Chapter 27
Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis «l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être, comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet homme que de la haine et du mépris?
Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi plus libre qu'elle.
Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il était mourant.
Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse, je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire.
J'étais arrivé devant les bureaux du _Courrier de Paris_, je m'arrêtai pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme. J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me recueillir.
J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas.
Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison; j'avais besoin de me recueillir.
L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux Tuileries.
Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce que j'allais faire.
Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.
Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.
Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier coup.
Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.
Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison chancelante.
Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était venue et que la Providence voulait qu'il mourût.
De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?
Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes souffrances.
Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.
Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.
Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de la cacher.
C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle, si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne sera pas ma faute.
Dieu l'aura voulu.
Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était bien différent.
Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus, puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui roucoulaient dans les branches.
Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au loin on entendait le murmure de la ville.
--Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme elles doivent aller.
Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin!
Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me transporter; au contraire.
Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée. D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?
--Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien _ta Clotilde_, un fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle. Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu? Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il pas?
J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les Tuileries, je repris le chemin du _Courrier de Paris_.
Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard?
Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du Vaudeville.
--Et à quelle heure paraît le journal?
--A trois heures et demie.
Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître.
--Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous pouvez voir le secrétaire de la rédaction.
Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. de Solignac.
--Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour me regarder.
--Très-vrai.
--Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas le publier.
--Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou si quelqu'un lui parle de votre article.
--Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.
--Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis.
--M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez quelle position il occupe.
--Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la Bourse va baisser.
--La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M. de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac, il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac l'intéresse, je la lui annonce.
J'insistai; il ne se laissa point toucher.
--Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle, ce sera bien.
--Et s'il ne rentre pas?
--Je la publierai.
J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard?
--Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur en chef ici? demandai-je.
--Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.
Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait.
--On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de papier.
--C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la rédaction.
Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.
A ce moment, la porte s'ouvrit.
--Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à celui-ci ce que je demandais.
--Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le rédacteur en chef.
--Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.
--Eh bien! qu'on la supprime.
Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce.
--Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à cinq heures.
J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout d'abord il me refusa, j'insistai, il céda.
Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac était mort à cinq heures.
Cette fois je respirai pleinement.
LVI
M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me parler de l'avenir.
Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et j'étais pauvre.
Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, promettait encore un magnifique reliquat.
En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se réduit à rien.
Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à Clotilde.
Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.
La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement, avec feu, ç'a été d'aimer.
Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté, conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours elle.
Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même.
Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi.
Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.
Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en mariage une femme riche.
Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.
Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.
Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.
Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.
Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande, qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse demeurer chez elle.
Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je la connaissais peu!
--Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question délicate.
--Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir au-devant de mes désirs.
Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement et je continuai:
--Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la joie.
Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:
--Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.
--Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.
--Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.
--Vraiment?
--Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.
--L'usage est admirable.
--Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une explication que le monde ne pardonnerait pas.
Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop loin.
Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop cruelle leçon.
Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.
De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse.
Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça cette nouvelle.
Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur, j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix m'avait déjà indiqué.
Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté.
Je ne répondis pas.
--Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.
--Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?
Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:
--J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir, nous en reparlerons.
Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.
Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous occupâmes une villa de _Brigstoche Terrace_.
J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet, nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas!
Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans cesse dans cette baie.
Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres, obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde.
--Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle, et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop facile de la découvrir. Allons à Londres.
Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai Valentine, du nom de ma mère.
--Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme, n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour sans rien compromettre.
Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.
LVII