Chapter 25
Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à côté de celles que donne la réalité.
Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la fièvre.
Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.
Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et fatigant.
Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si agréable.
Je ne _lâche_ pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement, je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende dans le jardin.
Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde.
Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques points principaux.
Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux.
Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu les théâtres les plus impossibles.
Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées.
Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.
Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs.
Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.
Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.
Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous jouissons délicieusement de ce court moment.
Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà?
--Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en souriant.
--Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.
--Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été une première.
--Vous le regrettez?
--Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.
--Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.
--Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si je vous aimerai.
--Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.
--Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?
--L'incertitude m'épouvante.
--Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à notre réunion.
--A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le tête-à-tête....
--Et que voulez-vous que je fasse?
--Si vous vouliez.
--Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.
Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois par jour.
Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de charité, aux courses, aux premières représentations.
J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.
En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font le bonheur du commun des mortels.
Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.
Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter.
C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les flatteurs du mari.
C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars.
Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.
Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?
Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.
Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au travail.
LII
Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur, aimez-en une autre.
Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables aux miennes.
--Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu de poigne.
Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.
C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je n'allais pas jusqu'au bout.
Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.
Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.
--Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....
--Ni chez moi.
--Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe à son arrivée et à son départ.
--C'était peut-être la grand'mère de notre ami.
--Ou sa soeur.
--Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.
Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.
--Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.
Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.
Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus de sympathie.
--Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être pas inutile.
Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.
--Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous vous distrairons.
Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.
Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.
Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande en maître.
Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.
Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences, la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que Clotilde est un ange.
Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.
Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.
L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.
N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.
Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, c'était impossible!
Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.
Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.
--Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous en prévenir; _j'aurai_ oublié. Nous avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.
--D'abord je veux ton bras.
Elle se serra contre moi.
--Comme cela?
--Tes yeux.
Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.
--Comme cela?
--Maintenant, allons droit devant nous.
--J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.
Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,--un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!
Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.
--Et dîner! dit-elle. Comme je _devais_ être seule, je n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.
Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger jusque dans le jardin.
--Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous asseyant.
Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui reprochent la tromperie aux femmes!
La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.
--Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.
--Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.
--Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?
A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je partis.
Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre.
Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des héliotropes.
Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.
--C'est vous, Pierre? dit-elle.
D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.