Clotilde Martory

Chapter 7

Chapter 74,020 wordsPublic domain

Il est vrai qu'il y a des poëtes qui ont su parler du bonheur et qui l'ont fait admirablement; c'étaient des poëtes, je ne suis qu'un soldat: ce que j'ai vu, je sais le dire tant bien que mal; ce que j'ai entendu, je sais le rapporter plus ou moins fidèlement, mais analyser des sentiments, expliquer un caractère, résumer une série d'incidents dans un trait saillant, ce n'est point mon fait.

Dans ces deux mois, je n'ai eu qu'une semaine d'inquiétude, mais elle a été terriblement longue et douloureuse. C'est celle qui a suivi notre entretien au gouffre de Port-miou.

Surpris par M. de Solignac nous avions dû redescendre par le lit du ravin sans qu'il nous fût possible d'échanger une seule parole en particulier. On ne pouvait marcher qu'à la file dans ce ravin étroit et raboteux: Clotilde était passée la première, M. de Solignac l'avait rapidement suivie et j'étais resté le dernier. Dans cette position il nous était impossible de nous dire un mot intime, et j'avais dû me contenter d'écouter Clotilde parlant avec volubilité de la mer, du ciel, des navires, de Marseille et de dix autres choses, ce qui en ce moment n'était pour moi qu'un vain bruit.

J'espérais être plus heureux en arrivant au rivage, mais là encore M. de Solignac s'était placé entre nous, et de même en bateau quand nous nous étions rembarqués.

On a fait une comédie sur ce mot que, quand on dit aux gens qu'on les aime, il faut au moins leur demander ce qu'ils en pensent. Cette situation était exactement la mienne; seulement au lieu de la prendre par le côté comique, je la prenais par le côté tragique: la crainte et l'angoisse m'oppressaient le coeur; j'avais dit à Clotilde que je l'aimais: que pensait-elle de mon amour? que pensait-elle surtout de mon aveu?

Si je ne pouvais la presser de questions et la supplier de me répondre, je pouvais au moins l'interroger du regard. Ce fut le langage que je parlai, en effet, toutes les fois que mes yeux purent rencontrer les siens.

Mais qui sait lire dans les yeux d'une femme, avec la certitude de ne pas se tromper? Je n'ai point cette science. Chaque fois que le regard de Clotilde se posait sur moi, il me sembla qu'il n'était chargé ni de reproches ni de colère, mais qu'il était troublé, au contraire, par une émotion douce. Seulement, cela n'était-il pas une illusion de l'espérance? Le désir pour la réalité? La question était poignante pour un esprit comme le mien, toujours tourmenté du besoin de certitude, qui voudrait que dans la vie tout se décidât par un oui ou par un non.

Ah! qu'un mot appuyant et confirmant ce regard m'eût été doux au coeur!

Cependant, il fallut partir sans l'avoir entendu ce mot, et il fallut pendant huit jours rester à Marseille en proie au doute, à l'incertitude et à l'impatience.

Enfin, ces huit jours s'écoulèrent secondes après secondes, heures après heures, et le dimanche arriva: je pouvais maintenant faire une visite au général, je le devais.

Je m'arrangeai pour arriver à Cassis au moment où le général se lèverait de table.

Quand celui-ci me vit entrer, il poussa des exclamations de gronderie:

--Voilà un joli soldat qui se présente quand on sort de table; pourquoi n'êtes-vous pas venu pour _dijuner_?

--Je suis venu pour faire votre partie et vous demander ma revanche.

--Ça, c'est une excuse.

Le regard de Clotilde que j'épiais parut m'approuver.

Comme la première fois que j'avais déjeuné à Cassis, le général s'allongea dans son fauteuil, et, sa pipe allumée, il écouta: «_Veillons au salut de l'empire_» que lui joua sa fille. Puis bientôt il s'endormit.

C'était le moment que j'attendais. J'allais pouvoir parler, j'allais savoir. Jamais mon coeur n'avait battu si fort, même lorsque j'ai chargé les Kabyles pour mon début.

Lors de mon premier déjeuner à Cassis, Clotilde, voyant son père endormi, m'avait proposé une promenade au jardin. En serait-il de même cette fois? J'attendis. Puis, voyant qu'elle restait assise devant son piano, sans jouer, je lui demandai si elle ne voulait pas venir dans le jardin.

Alors, elle se tourna vers moi, et me regardant en face, elle me dit à voix basse:

--Restons près de mon père.

--Mais j'ai à vous parler; il faut que je vous parle; je vous en supplie.

--Et moi, dit-elle, je vous supplie de ne pas insister, car il ne faut pas que je vous écoute.

--Vous m'écoutiez l'autre jour.

--C'est un bonheur que vous ayez été interrompu, et si vous ne l'aviez pas été, je vous aurais demandé, comme je vous demande aujourd'hui, de n'en pas dire davantage.

--Eh quoi, c'était là ce que vos regards disaient?

Elle garda un moment le silence; mais bientôt elle reprit d'une voix étouffée:

--A votre tour, écoutez-moi; maintenant que vous connaissez les idées de mon père, croyez-vous qu'il écouterait ce que vous voulez me dire?

Je la regardai stupéfait et ne répondis point.

--Si vous le croyez, dit-elle en continuant, parlez et je vous écoute; si, au contraire, vous ne le croyez pas, épargnez-moi des paroles qui seraient un outrage.

Le mauvais de ma nature est de toujours faire des plans d'avance, et quand je prévois que je me trouverai dans une situation difficile de chercher les moyens pour en sortir. Cela me rend quelquefois service mais le plus souvent me laisse dans l'embarras, car il est bien rare dans la vie que les choses s'arrangent comme nous les avons disposées. Ce fut ce qui m'arriva dans cette circonstance. J'avais prévu que Clotilde refuserait de venir dans le jardin et de m'écouter, j'avais prévu qu'elle y viendrait et me laisserait parler; mais je n'avais pas du tout prévu cette réponse. Aussi je restai un moment interdit, ne comprenant même pas très-bien ce qu'elle m'avait dit, tant ma pensée était éloignée de cette conclusion.

Mais, après quelques secondes d'attention, la lumière se fit dans mon esprit.

--Vous me défendez cette maison! m'écriai-je sans modérer ma voix et oubliant que le général dormait.

--Voulez-vous donc éveiller mon père?

En effet, le général s'agita sur son fauteuil.

Clotilde aussitôt se remit à son piano, et bientôt la respiration du général montra qu'il s'était rendormi.

Pendant assez longtemps nous restâmes l'un et l'autre silencieux: je ne sais ce qui se passait en elle; mais pour moi j'avais peur de reprendre notre entretien qui, sur la voie où il se trouvait engagé, pouvait nous entraîner trop loin. J'avais brusquement, emporté par une impatience plus forte que ma volonté, avoué mon amour; mais si angoissé que je fusse d'obtenir une réponse décisive, j'aimais mieux rester à jamais dans l'incertitude que d'arriver à une rupture.

Clotilde avait répondu d'une façon obscure; fallait-il maintenant l'obliger à expliquer ce qui était embarrassé et préciser ce qui était indécis? Déjà, pour n'avoir pas voulu me contenter du regard qui avait été sa première réponse, j'avais vu ma situation devenir plus périlleuse; maintenant, fallait-il insister encore et la pousser à bout?

Était-elle femme, d'ailleurs, à parler la langue nette et précise que je voulais entendre? Et ne trouverait-elle pas encore le moyen de donner à sa pensée une forme qui permettrait toutes les interprétations?

Ce fut elle qui rompit la première ce silence.

--Qu'avez-vous donc compris? dit-elle, je cherche et ne trouve pas; vous défendre cette maison, moi?

--Il me semble....

--Je ne me rappelle pas mes paroles, mais je suis certaine de n'avoir pas dit un mot de cela.

--Si ce ne sont pas là vos propres paroles, c'est au moins leur sens général.

--Alors, je me suis bien mal expliquée: j'ai voulu vous prier de ne pas revenir sur un sujet qui avait été interrompu l'autre jour, et pour cela je vous ai demandé de considérer les sentiments de mon père. Il me semblait que ces sentiments devraient nous interdire des paroles comme celles qui vous ont échappé à Portmiou. Voilà ce que j'ai voulu dire; cela seulement et rien de plus. Vous voyez bien qu'il n'a jamais été dans ma pensée de vous «défendre cette maison.»

--Et si malgré moi, entraîné pas mon... par la violence de..., si je reviens à ce sujet?

--Mais vous n'y reviendrez pas, puisque maintenant vous savez qu'il ne peut pas avoir de conclusion.

--Jamais?

--Et qui parle de jamais? pourquoi donc donnez-vous aux mots une étendue qu'ils n'ont pas? Jamais, c'est bien long. Je parle d'aujourd'hui, de demain. Qui sait où nous allons, et ce que nous serons? Chez mon père, même chez vous, les sentiments peuvent changer; pourquoi ne se modifieraient-ils pas comme les circonstances? Mon père a pour vous beaucoup de sympathie, je dirai même de l'amitié, et vous pouvez pousser ce mot à l'extrême, vous ne serez que dans la vérité: laissez faire cette amitié, laissez faire aussi le temps....

--Eh bien, que dites-vous donc? demanda le général en s'éveillant.

--Je dis à M. de Saint-Nérée que tu as pour lui une vive sympathie.

--Très-vrai, mon cher capitaine, et je vous prie de croire que ce qui s'est passé l'autre jour ne diminue en rien mon estime pour vous. J'aimerais mieux que nous fussions de la même religion; mais un vieux bleu comme moi sait ce que c'est que la liberté de conscience.

On apporta les échecs et je me plaçai en face du général, pendant que Clotilde s'installait à la porte qui ouvre sur le jardin. En levant les yeux je la trouvais devant moi la tête inclinée sur sa tapisserie; c'était un admirable profil qui se dessinait avec netteté sur la fond de verdure; de temps en temps elle se tournait vers nous pour voir où nous en étions de notre partie, et alors nos regards se rencontraient, se confondaient.

Notre partie fut longuement débattue, et cette fois encore je la perdis avec honneur.

--Puisque vous n'êtes pas venu dîner, vous allez rester à souper, dit le général; vous vous en retournerez à la fraîche.

--Êtes-vous à cheval ou en voiture? demanda Clotilde.

--En voiture, mademoiselle.

--Eh bien, alors je propose à père de vous accompagner ce soir; la nuit sera superbe; nous vous conduirons jusqu'à la Cardiolle et nous reviendrons à pied. Cela te fera du bien de marcher, père.

Ce fut ainsi que, malgré notre diversité d'opinions, nous ne nous trouvâmes pas séparés. Je retournai à Cassis le dimanche suivant, puis l'autre dimanche encore; puis enfin, il fut de règle que j'irais tous les jeudis et tous les dimanches. Je ne pouvais pas parler de mon amour; mais je pouvais aimer et j'aimais.

M. de Solignac, presque toujours absent, me laissait toute liberté,--j'entends liberté de confiance.

XV

Je crus qu'il me fallait un prétexte auprès du général pour justifier mes fréquentes visites à Cassis, et je ne trouvai rien de mieux que de le prier de me raconter ses campagnes. Bien souvent, dans le cours de la conversation, il m'en avait dit des épisodes, tantôt l'un, tantôt l'autre, au hasard; mais ce n'étaient plus des extraits que je voulais, c'était un ensemble complet.

Je dois avouer qu'en lui adressant cette demande, je pensais que j'aurais quelquefois des moments durs à passer; tout ne serait pas d'un intérêt saisissant dans cette biographie d'un soldat de la République et de l'empire, mais j'aurais toujours Clotilde devant moi, et s'il fallait fermer les oreilles, je pourrais au moins ouvrir les yeux.

Mais en comptant que dans ces récits il faudrait faire une large part aux redites et aux rabâchages d'un vieux militaire, qui trouve une chose digne d'être rapportée en détail, par cela seul qu'il l'a faite ou qu'il l'a vue,--j'avais poussé les prévisions beaucoup trop loin. Très-curieux, au contraire, ces récits, pleins de faits que l'histoire néglige, parce qu'ils ne sont pas nobles, mais qui seuls donnent bien la physionomie et le caractère d'une époque,--et quelle époque que celle qui voit finir le vieux monde et commencer le monde nouveau!--remplie, largement remplie pour un soldat, la période qui va de 1792 à 1815.

Le général Martory est fils d'un homme qui a été une illustration du Midi, mais une des illustrations qui conduisaient autrefois à la potence ou aux galères, et non aux honneurs. Le père Martory, Privat Martory, était en effet, sous Louis XV et Louis XVI, le plus célèbre des faux-sauniers des Pyrénées, et il paraît que ses exploits sont encore racontés de nos jours dans les anciens pays du Conflent, du Vallespire, de la Cerdagne et du Caspir. Ses démêlés et ses luttes avec ce qu'on appelait alors la _justice bottée_ sont restés légendaires.

Dès l'âge de neuf ans, le fils accompagna le père dans ses expéditions, et tout enfant il prit l'habitude de la marche, de la fatigue, des privations et même des coups de fusil. Depuis le port de Vénasque jusqu'au col de Pertus il n'est pas un passage des Pyrénées qu'il n'ait traversé la nuit ou le jour avec une charge de sel ou de tabac sur le dos.

A pareille vie les muscles, la force, le caractère et le courage se forment vite. Aussi, à quinze ans, le jeune Martory est-il un homme.

Mais précisément au moment même où il va pouvoir prendre place à côté de son père et continuer les exploits de celui-ci, deux incidents se présentent qui l'arrêtent dans sa carrière. Le premier est la mort de Privat Martory, qui attrape une mauvaise balle dans une embuscade à la frontière. Le second est la loi du 10 mai 1790, qui supprime la gabelle.

Le jeune Martory est fier, il ne veut pas rester simple paysan dans le pays où il a été une sorte de héros, car les faux-sauniers étaient des personnages au temps de la gabelle, où ils devenaient une providence pour les pauvres gens qui voulaient fumer une pipe et saler leur soupe. Il quitte son village n'ayant pour tout patrimoine qu'une veste de cuir, une culotte de velours et de bons souliers.

Où va-t-il? il n'en sait rien, droit devant lui, au hasard; il a de bonnes jambes, de bons bras et l'inconnu l'attire. Avec cela, il n'a pas peur de rester un jour ou deux sans manger; il en est quitte pour serrer la ceinture de sa culotte, et quand une bonne chance se présente, il dîne pour deux.

Après six mois, il ne s'est pas encore beaucoup éloigné de son village; car il s'est arrêté de place en place, là où le pays lui plaisait et où il trouvait à travailler, valet de ferme ici, domestique d'auberge là. Au mois de novembre, il arrive à la montagne Noire, ce grand massif escarpé qui commence les Cévennes.

La saison est rude, le froid est vif, les jours sont courts, les nuits sont longues, la terre est couverte de neige, et l'on ne trouve plus de fruits aux arbres: la route devient pénible pour les voyageurs et il ferait bon trouver un nid quelque part pour passer l'hiver. Mais où s'arrêter, le pays est pauvre, et nulle part on ne veut prendre un garçon de quinze ans qui n'a pour tous mérites qu'un magnifique appétit.

Il faut marcher, marcher toujours comme le juif errant, sans avoir cinq sous dans sa poche.

Il marche donc jusqu'au jour où ses jambes refusent de le porter, car il arrive un jour où lui, qui n'a jamais été malade, se sent pris de frisson avec de violentes douleurs dans la tête et dans les reins; il a soif, le coeur lui manque, et grelottant, ne se soutenant plus, il est obligé de demander l'hospitalité à un paysan.

La nuit tombait, le vent soufflait glacial, on ne le repoussa point et on le conduisit à une bergerie où il put se coucher; la chaleur du fumier et celle qui se dégageait de cent cinquante moutons tassés les uns contre les autres, l'empêcha de mourir de froid, mais elle ne le réchauffa point, et toute la nuit il trembla.

Le lendemain matin, en entrant dans l'étable, le pâtre le trouva étendu sur son fumier, incapable de faire un mouvement. Sa figure et ses mains étaient couvertes de boutons rouges. C'était la petite vérole.

On voulut tout d'abord le renvoyer; mais à la fin on eut pour lui la pitié qu'on aurait eue pour un chien, et on le laissa dans le coin de son étable. Malheureusement les gens chez lesquels le hasard l'avait fait tomber étaient si pauvres, qu'ils ne pouvaient rien pour le secourir, les moutons appartenant à un propriétaire dont ils n'étaient que les fermiers.

Pendant un mois, il resta dans cette étable, s'enfonçant dans le fumier quand se faisait sentir le froid de la nuit, et n'ayant, pour se soutenir, d'autre ressource que de téter les brebis qui venaient d'agneler.

Cependant il avait l'âme si solidement chevillée dans le corps, qu'il ne mourut point.

Ce fut quand il commença à entrer en convalescence qu'il endura les plus douloureuses souffrances,--celles de la faim, car les braves gens qui le gardaient dans leur étable n'avaient pas de quoi le nourrir, et le lait des brebis ne suffisait plus à son appétit féroce.

Il faut que le visage tuméfié et couvert de pustules il se remette en route au milieu de la neige pour chercher un morceau de pain. La France n'avait point alors des établissements hospitaliers dans toutes les villes. Presque toutes les portes se ferment devant lui; on le repousse par peur de la contagion.

A la fin, on veut bien l'employer à Castres comme terrassier pour vider un puisard empoisonné et il est heureux de prendre ce travail que tous les ouvriers du pays ont refusé.

Il se rétablit, et son esprit aventureux le pousse de pays en pays: bûcheron ici, chien de berger là, maquignon, marinier, etc.

Pendant ce temps, la Révolution s'accomplit, la France est envahie, on parle de patrie, d'ennemis, de bataille, de victoire; il a dix-sept ans, il s'engage comme tambour.

Enfin, il a trouvé sa vocation, et il faut convenir qu'il a été bien préparé au dur métier de soldat de la Révolution et de l'empire; pendant vingt-trois ans il parcourra l'Europe dans tous les sens, et les fatigues pas plus que les maladies ne pourront l'arrêter un seul jour; il rôtira dans les sables d'Égypte, il pourrira dans les boues de la Pologne, il gèlera dans la retraite de Russie, et toujours on le trouvera debout le sabre en main. C'est avec ces hommes qui ont reçu ce rude apprentissage de la vie, que Napoléon accomplira des prodiges qui paraissent invraisemblables aux militaires d'aujourd'hui.

Pour son début, il est enfermé dans Mayence, ce qui est vraiment mal commencer pour un beau mangeur; mais la famine qu'il endure à Mayence ne ressemble en rien à la faim atroce dont il a souffert dans la montagne Noire. Il en rit.

En Vendée, il rit aussi de la guerre des chouans et de leurs ruses; il en a vu bien d'autres dans les passages des Pyrénées, au temps où il était faux-saunier. Ce n'est pas lui qui se fera canarder derrière une haie ou cerner dans un chemin creux.

Où se bat-il, ou plutôt où ne se bat-il pas? Le récit en serait trop long à faire ici, et bien que j'aie pris des notes pour l'écrire un jour, je retarde ce jour. Un trait seulement pris dans sa vie achèvera de le faire connaître.

En 1801, il y a dix ans qu'il est soldat, et il est toujours simple soldat; il a un fusil d'honneur, mais il n'est pas gradé.

A la revue de l'armée d'Égypte, passée à Lyon par le premier consul, celui-ci fait sortir des rangs le grenadier Martory.

--Tu étais à Lodi?

--Oui, général.

--A Arcole?

--Oui, général.

--Tu as fait la campagne d'Égypte; tu as un fusil d'honneur; pourquoi es-tu simple soldat?

Martory hésite un moment, puis, pâle de honte, il se décide à répondre à voix basse:

--Je ne sais pas lire.

--Tu es donc un paresseux, car tes yeux me disent que tu es intelligent?

--Je n'ai pas eu le temps d'apprendre.

--Eh bien! il faut trouver ce temps, et quand tu sauras écrire, tu m'écriras. Dépêche-toi.

--Oui, général.

Et à vingt-six ans, il se met à apprendre à lire et à écrire avec le courage et l'acharnement qu'il a mis jusque-là aux choses de la guerre.

La paix d'Amiens lui donne le temps qui, jusque-là, lui a manqué; l'ambition, d'ailleurs, commence à le mordre, il voudrait être sergent; et il travaille si bien, qu'au moment de la création de la Légion d'honneur, dont il fait partie de droit, ayant déjà une arme d'honneur, il peut signer son nom sur le grand-livre de l'ordre.

C'est le plus beau jour de sa vie, et pour qu'il soit complet, il écrit le soir même une lettre au premier consul; six lignes:

«Général premier consul,

»Vous m'avez commandé d'apprendre à écrire; je vous ai obéi; s'il vous plaît maintenant de me commander d'aller vous chercher la Lune, ce sera, j'en suis certain, possible.

»C'est vous dire, mon général, que je vous suis dévoué jusqu'à la mort.

»MARTORY,

»Chevalier de la Légion d'honneur, grenadier à la garde consulaire.»

A partir de ce moment, le chemin des grades s'ouvre pour le grenadier: caporal, sergent, sous-lieutenant, il franchit les divers étages en deux ans et l'empire le trouve lieutenant.

Pendant ces deux années, il n'a dormi que cinq heures par nuit, et tout le temps qu'il a pu prendre sur le service il l'a donné au travail de l'esprit.

Voilà l'homme dont j'ai ri il y a quelques mois lorsque je l'ai entendu m'inviter à _dijuner_.

Et maintenant, quand je compare ce que je sais, moi qui n'ai eu que la peine d'ouvrir les yeux et les oreilles pour recevoir l'instruction qu'on me donnait toute préparée, quand je compare ce que je sais à ce qu'a appris ce vieux soldat qui a commencé par garder les moutons, je suis saisi de respect pour la grandeur de sa volonté. Il peut parler de _dijuner_ et de _casterolle_, je n'ai plus envie de rire.

Combien parmi nous, chauffés pour l'examen de l'école, ont, depuis ce jour-là, oublié de mois en mois, d'année en année, ce qui avait effleuré leur mémoire, sans jamais se donner la peine d'apprendre rien de nouveau, plus ignorants lorsqu'ils arrivent au grade de colonel que lorsqu'ils sont partis du grade de sous-lieutenant. Lui, le misérable paysan, à chaque grade gagné s'est rendu digne d'en obtenir un plus élevé, et au prix de quel labeur!

Quels hommes! et quelle sève bouillonnait en eux!

Peut-être, s'il n'était pas le père de Clotilde, ne provoquerait-il pas en moi ces accès d'enthousiasme. Mais il est son père, et je l'admire; comme elle, je l'adore.

XVI

J'ai quitté Marseille pour Paris, et ce départ s'est accompli dans des circonstances bien tristes pour moi.

Il y a huit jours, le 17 novembre, j'ai reçu une lettre de mon père dans laquelle celui-ci me disait qu'il était souffrant depuis quelque temps, même malade, et qu'il désirait que je vinsse passer quelques jours auprès de lui: je ne devais pas m'inquiéter, mais cependant je devais ne pas tarder et aussitôt que possible partir pour Paris.

A cette lettre en était jointe une autre, qui m'était écrite par le vieux valet de chambre que mon père a à son service depuis trente-cinq ans, Félix.

Elle confirmait la première et même elle l'aggravait: mon père, depuis un mois, avait été chaque jour en s'affaiblissant, il ne quittait plus la chambre, et, sans que le médecin donnât un nom particulier à sa maladie, il en paraissait inquiet.

Ces deux lettres m'épouvantèrent, car j'avais vu mon père à mon retour d'Afrique à Marseille, et, bien qu'il m'eût paru amaigri avec les traits légèrement contractés, j'étais loin de prévoir qu'il fût dans un état maladif.

Je n'avais qu'une chose à faire, partir aussitôt, c'est-à-dire le soir même. Après avoir été retenir ma place à la diligence, je me rendis chez le colonel pour lui demander une permission.

D'ordinaire, notre colonel est très-facile sur la question des permissions, et il trouve tout naturel que de temps en temps un officier s'en aille faire un tour à Paris,--ce qu'il appelle «une promenade à Cythère;» il faut bien que les jeunes gens s'amusent, dit-il. Je croyais donc que ma demande si légitime passerait sans la moindre observation. Il n'en fut rien.

--Je ne vous refuse pas, me dit-il, parce que je ne peux pas vous refuser, mais je vous prie d'être absent le moins longtemps possible.

--C'est mon père qui décide mon voyage, c'est sa maladie qui décidera mon retour.