Chapter 23
Mais, dans la vie, les choses ne se passent pas tout à fait comme dans les romans, même dans ceux qui s'approchent le plus de la vérité humaine. Les gens qu'on rencontre communément et avec lesquels on se trouve en relations ne sont point des personnages typiques: ils ne se montrent point dans une action habilement combinée pour arriver à la révélation d'un caractère, ils ne prononcent point, à chaque instant de ces mots qui dessinent une situation, expliquent une passion, éclairent le _dedans_. Ils n'ont point un relief extraordinaire et il vivent sans aucune de ces exagérations dans un sens ou dans un autre, en beau ou en laid, en bien ou en mal, que la convention littéraire exige chez les personnages que la fiction met dans les livres ou sur le théâtre.
De là une difficulté d'observation d'autant plus grande que pour chercher et découvrir le vrai, nous ne sommes pas des psychologues extraordinaires armés de méthodes infaillibles pour lire dans l'âme de ceux que nous étudions. Tous nous sommes généralement coulés dans le moule commun, et comme nous n'avons ni les uns ni les autres rien d'excessif, nous restons en présence sans nous connaître.
Ces réflexions furent celles qui m'agitèrent après le départ de Clotilde.
Qu'était véritablement cette femme qui emportait ma vie, qu'était sa nature, qu'était son âme?
Comment fallait-il l'étudier? Dans ses paroles ou dans ses actions? Par où fallait-il la juger? Où était le vrai, où était le faux? Y avait-il en elle quelque chose qui fût faux et tout au contraire n'était-il pas sincère?
A ne considérer que sa visite, je devais croire qu'elle était résolue au dernier sacrifice et que la passion était maîtresse de son coeur et de sa raison. Une femme ne vient pas chez un homme dont elle connaît l'amour, sans être prête à toutes les conséquences de cette démarche. Elle était venue parce qu'elle m'aimait et parce qu'elle n'avait pas pu vaincre les sentiments qui l'entraînaient. Sa défense avait été celle d'une femme qui lutte jusqu'au bout et qui ne succombe que lorsqu'elle a épuisé tous les moyens de résistance. Si j'avais insisté, si j'avais persisté, elle se serait rendue.
Donc j'avais eu tort d'écouter sa prière et de la laisser partir.
Mais, d'un autre côté, si je cherchais à l'étudier d'après ses paroles, je ne trouvais plus la même femme. Elle m'aimait, cela était certain, mais pas au point de sacrifier son honneur à son amour. Elle avait regretté nos jours d'autrefois; elle avait voulu les renouveler, voilà tout. Si j'avais exigé davantage, je n'aurais rien obtenu, et nous en serions venus à une rupture absolue. Sûre d'elle-même, elle voulait concilier son amour pour moi, avec ses devoirs envers son mari. Ce n'est pas après trois mois de mariage qu'une femme telle que Clotilde va au-devant d'une faute et vient la chercher elle-même.
Donc, j'avais eu raison de ne pas céder à ma passion.
Mais je n'arrivais pas à une conclusion pour m'y tenir solidement, et je passais de l'une à l'autre avec une mobilité vertigineuse. Oui, j'avais eu raison. Non, j'avais eu tort; ou plutôt j'avais eu tort et raison à la fois.
C'était alors que je regrettais de n'avoir pas la profondeur d'observation des romanciers, et de n'être pas comme eux habile psychologue. J'aurais lu dans l'âme de Clotilde comme dans un livre ouvert et j'aurais trouvé le ressort qui imprimait l'impulsion à sa conduite; l'amour ou la coquetterie, la franchise ou la duplicité.
Malheureusement ce livre ne s'ouvrait pas sous ma main malhabile, et partout, en elle, en moi, autour de nous, je ne voyais que confusion et contradiction.
Après avoir longuement tourné et retourné les difficultés de cette situation sans percer l'obscurité qui l'enveloppait, j'en arrivai comme toujours, en pareilles circonstances, à m'en remettre au temps et au hasard pour l'éclairer. Le jour était sombre, il n'y avait qu'à attendre, le soleil se lèverait et me montrerait ce que je ne savais pas trouver dans l'ombre. Et en attendant, sans me tourmenter et m'épuiser à la recherche de l'impossible, je ferais mieux de jouir de l'heure présente en ne lui demandant que les seules satisfactions qu'elle pouvait donner.
Il avait été convenu avec Clotilde que, pour m'adoucir une première visite à l'hôtel Solignac, je ne la ferais pas le mercredi, jour de réception, où j'étais presque certain de rencontrer M. de Solignac, mais le vendredi, à un moment où il n'était jamais chez lui. J'étais censé ignorer que le mercredi était le jour où on le trouvait. J'arrivais de Cassis apportant des nouvelles du général, rien n'était plus naturel que cette première visite. Pour les autres, nous verrions et nous arrangerions les choses à l'avance.
Le vendredi, après son déjeuner, Clotilde descendit au jardin et vint s'installer, un livre à la main, sous un marronnier en fleurs. Elle se plaça de manière à tourner le dos à l'hôtel et par conséquent en me faisant face. Je ne sais si le livre posé sur ses genoux était bien intéressant, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle tint plus souvent ses yeux levés vers mes fenêtres que baissés sur les feuillets de ce livre.
Pendant deux heures, elle resta là; puis, avant de quitter cette place, elle me fit un signe pour me dire qu'elle rentrait chez elle et m'attendait.
Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.
--Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le faire demander.
Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.
Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les deux mains.
--Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.
Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:
--Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de moi?
--Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!
--Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.
Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta dans un paradis idéal.
Cependant les heures en sonnant à la pendule me ramenèrent à la réalité. Je regardai le cadran, il était cinq heures, il y avait plus de deux heures que j'étais près d'elle.
Elle devina que je pensais à me retirer.
--Non, dit-elle en me retenant; pas encore, je vous avertirai.
--Nous reprîmes notre causerie; mais enfin l'heure arriva où je ne pouvais plus prolonger ma visite.
--Demain, me dit Clotilde, je pourrai rester longtemps encore dans le jardin; mais si vous me voyez, moi je ne vous vois pas, et je voudrais cependant être avec vous. Pourquoi ne serions-nous pas ensemble par l'esprit comme nous y sommes? Pourquoi ne liriez-vous pas dans votre chambre le livre que je lis dans le jardin? Nous commencerions en même temps, nous tournerions les feuillets en même temps, et en même temps aussi nous aurions les mêmes idées et les mêmes émotions. Voyons, quel livre lirions-nous bien?
Elle me prit par la main et me conduisit devant une étagère sur laquelle étaient posés quelques volumes richement reliés. Mais si les reliures étaient belles, les livres étaient misérables: c'étaient des nouveautés prises au hasard, sans choix personnel, et pour la vogue du moment.
--Je veux quelque chose de tendre, de doux, dit-elle, que nous ne connaissions ni l'un ni l'autre, pour avoir le plaisir de créer ensemble et en même temps.
--Les volumes que vous avez ici ne peuvent pas vous donner cela.
--Eh bien! prenons-en d'autres.
--Si vous le voulez, je vais vous en envoyer un; connaissez-vous _François le Champi_?
--Non.
--Ni moi non plus, mais je sais que c'est un des meilleurs romans de G. Sand; je vais en acheter deux exemplaires. J'en garderai un et je vous enverrai l'autre.
--C'est cela; lire dans un livre donné par vous, le plaisir sera doublé; vous ferez des marques sur votre exemplaire; j'en ferai de mon côté sur le mien, et nous les échangerons après.
Cette première entrevue n'avait eu que des joies, mais maintenant il fallait voir M. de Solignac, et c'était là le douloureux. Il me fallait du courage pour cette visite, mais ce n'est pas le courage qui me manque d'ordinaire, c'est la résolution; une fois que mon parti est pris, je vais de l'avant coûte que coûte; et mon parti était pris, ou plus justement il m'était imposé par Clotilde.
Le mercredi suivant, à six heures, j'entrai dans le salon où Clotilde m'avait déjà reçu. Elle était là, et deux personnes étrangères s'entretenaient avec M. de Solignac.
J'allai à elle d'abord et elle me serra la main, en me lançant un regard qui n'avait pas besoin de commentaire: jamais paroles n'avaient dit si éloquemment: «Je t'aime.»
Je me retournai vers M. de Solignac qui me tendit la main; il me fallut avancer la mienne.
Les personnes avec lesquelles il était en conversation se levèrent bientôt et sortirent. Nous restâmes seuls tous les trois.
--J'ai regretté, me dit-il, de ne m'être pas trouvé chez moi quand vous avez bien voulu venir voir madame de Solignac, je vous remercie d'avoir renouvelé votre visite pour moi. Vous avez vu le général; comment est-il?
J'étais tellement furieux contre moi que je voulus m'en venger sur M. de Solignac.
--Il se plaint beaucoup de la solitude, et à son âge, il est vraiment triste d'être seul, ce qu'il appelle abandonné.
--Sans doute; mais à son âge il eût été plus mauvais encore de changer complètement sa vie; c'est ce qui m'a empêché de le faire venir avec nous, comme nous en avions l'intention.
L'entretien roula sur des sujets insignifiants; enfin je pus me lever pour partir.
--Puisque vous habitez Paris, me dit M. de Solignac, j'espère que nous nous verrons souvent; il est inutile de dire, n'est-ce pas, que ce sera un bonheur pour madame de Solignac et pour moi.
Trois jours après cette visite, je reçus une lettre de M. de Solignac, qui m'invitait à dîner pour le mercredi suivant.
XLVIII
Cette invitation à dîner à l'hôtel de Solignac n'était pas faite pour me plaire.
C'était la menace d'une intimité qui m'effrayait; car, si je pouvais garder jusqu'à un certain point l'espoir d'éviter la présence de M. de Solignac dans mes visites à Clotilde, j'allais maintenant subir le supplice de l'avoir devant les yeux pendant plusieurs heures. Il parlerait à _sa_ femme, elle lui répondrait, et je serais ainsi initié, malgré moi, à des détails d'intérieur et de ménage qui ne pouvaient être que très-pénibles pour mon amour.
Mais il n'y aurait pas que mes illusions et ma jalousie qui souffriraient dans cette intimité.
J'avoue franchement que je ne me fais aucun scrupule d'aimer Clotilde, malgré qu'elle soit la femme d'un autre. Je l'aimais jeune fille, je l'aime mariée, sans me considérer comme coupable envers son mari, et je trouve que le plus coupable de nous deux, c'est lui qui m'a enlevé celle que j'aimais. D'ailleurs, ce mari, je le méprise et le hais.
Mais, pour garder ces sentiments, il faut que je reste avec M. de Solignac dans les termes où nous sommes. Si je vais chez lui, si je mange à sa table, si je deviens le familier de la maison, les conditions dans lesquelles je suis placé se trouvent changées par mon fait; je n'ai plus le droit de le haïr et de le mépriser. Si je garde cette haine et ce mépris au fond de mon coeur, je suis obligé à n'en laisser rien paraître et à afficher, au contraire, l'amitié ou tout au moins la sympathie.
La situation deviendra donc intolérable pour moi,--honteuse quand je serai avec Clotilde et son mari,--cruelle quand je serai seul avec moi-même.
Il y a une question que je me suis souvent posée: la perspicacité de l'esprit est-elle une bonne chose? Autrement dit, est-il bon, lorsque nous nous trouvons en présence d'une résolution à prendre, de prévoir les résultats que cette résolution amènera?
Il est évident que si cet examen nous permet de prendre la route qui conduit au bien et d'éviter celle qui nous conduirait au mal, c'est le plus merveilleux instrument, la plus utile boussole que la nature nous ait mise aux mains. Mais si, au contraire, il n'a pas une influence déterminante sur notre direction, il n'a plus les mêmes qualités. L'homme bien portant qui tombe écrasé sous un coup de tonnerre, n'a pas l'agonie du malheureux poitrinaire qui, trois ans d'avance, est condamné à une mort certaine et qui sait que, quoi qu'il fasse, il n'échappera pas à son sort.
Le cas du poitrinaire a été le mien: j'ai vu clairement, comme si je les touchais du doigt, toutes les raisons qui me défendaient d'aller chez M. de Solignac, et cependant j'y suis allé. Sachant d'avance à quels dangers et à quels tourments ce dîner m'exposerait, je n'ai pas eu la force de résister à l'impulsion qui m'entraînait. Mon esprit me disait: n'y va pas, et il me présentait mille raisons meilleures les unes que les autres pour m'arrêter. Mon coeur me disait: vas-y, et bien qu'il ne motivât son ordre sur rien, c'est lui qui l'a emporté.
Un regard de Clotilde, lorsque j'entrai dans le salon, me paya ma faiblesse et me fit oublier les angoisses de ces trois jours d'incertitude.
--J'étais inquiète de vous, me dit-elle en me serrant la main, votre lettre me faisait craindre de ne pas vous avoir.
--Jusqu'au dernier moment, j'ai craint moi-même de ne pouvoir pas venir.
--Nous aurions été désolés, dit M. de Solignac, intervenant, si vous aviez été empêché.
Nous étions entourés et nous ne pouvions, Clotilde et moi, échanger un seul mot en particulier, mais les paroles étaient inutiles entre nous; dans son regard et dans la pression de sa main il y avait tout un discours.
J'étais curieux de voir le monde que Clotilde recevait; sortant du cercle formé autour de la cheminée, j'allai m'asseoir sur un canapé au fond du salon.
Quelques personnes étaient arrivées avant moi; je pus les examiner librement. Les deux dames assises auprès de Clotilde présentaient entre elles un contraste frappant: l'une était jeune et fort belle, mais avec quelque chose de vulgaire dans la tournure, qui donnait une médiocre idée de sa naissance et de son éducation; l'autre, au contraire, était laide et vieille, mais avec une physionomie ouverte, des manières discrètes, une toilette de bon goût qui inspiraient sinon le respect, au moins la confiance et une certaine sympathie. On se sentait en présence d'une honnête femme qui devait être une bonne mère de famille.
Les hommes n'avaient rien de frappant qui permît un jugement immédiat et certain: cependant l'ensemble n'était pas satisfaisant; parmi eux assurément il ne se trouvait pas une seule personnalité remarquable, mais des gens d'affaires et de bourse, non des grandes affaires ou de la haute finance, mais de la chicane et de la coulisse.
On annonça «le baron Torladès» et je vis entrer un Portugais qui, à son cou et à la boutonnière de son habit, portait toutes les croix de la terre; «le comte Vanackère-Vanackère», un Belge majestueux; «sir Anthony Partridge», un patriarche anglais; «le prince Mazzazoli», un Italien presque aussi décoré que le Portugais.
C'était à croire que M. de Solignac, ministre des affaires étrangères, recevait à dîner le corps diplomatique: allions-nous remanier la carte de l'Europe?
Au milieu de ces convives qui parlaient tous un français de fantaisie, Clotilde montrait une aisance parfaite; pour chacun elle avait un mot de politesse particulière, et à la voir libre, légère, charmante, jouant admirablement son rôle de maîtresse de maison, on n'eût jamais supposé que son éducation s'était faite en répétant ce rôle avec quelques pauvres comparses de province dont j'étais le jeune premier, le général, le père noble, et M. de Solignac, le financier.
Je me trouvais fort dépaysé au milieu de ces étrangers et restais isolé sur mon canapé quand la porte du salon s'ouvrit pour laisser entrer un convive qu'on n'annonça pas. C'était un artiste, un pianiste, Emmanuel Treyve, que je connaissais pour avoir dîné plusieurs fois avec lui à notre restaurant.
Après avoir salué la maîtresse et le maître de la maison, il promena un regard circulaire dans le salon et, m'apercevant, il vint vivement à moi.
--En voilà une bonne fortune de vous trouver là, me dit-il à mi-voix; au milieu de ces magots décorés, le dîner n'eût pas été drôle. Quelles têtes! Regardez donc ce vieux gorille; comment ne s'est-il pas fait fendre le nez pour y passer une croix... ou une bague?
--C'est un Portugais, le baron Torladès.
--Un Portugais de Batignolles. Qu'il serait beau au Palais-Royal!
Clotilde vint à nous.
--Je suis heureuse que vous connaissiez M. le comte de Saint-Nérée, dit-elle au pianiste; je vais vous faire mettre à côté l'un de l'autre, vous pourrez causer.
Puis elle nous quitta.
--C'est vrai? dit Treyve en me regardant d'un air étonné.
--Quoi donc?
--Vous n'êtes pas un comte de Batignolles? Vous êtes un vrai comte? Pourquoi vous en cachez-vous?
--Je ne cache pas mon titre, mais je ne m'en pare pas non plus. Ne serait-il pas plaisant que la bonne de notre gargote me servît en disant: «La portion de M. le comte de Saint-Nérée!»
--Eh bien! vous savez, votre noblesse me fâche tout à fait.
--Parce que?
--Parce que, en vous apercevant, je me suis flatté que vous étiez invité dans cette honorable maison pour faire le quatorzième à table, tandis que je l'étais, moi, pour mon talent et mon nom. Maintenant, il me faut perdre cette illusion, c'est moi le quatorzième.
--Où voyez-vous cela? nous sommes treize précisément.
--Nous sommes treize parce qu'on attend quelqu'un; vous verrez que tout à l'heure nous serons quatorze. Ah! mon cher, nous sommes dans un drôle de monde.
Treyve se montrait bien léger, bien étourdi, et j'étais blessé de ses propos qui atteignaient Clotilde jusqu'à un certain point; cependant je ne pus m'empêcher de lui demander quel était ce monde qu'il paraissait si bien connaître.
--Nous en reparlerons, dit-il, parmi ces longues oreilles, il y en a peut-être de fines.
Ses prévisions quant au quatorzième se réalisèrent, on annonça «le colonel Poirier» et je vis paraître mon ancien camarade, le nez au vent, les épaules effacées, la moustache en croc, en vainqueur qui connaît ses mérites et sait qu'il ne peut recueillir que des applaudissements sur son passage: le succès lui avait donné des ailes; il planait, et s'il voulut bien serrer les mains qui se tendaient vers lui, ce fut avec une majesté souveraine.
Avec moi seul il redevint le Poirier d'autrefois, et, quand il m'aperçut, il écarta le vénérable Partridge qui lui barrait le passage, planta là le Portugais qui s'attachait à lui, ne répondit pas au prince Mazzazoli qui lui insinuait un compliment et vint jusqu'à mon canapé les deux mains tendues.
L'accueil que m'avait fait le pianiste n'avait naturellement produit aucun effet, mais celui de Poirier me fit considérer comme un personnage. Personne ne m'avait regardé, tout le monde se tourna de mon côté.
--Vous connaissez M. le comte de Saint-Nérée? demanda M. de Solignac.
--Si je connais Saint-Nérée, s'écria Poirier, mais vous ne savez donc pas que je lui dois la vie?
Et il se mit à raconter comment j'avais été le chercher au milieu des Arabes. Jamais je n'avais vu tirer parti d'un service rendu avec cette superbe jactance: j'étais un héros, mais Poirier!
On passa dans la salle à manger. Poirier, bien entendu, offrit son bras à la maîtresse de la maison, et à table il s'assit à sa droite, tandis que le vénérable Partridge prenait place à sa gauche.
J'avais pour voisins Treyve, d'un côté, et de l'autre, un jeune homme à la figure chafouine qui me menaçait d'un entretien suivi.
Après le potage, Treyve se pencha vers moi, et parlant à mi-voix, en mâchant ses paroles de manière à les rendre à peu près inintelligibles:
--Voulez-vous le menu du dîner? dit-il. Le potage m'annonce d'où il vient: c'est signé Potel et Chabot. Nous allons voir sur cette table ce qu'on sert à cette heure dans dix autres maisons: la même sauce noire, la même sauce blanche, la même poularde truffée, le même foie gras, les mêmes asperges en branches. J'ai déjà vu dix fois cet hiver les pommes d'api qui sont devant nous. Je vais en marquer une et je suis certain de la retrouver la semaine prochaine dans une autre maison du genre de celle-ci. Les sauces, les pommes, le prince italien, le Portugais, tout est de Batignolles; ça manque d'originalité.
Mais la conversation générale étouffa les réflexions désagréables du pianiste.
--Il n'y a qu'à _Parisss_ qu'on _s'amouse_, dit le baron portugais. _Parisss_ provoque _l'émoulation_ du monde entier.
--Si Paris est redevenu ce qu'il était autrefois, dit le prince italien, et s'il promet de prendre un essor nouveau, il ne faut pas oublier que nous le devons aux amis fidèles, aux dévoués collaborateurs du prince Louis-Napoléon.
Et de son verre il salua M. de Solignac et Poirier.
--Oh! messieurs, dit M. de Solignac, ne faisons pas de politique, je vous en prie; nous avons ici un représentant de la vieille noblesse française, un grand nom de notre pays--il se tourna vers moi en souriant--qui a quitté l'armée pour ne pas s'associer à l'oeuvre du prince. Respectons toutes les opinions.
--Surtout celles qui sont vaincues, dit Clotilde.
--Décidément, me dit Treyve, après un moment de silence, je suis bien le quatorzième à table; vous, vous êtes «un grand nom de notre pays.» Nous faisons chacun notre partie dans ce dîner; moi, je rassure ces étrangers superstitieux, en apportant à cette table mon unité; vous, vous les éblouissez en apportant «votre vieille noblesse française.» Quel drôle de monde! C'est égal, le sauterne est bon; je vous engage à en prendre.
XLIX
Si je ne disais pas, à chaque instant, comme le pianiste: «Quel drôle de monde,» je n'en faisais pas moins mes réflexions sur les convives de M. de Solignac.
Bien souvent, dans les premières années de ma vie de soldat, alors que je parcourais les garnisons de la France, il m'était arrivé de dîner chez des fonctionnaires dont les convives réunis par le hasard se connaissaient assez peu pour qu'il y eût à table une certaine réserve, mêlée quelquefois d'embarras. Mais ce que je voyais maintenant ne ressemblait en rien à ce que j'avais vu alors.