Chapter 22
Cette rencontre avait dérouté toutes mes prévisions, et maintenant je n'allais plus pouvoir vivre auprès de Clotilde comme je l'avais voulu. Mon amour discret était fini. Je me reprochai d'avoir parlé. Je n'aurais pas dû révéler ma présence rue Blanche: et puisque je m'étais laissé entraîner à cet aveu, j'aurais dû aller plus loin.
Les choses telles qu'elles venaient de se passer me créaient une situation qui bien certainement ne tarderait pas à devenir insoutenable ou, si j'avais la force de la supporter, horriblement douloureuse.
Lorsque Clotilde ignorait ma présence à Paris et me croyait en Espagne, j'avais pu l'aimer de loin et me contenter du plaisir de la suivre à distance; son apparition dans le jardin m'était un bonheur; sa lampe à sa fenêtre au milieu de la nuit m'était une joie. Mais maintenant me serait-il possible de m'en tenir à ces satisfactions platoniques? Est-ce que cent fois je n'avais été obligé de me rejeter en arrière pour ne pas lui crier: Je suis là, je t'aime, je t'adore! Quand elle se montrerait maintenant dans son jardin, ses yeux, au lieu de se baisser sur ses fleurs, se lèveraient vers mes fenêtres, aurais-je la force de résister à leur appel? Si j'y parvenais, de quel prix me faudrait-il payer cette résistance? Si je n'y parvenais pas, qu'arriverait-il?
Je n'avais déjà que trop parlé. Bien que je n'eusse pas dit un mot de mon amour, Clotilde savait mieux que par des paroles que je l'aimais encore et que, malgré sa trahison, je n'avais pas cessé de l'aimer. De cet aveu tacite, elle ne s'était point fâchée, elle ne s'était même pas inquiétée, et son dernier mot en me quittant avait été le même que celui par lequel elle m'avait abordé, une invitation à l'aller voir chez elle.
Ainsi elle supprimait entre nous son mariage, et notre vie devait reprendre comme autrefois. Nous avions été séparés par la force des circonstances, nous nous retrouvions, nous reprenions notre vie où elle avait été interrompue, comme si rien ne s'était passé d'extraordinaire.
Les femmes sont vraiment merveilleuses pour supprimer ainsi dans leur vie ce qui les gêne et vouloir que par une convention tacite on considère comme n'existant pas des gens qu'on a devant les yeux ou des faits qui vous ont écrasé.--«Je suis mariée, c'est vrai, mais qu'importe mon mariage si je suis toujours la Clotilde d'autrefois? Mon mariage, il n'y faut pas penser; mon mari, il ne faut pas le voir. Nous avions plaisir autrefois à être ensemble. Reprenons le cours de nos anciennes journées. Voyons-nous comme nous nous voyions autrefois. Avez-vous donc oublié? moi je me souviens toujours.»
Si telles n'avaient point été les paroles de Clotilde, telle était la traduction fidèle de notre entretien dans ce langage mystérieux où les regards, les serrements de main, les silences, les intonations, les sourires ont bien plus d'importance que les mots, où la musique est tout, où les paroles ne sont que peu de chose.
Elle voulait me voir chez elle; et elle le voulait sachant que je l'aimais.
Que résulterait-il de cette réunion?
La conclusion n'était pas difficile à tirer: ou elle résisterait à mon amour et me rendrait effroyablement malheureux, ou elle céderait, et alors je ferais de ma propre main des blessures à mon amour, qui, pour être autres, ne seraient pas moins douloureuses.
Je ne veux pas me faire plus puritain que je ne le suis, et laisser croire que le précepte «Tu ne désireras pas la femme de ton prochain,» tout-puissant sur moi, est capable de comprimer mes désirs ou de tuer mon amour. J'avoue que les droits de M. de Solignac ne me sont pas du tout sacrés. C'est un mari comme les autres, et qui même a contre lui dans cette circonstance particulière d'être mon ennemi et non mon ami. Ce n'est donc pas sa position officielle et la protection légale dont le Code l'entoure, qui peut m'éloigner de Clotilde.
Mes raisons sont moins pures, au moins en ce qui touche la morale sociale.
Quand j'ai rencontré Clotilde au bal de la famille Bédarrides et me suis pris à l'aimer, je ne savais qui elle était: femme ou jeune fille. Quand je me suis inquiété de le savoir, si j'avais appris qu'elle était mariée et que M. de Solignac était son mari, cela très-probablement n'eût pas tué mon amour naissant. J'aurais continué de l'aimer, malgré son mariage, malgré son mari, et très-probablement aussi j'aurais essayé de me faire aimer d'elle; j'aurais cherché le moyen de pénétrer dans sa maison, je me serais fait l'ami de son mari, et le jour où je serais devenu l'amant de madame de Solignac, j'aurais été l'homme le plus heureux du monde. En se donnant à moi, Clotilde, au lieu de déchoir dans mon coeur y eût monté, elle eût gagné toutes les qualités, toutes les vertus de la femme passionnée qui cède à son amour et à son amant.
Mais ce n'est point ainsi que les choses se sont passées. Celle que je me suis pris à aimer si passionnément n'était point une femme, c'était une jeune fille, c'était Clotilde Martory. Pas de faussetés à s'imposer, pas d'hypocrisie de conduite, pas de mari à tromper. Tout au grand jour, honnêtement, franchement.
C'est ainsi que mon amour est né, et en se développant, il a gardé le caractère de pureté qu'il tenait de sa naissance.
Celle que j'aimais serait un jour ma femme, et je me suis plu à la parer de toutes les qualités qu'on rêve chez celle qui sera la compagne de notre vie et la mère de nos enfants.
Point de désirs mauvais, point d'impatience; je l'aimais, elle m'aimait, nous étions pleinement heureux.
Au moins moi je l'étais, et chaque jour j'ajoutais une grâce nouvelle, une perfection à la statue de marbre blanc que de mes propres mains j'avais créée dans mon coeur, m'inspirant plus peut-être de l'idéal que de la réalité, inventant et ne copiant pas. Mais qu'importe! la statue existait, la sainte, la madone.
Un jour, ce fut précisément le contraire de ce que j'avais espéré qui se réalisa: Clotilde, au lieu de devenir ma femme, devint celle de M. de Solignac.
Mais cette trahison, si lourde qu'elle fût dans son choc terrible, ne brisa point l'idole cependant: au lieu d'être la statue de l'espérance elle fut celle du souvenir.
Elle est restée dans mon coeur à la place qu'elle occupait. Maintenant vais-je porter la main sur elle et l'abattre de son piédestal? Sur le marbre chaste et nu de la jeune fille, vais-je mettre le peignoir lascif de la femme amoureuse?
Si Clotilde cède maintenant à mon amour et au sien, ce ne sera point pour monter plus haut dans mon coeur, mais au contraire pour y descendre. Elle tuera la jeune fille et deviendra une femme comme les autres.
Et c'est cette jeune fille que j'aime.
Bien d'autres à ma place n'auraient pas sans doute ces scrupules; et comme le mariage n'a point défiguré Clotilde, comme elle est toujours belle et séduisante, ils profiteraient de l'occasion qui se présente. C'est toujours la même femme.
Mais ceux-là aimeraient la femme et n'aimeraient pas leur amour. Or, c'est mon amour que j'aime; c'est ma jeunesse, c'est mes souvenirs, mes rêves, mes espérances. Que me restera-t-il dans la vie, si je les souille de ma propre main? Madame de Solignac ne peut être que ma maîtresse, et c'est ma femme que j'adore dans Clotilde.
Il est facile de comprendre que, me trouvant dans de pareilles dispositions morales, j'attendis douloureusement le mercredi.
Irais-je chez Clotilde ou bien n'irais-je pas?
Dans la même heure, dans la même minute, je disais oui et je disais non, ne sachant à quoi me résoudre, ne sachant surtout si j'aurais la force de m'en tenir à la résolution que je prendrais.
Le plus souvent, quand j'étais seul, je me décidais à ne pas y aller. Mais quand je la voyais dans son jardin où maintenant elle se promenait dix fois par jour les yeux levés vers mes fenêtres, je me disais que je ne pourrais jamais résister à l'attraction toute-puissante qu'elle exerçait sur ma volonté.
Et indécis, irrésolu, ballotté, je passai dans de cruelles angoisses les quatre jours qui nous séparaient de ce mercredi.
Le matin, à onze heures, Clotilde descendit dans le jardin, et pendant vingt minutes elle tourna et retourna autour de la pelouse; lorsqu'elle remonta les marches de son perron, il me sembla qu'elle me faisait un signe à peine perceptible. Était-ce un adieu, était-ce un appel?
Jamais les heures ne m'avaient paru si longues. A trois heures, je me décidai à aller chez elle et je m'habillai. A quatre heures, je me décidai à rester. A cinq heures, je descendis mon escalier, mais, arrivé sur le trottoir, au lieu de prendre la rue Moncey, je montai la rue Blanche et me sauvai comme un voleur sur les boulevards extérieurs.
Vraiment voleur je n'aurais pas été plus honteux que je ne l'étais. Cette irrésolution était misérable, ces alternatives de volonté et de faiblesse étaient le comble de la lâcheté. M'était-il donc impossible de savoir ce que je voulais, et, le sachant, de le vouloir jusqu'au bout?
Jamais, dans aucune circonstance de ma vie, je n'avais subi ces indécisions, et toujours je m'étais déterminé franchement; la passion nous rend-elle lâche à ce point?
Je passai une nuit affreuse.
Certainement Clotilde m'avait attendu, et jusqu'au dernier moment elle avait compté sur ma visite. Comment allait-elle considérer cette absence? Une injure, une rupture.
Alors, c'était fini.
A cette pensée, je devenais lâche et me fâchais contre moi-même.
C'était à l'orgueil de l'amant trompé que j'avais obéi: j'avais boudé, voilà le tout; le beau rôle, vraiment, et comme il était digne de mon amour!
Mon amour! M'était-il permis de parler de mon amour? Est-ce que j'aimais? Est-ce que si j'avais vraiment aimé j'aurais pu résister à l'impulsion qui me poussait vers elle? Est-ce que l'homme qui aime véritablement peut écouter la voix de la raison? Est-ce que la passion se comprime? N'éclate-t-elle pas au contraire et n'emporte-t-elle pas tout avec elle, honneur, dignité, famille! Les mères sacrifient leurs enfants à leur amour, et moi j'avais sacrifié mon amour à mon rêve. J'avais donc soixante ans, que je voulais vivre dans le souvenir? Insensé que j'étais!
Je me trouvai si accablé, que je ne voulus pas sortir. Et puis Clotilde n'avait pas paru dans son jardin à l'heure accoutumée et j'avais besoin de la voir.
Je m'installai devant ma table. Mais, bien entendu, il me fut impossible de travailler, et je restai les yeux fixés sur le miroir qui me disait ce qui se passait dans l'hôtel Solignac. Mais rien ne se montra sur la glace qui réfléchissait seulement les allées vides et les fenêtres closes.
Bien évidemment Clotilde ne me pardonnerait jamais.
Comme je m'enfonçais dans ces tristes pensées, il me sembla entendre le bruissement d'une robe à ma porte. Mes voisins recevaient à chaque instant la visite de leurs modèles; je ne prêtais pas grande attention à ce bruit; une femme qui se trompait sans doute, car jamais une femme n'était venue chez moi, et je n'en attendais pas.
Mais on frappa deux petits coups. Sans me déranger, je répondis: «Entrez.» Et, levant les yeux, je vis la porte s'ouvrir.
C'était, elle, Clotilde! c'était Clotilde.
J'allai tomber à ses genoux, et, sans pouvoir dire un mot, je la serrai longuement dans mes bras. Mais elle se dégagea et me regardant avec un doux sourire:
--Ce n'est pas madame de Solignac qui vient ici, dit-elle, c'est Clotilde Martory; voulez-vous être pour moi aujourd'hui ce que vous étiez autrefois?
Je me relevai.
XLVI
J'étais si profondément ému que je ne pouvais parler; Clotilde, de son côté, ne paraissait pas désireuse d'engager l'entretien.
Pendant assez longtemps nous restâmes ainsi en face l'un de l'autre ne disant rien, nous observant avec un trouble qui, loin de se dissiper, allait en augmentant.
Clotilde, la première, fit quelques pas en avant. Elle vint à ma table de travail et regarda le dessin que j'avais esquissé. Puis elle examina les gravures qui couvraient les murailles, et, tournant ainsi autour de la pièce, elle arriva à la fenêtre qui ouvre sur son jardin.
--Je comprends, dit-elle en souriant, vous êtes chez moi.
En revenant en arrière, ses yeux tombèrent sur mon miroir dans lequel elle vit se refléter ses fenêtres.
Je suivais sur son visage l'impression que cette découverte allait amener; pendant quelques secondes, elle regarda curieusement la disposition du miroir et les effets de vision qui se produisaient sur sa glace, puis, se tournant vers moi, elle se mit à sourire.
--Cela est fort ingénieux, dit-elle, mais est-ce bien délicat?
--Je ne sais pas, je n'ai pas pensé à la délicatesse du procédé, ni à sa convenance, ni à sa discrétion, je n'ai pensé qu'à une chose, à une seule, vous voir. J'aurais été libre, je n'aurais pas eu besoin de ce moyen, je serais resté du matin au soir à ma fenêtre, attendant l'occasion de vous apercevoir. Mais je ne suis pas libre, mon temps est occupé, il faut que je travaille.
--C'est un travail, ce dessin? dit-elle, en venant à ma table.
--C'est pour un grand ouvrage sur la guerre, dont je dois faire les gravures. Mais ne parlons pas de cela.
--Parlons-en, au contraire. Croyez-vous donc que je sois indifférente à ce qui vous touche? C'est un peu pour l'apprendre que je me suis décidée à cette visite: puisque vous ne vouliez pas venir chez moi, il fallait bien que je vinsse chez vous.
--Chère Clotilde....
Mais elle m'arrêta.
--J'ai une heure à passer avec vous, dit-elle en riant, ne m'offrirez-vous pas un siège?
Elle attira un fauteuil, et de la main me montrant une chaise à côté d'elle:
--Maintenant, causons raisonnablement, n'est-ce pas? Je vous croyais en Espagne, je vous retrouve à Paris; je vous croyais commerçant, je vous retrouve artiste; cela mérite quelques mots d'explication, il me semble.
Il était évident qu'elle voulait diriger notre entretien, de manière à ne pas le laisser aller trop loin; et avec son habileté à effleurer les sujets les plus dangereux sans les attaquer sérieusement, avec sa légèreté de parole, son art des sous-entendus, avec son adresse à atténuer ou à souligner du regard ce que ses lèvres avaient indiqué, elle pouvait très-bien se croire certaine de me maintenir dans la limite qu'elle s'était fixée.
En tout autre moment il est probable qu'elle eût réussi à me conduire où il lui plaisait d'aller, mais nous n'étions pas dans des circonstances ordinaires. Les sentiments que j'éprouvais en sa présence et sous le feu de son regard ne ressemblaient en rien à ceux que je m'imposais loin d'elle alors que je raisonnais froidement mon amour et le réglais méthodiquement.
Elle m'était apparue au moment même où je la croyais perdue à jamais, et ce coup de foudre m'avait jeté hors de moi-même: les quelques secondes pendant lesquelles je l'avais pressée dans mes bras m'avaient enivré. Maintenant, elle était chez moi, nous étions seuls, à deux pas l'un de l'autre; je la voyais, je la respirais, et ma main, mes bras, mes lèvres, étaient irrésistiblement attirés vers elle, comme le fer l'est par l'aimant, comme un corps l'est par un autre corps électrisé: il y avait là une force toute-puissante, une attraction mystérieuse qui me soulevait pour me rapprocher d'elle.
Il ne pouvait plus être question de prudence, de raison, d'avenir, de passé: le présent parlait et commandait en maître.
--Vous savez pourquoi je m'étais décidé à me faire commerçant? lui dis-je. C'était pour me créer promptement une position qui me permît de devenir votre mari. Vous n'avez pas voulu attendre.
--Voulu....
--Mon intention n'est pas de récriminer; vous n'avez pas pu attendre. Alors, je n'avais pas de raisons pour rester à Marseille et j'en avais de puissantes pour venir à Paris: mon amour qui m'obligeait à vous chercher, à vous trouver, à vous voir.
Elle leva la main pour m'arrêter, mais je ne la laissai point m'interrompre; saisissant sa main, je m'approchai jusque contre elle, et, tenant mes yeux attachés sur les siens, je continuai:
--Ce que votre mariage m'a fait souffrir, je ne le dirai pas, car ni pour vous, ni pour moi, je ne veux revenir sur ce passé horrible, mais, si cruelles qu'aient été ces souffrances, elles n'ont pas une minute affaibli mon amour. Dans l'emportement de la colère, sous le coup de l'exaspération, précipité du ciel dans l'enfer, brisé par cette chute, accablé sous l'écroulement de mes espérances, j'ai pu vous maudire, mais je n'ai pas pu cesser de vous aimer. C'est parce que je vous aimais que je suis parti pour l'Espagne par crainte de céder à un mouvement de fureur folle, le jour de votre mariage. C'est parce que je vous aimais que j'ai quitté Marseille pour venir ici vivre près de vous. C'est parce que je vous aime que je suis tremblant, attendant un mot, un regard d'espérance.
Plusieurs fois elle avait voulu m'interrompre et plusieurs fois aussi elle avait voulu se dégager de mon étreinte, mais je ne lui avais pas laissé prendre la parole et n'avais pas abandonné sa main.
--Ah! Guillaume, dit-elle en détournant la tête, épargnez-moi.
--Ne détournez pas votre regard et n'essayez pas de retirer votre main. J'ai commencé de parler, vous devez m'entendre jusqu'au bout.
--Et que voulez-vous donc que j'entende de plus? Que voulez-vous que je vous réponde?
--Je veux que ce que vous m'avez dit la dernière fois que nous nous sommes vus, vous me le répétiez aujourd'hui. Alors, peut-être, j'oublierai le passé, et une vie nouvelle commencera pour moi, pour nous, une vie de tendresse, d'amour, chère Clotilde. Tournez vos yeux vers les miens; regardez-moi, là ainsi, comme il y a trois mois, et ce mot que vous avez dit alors: «Guillaume, je vous aime,» répétez-le, Clotilde, chère Clotilde.
En parlant, je m'étais insensiblement rapproché d'elle; je l'entourais; je voyais ses prunelles noires s'ouvrir et se refermer, selon les impressions qui la troublaient; sa respiration saccadée me brûlait. Elle ferma les paupières et détourna la tête; sa main tremblait dans la mienne.
--Pourquoi me faire cette violence? dit-elle. Ah! Guillaume, vous êtes sans pitié!
--Ce mot, ce mot.
--Pourquoi m'obliger à le prononcer tout haut? Si je ne vous aimais pas, Guillaume, serais-je ici?
Je la saisis dans mes bras, mais elle se défendit et me repoussa.
--Laissez-moi, je vous en supplie, Guillaume, laissez-moi; ne me faites pas regretter d'être venue et d'avoir eu foi en vous. Souvenez-vous de ce que vous avez été à notre dernière entrevue.
--C'est parce que je m'en souviens que je ne veux pas qu'il en soit aujourd'hui comme il en a été alors. Ne vous défendez pas, ne me repoussez pas. Vous êtes chez moi, vous êtes à moi.
--Je sais que je ne peux pas vous repousser, mais je vous jure, Guillaume, que si vous n'écoutez pas ma prière, vous ne me reverrez jamais. Vous pouvez m'empêcher de sortir d'ici mais vous ne pourrez jamais m'obliger à y revenir, et vous ne m'obligerez pas non plus à vous recevoir chez moi.
Sans ouvrir mes bras, je reculai la tête pour la mieux voir, ses yeux étaient pleins de résolution.
--Vous dites que vous m'aimez.
--L'homme que j'aime, ce n'est pas celui qui me serre en ce moment dans cette étreinte, c'est celui dont j'avais gardé le souvenir, c'est l'homme loyal qui savait écouter les prières et respecter la faiblesse d'une femme.
Je la laissai libre, elle s'éloigna de deux pas et s'appuyant sur la table:
--N'êtes-vous plus cet homme, dit-elle, et faut-il que je sorte d'ici?
--Restez.
--Dois-je avoir confiance en vous ou dois-je vous craindre? Ah! ce n'était pas ainsi que j'avais cru que vous recevriez ma visite. Mais je suis la seule coupable; j'ai eu tort de la faire, et je comprends maintenant que vous avez pu vous tromper sur l'intention qui m'amenait chez vous. C'est ma faute: je ne vous en veux pas, Guillaume.
Fâché contre elle autant que contre moi-même, je n'étais pas en disposition d'engager une discussion de ce genre.
--Vous savez que je suis malhabile à comprendre ces subtilités de langage, dis-je brutalement. Si vous voulez bien me donner les raisons de cette visite, vous m'épargnerez des recherches et des soucis.
--Je n'en ai eu qu'une, vous voir. Sans doute, dans ma position cette démarche était coupable, je le savais, et il a fallu une pression irrésistible sur mon coeur pour me l'imposer, mais je n'avais pas imaginé que vous puissiez lui donner de telles conséquences. En vous rencontrant au bois de Boulogne, mon premier mot a été pour vous demander comment vous n'étiez pas encore venu me voir, et mon dernier pour vous prier de venir. Vous n'êtes pas venu.
--Je l'ai voulu, je suis sorti d'ici pour aller chez vous, et je n'ai pas eu la force de franchir la porte de l'hôtel de votre mari. Si vous voulez que je vous explique le sentiment qui ma retenu, je suis prêt.
--Je ne vous accuse pas. Vous n'êtes pas venu, je me suis décidée à venir. J'avais beaucoup à me faire pardonner; j'ai voulu que cette visite, qui peut me perdre si elle est connue, fût une expiation envers vous. J'ai cru que cette preuve d'amitié vous toucherait et vous disposerait à l'indulgence.
--Ne m'a-t-elle pas rendu heureux?
--Trop, dans votre joie vous avez perdu la raison et le souvenir. Je ne voudrais pas vous peiner, mon ami, mais enfin, il faut bien le dire, puisque vous l'avez oublié: je suis mariée.
--C'est vous qui avez la cruauté de me le rappeler.
--J'avais cru que vous ne l'oublieriez pas, et que dès lors vous ne me demanderiez pas ce que je ne peux pas vous donner. Quelle femme croyez-vous donc que je sois devenue, vous qui autrefois aviez tant de respect pour celle que vous aimiez? C'est par le souvenir de ce respect que j'ai été trompée. Si vous saviez le rêve que j'avais fait!...
--C'est notre malheur à tous deux de ne pas réaliser les rêves que nous formons; moi aussi j'en avais fait un qui a eu un épouvantable réveil.
--C'est ce réveil que je voulais adoucir; je me disais: Guillaume est un coeur délicat, une âme élevée, il comprendra le sentiment qui m'amène près de lui et il se laissera aimer, comme je peux aimer, sans vouloir davantage. Assurément je ne serai pas pour lui la femme que je voudrais être, mais il sera assez généreux pour se contenter de ma tendresse et de mon amitié. Puisque je ne peux pas être sa femme, je serai sa soeur. Puisque nous ne pouvons pas être toujours ensemble, nous nous verrons aussi souvent que nous pourrons, et dans cette intimité, dans cette union de nos deux coeurs, il trouvera encore d'heureuses journées. Sa vie ne sera plus attristée et moi j'aurai la joie de lui donner un peu de bonheur. Voilà mon rêve. Ah! mon cher Guillaume! pourquoi ne voulez-vous pas qu'il devienne la réalité? ce serait si facile.
--Facile! vous ne diriez pas ce mot si vous m'aimiez comme je vous aime.
--Alors je dois partir, et nous ne nous verrons plus.
--Non, restez et laissez-moi reprendre ma raison si je peux imposer silence à mon amour.
Elle reprit sa place dans le fauteuil qu'elle avait quitté et je m'assis en face d'elle, mais assez loin pour ne pas subir le contact de sa robe. Puis, pour ne pas la voir, je me cachai la tête entre mes deux mains. Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être, je restai ainsi.
Tout à coup je sentis un souffle tiède sur mes mains: Clotilde s'était agenouillée devant moi.
--Guillaume, mon ami, dit-elle d'une voix suppliante.
Je la regardai longuement, puis mettant ma main dans la sienne:
--Eh bien, lui dis-je, ordonnez, je suis à vous.
Alors, elle se releva vivement et, effleurant mes cheveux de ses lèvres:
--Guillaume, dit-elle, je t'aime.
XLVII
Quand je lis un roman, j'envie les romanciers qui savent voir dans l'âme de leurs personnages, et qui peuvent, d'une main sûre, comme celle de l'anatomiste, analyser et expliquer leurs sentiments.
«Les lèvres de Metella disaient je t'aime, mais son coeur au contraire disait je ne t'aime pas.»
Où le trouvent-ils ce coeur, et par quels procédés peuvent-ils lire ce qui se passe dedans? C'est cet intérieur qu'il est curieux et utile de connaître.