Clotilde Martory

Chapter 21

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Évidemment cela était de beaucoup préférable au bureau. Je remerciai Taupenot comme je le devais, et je me mis en relation avec le directeur de ce dictionnaire pour qu'il me guidât.

Je trouvai en lui un homme bienveillant, qui ne se moqua ni de mon ignorance ni de mon inexpérience, et qui par ses conseils me facilita singulièrement mes premiers pas.

XLIII

S'endormir capitaine de cavalerie et se réveiller artiste, c'est croire qu'on continue un rêve commencé.

Cependant ce rêve est pour moi une réalité. Il est vrai que je suis bien peu artiste, mais enfin si je ne le suis pas par le talent, je le suis jusqu'à un certain point par le travail, par les habitudes et par les relations.

Mon cinquième étage est divisé en ateliers et mon logement est le seul qui ne soit pas occupé par des peintres. Les hasards de la vie porte à porte ont établi des relations entre mes voisins et moi, et peu à peu il en est résulté pour nous une sorte de camaraderie et d'amitié.

Ce ne sont point des peintres ayant un nom et une réputation, mais des jeunes gens qui m'ont reçu parmi eux avec la confiance et la facilité de la jeunesse.

Tout d'abord ils ont bien été un peu effrayés par ma décoration et ma tournure militaire, mais la glace s'est insensiblement fondue quand ils ont reconnu petit à petit que je n'étais pas si culotte de peau que j'en avais l'air.

Nous nous voyons le matin et je vais manger chez eux le déjeuner que mon concierge me monte. Par là il ne faut pas entendre que je vais m'attabler dans une salle à manger où mon couvert serait mis régulièrement.

Nous sommes plus simples et plus réservés dans nos habitudes, car les uns et les autres nous sommes à peu près égaux devant la fortune. S'ils ont déjà du talent (et c'est leur cas), ils n'ont pas encore de notoriété et leurs tableaux se vendent peu ou tout ou moins se vendent mal. Et pour moi qui ne fait pas de l'art, mais qui fais seulement du métier, je suis loin de gagner ce que Taupenot m'avait fait espérer. Je n'ai pas encore cette habitude du travail qui donne la facilité; Je ne sais pas me mettre à ma table et enlever un dessin d'un coup, je me lève dix fois par heure, je regarde ce que j'ai fait, je cherche ce que je vais faire, j'ouvre un livre et, au lieu de m'en tenir au renseignement qui m'est nécessaire, je lis tout le passage qui m'intéresse, celui-là en amène un autre, je rêve, je réfléchis et n'avance pas. D'un autre côté j'ai des scrupules et des exigences qui m'entraînent dans d'autres lenteurs. De sorte que je mets quelquefois huit jours à faire un dessin qu'un autre trouverait et terminerait en quelques heures. C'est par là surtout que je suis un amateur travaillant avec fantaisie pour son plaisir, et non un ouvrier ou un véritable artiste. Le résultat de ce genre de travail est de rogner considérablement mes bénéfices et de les réduire au strict nécessaire.

Nos déjeuners ne nécessitent donc pas une table confortablement servie; ils se composent d'un petit pain avec une tranche de jambon ou d'un morceau de fromage que nous allons manger les uns chez les autres. Celui qui reçoit nous offre le liquide, et il en est quitte à bon marché; le porteur d'eau fait tous les matins sa provision pour deux sous.

C'est l'heure de la causerie: on regarde le tableau qui est en train, on se conseille et l'on discute. C'est l'heure aussi où je demande avis à mes camarades qui, pour moi, sont des maîtres, et, dans un mot, dans un coup de crayon, j'en apprends plus que dans de longues heures de travail et de réflexion.

Puis après une demi-heure de repos et d'intimité, chacun rentre chez soi, tandis que je descends dans Paris pour aller faire les recherches nécessaires à mon travail, à la Bibliothèque ou au Cabinet des estampes.

Le soir, nous nous retrouvons dans un restaurant de la rue Fontaine (est-ce bien restaurant qu'il faut dire), enfin dans un endroit où, moyennant la somme de vingt à vingt-trois sous, on donne un dîner composé d'un potage et de deux plats de viande. Il en est de nos dîners comme des soupers de théâtre, un dialogue vif et animé est la pièce de résistance; on pense à ce qui se dit et non à ce qu'on mange.

Notre dîner terminé, nous rentrons chez nous, et le plus souvent c'est dans ma chambre qu'on se réunit, car j'ai un luxe de chaises et de meubles pour s'étendre que mes voisins ne possèdent pas.

On allume les pipes et la causerie reprend sur les sujets qui nous occupent, le travail et la peinture; ou bien l'un de nous prend un livre et lit haut, tandis que les autres cherchent une esquisse ou bien suivent paresseusement les spirales de leur fumée. A onze heures on se sépare, pour recommencer le lendemain.

Point de théâtres, point de cafés, point de visites dans le monde; nous sommes préservés de ces distractions coûteuses par des raisons toutes-puissantes dont on ne parle pas, mais auxquelles on obéit discrètement.

Personne ne se plaint du présent, car on a foi dans l'avenir: plus tard, quand on sera quelqu'un.

Quand je dis on, je ne me comprends pas, bien entendu, dans ce on, car je n'ai pas d'avenir, et, comme mes camarades, je n'ai pas d'étoile pour me guider; je ne serai jamais quelqu'un.

Et Clotilde?

Clotilde n'est plus l'avenir pour moi, mais j'avoue qu'elle est toujours le présent. Si je suis venu habiter la rue Blanche, c'est parce que Clotilde demeure rue Moncey; si j'ai quitté Marseille, c'est pour suivre Clotilde à Paris. Voilà l'aveu que j'ai retardé jusqu'à présent, agissant un peu comme les femmes qui bavardent longuement pendant quatre pages sans rien dire, et mettent leur pensée dans le dernier mot de leur lettre.

Mon dernier mot, vrai et franc, c'est que je l'aime toujours.

Cela est lâche, peut-être, et même je suis assez disposé à le reconnaître; mais après, que puis-je à cela? Si la lâcheté du coeur est honteuse, c'est un malheur pour moi.

Si j'avais été un homme fort, j'aurais dû oublier Clotilde; cela j'en conviens. Le jour où elle m'a dit qu'elle devenait la femme de M. de Solignac, je devais la regarder avec mépris, lui lancer un coup d'oeil qui l'eût fait rougir, lui asséner une épigramme pleine de finesse et d'ironie, et, cela fait, me retirer dignement. Voilà qui était convenable et correct.

C'est ainsi, je crois, qu'eût agi un homme raisonnable ayant le respect de soi-même et des convenances. Puis, si cet homme bien équilibré eût souffert de cet abandon, il eût probablement aimé une autre femme; car il est universellement reconnu que le meilleur remède pour guérir un amour chronique, c'est un nouvel amour: cette espèce de vaccination opère presque toujours des cures remarquables.

Malheureusement, je n'ai point agi suivant les règles précises de cette sage méthode. Après avoir donné mon coeur à Clotilde, je ne l'ai point repris pour le porter à une autre. Je l'ai aimée; j'ai continué de l'aimer, plus peut-être que je ne l'aimais avant sa trahison; car il est des coeurs ainsi faits, que la douleur les attache plus fortement encore que le bonheur.

Elle était indigne de mon amour. Cela aussi peut être vrai, et je ne dis pas qu'elle méritât ma tendresse et mon adoration. Mais depuis quand nos sentiments se règlent-ils sur les qualités de celle qui nous inspire ces sentiments? On n'aime pas une femme parce qu'elle est bonne, parce qu'elle est tendre, on l'aime parce qu'on l'aime, et ses qualités comme ses défauts ne sont pour rien dans notre amour. Quand je dis nous, je ne veux pas parler des gens raisonnables, mais de quelques fous, de quelques misérables comme moi, de ce qu'on appelle en riant les passionnés.

Oui, Clotilde m'a trompé. M'aimant, elle a consenti à épouser un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne pouvait pas, qu'elle ne pourrait jamais aimer; car cet homme est vieux et méprisable. Assurément, cela n'est pas beau et tout le monde la condamnera impitoyablement.

Mais quand je me réunirais à tout le monde, cela ferait-il que je ne l'aimerais plus? Hélas! non. Les autres peuvent la regarder d'un oeil froid et dur, moi je ne le peux pas, car je l'aime, et sa trahison, son crime à mon égard n'effaceront jamais les cinq mois de bonheur dans lesquels elle m'a fait vivre; à parler vrai, c'est sa trahison qui pâlit et s'éteint devant le rayonnement de ces jours heureux.

Pendant ces cinq mois, elle a enfanté en moi un être qui s'est développé sous le souffle de sa tendresse, et qui, maintenant, bien qu'abandonné, ne peut pas mourir.

C'est cet être nouveau qui commande en moi à cette heure, qui me dirige et qui m'inspire; c'est lui qui a imposé silence à mon orgueil, à ma dignité et à ma raison. Si je veux me révolter, et je le veux souvent, je le veux toujours, il me courbe et me dompte. Nous luttons, mais il a toujours le dernier mot.

--Clotilde s'est donnée à un autre.

--Après?

--Elle est méprisable.

--Après?

--Je ne veux plus la voir, je veux ne plus penser à elle.

--Pourquoi répéter sans cesse ce qui est impossible? A quoi bon dire «Je veux» si la réalité est je ne peux pas? Autrefois tu pouvais vouloir; aujourd'hui ta volonté est paralysée par ta passion. Tu t'agites, mais c'est la passion qui te mène et je suis ton maître. Tu veux te détacher de Clotilde; moi, je ne le veux pas. Tire sur la chaîne qui te lie à elle; tu verras si tu peux la rompre et si chaque secousse que tu donneras ne te retentira pas douloureusement dans le coeur. C'est Clotilde qui m'a fait naître, et je ne veux pas mourir; c'est ma mère, et je veux vivre par elle.

Je l'aime donc toujours.

Et c'est parce que je l'aime que j'ai quitté Marseille.

C'est parce que je l'aime que j'ai pris ce logement de la rue Blanche qui me permet de voir les fenêtres de son hôtel, et souvent même de l'apercevoir alors qu'elle se promène dans son jardin.

L'hôtel de M. de Solignac, en effet, occupe un assez grand terrain dans la rue Moncey, et comme ma maison forme le côté de l'angle opposé au sien, je me trouve ainsi avoir pleine vue sur ses appartements et sur son jardin. La distance est assez longue, il est vrai, mais mes yeux sont bons; et d'ailleurs le jardin arrive contre le mur de la cour de ma maison.

Formé d'une pelouse découverte, ce jardin n'est boisé que dans le pourtour de l'allée circulaire, de sorte que dans un miroir que j'ai disposé avec une inclinaison suffisante, je vois tout ce qui s'y passe; ma fenêtre ouverte, j'entends même le murmure confus des voix et toujours le bruit cristallin du jet d'eau retombant dans son petit bassin de marbre; le matin, j'entends les merles chanter.

Assurément, elle ne sait pas que je suis si près d'elle.

Pense-t-elle à moi?

Je n'ai pas l'idée d'examiner cette question; être près d'elle me suffit.

Elle est toujours ce qu'elle était jeune fille, moins simple seulement dans sa toilette, qui est celle d'une femme à la mode.

Elle me paraît lancée dans le monde, au moins si j'en juge par les visites qui se succèdent chez elle le mercredi, qui est son jour de réception.

A l'exception de ce mercredi où elle reste chez elle, tous ses autres jours sont pris par les plaisirs du monde: les dîners, les soirées, le théâtre. Et bien promptement je suis arrivé à deviner, par le mouvement des lumières dans la nuit, d'où elle revient.

Beaucoup d'autres petites remarques me révèlent aussi ce qu'est sa vie, et je serais de son monde que je ne saurais pas mieux ce qu'elle fait.

La première fois qu'elle est descendue dans son jardin, où elle s'est longtemps promenée seule en tournant sur elle-même comme si elle réfléchissait tristement, j'ai eu la tentation de lui crier mon nom. Mais ce n'a été qu'un éclair de folie, qui depuis n'a jamais traversé mon esprit.

Je veux vivre ainsi sans qu'elle sache que je suis près d'elle. Je la vois et c'est assez pour mon amour. Ce n'était certes pas là ce que j'avais espéré, mais c'est ce qu'elle a décidé, et ce qu'a voulu--la fatalité.

XLIV

Si bonne volonté que j'eusse, je ne pouvais pas être assidu à mon travail, comme mes camarades. Tant que le jour durait, ils restaient devant leur chevalet, et une courte promenade après dîner, une flânerie d'une heure dans les rues de notre quartier leur suffisait très-bien; on descendait par la Chaussée-d'Antin, on remontait par la rue Laffitte, en s'arrêtant devant les expositions des marchands de tableaux, et tout était dit; on avait pris l'air et on avait fait de l'exercice.

Pour moi, il m'en fallait davantage. J'avais pris dans ma vie active, en plein air, des besoins et des habitudes que cette vie renfermée ne pouvait contenter. Assurément, si j'avais dû rester dans un bureau, comme j'en avais été menacé un moment, je serais mort à la peine, asphyxié, ou bien j'aurais fait explosion, ni plus ni moins qu'une locomotive dont on renverse la vapeur quand elle est lancée à grande vitesse. J'étouffais dans mon logement encombré de meubles, comme un oiseau mis brusquement en cage, et comme un poisson dans son bocal, j'ouvrais bêtement la bouche pour respirer. J'enviais le sort des charbonniers qui montaient des charges de bois au cinquième étage, et volontiers j'aurais été m'offrir pour frotter les appartements de la maison, afin de me dégourdir les jambes. Dans la rue, je faisais le moulinet avec mon parapluie, car maintenant je porte ce meuble indispensable à la conservation de mon chapeau; mais cette arme bourgeoise ne fatigue pas le bras comme un sabre, et c'était la fatigue que je cherchais, c'était beaucoup de fatigue qu'il me fallait pour dépenser ma force et brûler mon sang.

Ce fut surtout au commencement du printemps que ces habitudes sédentaires me devinrent tout à fait insupportables.

La senteur des feuilles nouvelles qui, du jardin de Clotilde, montait jusqu'à ma chambre, m'étouffait: l'odeur de la sève et des giroflées me grisait. A voir les oiseaux se poursuivre dans le jardin, allant, venant, tourbillonnant sur eux-mêmes, sifflant, criant, se battant, je piétinais sur place et mes jambes s'agitaient mécaniquement. J'avais beau m'appliquer au travail, des mouvements de révolte me faisaient jeter mon crayon, et alors je m'étirais les bras en bâillant d'une façon grotesque. Je ne mangeais plus; la vue du pain me soulevait le coeur, l'odeur du vin me donnait la nausée, et volontiers j'aurais été me promener à quatre pattes dans les prés et brouter l'herbe nouvelle.

J'ai toujours cru que la plupart de nos maladies nous venaient par notre propre faute, de sorte que si nous voulions veiller aux désordres qui se produisent dans la marche de notre machine, nous y pourrions remédier facilement. Être malade à Paris ne me convenait pas; en Afrique, à la suite d'un refroidissement ou d'une insolation, c'est bon, on subit les coups de la fièvre, et l'on s'en va à l'hôpital avec les camarades; mais à Paris être malade parce que les merles chantent et que les feuilles bourgeonnent, c'est trop bête.

Sans aller consulter un médecin, qui m'eût probablement ri au nez, ou, ce qui est tout aussi probable, m'eût interrogé sérieusement, ce qui m'eût fait rire moi-même, je résolus d'apporter un remède à cet état ridicule.

Ma maladie était causée par l'excès de la force et de la santé, je cherchai un moyen pour user cette force, et tous les jours, en sortant de la Bibliothèque ou des Estampes, je m'administrai une course rapide de deux à trois heures.

Dans la rue Richelieu, sur les boulevards et dans les Champs-Élysées, je marchais raisonnablement, de manière à ne pas attirer sur mes talons les chiens et les gamins; mais une fois que j'avais gagné le bois de Boulogne dans ses parties désertes, je prenais le pas gymnastique et je me donnais une _suée_, exactement comme un cheval qu'on fait maigrir.

Par malheur, la solitude devient difficile à rencontrer dans le bois de Boulogne où jamais on n'a vu autant de voitures que maintenant. C'est à croire que les gens à équipages n'avaient pas osé sortir depuis 1848, et que maintenant que «l'ordre est rétabli,» ils ont hâte de regagner le temps perdu. De quatre à six heures, les Champs-Élysées sont véritablement encombrés et Paris prend là une physionomie nouvelle. Il y a trois mois que le coup d'État est accompli et maintenant que «les mauvaises passions sont comprimées,» on ose s'amuser: il y a une explosion de plaisirs, c'est vraiment un spectacle caractéristique et qui mériterait d'être étudié par un moraliste.

Il est certain qu'une grande partie de la France a amnistié Louis-Napoléon. Elle lui est reconnaissante d'avoir assumé sur sa tête cette terrible responsabilité qui a assuré au pays une sécurité momentanée, et dont elle profite pour faire des affaires ou jouir de la fortune. Le nombre est considérable des gens pour lesquels la vie se résume en deux mots: gagner de l'argent et s'amuser; et le gouvernement qui s'est établi en décembre donne satisfaction à ces deux besoins. C'est là ce qui fait sa force; il a avec lui ceux qui veulent jouir de ce qu'ils ont, et ceux qui veulent avoir pour jouir bientôt.

La fête a commencé avec d'autant plus d'impétuosité, qu'on attendait depuis longtemps: les affaires ont pris en quelques mois un développement qu'on dit prodigieux, et les plaisirs suivent les affaires.

Ceux qui comme moi n'ont ni affaires ni plaisirs, regardent passer le tourbillon et réfléchissent tristement.

Car il n'y a pas d'illusion possible, le succès du Deux-Décembre a écrasé toute une génération.

Quel sera notre rôle dans ce tourbillon? on agira et nous regarderons; nous serons l'abstention.

En est-il de plus triste, de plus misérable, quand on se sent au coeur le courage et l'activité? On aurait pu faire quelque chose, on aurait pu être quelqu'un; on ne fera rien, on sera un impuissant. On attendra.

Mais combien de temps faudra-t-il attendre? Les jours passent vite, et si jamais l'heure sonne pour nous, il sera trop tard; l'âge aura rendu nos mains débiles.

Nos enfants seront; nos pères auront été; nous seuls resterons noyés dans une époque de transition, subissant la fatalité.

Ces pensées peu consolantes sont celles qui trop souvent occupent mon esprit dans mes longues promenades; car, par suite d'une bizarre disposition de ma nature, plus ce qui m'entoure est réjouissant pour les yeux, plus je m'enfonce dans une sombre mélancolie. C'est au milieu des bois verdoyants que ces tristes idées me tourmentent, et, au lieu de regarder les aubépines qui commencent à fleurir, de respirer l'odeur des violettes qui bleuissent les clairières, d'écouter les fauvettes et les rossignols qui chantent dans les broussailles, je me laisse assaillir par des réflexions qui, autrefois, me faisaient rire et qui, aujourd'hui, me feraient volontiers pleurer.

Avant-hier, m'en revenant à Paris par l'allée de Longchamps à ce moment déserte, j'entendis derrière moi le trot de deux chevaux qui arrivaient grand train. Machinalement je me retournai et à une petite distance j'aperçus un coupé: le cocher conduisait avec la tenue correcte d'un Anglais, et les chevaux me parurent être des bêtes de sang.

En quelques secondes, le coupé se rapprocha et m'atteignit. Je reculai contre le tronc d'un acacia pour le laisser passer et pour regarder les chevaux qui trottaient avec une superbe allure: car bien que j'en sois réduit maintenant à faire mes promenades à pied, je n'en ai pas moins conservé mon goût pour les chevaux, et c'est ce goût qui m'a fait choisir le bois de Boulogne comme le but ordinaire de mes promenades; j'ai chance d'y voir de belles bêtes et de bons cavaliers qui savent monter.

J'étais tout à l'examen des chevaux, ne regardant ni le coupé ni ceux qui pouvaient se trouver dedans, lorsqu'une tête de femme se tourna de mon côté.

Clotilde!

Elle me fit signe de la main.

Ébloui comme si j'avais été frappé par un éclair, je ne compris pas ce qu'il signifiait: elle m'avait vu, voilà seulement ce qu'il y avait de certain dans ce signe.

J'étais resté immobile au pied de l'acacia, regardant le coupé qui s'éloignait. Il me sembla que le cocher ralentissait l'allure de ses chevaux comme pour les arrêter. Je ne me trompais point. La voiture s'arrêta, la portière s'ouvrit et Clotilde étant descendue vivement se dirigea vers moi.

Tout cela s'était passé si vite que je n'en avais pas eu très-bien conscience. Mais en voyant Clotilde venir de mon côté, je reculai instinctivement de deux pas et je pensai à me jeter dans le fourré: j'avais peur d'un entretien; j'avais peur d'elle, surtout j'avais peur de moi.

Mais je n'eus pas le temps de mettre à exécution mon dessein; elle s'était avancée rapidement, et j'étais déjà sous le charme de son regard; à mon tour j'allai vers elle, irrésistiblement attiré.

--Vous n'êtes plus en Espagne, dit-elle en marchant; et depuis quand êtes-vous à Paris?

--Depuis le mois de mars.

Nous nous étions rejoints: elle me tendit les deux mains en me regardant, et pendant plusieurs minutes je restai devant elle sans pouvoir prononcer une seule parole. Ce fut elle qui continua:

--Depuis le mois de mars, et vous n'êtes pas venu me voir!

--Moi, chez vous, chez M. de Solignac?

--Non, mais chez madame de Solignac; vous avez donc oublié le passé?

--C'est parce que je me le rappelle trop cruellement qu'il m'est impossible d'aller maintenant chez vous.

--Ce n'est pas de cela que je veux parler; ce que je vous demande, c'est de vous rappeler ce que vous me disiez autrefois. Vous souvenez-vous qu'à la suite de plusieurs difficultés, vous m'aviez manifesté la crainte de ne pas pouvoir venir chez mon père et que toujours je vous ai assuré que rien ne devait altérer notre amitié; ne voulez-vous pas venir chez moi maintenant, quand autrefois vous paraissiez si désireux de venir chez mon père?

--Pouvez-vous comparer le présent au passé!

--Pouvez-vous me faire un crime d'un sacrifice qui m'était imposé!

--Par qui? Votre père souffre de ce mariage.

--Il en souffre, cela est vrai, mais il eût plus souffert encore s'il ne s'était pas fait; et d'ailleurs, quand j'ai consenti à devenir la femme de M. de Solignac, je ne croyais pas que sa conduite envers mon père serait ce qu'elle a été. Ils avaient été amis; ils avaient longtemps vécu ensemble, je croyais qu'ils seraient heureux d'y vivre encore. M. de Solignac a pris d'autres dispositions, et ce ne sont pas les seules dont j'ai à souffrir. Mais ne parlons pas de cela. Oubliez ce que je vous ai dit et reconduisez-moi à ma voiture. Voulez-vous m'offrir votre bras?

Quand je sentis sa main s'appuyer doucement sur mon bras, le coeur me manqua, et je n'osai tourner mes yeux de son côté.

--Ainsi, dit-elle après quelques pas, vous ne voulez plus me voir?

C'en était trop.

--Je ne veux plus vous voir, dis-je en m'arrêtant; vous croyez cela; eh bien! écoutez et ne vous en prenez qu'à vous de ce que vous allez entendre. Hier, vous avez été aux Italiens et vous êtes rentrée chez vous à onze heures trente-cinq minutes. Avant-hier, vous avez été en soirée et vous êtes rentrée à deux heures. Jeudi, vous vous êtes promenée pendant une heure dans votre jardin, de dix à onze heures; vous aviez pour robe un peignoir gris-perle.

--Comment savez-vous...

--Mercredi, vous avez reçu depuis quatre heures jusqu'à sept. Et maintenant vous voulez que je vous dise comment je sais tout cela. Je le sais parce que j'ai voulu vous voir, et pour cela j'ai pris un appartement dont les fenêtres ouvrent sur votre hôtel.

Puis tout de suite je lui racontai comment je m'étais installé rue Blanche, et comment, depuis le mois de mars, je la voyais chaque jour. Nous nous étions arrêtés, et elle m'écoutait les yeux fixés sur les miens, sans m'interrompre par un mot ou par un regard.

Quand je cessai de parler, elle se remit en marche vers sa voiture.

--Il faut que nous nous séparions, dit-elle; mais puisque vous connaissez si bien ma vie, vous savez que le mercredi je suis chez moi.

Et sans un mot de plus, mais après m'avoir longuement serré la main, elle monta dans son coupé qui partit rapidement, tandis que je restais immobile sur la route, la suivant des yeux.

XLV

Je m'en revins lentement à Paris marchant dans un rêve.