
Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir.
--Ne crains pas de me fatiguer, dit-il, au contraire tu me ranimes! Je t'ai fait préparer un souper que tu aimais autrefois quand nous revenions ensemble du théâtre, et je me fais fête de te le voir manger. Qu'aimais-tu autrefois?
--La mayonnaise de volaille.
--Eh bien! tu as pour ce soir une mayonnaise. Allons, mets-toi à table et tâche de retrouver ton bel appétit de quinze ans.
Je me levai pour passer dans la salle à manger, mais il me retint:
--Tu vas souper là, près de moi; maintenant que je t'ai, je ne te laisse plus aller.
Félix m'apporta un guéridon tout servi et je me plaçai en face de mon père. En me voyant manger, il se prit à sourire:
--C'est presque comme autrefois, dit-il; seulement, autrefois, tu avais un mouvement d'attaque, en cassant ton pain, qui était plus net; on sentait que l'affaire serait sérieuse.
Je n'étais guère disposé à faire honneur à ce souper, car j'avais la gorge serrée par l'émotion; cependant, je m'efforçai à manger, et j'y réussis assez bien pour que tout à coup mon père appelât Félix.
--Donne-moi un couvert, dit-il; je veux manger une feuille de salade avec Guillaume. Il me semble que je retrouve la force et l'appétit.
En effet, il s'assit sur son fauteuil et il mangea quelques feuilles de salade; il n'était plus le malade anéanti que j'avais trouvé en entrant, ses yeux s'étaient animés, sa voix s'était affermie, le sang avait rougi ses mains.
--Décidément, dit-il, je ne regrette plus de t'avoir appelé à Paris et je vois que j'aurais bien fait de m'y décider plus tôt; tu es un grand médecin, tu guéris sans remède, par le regard.
--Et pourquoi ne m'avez-vous pas écrit la vérité plus tôt?
--Parce que, dans les circonstances où nous sommes, je ne voulais pas t'enlever à ton régiment; qu'aurais-tu dit, si à la veille d'une expédition contre les Arabes, je t'avais demandé de venir passer un mois à Paris?
--En Algérie, j'aurais jusqu'à un certain point compris cela, mais à Marseille nous ne sommes pas exposés à partir en guerre d'un jour à l'autre.
--Qui sait?
--Craignez-vous une révolution?
--Je la crois imminente, pouvant éclater cette nuit, demain, dans quelques jours. Et voilà pourquoi, depuis trois semaines que je suis malade, j'ai toujours remis à t'écrire; je l'attendais d'un jour à l'autre, et je voulais que tu fusses à ton poste au moment de l'explosion. Un père, plus politique que moi, eût peut-être profité de sa maladie pour garder son fils près de lui et le soustraire ainsi au danger de se prononcer pour tel ou tel parti. Mais de pareils calculs sont indignes de nous, et jusqu'au dernier moment, j'ai voulu te laisser la liberté de faire ton devoir. Il suffit d'un seul officier honnête homme dans un régiment pour maintenir ce régiment tout entier.
--Mon régiment n'a pas besoin d'être maintenu et je vous assure que mes camarades sont d'honnêtes gens.
--Tant mieux alors, il n'y aura pas de divisions entre vous. Mais si tu n'as pas besoin de retourner à ton régiment pour lui, tu en as besoin pour toi; il ne faut pas que plus tard on puisse dire que dans des circonstances critiques, tu as eu l'habileté de te mettre à l'abri pendant la tempête et d'attendre l'heure du succès pour te prononcer.
--Mais je ne peux pas, je ne dois pas vous quitter; je ne le veux pas.
--Aujourd'hui non, ni demain; mais j'espère que ta présence va continuer de me rendre la force; tu vois ce qu'elle fait, je parle, je mange.
--Je vous excite et je vous fatigue sans doute.
--Pas du tout, tu me ranimes; aussi prochainement tu seras libre de retourner à Marseille; de sorte que, si les circonstances l'exigent, tu pourras engager bravement ta conscience. C'est ce que doit toujours faire l'honnête homme, comme, dans la bataille, le soldat doit engager sa personne; après arrive que voudra; si on est tué ou broyé, c'est un malheur; au moins, l'honneur est sauf. Cette ligne de conduite a toujours été la mienne, et, bien que je sois réduit à vivre aujourd'hui dans ce modeste appartement, sans avoir un sou à te laisser après moi, je te la conseille, pour la satisfaction morale qu'elle donne. Je t'assure, mon cher enfant, que la mort n'a rien d'effrayant quand on l'attend avec une conscience tranquille.
--Oh père!
--Oui, tu as raison, ne parlons pas de cela; je vais me dépêcher de reprendre des forces pour te renvoyer. Cela me donnerait la fièvre de te voir rester à Paris.
--Avez-vous donc des raisons particulières pour craindre une révolution immédiate?
--Si je ne sors pas de cette chambre depuis un mois, je ne suis cependant pas tout à fait isolé du monde. Mon voisinage du Palais-Bourbon fait que les députés que je connais me visitent assez volontiers; certains qu'ils sont de me trouver chez moi, ils entrent un moment en allant à l'Assemblée ou en retournant chez eux. Plusieurs des amis du général Bedeau, qui demeure dans la maison, sont aussi les miens, et en venant chez le général ils montent jusqu'ici. De sorte que cette chambre est une petite salle des Pas-Perdus où une douzaine de députés d'opinions diverses se rencontrent. Eh bien! de tout ce que j'ai entendu, il résulte pour moi la conviction que nous sommes à la veille d'un coup d'État.
--Il me semble qu'il ne faut pas croire aux coups d'État annoncés à l'avance; il y a longtemps qu'on en parle....
--Il y a longtemps qu'on veut le faire; et si on ne l'a pas encore risqué, c'est que toutes les dispositions n'étaient pas prises....
--Le président?
--Sans doute. Ce n'est pas de l'Assemblée que viendra un coup d'État. Il a été un moment où elle devait faire acte d'énergie, c'était quand, après les revues de Satory, dans lesquelles on a crié: Vive l'empereur! le président et ses ministres en sont arrivés à destituer le général Changarnier. Alors, l'Assemblée devait mettre Louis-Napoléon en accusation. Elle n'a pas osé parce que, si dans son sein il y a des gens qui sachent parler et prévoir il n'y en a pas qui sachent agir. Du côté de Louis-Napoléon, on ne sait pas parler, on n'a pas non plus grande capacité politique, mais on est prêt à l'action, et le moment où cette notion va se manifester me paraît venu. Les partis, par leur faute, ont mis une force redoutable au profit de ce prétendant, qui se trouve ainsi un en-cas pour le pays entre la terreur blanche et la terreur rouge. L'homme est médiocre, incapable de bien comme de mal, par cette excellente raison qu'il ne sait ni ce qui est bien ni ce qui est mal. En dehors de sa personnalité, du but qu'il poursuit, de son intérêt immédiat, rien n'existe pour lui; et c'est là ce qui le rend puissant et dangereux, car tous ceux qui n'ont pas de sens moral sont avec lui, et, dans un coup d'État, ce sont ces gens-là qui sont redoutables; rien ne les arrête. Si on avait su le comte de Chambord favorable aux coquins, il y a longtemps qu'il serait sur le trône. On parle toujours de la canaille qui attend les révolutions populaires avec impatience. Je l'ai vue à l'oeuvre; je ne nierai donc pas son existence; mais, à côté de celle-ci, il y en a une autre; à côté de la basse canaille, il y a la haute. Tout ce qu'il y a d'aventuriers, de bohémiens, d'intrigants, de déclassés, de misérables, de coquins dans la finance, dans les affaires, dans l'armée ont tourné leurs regards vers ce prétendant sans scrupule. Voyant qu'il n'y avait rien à faire pour eux ni avec le comte de Chambord, ni avec le duc d'Aumale, ni avec le général Cavaignac, ils ont mis leurs espérances dans cet homme qui par certains côtés de sa vie d'aventure leur promet un heureux règne. Il ne faut pas oublier que ce qui a fait la force de Catilina c'est qu'il était l'assassin de son frère, de sa femme, de son fils et qu'il avait pour amis quiconque était poursuivi par l'infamie, le besoin, le remords. Quand on a une pareille troupe derrière soi, on peut tout oser et quelques centaines d'hommes sans lendemain peuvent triompher dans un pays où le luxe est en lutte avec la faim, cette mauvaise conseillère (_malesuada fames_). Dans ces conditions je tremble et je suis aussi assuré d'un coup d'État que si j'étais dans le complot. Quand éclatera-t-il? Je n'en sais rien, mais il est dans l'air; on le respire si on ne le voit pas. Tout ce que je demande à la Providence pour le moment, c'est qu'il n'éclate pas avant ton retour à Marseille.
Pendant une heure encore, nous nous entretînmes, puis mon père me renvoya sans vouloir me permettre de rester auprès de lui.
--Je ne garde même pas Félix, me dit-il. Si j'ai besoin, je t'appellerai. De ta chambre, tu entendras ma respiration, comme autrefois j'entendais la tienne quand j'avais peur que tu ne fusses malade. Va dormir. Tu retrouveras ta chambre d'écolier avec les mêmes cartes aux murailles, la sphère sur ton pupitre tailladé et tes dictionnaires tachés d'encre. A demain, Guillaume. Maintenant que tu es près de moi, je vais me rétablir. A demain.
XVIII
Nous vivons dans une époque qui, quoi qu'on fasse pour résister, nous entraîne irrésistiblement dans un tourbillon vertigineux.
L'état maladif de mon père m'épouvante, mon éloignement de Cassis m'irrite et cependant, si rempli que je sois de tourments et d'angoisses, je ne me trouve pas encore à l'abri des inquiétudes de la politique. C'est que la politique, hélas! en ce temps de trouble, nous intéresse tous tant que nous sommes et que sans parler du sentiment patriotique, qui est bien quelque chose, elle nous domine et nous asservit tous, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, par un côté ou par un autre.
Si Louis-Napoléon fait un coup d'État, je serai dans un camp opposé à celui où se trouvera le général Martory et Clotilde: quelle influence cette situation exercera-t-elle sur notre amour?
Cette question est sérieuse pour moi, et bien faite pour m'inquiéter, car chaque jour que je passe à Paris me confirme de plus en plus dans l'idée que ce coup d'État est certain et imminent.
Comment l'Assemblée ne s'en aperçoit-elle pas et ne prend-elle pas des mesures pour y échapper, je n'en sais vraiment rien. Peut-être, entendant depuis longtemps parler de complots contre elle, s'est-elle habituée à ces bruits qui me frappent plus fortement, moi nouveau venu à Paris. Peut-être aussi se sent-elle incapable d'organiser une résistance efficace, et compte-t-elle sur le hasard et les événements pour la protéger.
Quoi qu'il en soit, il faut vouloir fermer les yeux pour ne pas voir que dans un temps donné, d'un moment à l'autre peut-être, un coup de force sera tenté pour mettre l'Assemblée à la porte.
Ainsi les troupes qui composent la garnison de Paris ont été tellement augmentées, que les logements dans les casernes et dans les forts sont devenus insuffisants et qu'il a fallu se servir des casemates. Ces troupes sont chaque jour consignées jusqu'à midi et on leur fait la théorie de la guerre des rues, on leur explique comment on attaque les barricades, comment on se défend des coups de fusil qui partent des caves, comment on chemine par les maisons. Les officiers ont dû parcourir les rues de Paris pour étudier les bonnes positions à prendre.
Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus redoutables.
Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père, j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à prendre parti pour Louis-Napoléon.
L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut la briser.