Clotilde Martory

Chapter 26

Chapter 263,898 wordsPublic domain

Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours, elle triompha.

Je fis quelques pas pour m'éloigner.

--Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.

Et elle se jeta dans mes bras.

LIII

Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin parcouru.

Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie.

Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.

Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la France allait affranchir un peuple.

La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon, des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler.

Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?

J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt, non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi, dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon.

J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions douloureuses.

Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur rancune ne se trompaient-ils pas?

La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait.

Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis, lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre, l'intérêt dynastique la réalité.

Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.

Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement.

--Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle.

--Sans doute.

--Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur les boulevards.

--N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde officiel?

--Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait agréable de m'accompagner.

Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes, nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu.

D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène. Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.

Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades, mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou de cet oubli.

Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces glorieuses de la fatigue et de la bataille.

Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était bien connu,--le mien.

Clotilde posa sa main sur mon bras.

--Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.

Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.

Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de l'armée.

Ils passent, ils sont passés.

--Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez leur colonel.

Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée. L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.

Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.

Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.

Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire fête.

Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses lèvres, et, portant la main à son képi:

--Holà, c'est le _gabidaine_.

Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment! Que de questions! Que de récits!

La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta.

En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en expédition.

Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher en plein air; mais mon rêve se continua.

Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir, pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas redevenir soldat?

C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de l'esprit, la vie que j'aimais.

Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de plus.

J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant, avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion!

Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé.

Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour _elle_ m'avait répété.

Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus «Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de Solignac.»

Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je quittai mes amis pour rentrer à Paris.

J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.

LIV

Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra vivement dans la maison.

Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui avais jamais vue.

Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?

Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait arriver quelque chose d'extraordinaire.

Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.

Quoi?

Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien; l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui?

Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez Clotilde.

L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé. Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge m'annonçant, personne n'avait répondu.

Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut dans le salon où j'étais entré.

--Que se passe-t-il donc?

--M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave.

--Hier soir?

--Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton.

Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je craignais, si véritablement je le craignais.

--Qu'a dit Horton?

--Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave. Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son évanouissement.

--Est-ce une attaque d'apoplexie?

--Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion comme une menace sérieuse....

Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la patience d'attendre.

--Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.

--Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer.

--Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce calme autour de lui.

--Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du dehors.

--Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.

--Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se présente.

--Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble, d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on n'aime à les recevoir.

--J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir, on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je ne pourrai pas repousser.

--En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?

--Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes qui se présenteraient.

--Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos précautions, on ne se présentera pas?

--Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même, car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir qu'il est indisposé.

--Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion?

--Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette maladie et je vous prie de n'en parler à personne.

--Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.

--Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément, parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.

Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.

Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je lui dis ce seul mot:

--Clotilde!

Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans se retourner.

J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.

M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur ma vie?

Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les mains.

Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres restaient les mains vides.

Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?

J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.

--Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?

--M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va bien.

--Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?

--Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.

--Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si profit il peut y avoir pour vous.

--Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout.

--Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise.

--En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé.

--Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien, je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?

--J'en ai entendu parler.

--Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup, tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce, mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est, hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.

J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre.

--Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des pommes vertes.

Mon parti était pris.

--Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa vie.

Treyve leva les bras au ciel.

--Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il va l'arranger pour la mettre dans son journal.

--Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?

--Un chroniqueur du _Courrier de Paris_. Comme l'histoire était drôle, je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal.

--Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?

--Il m'a quitté pour aller à son journal.

--Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous, courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas dire un mot de ce qui s'est passé hier.

--Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de faire le possible et même l'impossible.

--Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est en vie; le jour de sa mort on pourra parler.

--Et s'il ne meurt pas?

LV

S'il ne meurt pas.

Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du _Courrier de Paris_.

S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis plusieurs années.

S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis que je suis son ami.