Clotilde Martory

Chapter 6

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Et cependant je ne croyais pas un mot de ce que m'avait dit Vimard. Pas même pendant l'espace d'un millième de seconde, je n'admis la possibilité que ce propos infâme eût quelque chose de fondé. C'était une immonde calomnie, une invention diabolique dont se servait le plus misérable des hommes pour masquer ses cheminements souterrains.

Mais enfin une blessure profonde m'avait été portée; le souffle empoisonné de cette calomnie avait passé sur mon amour naissant comme un coup de mistral passe au premier printemps sur les campagnes de la Provence: les plantes surprises dans leur éclosion garderont pour toute leur vie la marque de ses brûlures; sur leurs rameaux reverdis il poussera de nouvelles feuilles, il s'épanouira d'autres fleurs, ce ne seront point celles qui ont été desséchées dans leur bouton.

Et j'allais m'asseoir près de cet homme; il me parlerait; je devrais lui répondre.

Sous peine de me voir fermer la maison dont la porte s'ouvrait devant moi, il me faudrait arranger mes réponses au gré du général, au gré même de Clotilde, qui partageait les idées de son père, ou qui tout au moins voulait qu'on ne les contrariât point.

La situation était délicate, difficile, et, quoi qu'il advînt, elle serait pour moi douloureuse. Ce ne fut donc pas le coeur joyeux et l'esprit tranquille que le dimanche matin je me mis en route pour Cassis.

Le général me reçut comme si j'étais son ami depuis dix ans; quand j'entrai dans le salon il quitta son fauteuil pour venir au-devant de moi et me serrer les mains.

--Exact, c'est parfait, bon soldat; en attendant le dîner, nous allons prendre un verre de _riquiqui_; je n'ai plus mon rhumatisme: vive l'empereur!

Il appela pour qu'on nous servît; mais, au lieu de la servante, ce fut Clotilde qui parut. Elle aussi me reçut comme un vieil ami, avec un doux sourire elle me tendit la main.

Les inquiétudes et les craintes qui m'enveloppaient l'esprit se dissipèrent comme le brouillard sous les rayons du soleil, et instantanément je vis le ciel bleu.

Mais cette éclaircie splendide ne dura pas longtemps, le général me ramena d'un mot dans la réalité.

--Puisque vous êtes le premier arrivé, dit-il, je veux vous faire connaître les convives avec lesquels vous allez vous trouver; quand on est dans l'intimité comme ici, c'est une bonne précaution à prendre, ça donne toute liberté dans la conversation sans qu'on craigne de casser les vitres du voisin. D'abord, mon ami le commandant de Solignac, dont je vous ai déjà assez parlé pour que je n'aie rien à vous en dire maintenant; un brave soldat qui eût été un habile diplomate, un habile financier, enfin, un homme que vous aurez plaisir à connaître.

Je m'inclinai pour cacher mon visage et ne pas me trahir.

--Ensuite, continua le général, l'abbé Peyreuc. Que ça ne vous étonne pas trop de voir un prêtre chez un vieux bleu comme moi; l'abbé Peyreuc n'est pas du tout cagot, c'est un ancien curé de Marseille qui s'est retiré à Cassis, son pays natal; autrefois il pratiquait, dit-on, la gaudriole, maintenant il entend très-bien la plaisanterie. Pas besoin de vous gêner avec lui. Enfin, le troisième convive, César Garagnon, négociant à Cassis, marchand de vin, marchand de pierre, marchand de corail, marchand de tout ce qui se vend cher et s'achète bon marché, un beau garçon en train de faire une belle fortune qu'il serait heureux d'offrir à mademoiselle Clotilde Martory. Mais celle-ci n'en veut pas, ce dont je l'approuve, car la fille d'un général n'est pas faite pour un pékin de cette espèce.

Au moment où le général prononçait ce dernier mot, la porte s'ouvrit devant M. César Garagnon lui-même, et ma jalousie, qui s'éveillait déjà, se calma aussitôt. Il pouvait aimer Clotilde, il devait l'aimer, mais il ne serait jamais dangereux: le parfait bourgeois de province avec toutes les qualités et les défauts qui constituent ce type, qu'il soit Provençal ou Normand, Bourguignon ou Girondin. Puis arriva un prêtre gros, gras et court, la figure rouge, la physionomie souriante, marchant à pas glissés avec des génuflexions, l'abbé Peyreuc, ce qu'on appelle dans le monde «un bonhomme de curé.»

Enfin j'entendis sur les dalles sonores du vestibule un pas rapide et sautillant qui me résonna dans le coeur, et je vis entrer un homme petit, mais vigoureux, maigre et vif, le visage noble et fait pour inspirer confiance s'il n'avait point été déparé par des yeux perçants et mobiles qui ne regardaient jamais qu'à la dérobée, sans se fixer sur rien. Avec cela une rapidité de mouvements vraiment troublante, et en tout la tournure d'un homme d'affaires intrigant et brouillon plutôt que celle d'un militaire; un vêtement de jeune homme, la moustache et les cheveux teints; des pierres brillantes aux doigts; une voix chantante et fausse.

Je n'eus pas le temps de bien me rendre compte de l'impression qui me frappait, car il vint à moi amené par le général, et une présentation en règle eut lieu. Il me semble qu'il me dit qu'il était heureux de faire ma connaissance ou quelque chose dans ce genre, mais j'entendis à peine ses paroles; en tous cas je n'y répondis que par une inclinaison de tête.

Comment allait-on nous placer à table? M. de Solignac serait-il à côté de Clotilde? lui donnerait-il le bras pour passer dans la salle à manger? Ces interrogations m'obsédaient sans qu'il me fût possible d'en détacher mon esprit. Déjà je n'étais plus tout au bonheur de voir Clotilde; malgré moi le souvenir des paroles de Vimard me pesait sur le coeur; en regardant Clotilde et M. de Solignac je me disais, je me répétais que c'était impossible, absolument impossible, et cependant je les regardais, je les épiais.

Heureusement rien de ce que je craignais ne se réalisa: Clotilde entra la première dans la salle à manger, et comme la femme n'était rien dans la maison du général, celui-ci plaça à sa droite et à sa gauche l'abbé Peyreuc et M. de Solignac. Assis près de Clotilde, frôlant sa robe, je respirai. Pourvu qu'on n'entreprît pas ma conversion politique, je pouvais être pleinement heureux; après le dîner, si M. de Solignac m'emmenait dans le jardin pour me catéchiser, je saurais me défendre. Mais un mot dit par hasard ou avec intention ne nous entraînerait-il pas dans la politique pendant ce dîner? la question était là.

Tout d'abord les choses marchèrent à souhait pour moi, grâce au général et à l'abbé Peyreuc, qui s'engagèrent dans une discussion sur «le maigre.» Le général, qui avait connu chez Murat le fameux Laguipierre, racontait que celui-ci lui avait affirmé et juré qu'au temps où il était cuisinier au couvent des Chartreux, la règle traditionnelle dans cette maison était de faire des sauces maigres avec «du bon consommé et du blond de veau.» L'abbé Peyreuc soutenait que c'était là une invention voltairienne, et la querelle se continuait avec force drôleries du côté du général, qui tombait sur les moines, et contait, à l'appui de son anecdote, toutes les plaisanteries plus ou moins grivoises qui avaient cours à la fin du XVIIIe siècle. L'abbé Peyreuc se défendait et défendait «la religion» sérieusement. Tout le monde riait, surtout le général, qui méprisait «la prêtraille» et n'admettait le prêtre qu'individuellement «parce que, malgré tout, il y en a de bons: l'abbé, par exemple, qui est bien le meilleur homme que je connaisse.»

Mais au dessert ce que je craignais arriva: un mot dit en l'air par le négociant nous fit verser dans la politique, et instantanément nous y fûmes plongés jusqu'au cou.

--Il paraît qu'on a encore découvert des complots, dit M. Garagnon.

--On en découvrira tant que nous n'aurons pas un gouvernement assuré du lendemain, répliqua M. de Solignac; tant que les partis ne se sentiront pas impuissants, ils s'agiteront, surtout les républicains, qui croient toujours qu'on veut leur voler leur République. Ces gens-là sont comme ces mères de mélodrame à qui l'on «a volé leur enfant.»

Pendant que M. de Solignac s'exprimait ainsi, je remarquai en lui une particularité qui me parut tout à fait caractéristique. C'était à M. Garagnon qu'il répondait et il s'était tourné vers lui; mais, bien que par ses paroles, par la direction de la tête, par les gestes, il s'adressât au négociant, par ses regards circulaires, qui allaient rapidement de l'un à l'autre, il s'adressait à tout le monde. Cette façon de quêter l'approbation me frappa.

--Voilà qui prouve, conclut le général, qu'il nous faut au plus vite le rétablissement de l'empire, ou bien nous retombons dans l'anarchie.

--Je crois que la conclusion du général, reprit M. de Solignac, est maintenant généralement adoptée; je ne dis pas qu'elle le soit par tout le monde,--le regard circulaire s'arrondit jusqu'à moi,--mais elle l'est par la majorité du pays. Ce n'est plus qu'une affaire de temps.

--Et comment croyez-vous que cela se produira? demanda l'abbé Peyreuc.

--Ah! cela, bien entendu, je n'en sais rien. Mais peu importent la forme et les moyens. Quand une idée est arrivée à point, elle se fait jour fatalement; quelques obstacles qu'elle rencontre, elle les perce pour éclore.

--Vous prévoyez donc des obstacles? demanda l'abbé Peyreuc, qui décidément tenait à pousser à fond la question.

--Il faut toujours en prévoir.

--C'est là ce qui fait le bon officier, dit le général; il voit la résistance qu'on lui opposera, et il s'arrange de manière à l'enfoncer.

--Dans le cas présent, continua M. de Solignac, je ne vois pas d'où la résistance pourrait venir. On me répondra peut-être,--le regard circulaire s'arrêta sur moi,--et l'armée? En effet, l'armée seule pourrait, si elle le voulait, maintenir le semblant de gouvernement que nous avons et le faire fonctionner, mais elle ne le voudra pas.

--Assurément, elle ne le voudra pas, affirma le général.

--Elle ne le voudra pas, reprit M. de Solignac, parce que l'armée n'a pas de politique.

--Eh bien! alors? demanda M. Garagnon, surpris.

--Je comprends que ce que je dis vous étonne; mais vous, négociant, vous devez l'admettre mieux que personne. Je dis que l'armée en général n'a pas de politique, mais je dis en même temps qu'elle a des intérêts, et c'est à ses intérêts qu'en fin de compte on obéit toujours en ce monde.

Bien que je me fusse promis de ne pas intervenir dans cette discussion, je ne fus pas maître de moi, et, en entendant cette théorie qui atteignait l'armée dans son honneur, et par là m'atteignait personnellement, je ne pensai plus à la réserve que je voulais garder et levai la main pour répondre.

Mais, en même temps, je sentis un pied se poser doucement sur le mien.

C'était Clotilde qui me demandait de garder le silence.

Je la regardai; elle sourit; je restai interdit, éperdu, enivré, le bras levé, les lèvres ouvertes et ne parla point.

XIII

Avec son habitude de regarder sans cesse autour de lui pour savoir qui l'appuyait ou le désapprouvait, M. de Solignac avait parfaitement vu mon mouvement.

Il s'arrêta et, me regardant en face pour une seconde:

--M. de Saint-Nérée veut parler, il me semble, dit-il.

Ainsi mis en cause directement, je ne pouvais plus me taire. Mais le pied de Clotilde me pressa plus fortement. J'hésitai un moment, quelques secondes peut-être.

--Eh bien? demanda le général.

Clotilde à son tour me regarda.

--Je n'ai rien à dire, général.

--Capitaine, je vous demande pardon, dit M. de Solignac, j'ai mal vu: j'ai de si mauvais yeux.

--Vous vous adressiez à M. Garagnon, dit Clotilde.

--Parfaitement, et je disais que l'armée, ni plus ni moins qu'un individu, obéissait toujours à ses intérêts. Cela est bien naturel, n'est-ce pas, monsieur Garagnon?

--Pour soi d'abord, pour son voisin ensuite.

--Cela n'est pas chrétien, dit l'abbé Peyreuc en souriant finement.

--Non, mais cela est humain, et le genre humain existait avant le christianisme, continua M. de Solignac; c'est pour cela sans doute qu'il obéit si souvent à ses vieilles habitudes. Or, dans les circonstances présentes, qui peut le mieux servir les intérêts de l'armée? Si nous trouvons une réponse à cette question, nous aurons bien des chances de savoir, ou, si l'on aime mieux,--le regard se glissa vers moi,--de prévoir dans quelle balance l'armée doit déposer son épée. Ce n'est pas le parti légitimiste, n'est-ce pas? Nous n'avons pas oublié que nous avons été les brigands de la Loire.

--Je m'en souviens, interrompit le général en frappant sur la table.

--Ce n'est pas davantage le parti orléaniste, car, sous le gouvernement de la bourgeoisie, l'armée est livrée aux remplaçants militaires. Ce n'est pas davantage le parti républicain, qui demande la suppression des armées permanentes.

--Quelle stupidité! s'écria la général.

--Si ces trois partis ne peuvent rien pour l'armée, il en reste un qui peut tout pour elle: le parti bonapartiste. C'est un Napoléon seul qui peut donner à la France la revanche de Waterloo et déchirer les traités de 1815. C'est sous le premier des Napoléon qu'on a vu le soldat devenir maréchal de France, duc et prince. L'armée est donc bonapartiste dans ses chefs et dans ses soldats, et elle ne pourrait pas ne pas l'être quand même elle le voudrait, puisque Napoléon est synonyme de victoire et de gloire, les deux mots les plus entraînants pour les esprits français.

--Bravo! cria le général, très-bien, admirablement raisonné. C'est évident.

--Si l'armée ne s'oppose pas au rétablissement de l'empire, qui s'y opposera? Est-ce le clergé? Je ne le crois pas. Le clergé sait très-bien qu'il a plus à gagner avec l'empire qu'avec le gouvernement de Henri V.

--Hum! hum! dit le général en grommelant.

--Je m'en rapporte à M. l'abbé.

J'eus un moment d'espérance, croyant que l'abbé allait protester; il n'était pas retenu comme moi, et il pouvait parler au nom de la vérité, de la dignité et de la justice.

--Le prince Louis-Napoléon paraît vouloir respecter la liberté religieuse, dit l'abbé Peyreuc.

--J'étais certain que M. l'abbé Peyreuc ne me contredirait pas, poursuivit M. de Solignac. Henri V n'a pas besoin du clergé; le prince, au contraire, en a besoin; voilà pourquoi le clergé préférera le prince à Henri V: il sera certain de se faire payer cher les services qu'il rendra. Pas plus que le clergé, la bourgeoisie ne résistera, elle a besoin d'un gouvernement stable.

--Il nous faut un gouvernement fort, interrompit M. Garagnon, qui nous laisse travailler et fasse nos affaires politiques à l'étranger pendant que nous faisons nos affaires commerciales chez nous. C'est au moins celui-là que veulent les honnêtes gens. Ceux qui s'occupent de politique sont des «propres à rien» qui ont des effets en souffrance; ils comptent sur les révolutions pour ne pas les payer.

Celui-là aussi désertait à son tour, et je restais seul pour protester, mais je ne protestai point.

--Quant au peuple, c'est lui qui gagnera le plus au rétablissement de l'empire, qui est la continuation de 89.

L'empire continuateur des idées de 89, l'empire qui a détourné le cours de la Révolution et rétabli à son profit les institutions de l'ancien régime, c'était vraiment bien fort, mais j'avais entendu déjà trop de choses de ce genre sans répliquer pour ne pas laisser passer encore celle-là. Que m'importait après tout, car bien que ce discours s'adressât à moi, je pouvais me taire tant qu'il ne me prenait pas directement à partie? le mépris du silence était un genre de réponse, genre peu courageux, peu digne, il est vrai, mais je payais ma lâcheté d'un plaisir trop doux pour me révolter contre elle.

D'ailleurs je n'avais plus besoin de prudence que pour peu de temps, le dîner touchait à sa fin.

Mais un incident se présenta, qui vint me prouver que je m'étais flatté trop tôt, d'échapper au danger de me prononcer franchement et de me montrer l'homme que j'étais.

On avait apporté sur la table une vieille bouteille de vin du cap de l'Aigle, dont l'aspect était tout à fait vénérable.

--Le vin blanc que vous avez bu jusqu'à présent, me dit le général, et que vous avez trouvé bon, n'est pas le seul produit de notre pays; nous faisons aussi du vin de liqueur, et voici une vieille bouteille qui mérite d'être dégustée religieusement. Aussi je trouve que le meilleur usage que nous en puissions faire, c'est de la boire au souvenir de Napoléon.

Il emplit son verre, et la bouteille passa de main en main.

Alors le général, levant son verre de sa main droite et posant sa main gauche sur son coeur:

--A Napoléon, à l'empereur!

Incontestablement j'aurais mieux aimé boire mon vin tout simplement sans y joindre cet accompagnement; mais enfin ce n'était là qu'un toast historique, et, pour être agréable à Clotilde, je pouvais le porter sans scrupule.

Je levai donc mon verre et le choquai doucement contre celui de tous les convives, en m'arrangeant cependant pour paraître effleurer celui de M. de Solignac, et, en réalité, ne pas le toucher.

Puis le vin bu, et il était excellent, je me dis que j'en était quitte à bon compte; mais tout n'était pas fini.

--Puisque nous sommes ici tous unis dans une même pensée, dit M. de Solignac remplissant de nouveau son verre, je demande à porter un toast qui complétera celui du général: à l'héritier de Napoléon, à son neveu, à Napoléon III.

Cette fois, c'était trop: Clotilde me tendit la bouteille, je la passai à mon voisin sans emplir mon verre.

Le pied de Clotilde pressa plus fortement le mien.

--Ce vin ne vous paraît pas bon? demanda le général.

--Il est exquis; mais le premier verre me suffit; je ne saurais en boire un second.

M. de Solignac étendit le bras. Je ne bougeai point. Rapidement le pied de Clotilde se retira de dessus le mien. Je voulus le reprendre; je ne le trouvai point. Pendant ce temps, les verres sonnaient les uns contre les autres.

Heureusement on se leva bientôt de table, et ce fut une distraction au malaise que cette scène avait causé à tout le monde,--M. de Solignac excepté.

Le négociant était un brave homme qui aimait la paix, il voulut nous empêcher de revenir à une discussion qui l'effrayait, et il proposa une promenade en mer, qui fut acceptée avec empressement.

Nous nous rendîmes au port; mais malgré tous mes efforts pour rester seul en arrière avec Clotilde, je ne pus y réussir. J'aurais voulu m'expliquer, m'excuser, lui faire sentir que je me serais avili en portant ce toast; mais elle ne parut pas comprendre mon désir, ou tout au moins elle ne voulut pas le satisfaire.

Nous nous embarquâmes dans le canot sans qu'il m'eût été possible de lui dire un seul mot en particulier.

Le but de notre promenade était le gouffre de Port-miou, qui se trouve à une petite distance de Cassis; c'est une anse pittoresque s'ouvrant tout à coup dans la ligne des montagnes blanchâtres qui va jusqu'à Marseille; la mer pénètre dans cette anse par une étroite ouverture, puis, s'élargissant, elle forme là un petit port encaissé dans de hauts rochers déchiquetés; au milieu de ce port jaillissent plusieurs sources d'eau douce.

On aborda, et nous descendîmes sur la terre, ou, plus justement, sur la pierre, car sur ces côtes à l'aspect désolé la terre végétale n'étant plus retenue par les racines des arbres ou des plantes, a été lavée et emportée à la mer, de sorte qu'il ne reste qu'un tuf raboteux et crevassé. Nous nous étions assis à l'ombre d'un grand rocher. Après quelques minutes, Clotilde se leva et se mit à sauter de pierre en pierre. Peu de temps après, je me levai à mon tour et la suivis.

Quand je la rejoignis, elle était sur la pointe d'un petit promontoire et elle regardait au loin, droit devant elle, comme si, par ses yeux, elle voulait s'enfoncer dans l'azur.

--N'est-ce pas que c'est un curieux pays que la Provence? dit-elle en entendant mon pas sur les rochers et en se tournant vers moi, mais peut-être n'aimez-vous pas la Provence comme je l'aime?

--Ce n'est pas pour vous parler de la Provence que j'ai voulu vous suivre, c'est pour vous expliquer ce qui s'est passé à propos de ce toast....

--Oh! de cela, pas un mot, je vous prie. J'ai voulu vous empêcher de prendre part à une discussion dangereuse; je n'ai pas réussi, c'est un malheur. Je regrette de m'être avancée si imprudemment; je suis punie par où j'ai péché. C'est ma faute. Je suis seule coupable. Mon intention cependant était bonne, croyez-le.

--C'est moi....

--De grâce, brisons là; ce qui rappelle ce dîner me blesse....

Et elle me tourna le dos pour s'avancer à l'extrémité du promontoire; elle alla si loin qu'elle était comme suspendue au-dessus de la mer brisant à vingt mètres sous ses pieds. J'eus peur et je m'avançai pour la retenir. Mais elle se retourna et revint de deux pas en arrière.

Je voulus reprendre l'entretien où elle l'avait interrompu, mais elle me prévint:

--Monsieur votre père est l'ami de Henri V, n'est-ce pas? dit-elle brusquement.

--Mon père a donné sa démission en 1830; mais il n'est pas en relations suivies avec le roi.

--Enfin il lui est resté fidèle et dévoué?

--Assurément.

--Et vous, vous êtes l'ami du duc d'Aumale?

--J'ai servi sous ses ordres en Afrique, et il m'a toujours témoigné une grande bienveillance; mais je ne suis point son ami dans le sens que vous donnez à ce mot.

--Enfin cela suffit; cela explique tout.

J'aurais mieux aimé qu'elle comprît les véritables motifs de ma répulsion pour Louis-Napoléon, et j'aurais voulu qu'elle ne se les expliquât point par des questions de personne ou d'intérêt, mais enfin, puisqu'elle acceptait cette explication et paraissait s'en contenter, c'était déjà quelque chose; j'avais mieux à faire que de me jeter dans la politique.

--Puisque vous m'avez interrogé, lui dis-je, permettez-moi de vous poser aussi une question et faites-moi, je vous en supplie, la grâce d'y répondre: Partagez-vous les idées de monsieur votre père?

--Certainement.

--Oui, mais enfin les avez-vous adoptées avec une foi aveugle, exclusive, qui élève une barrière entre vous et ceux qui ne partagent pas ces idées?

--Et que vous importe ce que je pense ou ne pense pas en politique et même si je pense quelque chose?

Il fallait parler.

--C'est que cette question est celle qui doit décider mon avenir, mon bonheur, ma vie. Et si je vous la pose avec une si poignante angoisse, la voix tremblante, frémissant comme vous me voyez, c'est que je vous aime, chère Clotilde, c'est que je vous adore....

--Oh! taisez-vous! dit-elle, taisez-vous!

--Non! il faut que je parle. Il faut que vous m'entendiez, il faut que vous sachiez....

Elle étendit vivement la main, et son geste fut si impérieux que je m'arrêtai.

--M. de Solignac, dit-elle à voix étouffée.

C'était en effet M. de Solignac qui nous rejoignait après avoir escaladé les rochers par le lit d'un ravin.

--Vous arrivez bien, dit Clotilde restant la main toujours étendue; vous allez nous départager: M. de Saint-Nérée dit que le navire que vous voyez là-bas manoeuvrant pour entrer à Marseille, est un vapeur; moi je soutiens que c'est un bateau à voiles; et vous, que dites-vous?

XIV

Ma vie depuis deux mois a été un enchantement.

Ce mot explique mon long silence; je n'ai eu que juste le temps d'être heureux, et dans mes journées trop courtes il ne m'est pas resté une minute pour conter mon bonheur.

Le bonheur, Dieu merci, n'est pas une chose définie et bornée. Malgré les progrès de la science, on n'est pas encore arrivé à déterminer d'une manière rigoureuse, par l'analyse, ses éléments constitutifs:

Amour, 1,730 Gaîté, 0,367 Tempérament, 0,001 Divers, 0,415 ----- 2,513

Température variable, mais toujours au-dessus de zéro.

Il me semble d'ailleurs que le mot enchantement dont je me suis servi explique mieux que de longues phrases mon état moral: j'ai vécu depuis deux mois dans un rêve délicieux.

Réveillé, racontez votre rêve à quelqu'un, ou simplement racontez-vous-le à vous-même, et ce qui vous a charmé ne sera plus que peu de chose: il y a des sensations comme des sentiments que les paroles humaines ne sauraient rendre.