Clotilde Martory

Chapter 28

Chapter 283,999 wordsPublic domain

La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.

Pourquoi?

Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer, elle ne voulait pas plus.

Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres femmes qui aient agi de cette manière.

Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de l'intérieur et du foyer.

Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi pour nous.

Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.

Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se présenteraient.

Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.

Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais pas pu accepter.

Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable aux États-Unis.

Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»

Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.

Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.

En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.

--Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas déranger M. Number one.

Et comme je le regardais:

--Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?

--Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée américaine avec mon grade de capitaine?

--Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?

--Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.

--Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes exclamations.

--Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.

--Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.

--Et pourquoi?

--Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.

--J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.

--Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux? comme les hommes changent!

--Hélas!

--Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique. Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable, c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?

--Jusqu'à faire la guerre?

--Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma place?

--Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.

--Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.

--Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.

--La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions de notre ami.

Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.

LVIII

Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.

Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!

Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons pour se défendre et attendre.

On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.

Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.

Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.

Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.

--On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.

--Au Mexique, vous?

--Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.

--Vous avez souci de la fortune maintenant.

--J'ai souci de vous et de Valentine.

--Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.

--Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet?

--Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées.

--Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma position.

--De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre.

--Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur force.

--A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre mariage?

--A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.

--Vous seriez forcé de rester au Mexique.

--Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.

--Et vous hésitez?

--J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire où se trouvent certains associés.

Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.

--Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire moi-même.

Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire, elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et «oui» du coeur.

--Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront. Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.

--Ma femme?

--Oui, ta femme.

Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon acceptation.

--Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le temps de la réflexion et du conseil.

Il dit ce dernier mot en le soulignant.

--Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.

Et comme je faisais un mouvement de surprise:

--Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger.

Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous embarquer.

Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente et au bonheur du retour.

Le hasard permit que mon ingénieur eût un caractère qui sympathisât avec le mien; nous fûmes bien vite amis et il voulut bien employer le temps de la traversée à faire mon éducation minière: quand nous débarquâmes, je savais ce que c'était que le gypse, le basalte, le trapp, les amygdaloïdes.

Les mines que nous devions visiter se trouvent dans les États de Guanaxuato et de Michoacan; leur richesse n'avait point été surfaite pour ce qui touchait la production de l'argent et de l'or; cette production annuelle était de 10 millions de piastres, et le bénéfice net à 25 pour 100 donnait aux propriétaires des mines plus de 12 millions de francs; le fonds social nécessaire étant de 50 millions, on voit quelle source de fortune elles pouvaient être dans des mains habiles. C'était à donner le vertige.

Quant aux terrains qui fournissaient les diamants et les pierres précieuses, il en était tout autrement. Des recherches nous firent trouver, il est vrai, des diamants au grand étonnement de mon ingénieur, qui soutenait qu'on ne pouvait pas en rencontrer dans des terrains de cette nature. Mais des recherches d'un autre genre, que je fus assez heureux pour diriger et mener à bonne fin, m'apprirent que nous avions failli être victimes d'une curieuse escroquerie. Ces terrains avaient été _salés_, c'est-à-dire qu'on y avait semé des diamants provenant de l'Afrique méridionale, et cette opération du _salage_ avait été importée de la Californie au Mexique pour nous vendre des terres qui n'avaient aucune valeur. En Californie, en effet, on ensemence souvent les _claims_ de pépites d'or avant de les vendre aux mineurs qui, alléchés par ces pépites, ne trouvent plus rien quand ils se mettent au travail.

Nous étions tout à la joie de cette découverte et en plein dans l'organisation de nos mines d'argent, lorsque nous fûmes rappelés à Vera-Cruz par l'arrivée de l'expédition française. Il fallait arrêter notre entreprise au moment où elle allait réussir.

Je croyais pouvoir revenir en France, mais à Vera-Cruz je trouvai une lettre de Poirier qui me disait de rester au Mexique pour être à même de reprendre notre affaire au moment où un arrangement surviendrait entre le Mexique et les alliés. Puis, pour que je pusse défendre nos intérêts, Poirier m'apprenait qu'il m'avait fait accepter comme «attaché militaire» par le général Prim.

Comment du général Prim suis-je passé à l'état-major français? autant demander comment le bras suit la main qui a été prise dans un engrenage, et comment le corps tout entier passe où a passé la main.

Ce qu'il y a de certain, c'est que, venu au Mexique pour y surveiller une affaire, je suis de pas en pas arrivé à rentrer dans l'armée.